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Sur la liste Freud-Lacan (1998)


Bonjour Willy.

Toutes les questions que vous posez à Freud sont justes et pertinentes. Un psychanalyste se doit impérativement de se les poser par rigueur et honnêteté intellectuelle.
Psychanalyste en formation, je me les suis posées et continue à le faire.

Et je juge tout comme vous inacceptables et irrecevables les propositions ou agissements aberrants que vous avez très justement mentionnés.

La citation de Freud tirée de Moïse est à rappeler constamment à tout analyste car elle témoigne d'une facette de Freud exécrable et antithétique de celle qui constitue son génie. C'est celle du dogme, de la religion, du coup de force et du mépris envers les résultats scientifiques contemporains.

Donc oui, vous avez tout à fait raison sur ces points.

Mais simultanément ces points n'ont pas d'importance sur le fond du débat, à savoir : rendent-ils illégitimes la psychanalyse ?

Pour une raison simple : la facette qui fait de Freud un génie et qui s'exprime dans l'immense majorité de ses textes n'est pas celle du dogmatisme sectaire que vous mentionnez. Ce qui fait de Freud un génie et de la psychanalyse une science est la constante remise en question de ses postulats, l'interrogation continue de la théorie au regard de la pratique, l'effectivité de la thérapeutique, la rectification, la falsificabilité.

Freud cocaïnomane, falsificateur, gourou sectaire n'est pas intéressant. Et si certains de ces agissements le rangent dans ces catégories, il est à blâmer comme tel.

En revanche, le Freud qui ne cesse de tenter de formuler une rationnalité, qui tente de trouver un caractère assignable donc compréhensible à des comportements et des affects humains qui étaient auparavant expulsés dans le registre de la "folie", cela, oui, a un intérêt définitif, cela, oui, est rigoureux et relève d'une démarche scientifique.

L'idée d'un corpus théorique clos est une idée religieuse : une rationalisation. Ce concept psychanalytique (Cf. sa définition en fin de message) s'applique malheureusement parfois à la psychanalyse elle-même et il est du devoir des psychanalystes de pointer ces dernières et de les dénoncer. Du devoir des psychanalystes de reconnaitre des propositions théoriques ou des comportements thérapeutiques inadéquats et de les modifier à l'aulne du matériel clinique ou des résultats scientifiques de notre temps.

La théorie psychanalytique est donc à prendre pour ce qu'elle est : provisoire.
C'est en cela que la psychanalyse est une science et en cela qu'elle a le devoir de répondre à vos questions.

Le but premier de l'analyse n'est pas au fond de comprendre théoriquement ce qui s'y passe mais de mettre fin à de la douleur, à de l'aliénation. La psychanalyse n'est pas une expérience intellectuelle : c'est une thérapeutique où il est question de souffrance.

La théorie n'est qu'un après qui tente d'appréhender rationnellement, de comprendre cette expérience à chaque fois différente et dont l'objet d'étude est sans doute l'une des choses les plus complexes qui existent dans l'univers.
La théorie des psychanalystes n'est pas la psychanalyse, qui est d'abord l'expérience d'une parole libératrice.

Alors que la théorie psychanalytique, que la formalisation psychanalytique soit extrêmement pauvre relativement à la complexité de son objet, qu'elle fasse appel à des notions floues ou à des emprunts épistémologiques historiquement marqués ou dépassés ("l'énergie psychique" par exemple) ne remet pas en cause sa légitimité comme pratique même si elle rend celle-ci très délicate. Et c'est cette difficulté qui vient nourrir les enjeux autour de la question de la formation de l'analyste. Elle ne la remet pas en cause car toute thérapeutique, y compris la médecine contemporaine, est tributaire de ce sort.

Il n'y a pas de théorie générale sur le cancer. Cela rend-t-il illégitime la pratique thérapeutique visant à le soigner ? La théorie énergétique en acupuncture ne correspond pas à un fait biologique : cela rend-il celle-ci moins efficace pour un nombre défini de symptômes ? Il n'y a pas de théorie satisfaisante de la gravité : cela nous empêche-t-il de nous peser ?

Certainement non. Cela met en lumière cependant la nécessité absolue, pour éviter le charlatanisme, l'exploitation intéressée de l'effet placebo, les mécanismes de secte ou religieux, que la psychanalyse n'ait de cesse de dialoguer en son sein comme avec les autres sciences sur ses hypothèses, sa finalité, ses limites, son efficacité. Et à ce titre, les psychanalystes se doivent de vous remercier pour vos interventions.

Je le fais pour ma part.

Outre la question de l'intelligence qui me semble plus complexe à appréhender que la formalisation que vous proposez ne le permet, il y a juste une de vos interrogations qui m'a paru plus légère que les autres : celle concernant le "à quoi bon si tout est figé à cinq ans". Si cette proposition était l'un des fondements de la psychanalyse, croyez-vous que des personnes, dont on peut statistiquement penser que parmi elles, compte tenu de leur nombre, se trouvent quelques individus doués de bon sens, y auraient consacré leur vie et leur intelligence ?
:-)

En revanche, votre question pointe un aspect potentiellement plus tragique et qui s'appliquerait à toute discipline, à toute vie humaine. La science repose en dernière instance sur le principe de causalité, de raison suffisante, de nécessité : tout effet a sa cause. A moins d'exclure l'être humain de ce principe (auquel cas, impossible d'en faire un objet d'étude scientifique : comment rendre compte de l'indéterminé ?), ce dernier le subit tout autant. La conséquence tragique d'une telle hypothèse est que la phrase que vous lisez était virtuellement présente au moment du big bang. Et transforme TOUT en destin figé. Le caractère horrible de cette conséquence ne doit pas nous empêcher de nous poser malgré tout cette question des rapports entre thérapeutique et nécessité tragique.

Chaleureusement

Stéphane Barbery

Rationalisation :
"Procédé par lequel le sujet cherche à donner une explication cohérente du point de vue logique, ou acceptable du point de vue moral, à une attitude, une action, une idée, un sentiment, etc., dont les motifs véritables en sont pas aperçus; on parle plus particulièrement de la rationalisation d'un symptôme, d'une compulsion défensive, d'une formation réactionnelle. La rationalisation intervient aussi dans le délire, aboutissant à une systématisation plus ou moins marquée."
(Laplanche et Pontalis, Dictionnaire de la Psychanalyse).



 
(c) Stéphane Barbery