Sollicité par un internaute sur l'imposture psychanalytique,
une alternative s'imposait : entendre cette attaque comme un symptôme
ou répondre au premier niveau des arguments. J'ai choisi de répondre
- sans ignorer que l'enjeu est ailleurs. Un ailleurs que seule l'épistémologie
analytique peut appréhender...
Bonjour,
Je ne suis pas sûr que
notre échange puisse aller bien loin encore car vous ne respectez pas
le critère de bonne foi requis par un dialogue qui doit être tout sauf
un duel au sabre irrégulé.
La moindre des choses
est de ne pas considérer son interlocuteur comme un imbécile malhonnête
- ce que vous faites implicitement en me posant, avec la psychanalyse,
comme un imposteur, comme un escroc. Les mots ont un sens.
1) On ne peut juger que
de ce que l'on connaît.
Vous ne connaissez pas
la psychanalyse : vous n'avez visiblement ni lu Freud ni aucun autre
grand psychanalyste. Vous prétendez donc porter un jugement théorique
sur une théorie dont vous n'avez de connaissance que de seconde ou tierce
main. Lisez quelques grands textes de Freud (L'esquisse, L'interprétation,
les essais) et vous verrez que l'essentiel de vos reproches n'ont tout
simplement pas lieu d'être.
Vous n'avez
pas fait l'expérience de l'analyse. Et vous réfutez comme nul et sans
intérêt les témoignages de dizaine de milliers de personnes qui sur
plus d'un siècle ont témoigné de cette expérience. De deux choses l'une,
soit vous êtes un génie universel qui avez raison contre tous, soit
vous prenez pour des crétins manipulés, hypnotisés et manipulateurs
des personnes au moins aussi intelligente que vous, qui connaissent
ce dont ils parlent, et qui ont fait l'expérience sur eux-même des effets
pratiques d'une discipline naissante. De quel côté pensez-vous que le
rasoir d'Ockham trancherait cette présomption ?
Vous parlez de suggestions
possibles, d'inductivisme. Savez-vous que c'est précisément la tentative
de rendre compte de ce phénomène qui a conduit à la création de la psychanalyse
(Freud auprès de Charcot et Bernheim)? Je suis curieux de savoir quelle
théorie scientifique vous êtes capable de proposer pour rendre compte
de ce phénomène.
2) Je maintiens que la
théorie psychanalytique est très peu formalisée et, comme toute théorie
scientifique, provisoire, c'est à dire non figée, en refondation constante
à l'aulne de sa perpétuelle validation clinique donc falsifiable. Et
contrairement à vous, je sais de quoi je parle.
L'existence de plusieurs
topiques pour tenter de rendre compte de la psyché humaine loin de contredire,
confirme cette évidence. Tout comme l'existence de formulations métapsychologiques
très différentes (cf. Klein, Lacan).
Si vous aviez la moindre
notion de ce qui constitue le matériel clinique, c'est à dire la réalité
psychopathologique (névrose, psychose, états-limites, perversion), de
la théorie analytique, si vous connaissiez le contenu des théories psychiatriques
alternatives à la psychodynamique proposée par la psychanalyse (cette
dernière étant au passage reprise comme fondement par l'ensemble de
la psychologie pathologique) alors vous feriez preuve d'un peu plus
d'humilité.
Je n'ai pas le temps
de développer sur le caractère falsifiable de la psychanalyse - il me
faudrait pour cela vous renvoyer à l'ensemble de l'histoire de la psychanalyse
et de la psychopathologie depuis un siècle. Cette histoire n'est qu'une
série infinie de réfutations répondant - au quotidien - réellement,
au critère impératif de falsifiabilité que vous défendez à juste titre.
3) Sur le déterminisme
Il se trouve que je ne
suis pas totalement ignorant du questionnement épistémologique. J'ai
même rédigé une maîtrise de philosophie sur cette question à travers
l'étude de l'imagination chez Kant que contrairement à vous j'ai lu
(http://www.barbery.net/philo/imho/imagination-kant.htm).
Votre unique argument
repose sur la notion de déterminisme psychique intégral de la psychanalyse.
Si vous saviez de quoi vous prétendez parler, vous sauriez que vous
vous battez contre un moulin à vent qui plus est inexistant: d'après-vous,
les hypothèses sur les pulsions ou la phylogenèse c'est du psychique
? Pensez-vous que c'est par une subite inspiration divine que Freud,
alors qu'il a été formé comme neurologue, se tourne, après 35 ans, vers
une proposition de modèle qui seule peut introduire un début de rationalité
là où elle semble absente c'est à dire dans les manifestations de la
souffrance psychique et de la folie ? Pensez-vous que Freud à quelque
moment de sa vie renie son passé de neurologue et fasse l'impasse d'une
explication neurobiologique des phénomènes psychiques ? Je suis vraiment
désolé de vous décevoir mais la psychanalyse ne repose pas sur un déterminisme
psychique intégral. Et si à certains moments, voire dans certains passages
de Freud, on trouve un tel déterminisme, vous avez tout à fait raison
de le dénoncer.
Sur la question ontologique
du déterminisme intégral, c'est à dire de l'existence d'un réseau de
liens nécessaires de causes et d'effets (quelqu'en soient les registres
et les effets d'échelles : psychique, biologique, psychique, etc.) et
contrairement à Popper, je pense que ce dernier existe. Tout simplement
parce que l'existence de créations ex-nihilo, le surgissement du néant
de formes ou d'effets indéductibles, est tout simplement irreprésentable
pour moi.
Toute théorie du libre-arbitre
repose sur cette croyance en l'existence de créations ex-nihilo. C’est-à-dire
de lapins qui sortent d’un chapeau sans y avoir été mis au préalable.
Je remarque que, comme
Kant, et comme la majorité des moralistes, vous posez d'abord l'existence
du libre-arbitre et vous critiquez ensuite tout ce qui viendrait à l'encontre
de cet axiome initial. En terme épistémologique ce n'est franchement
pas très rigoureux... Vous trouvez cela falsifiable, vous, le libre-arbitre
?
Je ne vous jette pas
la pierre, c'était exactement ma position avant mon travail sur Kant…
Pour information, il
est possible avec Spinoza (et avec la psychanalyse) de conserver la
notion de liberté entendue comme autonomie, comme connaissance des causes
qui nous régissent au sein d'un univers strictement déterminé. Liberté
illusoire, certes. Mais pourquoi au fond, l'être humain échapperait-il
aux lois d' l'Univers ?
Sincèrement
Stéphane Barbery
Bonjour,
Je vous propose d’arrêter
cet échange au moins pour 6 mois pour deux raisons.
La première est que vous continuez à utiliser l’injure
et le mépris a priori de votre interlocuteur comme une rhétorique nécessaire
à votre discours. Si c’est cela que vous appelez l’honnêteté intellectuelle,
alors en effet, j’assume avec plaisir, mon statut de malhonnête, d’escroc,
d’imposteur et de personne qui n’a rien compris à rien et notamment
à son activité principale.
La seconde vient du fait
que 6 mois correspond à la période qu’il m’a fallu pour passer d’une
position libre-arbitriste à une position déterministe. Tous les arguments
que vous me servez, je les connais d’autant mieux que je les ai défendu
(non pas au regard de la psychanalyse mais du déterminisme). J’espère
donc seulement que ce témoignage vous permettra d’introduire le doute
dans votre foi popperienne infalsifiable actuelle: j’espère que cette
question «si quelqu’un a falsifié pour lui-même la position déterministe,
peut-être cette dernière est-elle falsifiable?» vous conduira à pousser
dans ses derniers retranchements votre position actuelle et de repérer
que son unique assise est idéologique.
Pour résumer, il y a
deux niveaux dans votre combat évangéliste. Un niveau ontologique contre
le déterminisme et un niveau spécifique contre la psychanalyse.
1) Pour la psychanalyse,
je ne peux que répéter ce que j’ai dit et que vous ne pouvez pas entendre
parce que vous ne savez pas de quoi vous parlez, ni sur le plan de la
théorie et de son évolution, ni sur le plan pratique et clinique.
La psychanalyse - comme
tout science - postule que le matériel dont elle essaie de rendre compte
est déterminé. Si elle privilégie le déterminisme psychique car l’essentiel
de son matériel relève du psychique, elle ne réduit pas le comportement
humain à ce seul déterminisme psychique: elle fait aussi appel au déterminisme
neurobiologique et évopsy (evolutionnary psychology) autrement dit phylogénétique.
Le modèle hypothético-déductif,
par conséquent provisoire, falsifiable et formalisé de façon très insatisfaisante
en l’état, que la psychanalyse propose pour rendre compte de la souffrance
et des symptômes psychopathologiques, aboutit à des effets thérapeutiques
parfaitement objectivables. Vous réclamez des tests, indépendants, extra-cliniques,
intersubjectifs? Loin de les craindre, je les réclame tout comme vous.
Comme je vous l’ai déjà indiqué, plusieurs ont déjà été réalisés, plusieurs
sont en cours. Et ce malgré les difficultés intrinsèquement liées au
protocole.
Si sortir une ou des
citations incomplètes d’un ou plusieurs textes qu’il convient de contextualiser
historiquement et réduire une discipline à ces citations sans penser
qu’il peut y avoir des positions contradictoires au sein de cette discipline
- comme dans toute science- , et sans prendre en considération un siècle
d’évolution de la discipline, si c’est cela que vous nommez honnêteté
et rigueur intellectuelle, alors je suis heureux d’être malhonnête et
de mauvaise foi.
Par ailleurs, si vous avez une théorie mieux formalisée,
plus satisfaisante, plus efficace pour rendre compte de ce dont rend
compte la psychanalyse (entre autre choses, tout le champs symptomatologique
des névroses) [et je connais bien l’immense majorité de ce qui se fait
alternativement] alors je serai heureux -et soulagé- de changer de
théorie immédiatement.
2) Sur la question du
déterminisme.
Si c’est le déterminisme
que vous reprochez à la psychanalyse, je ne comprends pas pourquoi vous
ne le reprochez pas à la science en général - à commencer, par exemple,
par l’ensemble de la médecine. J’espère que vous dénoncerez avec autant
de ferveur son déterminisme biologique absolu qui va à l’encontre de
votre religion du libre-arbitre. J’espère surtout que vous ne tomberez
pas malade car je suppose que cela serait terrible pour vous d’avoir
recours à une discipline impostrice.
Plus sérieusement, vous
vous trompez profondément si vous pensez avoir résolu par une vague
référence à la théorie des quantas la question de l’indéterminisme en
science. Vous vous trompez:
- parce que le probabilisme
quantique ne rompt pas le déterminisme.
- parce que seule une
théorie déterministe pourra réunir quanta et relativité (et je suppose
que quand Einstein écrit «Dieu ne joue pas aux dés», c’est lui aussi
un escroc et un imposteur).
- parce que au sein de
la communauté des physiciens, le débat continue et qu’il n’a jamais
été tranché.
Vous auriez pu également
me citer le théorème d’incomplétude de Gödel (le nom que j’ai donné
à mon dalmatien - c’est pour dire!) pour une référence chic en logique.
Et là encore une réponse simple est à donner à ce type d’arguments:
pensez-vous que c’est en faisant appel à de l’indéterminisme que Gödel
démontre son théorème?
La science, par définition,
tente d’enserrer dans un réseau causal une expérience qu’elle postule
déterminée. Car si ce n’est pas déterminée, il n’y a tout simplement
rien à en dire, rien n’est plus universalisable, objectivable, car à
tout moment peut surgir une cause indéterminée qu’on ne peut expliquer
puisque son indétermination nous pose devant un pur surgissement du
néant qui ne renvoie à rien d’autre qu’à elle-même.
En philosophie, cela
s’appelle une création ex-nihilo. Personnellement, c’est tout simplement
pour moi irreprésentable. Et c’est pourtant la seule et unique fondation
possible à quelque indéterminisme que ce soit. Réfléchissez-y. Il m’a
fallu 6 mois pour me confronter à cela.
Bien entendu Hume a raison
contre Kant: les propositions synthétiques a priori n’existent pas (voir
l’analyse des deux déductions transcendantales qui se trouve sur mon
site) et le déterminisme est une hypothèse à jamais incertaine et en
attente de falsfication. Dès que je ferai l’expérience d’un miracle,
dès que je verrai apparaître un lapin dans un chapeau alors qu’il n’y
aura jamais été mis, promis, je remplacerai mon agnosticisme déterministe
par un crédo indéterministe. Pour l’instant je n’ai jamais eu cette
chance.
Bonne falsification!
Je vous promets quant
à moi de continuer à escroquer, en tentant de les aider, les personnes
qui viennent me voir parce qu’elles souffrent.
Nécessairement,
Stéphane Barbery
Bonjour,
Dont acte sur vos intentions
insultantes. Mais je maintiens pour ce qu’il en est de la forme de votre
rhétorique. Un seul exemple votre question «vous-même avez-vous déjà
guéri quelqu’un ?».
Ma réponse à votre question
est simple: non bien sûr, je ne fais cela que pour escroquer les personnes
qui viennent me voir et si j’ai passé moi-même plusieurs années sur
un divan et si j’ai choisi de devenir analyste, c’est parce que je suis
masochiste, parce que je vais plus mal et parce que cela n’a aucun sens…
1) Votre position sur
le déterminisme n’est pas rigoureuse mais je n’ai pas le temps de vous
le montrer. Juste quelques pistes:
- N’utilisez pas un vocabulaire
kantien que vous ne connaissez pas (a priori, a posteriori, idées régulatrices,
ontologie): l’utilisation de ces termes renvoient à des définitions
strictes. Je vous invite vraiment à acquérir définitivement un minimum
de connaissance sur ce qu’est le transcendantalisme. Vous verrez ainsi
que vous y faites implicitement référence à travers Popper mais en confondant
le transcendantal avec le phénoménal. Pour une rapide intro sur ce sujet:
http://www.barbery.net/philo/contribution/kant.htm
- Si vous acceptez le
cadre d’un déterminisme «comme idée régulatrice», alors il n’y a pas
la place pour la notion de «hasard» (ou alors entendu comme dans la
théorie du chaos comme du non-linéaire imprédictible non pas de droit,
mais de fait, c’est-à-dire de notre incapacité pratique à appréhender
tous les déterminants du système à un temps T+n). Ni aucune place pour
une théorie du libre-arbitre dont quelque fondation que ce soit repose
sur la création ex-nihilo.
- Il y a un saut idéologique
majeur entre un empirisme à la Hume et un credo «indéterministe» qui
tenterait de fonder sur la possibilité des cygnes bleus le libre-arbitre.
J’insiste: le libre-arbitre, c’est commencer - sans qu’elle soit déterminée
- une nouvelle chaîne causale indéductible. Tout le problème de Kant
repose sur cette question. Cette chaîne ne peut par définition surgir
que d’ex-nihilo. Je remarque que vous n’avez par ailleurs par relevé
le caractère infalsifiable de la position libre-arbitriste…
2) Je vous répète pour
la troisième et dernière fois que la psychanalyse, contrairement à ce
que vous dites, ne réduit pas le déterminisme au seul déterminisme psychique
inconscient. La référence au déterminisme psychique permet d’introduire
de la rationnalité là où jusqu’alors il n’y en avait pas (le champs
métaphorique des névroses, certains symptômes psychotiques). La référence
au pulsionnel, à la phylogénèse, ce n’est pas du psychique. La moindre
connaissance de la clinique vous montrerez que la prétention de produire
une formalisation psychique parfaite de la complexité d’un être humain
est à proprement parler délirante (sur un mode paranoïaque).
Vous trouverez effectivement
certains textes (notamment lacaniens, mais aussi, vous avez raison,
quelques textes de Freud) qui prétendent tout ramener au déterminisme
psychique. Cette position, à juste titre à dénoncer, est la conséquence
d’un effet de système que vous trouverez dans toute discipline scientifique,
et n’a de valeur qu’au regard du reste du corpus analytique.
Vous ne reprochez à la
psychanalyse que ce à quoi vous la réduisez faute de la connaître. C’est
comme si vous contestiez toute la théorie de la relativité sous prétexte
de trouver des affirmations d’Einstein sur l’existence d’une constante
universelle.
Imaginez que je découvre
quelques erreurs au sein des textes popperiens et que je réduise l’ensemble
de l’œuvre (que je ne connaîtrai que par des morceaux extraits d’ouvrages
critiques) et de l’épistémologie en générale (dont je n’aurai aucune
expérience) à ces erreurs, en montrant ainsi que l’épistémologie est
une escroquerie intellectuelle. C’est exactement ce que vous faites
avec la psychanalyse…
Pour résumer: oui la
psychanalyse repose sur un déterminisme empiriste (donc a posteriori)
renvoyant non pas à un mais à plusieurs registres de détermination.
L’histoire de la psychanalyse
est l’histoire de la corroboration et de la falsification des propositions
freudiennes, au sein d’un modèle provisoire, insatisfaisant, mais permettant
une pratique qui a des effets thérapeutiques objectivables sur des pathologies
déterminées c’est-à-dire en premier lieu le champ des névroses. A ce
titre (et votre question montre votre ignorance totale en nosographie
psychopathologique): non la psychanalyse ne peut rien pour les psychopathes,
les pédophiles, les schizophrènes si ce n’est un étayage dans une prise
en charge psychiatrique multipolaire.
Nécessairement
Stéphane Barbery
02/2001