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Fil tiré du Club des Questions Chouettes (1997)


SUR LA PSYCHANALYSE 1

Un grand merci chaleureux à tous les contributeurs des deux débats de cette semaine : psychanalyse d'un côté et langage de l'autre.

Vous avez posé de très nombreuses questions dont vous trouverez une liste à la fin de ce message. Il me faudrait écrire un "Que-sais-je?" pour répondre à toutes :-)
Pourriez-vous me dire celles auquelles vous tenez vraiment que je tente de répondre ?

J'ai essayé aujourd'hui de m'attaquer à :
- Quels liens entre Psychanalyse, Médecine, Science, croyances ?
- Quelle différence entre névrose et psychose ?

J'aurai du temps demain pour deux ou trois autres questions...

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Des liens entre Psychanalyse, Médecine, Science, croyances...


C'est une interrogation fondamentale. La psychanalyse c'est d'abord et avant toute chose une pratique thérapeutique que Freud met en place petit à petit et modifie au fil de ses déboires et de ses succès. Freud est d'abord un médecin qui s'intéresse à la physiologie, aux effets de la cocaïne, à l'hypnose. C'est par hasard et uniquement à partir de l'expérience de sa pratique qu'il met en place la "talking-cure" telle qu'on la connait.

Voici une anecdote intéressante : au début de sa pratique, Freud imposait ses mains sur la tête de ses patients, tel un shaman (et avec en tête une très longue réflexion sur l'effet de la suggestion - après avoir pratiqué puis décidé de ne pas utiliser l'hypnose). C'est parce que l'une de ses patientes lui dit que cette imposition va à l'encontre de sa libre-parole qu'il abandonne cette pratique. On pourrait trouver de nombreux exemples de ce type tout au long de sa vie.

Si je pense que la notion de "Science" (LA Science avec un grand S) est sans doute vide, je suis très attaché à la méthode scientifique. La méthode scientifique n'a pas besoin d'appareils de mesure et de blouses blanches, pas besoin d'apparat. Elle est caractérisée par le constant aller-retour entre théorie et expérience :
- J'observe un phénomène.
- Pour en rendre compte, pour l'insérer dans un enchaînement logique de causes et d'effets, je formule une théorie dont le coeur est posé comme pure hypothèse.
- Je prédis avec ma théorie ce qui doit arriver si je modifie un paramètre du phénomène.
- J'essaie de vérifier la prédiction de ma théorie.
- Si ma prédiction est vérifiée, je continue le processus en affinant ma théorie et en systématisant les variations de paramètres pour voir si je ne trouve pas un phénomène dont ma théorie ne rend pas compte.
- Si ma prédiction n'est pas vérifiée alors je dois changer mes hypothèses théoriques et en formuler d'autres.

Le fait qu'une théorie soit temporairement exacte dans ses prédictions ne veut jamais dire qu'elle soit "vraie". Les instruments de mesure peuvent devenir plus précis, ou un phénomène surgir qui la remet en cause. Toute théorie scientifique est donc provisoire.

Ceci explicité, la psychanalyse utilise-t-elle la méthode scientifique ? OUI, mille fois oui. C'est l'utilisation de cette méthode qui fait de Freud un authentique génie. Freud, tout au long de sa vie, n'a cessé de remettre sa théorie sur l'établi à partir des éléments apportés par son expérience clinique.

Cependant, le fait que l'objet qu'étudie la psychanalyse soit sans doute l'objet le plus complexe de l'univers connu fait nécessairement que sa théorie est extraordinairement réductrice et pauvre par rapport à son objet.

Et c'est là qu'il est important de rappeler que la psychanalyse est d'abord une pratique thérapeutique. La psychanalyse n'a pas pour vocation initiale de rendre compte de la psyché humaine. Elle a pour but de soulager la douleur et la détresse de personnes aliénées à leur(s) symptôme(s). Il se trouve qu'un certain type de protocole - le protocole analytique avec sa règle d'or de libre-association, ses séances, le divan - aboutit à des résultats thérapeutiques. Attention, ce n'est pas une panacée, pas une solution miracle ! Ce protocole ne s'avère efficace que pour un certain type de symptômes et d'individus. C'est à partir de ses résultats et de ses échecs que s'élabore peu à peu la théorie psychanalytique, théorie qui a à peine un siècle, rappelons-le, en comparant cet âge à celui des autres disciplines.

La psychanalyse, en tant que théorie est, comme TOUTE théorie scientifique, provisoire et en chantier. Elle est beaucoup moins satisfaisante que de nombreuses autres du fait de l'extrême complexité de son objet de recherche ainsi que de sa jeunesse. Mais si le critère de la Science, c'est la méthode scientifique, alors la psychanalyse est donc évidemment une science.

Maintenant, concernant sa pratique, le psychalyste n'est-il qu'un shaman occidental ? Commençons par souligner que la psychanalyse est la première discipline qui a formulé des hypothèses très riches sur le shamanisme en analysant le phénomène de suggestion (premier degré de l'hypnose) le plus subtil que l'humanité connaisse - à savoir le lien de transfert/contre-transfert.

Le transfert, c'est ce flux inconscient de désirs que je projette en permanence sur autrui et qu'il projette sur moi (contre-transfert), flux qui incorpore la notion d'empathie. Le protocole analytique (tout comme les protocoles shamaniques, ou médicaux moderne) fait que ce flux permanent qui est neutralisé ou de faible intensité dans nos relations quotidiennes est révélé et s'exprime de façon intense pendant la cure. Cela peut conduire à des effets immédiats d'améliorations thérapeutiques induits par la suggestion et l'auto-persuasion ("je suis chez un grand shaman qui va m'enlever le mauvais oeil", "je suis chez un bon médecin qui va me soigner", etc). Pour un grand nombre de symptômes et de personnes, cet effet "magique" est suffisant : elles ne souffrent plus à l'issue et n'en demandent pas plus.

Mais dans la plupart des cas que traitent la psychanalyse, la réduction d'un symptôme ponctuel, s'il améliore, parfois très sensiblement, la vie quotidienne de la personne qui vient consulter (je vous renvoie au magnifique livre de Marie Cardinale, Les Mots pour le dire, qui est le récit d'une analyse), la réduction du symptôme, disais-je, ne délivre pas l'autonomie à l'égard de sa vie passée présente et futur que vient chercher cette personne et qui constitue la finalité ultime de l'analyse.

La psychanalyse a mis à jour un lien très étroit entre douleur (et plus particulièrement l'angoisse) et compréhension profonde de ses désirs, de ses motivations, du sens que l'on donne à sa vie. Le travail qui consiste à interroger l'origine de ses désirs (ce que je désire au quotidien, est-ce vraiment moi qui le désire ou un désir implanté par mes parents, hérité de mes grands-parents ou de la société dans son ensemble ?), ce travail nécessairement, compte-tenu de la somme des choses qu'il y a évoquer et qui passe par *l'analyse* du transfert, et bien ce travail là, est aux antipodes du shamanisme et de la simple croyance.

Cela dit et compte tenu de l'état de la théorie psychanalytique, la pratique psychanalytique est une technique très empirique, peu formalisable, qui ressemble beaucoup plus à un art qu'à une technologie où le technicien est interchangeable. Et c'est situation est très proche de celle que connaissent les shamans. Ce point pose le problème crucial de la formation des psychanalystes qui est LE problème de la psychanalyse depuis son origine...

Pour résumer provisoirement : oui, la psychanalyse est une discipline scientifique, non ce n'est pas qu'un shamanisme occidental...

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Quelle différence entre névrose et psychose ?


Au départ il n'y a qu'un mot : folie. Et les fous, c'est bien connu, comme ils font peur, on s'en moque, on se moque, on les brûle pour sorcellerie, on les enferme ou on les cache.

Ce n'est que très tard que l'on a commencé à repérer des différences et des analogies parmi "les fous". Les "fous" fous pour des raisons organiques (maladies, déficit, drogues) et les "fous" fous pour des raisons non franchement organiques mais qu'on attribuait à un dysfonctionnement des nerfs (dont est issu le terme de névrose). Et puis on s'est aperçu que l'on pouvait distinguer des catégories plus fines et ainsi de suite jusqu'à aujourd'hui.

On distingue grossièrement de nos jours trois grandes structures. A nouveau, le fait de les distinguer ne signifie pas qu'on arrive à rendre compte de façon satisfaisante de leur genèse, de leur cause, de leur différence. Ces trois structures sont :
- les névroses (ex : hystérie, névrose obsessionelle).
- les psychoses (ex : schizophrénie, paranoïa).
- les états-limites (appelés également border-lines et dont les symptômes participent des deux structures précédentes sans s'y ranger franchement).

Un symptôme est le signal d'un dysfonctionnement. La fièvre ou des boutons sont des symptômes. Un médecin va faire un récapitulatif des symptômes qui le conduit à un diagnostique. Le problème des symptômes psychiques, c'est qu'ils peuvent appartenir à pratiquement toutes les structures. Des symptômes obsessionnelles, homosexuels ou dépressifs ne permettent pas, pris isolément, de savoir quelle est la structure de la personne qui les produit.

Il y a bien sûr un critère ultime qui est le délire. Le délire (hallucinations prises pour la réalité, fragmentation du moi ou d'un objet) n'est pas un symptôme névrotique.

Mais un psychotique peut tout au long de sa vie ne pas délirer. Contrairement à ce qu'écrivait Pierre, il est fort probable qu'il y ait des personnes participant d'une structure psychotique inscrits à cette liste. Car, et c'est là un point capital, il faut distinguer au sein de chaque structure un état compensé et un état décompensé. L'état compensé est un équilibre qu'a réussi à mettre en place la personne dans sa vie quotidienne. Sa structure peut s'exprimer par des "traits de caractère" très forts (maniaquerie, sexualité pauvre ou inexistante par exemple) qui ne le gènent pas outre mesure mais la personne est parfaitement intégrée à une vie sociale, professionelle, familiale. Et puis survient un événement (mariage, décès, naissance, problème professionel, etc) qui vient déclencher la psychose : la psychose se "décompense". La personne peut se mettre alors à délirer sévèrement.

L'exemple le plus célèbre de psychotique sur lequel se forment tous les psychanalystes est celui du "Président Schreber". Ce fort respectable monsieur a écrit une longue description de son délire (délire d'une extraordinaire richesse que vous pouvez lire dans la collection points seuil, Daniel Paul Schreber, Mémoires d'un Névropathe). C'est à partir de ce texte que Freud (Cinq Psychanalyses) puis Lacan ont tenté de rendre compte de la psychose (mot que Freud n'a utilisé dans ce sens que très tardivement). Pour illustrer la notion capitale de décompensation : ce n'est que lorsque il fut nommé président de chambre à la cour d'appel de Saxe, alors qu'il est âgé de près de cinquante ans, que Schreber s'est mis à délirer... Si les psychoses décompensées sont rares, un pourcentage non négligeable d'individus possédent une structure psychotique qui pourtant ne les handicapera pas plus que cela durant leur vie.

Revenons à la question : qu'est-ce qui distingue ces trois grandes structures ?

Reconnaissons à nouveau que la théorie actuelle est plutôt insatisfaisante dans son schématisme. Voici cependant des éléments très grossiers et très basiques qui permettent de les distinguer un minimum.

- Le processus principal de la névrose est le refoulement de désirs sexuels (le plus souvent oedipiens) dans l'inconscient, refoulement qui échoue et dont l'échec va s'exprimer sous la forme d'un symptôme (phobie, somatisation, obsession...). La notion de réalité est conservée.

- Dans la psychose au contraire, un déni (c'est à dire la pure et simple annihiliation de la représentation de la sphère psychique, à l'inverse du refoulement où elle devient simplement inconsciente) porte sur toute une partie de la réalité. Le psychotique a à faire au sentiment ou à l'angoisse de morcellement du corps et non comme, dans la névrose, à une simple angoisse de castration. Le rapport au langage est spécifique comme si les 2 rubans (signifiants et signifiés) qui composent la chaîne du langage se mettaient à glisser l'un sous l'autre.

- Les états-limites se situent entre ces deux structures, empruntant des symptômes à l'une ou à l'autre. Cette structure semble issue d'un traumatisme désorganisateur précoce.

La question capitale à poser après avoir brièvement fait ce distingo est : à quoi sert cette classification ? Cette question est vraiment délicate et difficile compte-tenu des sous-questions qu'elle suggère.

Il y a bien sûr un intérêt théorique à pouvoir distinguer différents champs de phénomènes. Mais c'est au plan de la pratique qu'il convient de situer la question et plus particulièrement de la pratique psychanalytique.

Connaitre la structure d'une personne, c'est avoir une idée, même schématique, de l'évolution possible des symptômes. La cure psychanalytique permet de répondre à la névrose puisque, par la libre-association, elle permet de repérer et lever le refoulement. En revanche, il semblerait difficile voire impossible de résorber la brêche initiale qui produit la psychose. On peut certes "recompenser" un état psychotique, rééquilibrer son économie de telle sorte que l'existence quotidienne de la personne soit supportable et même vivable. Mais la finalité de la psychanalyse est-elle dans ce type de rééquilibrage ? C'est une question à laquelle je n'ai pas personnellement de réponse définitive même si je penche pour une réponse négative.

Imaginez la situation suivante : une personne vient vous voir car sa vie est difficile, les séances ne vous permettent pas avant un temps qui peut être long de savoir quelle est la structure exacte de la personne. Et puis un jour, un symptôme ou une décompensation font que vous savez que la personne est psychotique. Devez-vous la réorienter vers d'autres types de thérapies ? Devez-vous continuer comme si de rien n'était, sans rien dire ? Et si vous dites quelques chose, que dites vous ? Le travail que vous faites par la suite avec la personne est-ce de la psychanalyse ou un soutien rééquilibrant psychanalytique ?
Ce sont des questions chouettes mais graves que je compte travailler de façon intensive avant d'exercer dans quelques années, car effectivement il me semble capital d'avoir de la bouteille pour pouvoir assumer de façon intègre et compétente la fonction d'analyste.

Amitié

SUR LA PSYCHANALYSE 2

Comme promis, suivent deux réponses à vos questions. J'ai remis la liste des questions de la semaine encore en suspens à la fin de ce message.

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Sur le "tiquage" d'Uriel.


Je souhaiterais vivement que ma référence à l'homosexualité comme symptôme ne nous fasse pas entrer dans un mauvais débat.
Il n'y a, il ne peut y avoir de jugement de valeur (a fortiori dépréciatif de quelque façon) sur l'homosexualité du point de vue de la psychanalyse. La psychanalyse n'a eu de cesse de souligner la bi-sexualité originaire fondamentale de la psyché humaine, de cesse de montrer à quel point l'identité sexuelle était l'une des plus difficiles questions structurant toute existence humaine et qu'elle va tout sauf de soi.
C'est aussi l'une des questions les plus anxiogènes (génératrice d'angoisse) qui soit; et de ce fait et parce qu'elle touche l'intimité la plus subjective de chacun (et la plupart du temps dans le registre inconscient), il me semble qu'elle se prête mal à un débat "public". La difficulté d'en parler vient du fait que tous les mots que l'on pourrait utiliser pour désigner l'homosexualité sont fortement connotés négativement dans le langage courant. "Déviance", "Perversion" sont très fortement dépréciatifs et il ne me viendrait pas à l'idée de les utiliser. "Symptôme" peut être maladroit car le terme peut renvoyer à l'idée de "maladie". L'utilisation du mot "symptôme" tel que je l'ai faite était à prendre au seul sens psychanalytique, de "signe extérieur d'un conflit (ou d'une ambivalence) inconscient".
Et c'est l'une des découvertes de la psychanalyse que d'avoir compris que l'homosexualité n'était ni une tare, ni un destin, mais le résultat d'une histoire sur laquelle on peut revenir en premier lieu par la parole. Je crois donc sincèrement, Uriel, qu'il n'y avait vraiment mais vraiment aucune raison de fond de tiquer sur cette expression mais qu'il y a toujours de très très bonnes raisons de tiquer réactivement du fait de la simple évocation de la question.

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Pourquoi parle-t-on "d'analysant" ?


Cette question rejoint la précédente en ce que toutes deux soulignent de façon forte le lien délicat qui unit le signifiant et le signifié, le mot et l'objet ou la représentation qu'il désigne. Si le mot, par association d'idée ou du fait de son histoire, est dépréciatif, alors, par translation, l'objet ou la représentation qu'il désigne se voit affublé de cette caractéristique.

La proposition du mot "analysant" a été faite par Lacan pour remplacer le mot "patient". Le mot patient renvoit à toute l'imagerie médicale où un médecin soigne un malade passif. Or, cette imagerie est aux antipodes de ce qui se passe en analyse où la personne qui vient voir un psychanalyste est tout sauf passive. C'est au contraire elle qui, par son travail de libre-association, par son activité de parole non-dirigée, réalise l'essentiel de l'activité de la cure. On ne peut donc pas utiliser le terme d' "analysé" pour la même raison de renvoi à une situation de passivité. Le participe présent qui dénote l'activité a donc été proposé : "analysant", celui qui fait, construit son analyse.
Reconnaissons que le terme ne sonne pas merveilleusement. Si, parmi vous, quelqu'un a une idée de génie pour le remplacer, qu'il n'hésite pas, je suis preneur :-)

On en discute à la séance de ce soir ?

Amitié

SUR LA PSYCHANALYSE 3

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Séance demain soir, mercredi , 22h, Immeuble Notre-Dame, E3 A2
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Ami(e) de la sagesse bonjour,

Je tenterai aujourd'hui de répondre à quelques interrogations qui ont surgi cette semaine.

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J'avoue avoir été surpris par le message de Pierre.

Le débat n'est pas simplement lexical car comme nous l'avons vu, un signifié peut pâtir des valeurs négatives attachées à son signifiant.

Lorsque la semaine dernière j'écrivais que la "Science" était une notion sans doute vide, je ne voulais dire que ceci :
- La "Science" n'est qu'un fantasme religieux de notre temps mis en image d'Epinal sous forme d'un laboratoire en carrelage blanc où des saints laïques en blouse blanche fourmillent d'abnégation autour d'incompréhensibles appareils de mesure. Par vide, je voulais donc dire irréel.
- Ce qui est bien réel et entier en revanche, ce sont l'ensemble des DISCIPLINES scientifiques (chacune d'elle étant définie par son objet d'étude spécifique) qui appliquent la METHODE scientifique telle que je l'évoquais : processus hypothético-déductif formalisé s'affinant à partir des falsifications apportées par l'expérience.

Or, cette méthode :
9 1) est nécessairement universaliste (le formalisme implique l'universalité).
2) n'élimine JAMAIS l'interaction de l'observateur sur l'objet d'étude (voir sur ce point la mécanique quantique).


Je ne vois sincèrement pas d'autres critères que la méthode pour qualifier une discipline de scientifique.

Par conséquent de deux choses l'une : soit la psychanalyse applique totalement la méthode scientifique et c'est une discipline scientifique sans restriction, soit elle ne l'applique pas totalement auquel cas ce n'est pas une discipline scientifique.

Oui, la Psychanalyse est née à Vienne à la fin du siècle dernier. Oui, Freud est le pur produit d'une culture européenne spécifique. Oui, sur de nombreux sujets il n'a énoncé que des représentations sociales imaginaires de son temps.

Mais réduire la psychanalyse à cela, c'est - et je ne veux pas croire cela de toi, Pierre - prendre les analystes pour des crétins s'astreignant consciencieusement à fermer les yeux sur ce qu'ils sont.

Reprenons.

1) L'objet de la psychanalyse est l'objet le plus complexe qui existe dans l'univers. Si la neurobiologie pouvait proposer un modèle satisfaisant des psychopathologies, si donc tout phénomène de sens pouvait être ramené avec certitude à son support biologique, alors la psychanalyse n'aurait pas lieu d'être et il est fort possible qu'en tant que discipline elle disparaisse dans le futur. Le lien entre comportement et neurone n'étant pas encore satisfaisant et la psychanalyse étant avant tout une pratique thérapeutique qui ne peut se permettre de dire aux personnes qui souffrent : "attendez 300 ans", la psychanalyse s'est attachée à appliquer la méthode scientifique à partir du comportement pathologique et plus particulièrement à partir du discours des individus sur eux-mêmes. Or, un discours est toujours un discours "social" dans la langue particulière d'une société et d'une époque particulières.

Par conséquent : oui, l'objet qu'étudie la psychanalyse a plus de variables et de conditions que n'importe quel objet d'étude d'autres disciplines scientifiques, mais plus encore, oui, son objet n'est pas stable et change dans l'espace et dans le temps.

Question : est-ce que la méthode scientifique qu'applique la psychanalyse à son objet d'étude complexe et changeant ne donne que des résultats partiels et particuliers non généralisables ?

Réponse : un non massif modulé par deux rappels :
- la psychanalyse est avant tout une pratique thérapeutique qui, du fait de son protocole, ne peut pas s'établir en laboratoire de recherche avec blouse blanche et paillasse.
- son approche étant thérapeutique, il est logique qu'elle s'intéresse en premier lieu aux représentations sociales et pathologiques spécifiques à son temps.

Cela étant posé, le dernier demi-siècle de la psychanalyse n'a cessé de produire des théories indépendantes de la société et de l'époque. Que vous soyez trobriandé du 16ème siècle, Tupi kawahib du 9ème siècle, sumérien du 2ème millénaire, chinois Tang ou citoyen du 2ème Monde :
- vous êtes né et avez dû, tout au long de votre enfance, apprendre à gérer le principe de réalité et les interdits sociaux (inceste, meurtre).
- vous avez des parents (ou des tenants lieu) avec qui vous avez eu des rapports affectifs très fort.
- vous avez un sexe biologique et une bisexualité psychique originaire, donc une identité sexuelle à créer au sein d'une organisation sociale.

La gestion de ces 3 points fait que, nécessairement, toute société secrète des souffrances, des symptômes, des structures psychologiques dominantes, des pathologies déterminées. La psychanalyse en tant que discipline scientifique s'intéresse à la genèse, au fonctionnement, aux caractéristiques des pathologies et des structures et non aux symptômes spécifiques. Les structures sont identiques et universelles. Ce qui change social-historiquement, c'est la façon de les investir de les habiter.

Il y a eu il y a quelques temps sur une liste psychanalytique un échange sur ce sujet (ethnopsychiatrie, ethnopsychanalyse) et voici ce que disait Yann Leroux (leroux@quaternet.fr) à propos de l'Afrique :

"Il est vrai qu'en Afrique, la culture offre à tous un mode de décompensation pratiquement clef en main. Les Djinn, rab (Sénégal) et autres esprits rodent pour le meilleur et pour le pire. Il est vrai qu'en Afrique le monde prégenital prévaut, que le surmoi est pratiquement externalisé dans le groupe et que toute expression de l'agressivite est sévèrement réprimée. La seule issue, en cas de conflit, c'est la bouffée délirante avec l'avantage de rester dans le groupe et d'être soigné par lui (Samp, n'doep). A l'inverse, la décompensation sur un mode névrotique est immédiatement attaquée jusqu'a ce que le coupable, enfin, délire."

Que cette analyse induise des conduites thérapeutiques spécifiques propres à chaque culture, des conduites de cures différentes, n'enlève strictement aucun élément de scientificité à la théorie psychanalytique, qui relève donc bel et bien de la science quels que soient les handicaps qu'elle subit du fait des caractéristiques de son objet d'étude.

Cette discussion aura été vraiment profitable puisqu'elle nous aura permis de traiter la question chouette : "qu'est-ce qu'une science ?"...

On continue la discussion ce soir ?

Amitié

SUR LA PSYCHANALYSE 4

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Séance ce soir, mercredi 24, 22h, Immeuble Notre-Dame, E3 A2
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Ami(e) de la Sagesse, bonjour

J'avoue que les mails d'Ulysse et Pierre me posent un problème qui ne relève pas de la simple argutie lexicale car la conclusion de leur propos a des conséquences majeures quant à la perception de ce qu'est la psychanalyse par un profane : elle induit une suspicion ("j'y vais pas, c'est pas scientifique") que je ne peux pas laisser passer.

Vous me dites : la psychanalyse n'est pas une science car, comme d'autres disciplines, son champ d'étude est trop complexe pour qu'une expérimentation valable puisse sanctionner ses hypothèses.

Relisez mon mail de la semaine dernière et vous verrez que j'ai toujours insisté sur les impossibilités de fait d'une expérimentation envisageable en droit.

MAIS je voudrais qu'on me dise ce qu'est une discipline scientifique qui applique de façon scrupuleuse la METHODE que nous avons tous décrite, méthode mise en oeuvre par des esprits brillants, rigoureux, éduqués dans des cultures différentes, travaillant le même objet -dont j'ai déjà dit qu'il était sans doute le plus complexe de l'univers - depuis plusieurs décennies et qui auraient tout intérêt à trouver des failles dans les théories de leurs collègues afin de devenir célèbres, j'aimerais qu'on me dise donc ce qu'une discipline qui aurait toutes ces caractéristiques est. Une religion ? Un passe-temps ? Un divertissement ? Une Clownerie ? Un X-file ?

Une hypothèse scientifique reste une *hypothèse*. Une théorie scientifique, quelle qu'elle soit, est TOUJOURS provisoire, est en attente de révision par une théorie postérieure qui, soit s'appuiera sur de nouvelles données expérimentales, soit sera plus puissante (rasoir d'Ockam).

Dire que la psychanalyse n'est pas une science, c'est dire que la physique de Newton n'est pas une science, que l'astronomie de Copernic n'est pas une science, que les théories d'Einstein sur un Univers stable ne sont pas scientifiques.

Dire cela, c'est faire une confusion de vocabulaire entre "science" et "vérité définitive".

Non, la théorie psychanalytique actuelle n'est pas une "vérité définitive". En revanche, OUI, parce que quelles que soient les difficultés posées par son objet d'étude, la psychanalyse EST une science par l'unique critère que les psychanalystes dignes de ce nom appliquent de façon absolue la méthode scientifique dans leur protocole et leur procédure.

Si l'unique critère de la Science n'est pas sa méthode, j'aimerais beaucoup que l'on me dise ce qu'est la Science...

Cette discussion m'a fait penser à une théorie sur une définition sociale de la vérité. Est considéré comme "vrai" par une société ce que les hommes qu'elle considère comme crédible disent "vrai".
C'est une question capitale, par exemple lorsqu'on combat les négationnistes qui nient l'existence des chambres à gaz ou lorsqu'on parle à des Yéménites qui vous assurent que les américains ne sont jamais allés sur la Lune et que toute les scènes télévisées étaient tournées à Hollywood. C'est uniquement parce que nous croyons les journalistes, parce que nous croyons ce qu'affirme la NASA, que nous accordons crédit à l'idée que des hommes sont allés sur la Lune.
C'est, pour la quasi-totalité de ceux qui n'ont pas vécu cet événement, parce qu'ils croient les historiens ou les auteurs des récits, qu'ils considèrent comme "vraie" l'existence des chambres à gaz. Aujourd'hui, ce sont les "scientifiques" qui, dans nos sociétés, sont ceux à qui l'on accorde notre confiance, faute pour nous de pouvoir vérifier directement leurs dires (comment pourriez-vous savoir seul qu'un quark, cela existe ?).
Par conséquent, dire d'une théorie qu'elle n'est pas scientifique, c'est immanquablement dire d'elle qu'elle n'est pas vraie...

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J'aimerais beaucoup avoir le temps d'analyser le magnifique résumé de Pierre sur Chaman et Psychanalyse.

J'espère que nous en parlerons ce soir.

Il va de soi que ne je suis pas d'accord avec l'équivalence inversée que pose Lévi-Strauss :-)

Amitié




 
(c) Stéphane Barbery