Conçu comme projet de maîtrise (1999), "Phénix" avait pour objectif l'étude de l'impact de planches d'épreuves projectives (TAT notamment) non pas principalement à titre diagnostic mais comme objet médiateur pour permettre l'enclenchement d'une parole nouée chez les adolescents en crise suicidaire et ainsi un accrochage vers une psychothérapie. Ce projet n'a jamais abouti. Des éléments de présentation du projet, en grande partie tirés du livre de Xavier Pommereau, l'Adolescent suicidaire, dont je recommande vivement la lecture, étaient fréquemment consultés. C'est pour cette raison que j'en maintiens la trace ici.
I. Justification du projet
Ce projet souhaite s'insérer dans les actions du Programme National de Prévention du Suicide des adolescents et jeunes adultes initié en 1998 et de la programmation régionale lancée sur ce thème par la région Basse-Normandie.
Le contexte de ce programme est celui d'un problème de santé publique majeur :
- La France fait partie des pays développés ayant un des plus forts taux de suicide.
- Le suicide touche de façon particulièrement grave les adolescents (seconde cause de décès) et les jeunes adultes (première cause de décès vers 30 ans).
- Comme le rappellent les documents du Ministère de la Santé sur cette question, certaines enquêtes réalisées auprès des jeunes ont montré l'insuffisance de la prise en charge psychologique lorsque celle-ci semble nécessaire.
- La fréquence des récidives est très élevée (plus d'un tiers des suicidants) et celle-ci est souvent due à l'absence de suivi après l'hospitalisation aux urgences lors d'une tentative. Ce suivi nécessiterait à la fois la mise en place d'un protocole d'accueil des suicidants ou des sujets en crise suicidaire (de nombreux suicidants ne sont pas hospitalisés) ainsi que la mise en place d'une structure d'échange et de liens entre les différents intervenants locaux (assistants sociaux, représentants scolaires, judiciaires, psychiatre, médecin généraliste, etc).
Ce projet a pour but essentiel, à un niveau local et sur la durée, de prévenir les récidives et d'améliorer les soins à partir de plusieurs pistes :
1) En suscitant la mise en place d'un protocole d'accueil des suicidants et des suicidaires en crise ainsi qu'une dynamique de liaison entre les différents intervenants.
2) En intervenant au sein de ce protocole par des entretiens avec passage d'épreuves projectives (TAT) ayant deux finalités :
- Accroître les données sur le sujet suicidant pour préciser le diagnostic structurel et ainsi orienter le sujet vers la thérapie la plus indiquée.
- En suscitant par le biais du test chez le sujet des interrogations sur la nature structurelle de son geste afin de l'amener à voir tout le bénéfice d'un travail thérapeutique psychanalytique ou psychothérapeutique lorsque ce type de thérapie est adéquat. Un travail de recherche sera entamé sur ce thème afin de déterminer s'il est possible de créer une épreuve projective spécifique dont la finalité serait de permettre la prise de conscience chez les sujets de type névrotique des éléments structurels inconscients à l'origine de leur acte et de la nécessité d'un travail pour mettre fin à leur influence anxiogène et dépressive.
Ce projet s'inscrit également dans le souhait d'une présence et d'une démarche psychanalytiques la plupart du temps absentes des protocoles et des institutions qui ont à traiter dans l'urgence des sujets en crise suicidaire. La perspective psychanalytique apporterait de ce fait un outil supplémentaire dans la panoplie de moyens à utiliser pour aider les sujets et leur entourage en détresse.
II. Expériences antérieures
Ce projet se place dans la droite ligne des études et travaux du docteur Xavier Pommereau dirigeant l'Unité médico-psychologique de l'adolescent et du jeune adulte au Centre Abadie (CHU de Bordeaux) spécialisé dans le traitement du suicide.
Xavier Pommereau a résumé l'essentiel de son travail dans son ouvrage :
L'Adolescent Suicidaire, Collection Enfances Clinique, Dunod 1996, 240p.
Voici quels sont les éléments capitaux de son expérience et analyse repris pour notre projet :
1) Se cantonner aux recherches déclenchantes, c'est s'interdire de voir les causes structurelles qui, du fait de leur statut, peuvent conduire à une récidive ou à l'avancée dans une psychopathologie qui suivra le sujet toute sa vie. Pour pouvoir intégrer son geste à son histoire, le sujet doit en comprendre les mobiles véritables.
2) L'hospitalisation systématique de toute tentative, même bénigne, est capitale pour permettre au sujet d'appréhender la gravité de son geste. Cette hospitalisation doit s'accompagner d'une période d'isolement de l'entourage de 24h. Ce point est déterminant pour plusieurs raisons :
- Lors des premières heures de son réveil, la parole du suicidant peut encore bénéficier de l'ouverture rendue possible par son geste qui agit comme " moment de vérité ". Des éléments capitaux peuvent être alors formulés, qui pourront être travaillés par la suite mais qui sont tous marqués par une lucidité authentique très forte. Le projet que nous proposons à pour but de privilégier ces instants et de recueillir les paroles des suicidants immédiatement après leur réveil ou leur sortie de soins et dans ces premières vingt-quatre heures.
- L'acte suicidaire s'inscrit toujours profondément dans des dysfonctionnements familiaux majeurs dont il contribue à révéler ou à dénoncer les modalités (importance de cas d'inceste, famille monoparentale, confusion des rôles relationnels, répétition d'histoire familiale tragique, etc.). L'arrivée de la famille autour du suicidant conduit très souvent à la mise en place d'un recouvrement de la parole du suicidant et à la construction d'une explication réactionnelle alibi (peine de cœur, difficultés scolaires). Cela s'explique en partie par l'aspect socialement très culpabilisateur du suicide, que renforce le regard supposé inquisiteur des tiers constitués par le personnel soignant.
Ce point est d'autant plus problématique que le statut de la parole dans de nombreuses familles de suicidants est le recouvrement dans l'évitement du conflit : tout se passe dans le non-dit, le caché, le silencieux.
- La tentative de suicide, qui marque par un passage à l'acte une tentative d'en finir avec cette situation, ne devrait en aucun cas lui être soumise à nouveau sous risque très probable de récidive.
Les vingt-quatre premières heures sont par conséquent déterminantes pour permettre au suicidant d'entrevoir le caractère structurel de son geste et de lui donner envie de connaître cette structure par un travail psychothérapeutique. Transformer le caractère de " fin " du geste en un " départ ".
3) Les adolescents et jeunes adultes sont d'autant plus prédisposés à ce type de thérapie que :
- Leur structure n'est pas figée et leur psyché encore souple : l'appel à des mécanismes de défenses psychotiques, bordeline ou névrotiquse ne signe pas nécessairement chez eux l'existence d'une névrose, d'une psychose ou d'un état limite. Les possibilités d'évolution sont donc encourageantes.
- Ils ne sont pas encore trop captifs de leur environnement social: des changements importants dans leur choix professionnel, familial peuvent encore avoir lieu, changements moins aisés lorsque le sujet est responsable d'une famille et contraint par un travail.
4) De très nombreuses récidives ont pour cause le non-suivi de l'indication psychothérapeutique ou la non prise au sérieux d'une première tentative (c'est à ce titre que l'hospitalisation systématique est aussi thérapeutique).
Cette absence de suivi vient essentiellement du fait que la psychothérapie est vécue comme une blessure narcissique, puisqu'elle signe l'existence d'un besoin d'aide. Cette blessure est d'autant plus grande que le suicide a, aux yeux de nombreux sujets, un caractère de toute-puissance autonome. C'est pour tenter d'affaiblir cette résistance que ce projet est élaboré. Il s'agit dans les premiers jours qui suivent le suicide de tout mettre en œuvre pour obtenir le soutien du suicidant (ainsi que de sa famille) pour un projet thérapeutique.
Le protocole doit pouvoir prévoir un rappel téléphonique des sujets passés aux urgences pour surmonter une éventuelle difficulté à faire le premier pas.
5) Le traitement des problèmes de suicide est beaucoup plus efficace lorsque se met en place une synergie locale entre les différents intervenants : sociaux, scolaires, judiciaires, psychiatriques, psychothérapiques, médicaux. L'impact de l'existence d'une structure traitant le suicide auprès des suicidants et des sujets en crise suicidaire est très positif. L'existence d'une telle structure leur montre à quel point cette question est grave, leur montre combien la société dans son ensemble est soucieuse de leur souffrance. Par ailleurs, mieux informés sur le rôle et le travail de chacun, les professionnels peuvent agir plus efficacement dans le suivi des dossiers individuels.
Le dernier point important concernant l'existence d'une pareille structure est qu'elle peut permettre un travail de parole sur les échecs rencontrés par l'équipe, travail capital pour la sérénité de ses membres dans l'intégration d'épisodes et d'histoires aux issues tragiques.
C'est en souhaitant très humblement prendre en compte l'ensemble de cette expérience antérieure et les pistes qu'elle suscite que l'actuel projet a été conçu.