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Extraits d'un échange par mail sur l'épistémologie de la psychanalyse, Popper, le déterminisme (2001)


Sollicité par un internaute sur l'imposture psychanalytique, une alternative s'imposait : entendre cette attaque comme un symptôme ou répondre au premier niveau des arguments. J'ai choisi de répondre - sans ignorer que l'enjeu est ailleurs. Un ailleurs que seule l'épistémologie analytique peut appréhender...


Bonjour,

Je ne suis pas sûr que notre échange puisse aller bien loin encore car vous ne respectez pas le critère de bonne foi requis par un dialogue qui doit être tout sauf un duel au sabre irrégulé.

La moindre des choses est de ne pas considérer son interlocuteur comme un imbécile malhonnête - ce que vous faites implicitement en me posant, avec la psychanalyse, comme un imposteur, comme un escroc. Les mots ont un sens.

1) On ne peut juger que de ce que l'on connaît.

Vous ne connaissez pas la psychanalyse : vous n'avez visiblement ni lu Freud ni aucun autre grand psychanalyste. Vous prétendez donc porter un jugement théorique sur une théorie dont vous n'avez de connaissance que de seconde ou tierce main. Lisez quelques grands textes de Freud (L'esquisse, L'interprétation, les essais) et vous verrez que l'essentiel de vos reproches n'ont tout simplement pas lieu d'être.

Vous n'avez pas fait l'expérience de l'analyse. Et vous réfutez comme nul et sans intérêt les témoignages de dizaine de milliers de personnes qui sur plus d'un siècle ont témoigné de cette expérience. De deux choses l'une, soit vous êtes un génie universel qui avez raison contre tous, soit vous prenez pour des crétins manipulés, hypnotisés et manipulateurs des personnes au moins aussi intelligente que vous, qui connaissent ce dont ils parlent, et qui ont fait l'expérience sur eux-même des effets pratiques d'une discipline naissante. De quel côté pensez-vous que le rasoir d'Ockham trancherait cette présomption ?

Vous parlez de suggestions possibles, d'inductivisme. Savez-vous que c'est précisément la tentative de rendre compte de ce phénomène qui a conduit à la création de la psychanalyse (Freud auprès de Charcot et Bernheim)? Je suis curieux de savoir quelle théorie scientifique vous êtes capable de proposer pour rendre compte de ce phénomène.

2) Je maintiens que la théorie psychanalytique est très peu formalisée et, comme toute théorie scientifique, provisoire, c'est à dire non figée, en refondation constante à l'aulne de sa perpétuelle validation clinique donc falsifiable. Et contrairement à vous, je sais de quoi je parle.

L'existence de plusieurs topiques pour tenter de rendre compte de la psyché humaine loin de contredire, confirme cette évidence. Tout comme l'existence de formulations métapsychologiques très différentes (cf. Klein, Lacan).

Si vous aviez la moindre notion de ce qui constitue le matériel clinique, c'est à dire la réalité psychopathologique (névrose, psychose, états-limites, perversion), de la théorie analytique, si vous connaissiez le contenu des théories psychiatriques alternatives à la psychodynamique proposée par la psychanalyse (cette dernière étant au passage reprise comme fondement par l'ensemble de la psychologie pathologique) alors vous feriez preuve d'un peu plus d'humilité.

Je n'ai pas le temps de développer sur le caractère falsifiable de la psychanalyse - il me faudrait pour cela vous renvoyer à l'ensemble de l'histoire de la psychanalyse et de la psychopathologie depuis un siècle. Cette histoire n'est qu'une série infinie de réfutations répondant - au quotidien - réellement, au critère impératif de falsifiabilité que vous défendez à juste titre.

3) Sur le déterminisme

Il se trouve que je ne suis pas totalement ignorant du questionnement épistémologique. J'ai même rédigé une maîtrise de philosophie sur cette question à travers l'étude de l'imagination chez Kant que contrairement à vous j'ai lu (http://www.barbery.net/philo/imho/imagination-kant.htm).

Votre unique argument repose sur la notion de déterminisme psychique intégral de la psychanalyse. Si vous saviez de quoi vous prétendez parler, vous sauriez que vous vous battez contre un moulin à vent qui plus est inexistant: d'après-vous, les hypothèses sur les pulsions ou la phylogenèse c'est du psychique ? Pensez-vous que c'est par une subite inspiration divine que Freud, alors qu'il a été formé comme neurologue, se tourne, après 35 ans, vers une proposition de modèle qui seule peut introduire un début de rationalité là où elle semble absente c'est à dire dans les manifestations de la souffrance psychique et de la folie ? Pensez-vous que Freud à quelque moment de sa vie renie son passé de neurologue et fasse l'impasse d'une explication neurobiologique des phénomènes psychiques ? Je suis vraiment désolé de vous décevoir mais la psychanalyse ne repose pas sur un déterminisme psychique intégral. Et si à certains moments, voire dans certains passages de Freud, on trouve un tel déterminisme, vous avez tout à fait raison de le dénoncer.

Sur la question ontologique du déterminisme intégral, c'est à dire de l'existence d'un réseau de liens nécessaires de causes et d'effets (quelqu'en soient les registres et les effets d'échelles : psychique, biologique, psychique, etc.) et contrairement à Popper, je pense que ce dernier existe. Tout simplement parce que l'existence de créations ex-nihilo, le surgissement du néant de formes ou d'effets indéductibles, est tout simplement irreprésentable pour moi.

Toute théorie du libre-arbitre repose sur cette croyance en l'existence de créations ex-nihilo. C’est-à-dire de lapins qui sortent d’un chapeau sans y avoir été mis au préalable.

Je remarque que, comme Kant, et comme la majorité des moralistes, vous posez d'abord l'existence du libre-arbitre et vous critiquez ensuite tout ce qui viendrait à l'encontre de cet axiome initial. En terme épistémologique ce n'est franchement pas très rigoureux... Vous trouvez cela falsifiable, vous, le libre-arbitre ?

Je ne vous jette pas la pierre, c'était exactement ma position avant mon travail sur Kant…

Pour information, il est possible avec Spinoza (et avec la psychanalyse) de conserver la notion de liberté entendue comme autonomie, comme connaissance des causes qui nous régissent au sein d'un univers strictement déterminé. Liberté illusoire, certes. Mais pourquoi au fond, l'être humain échapperait-il aux lois d' l'Univers ?

Sincèrement

Stéphane Barbery


Bonjour,

Je vous propose d’arrêter cet échange au moins pour 6 mois pour deux raisons.

La première est que vous continuez à utiliser l’injure et le mépris a priori de votre interlocuteur comme une rhétorique nécessaire à votre discours. Si c’est cela  que vous appelez l’honnêteté intellectuelle, alors en effet, j’assume avec plaisir, mon statut de malhonnête, d’escroc, d’imposteur et de personne qui n’a rien compris à rien et notamment à son activité principale.

La seconde vient du fait que 6 mois correspond à la période qu’il m’a fallu pour passer d’une position libre-arbitriste à une position déterministe. Tous les arguments que vous me servez, je les connais d’autant mieux que je les ai défendu (non pas au regard de la psychanalyse mais du déterminisme). J’espère donc seulement que ce témoignage vous permettra d’introduire le doute dans votre foi popperienne infalsifiable actuelle: j’espère que cette question «si quelqu’un a falsifié pour lui-même la position déterministe, peut-être cette dernière est-elle falsifiable?» vous conduira à pousser dans ses derniers retranchements votre position actuelle et de repérer que son unique assise est idéologique.

Pour résumer, il y a deux niveaux dans votre combat évangéliste. Un niveau ontologique contre le déterminisme et un niveau spécifique contre la psychanalyse.

1) Pour la psychanalyse, je ne peux que répéter ce que j’ai dit et que vous ne pouvez pas entendre parce que vous ne savez pas de quoi vous parlez, ni sur le plan de la théorie et de son évolution, ni sur le plan pratique et clinique.

La psychanalyse - comme tout science - postule que le matériel dont elle essaie de rendre compte est déterminé. Si elle privilégie le déterminisme psychique car l’essentiel de son matériel relève du psychique, elle ne réduit pas le comportement humain à ce seul déterminisme psychique: elle fait aussi appel au déterminisme neurobiologique et évopsy (evolutionnary psychology) autrement dit phylogénétique.

Le modèle hypothético-déductif, par conséquent provisoire, falsifiable et formalisé de façon très insatisfaisante en l’état, que la psychanalyse propose pour rendre compte de la souffrance et des symptômes psychopathologiques, aboutit à des effets thérapeutiques parfaitement objectivables. Vous réclamez des tests, indépendants, extra-cliniques, intersubjectifs? Loin de les craindre, je les réclame tout comme vous. Comme je vous l’ai déjà indiqué, plusieurs ont déjà été réalisés, plusieurs sont en cours. Et ce malgré les difficultés intrinsèquement liées au protocole.

Si sortir une ou des citations incomplètes d’un ou plusieurs textes qu’il convient de contextualiser historiquement et réduire une discipline à ces citations sans penser qu’il peut y avoir des positions contradictoires au sein de cette discipline - comme dans toute science- , et sans prendre en considération un siècle d’évolution de la discipline, si c’est cela que vous nommez honnêteté et rigueur intellectuelle, alors je suis heureux d’être malhonnête et de mauvaise foi.

Par ailleurs, si vous avez une théorie mieux formalisée, plus satisfaisante, plus efficace pour rendre compte de ce dont rend compte la psychanalyse (entre autre choses, tout le champs symptomatologique des névroses) [et je connais bien l’immense majorité de ce qui se fait alternativement] alors je serai heureux  -et soulagé-  de changer de théorie immédiatement.

2) Sur la question du déterminisme.

Si c’est le déterminisme que vous reprochez à la psychanalyse, je ne comprends pas pourquoi vous ne le reprochez pas à la science en général - à commencer, par exemple, par l’ensemble de la médecine. J’espère que vous dénoncerez avec autant de ferveur son déterminisme biologique absolu qui va à l’encontre de votre religion du libre-arbitre. J’espère surtout que vous ne tomberez pas malade car je suppose que cela serait terrible pour vous d’avoir recours à une discipline impostrice.

Plus sérieusement, vous vous trompez profondément si vous pensez avoir résolu par une vague référence à la théorie des quantas la question de l’indéterminisme en science. Vous vous trompez:

- parce que le probabilisme quantique ne rompt pas le déterminisme.

- parce que seule une théorie déterministe pourra réunir quanta et relativité (et je suppose que quand Einstein écrit «Dieu ne joue pas aux dés», c’est lui aussi un escroc et un imposteur).

- parce que au sein de la communauté des physiciens, le débat continue et qu’il n’a jamais été tranché.

Vous auriez pu également me citer le théorème d’incomplétude de Gödel (le nom que j’ai donné à mon dalmatien - c’est pour dire!) pour une référence chic en logique. Et là encore une réponse simple est à donner à ce type d’arguments: pensez-vous que c’est en faisant appel à de l’indéterminisme que Gödel démontre son théorème?

La science, par définition, tente d’enserrer dans un réseau causal une expérience qu’elle postule déterminée. Car si ce n’est pas déterminée, il n’y a tout simplement rien à en dire, rien n’est plus universalisable, objectivable, car à tout moment peut surgir une cause indéterminée qu’on ne peut expliquer puisque son indétermination nous pose devant un pur surgissement du néant qui ne renvoie à rien d’autre qu’à elle-même.

En philosophie, cela s’appelle une création ex-nihilo. Personnellement, c’est tout simplement pour moi irreprésentable. Et c’est pourtant la seule et unique fondation possible à quelque indéterminisme que ce soit. Réfléchissez-y. Il m’a fallu 6 mois pour me confronter à cela.

Bien entendu Hume a raison contre Kant: les propositions synthétiques a priori n’existent pas (voir l’analyse des deux déductions transcendantales qui se trouve sur mon site) et le déterminisme est une hypothèse à jamais incertaine et en attente de falsfication. Dès que je ferai l’expérience d’un miracle, dès que je verrai apparaître un lapin dans un chapeau alors qu’il n’y aura jamais été mis, promis, je remplacerai mon agnosticisme déterministe par un crédo indéterministe. Pour l’instant je n’ai jamais eu cette chance.

Bonne falsification!

Je vous promets quant à moi de continuer à escroquer, en tentant de les aider, les personnes qui viennent me voir parce qu’elles souffrent.

Nécessairement,

Stéphane Barbery


Bonjour,

Dont acte sur vos intentions insultantes. Mais je maintiens pour ce qu’il en est de la forme de votre rhétorique. Un seul exemple votre question «vous-même avez-vous déjà guéri quelqu’un ?».

Ma réponse à votre question est simple: non bien sûr, je ne fais cela que pour escroquer les personnes qui viennent me voir et si j’ai passé moi-même plusieurs années sur un divan et si j’ai choisi de devenir analyste, c’est parce que je suis masochiste, parce que je vais plus mal et parce que cela n’a aucun sens…

1) Votre position sur le déterminisme n’est pas rigoureuse mais je n’ai pas le temps de vous le montrer. Juste quelques pistes:

- N’utilisez pas un vocabulaire kantien que vous ne connaissez pas (a priori, a posteriori, idées régulatrices, ontologie): l’utilisation de ces termes renvoient à des définitions strictes. Je vous invite vraiment à acquérir définitivement un minimum de connaissance sur ce qu’est le transcendantalisme. Vous verrez ainsi que vous y faites implicitement référence à travers Popper mais en confondant le transcendantal avec le phénoménal. Pour une rapide intro sur ce sujet: http://www.barbery.net/philo/contribution/kant.htm

- Si vous acceptez le cadre d’un déterminisme «comme idée régulatrice», alors il n’y a pas la place pour la notion de «hasard» (ou alors entendu comme dans la théorie du chaos comme du non-linéaire imprédictible non pas de droit, mais de fait, c’est-à-dire de notre incapacité pratique à appréhender tous les déterminants du système à un temps T+n). Ni aucune place pour une théorie du libre-arbitre dont quelque fondation que ce soit repose sur la création ex-nihilo.

- Il y a un saut idéologique majeur entre un empirisme à la Hume et un credo «indéterministe» qui tenterait de fonder sur la possibilité des cygnes bleus le libre-arbitre. J’insiste: le libre-arbitre, c’est commencer - sans qu’elle soit déterminée - une nouvelle chaîne causale indéductible. Tout le problème de Kant repose sur cette question. Cette chaîne ne peut par définition surgir que d’ex-nihilo. Je remarque que vous n’avez par ailleurs par relevé le caractère infalsifiable de la position libre-arbitriste…

2) Je vous répète pour la troisième et dernière fois que la psychanalyse, contrairement à ce que vous dites, ne réduit pas le déterminisme au seul déterminisme psychique inconscient. La référence au déterminisme psychique permet d’introduire de la rationnalité là où jusqu’alors il n’y en avait pas (le champs métaphorique des névroses, certains symptômes psychotiques). La référence au pulsionnel, à la phylogénèse, ce n’est pas du psychique. La moindre connaissance de la clinique vous montrerez que la prétention de produire une formalisation psychique parfaite de la complexité d’un être humain est à proprement parler délirante (sur un mode paranoïaque).

Vous trouverez effectivement certains textes (notamment lacaniens, mais aussi, vous avez raison, quelques textes de Freud) qui prétendent tout ramener au déterminisme psychique. Cette position, à juste titre à dénoncer, est la conséquence d’un effet de système que vous trouverez dans toute discipline scientifique, et n’a de valeur qu’au regard du reste du corpus analytique.

Vous ne reprochez à la psychanalyse que ce à quoi vous la réduisez faute de la connaître. C’est comme si vous contestiez toute la théorie de la relativité sous prétexte de trouver des affirmations d’Einstein sur l’existence d’une constante universelle.

Imaginez que je découvre quelques erreurs au sein des textes popperiens et que je réduise l’ensemble de l’œuvre (que je ne connaîtrai que par des morceaux extraits d’ouvrages critiques) et de l’épistémologie en générale (dont je n’aurai aucune expérience) à ces erreurs, en montrant ainsi que l’épistémologie est une escroquerie intellectuelle. C’est exactement ce que vous faites avec la psychanalyse…

Pour résumer: oui la psychanalyse repose sur un déterminisme empiriste (donc a posteriori) renvoyant non pas à un mais à plusieurs registres de détermination.

L’histoire de la psychanalyse est l’histoire de la corroboration et de la falsification des propositions freudiennes, au sein d’un modèle provisoire, insatisfaisant, mais permettant une pratique qui a des effets thérapeutiques objectivables sur des pathologies déterminées c’est-à-dire en premier lieu le champ des névroses. A ce titre (et votre question montre votre ignorance totale en nosographie psychopathologique): non la psychanalyse ne peut rien pour les psychopathes, les pédophiles, les schizophrènes si ce n’est un étayage dans une prise en charge psychiatrique multipolaire.

Nécessairement

Stéphane Barbery

02/2001




 
(c) Stéphane Barbery