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6 messages sur les RADs (1995)


[Rads 1]

Bonjour à tous,

Ci-dessous quelques interrogations-hypothèses à partir du dialogue de Stéphane Zrehen et Jacques Sibony ("désir=homéostasie et sens= choix esthetico-affectif").

Ces hypothèses sont issues de la théorie castoriadienne de la psyché que je compte questionner dans un groupe de travail de l'association Castoriadis sur le net (http://www.mygale.org/03/ccastor).

1) Première hypothèse : le désir, plutôt qu'un mécanisme homéostatique ou l'expression d'un minimax (maximisation des gains, minimisation des pertes) tourné vers l'à-venir, offre des pistes d'appréhensions très riches si on le considère comme un quête désespérée de retour à un état initial. Je ne parle pas ici de la très contradictoire théorie de la pulsion freudienne avec au final la primauté d'un Thanatos gagnant d'être chronologiquement le premier.
Je parle de l'état initial de la psyché avant quelque relation d'objet que ce soit : un état où cette psyché ne connaissant pas d'Autre ne peut que se prendre pour TOUT, état où elle-même est incapable de se dissocier de cette proto-représentation de totalité.
Les premiers contacts avec le monde, les premières relation d'objet et la confrontation au principe de réalité briseront cette monade psychique originaire qui n'aura de cesse tenter de se reconstituer, de retrouver cette océanicité première.
Dans cette hypothèse, le désir est cette quête infinie, tragique.

2) Deuxième hypothèse : il est arbitraire de dissocier Représentation, Affect et Désir. Toute représentation est indicée d'un affect qui induit un désir. Pour ma part, la représentation du chocolat à plus de 70% de cacao est indicée d'un affect très positif qui de ce fait induit un désir. Après l'ingestion d'une tablette entière, l'affect devient neutre ou négatif entrainant l'absence de motion ou une nauséeuse répulsion. Il n'y a pas au sein de la psyché d'un côté des représentations, de l'autre des affects et d'un autre encore des désirs. Mais un flux d'unités RADiques (Représentations/Affects/Désirs), chaque RAD étant elle-même composée de RADs. Dans cette hypothèse s'ouvrent plusieurs voies à travailler : comment s'opère l'affectation des représentations et en particulier des nouvelles représentations ? Par quel biais le minimax RADique tente-t-il de conduire son retour vers sa Totalité originaire ? Comment différencier au sein de la notion d'affect son caractère d'indice et son caractère émotionnel ?

3) Il semble raisonnable de poser que la notion de signification renvoie au lien signifiant/signifié. La signification d'un signifiant est son (ses) signifié(s).
Troisième hypothèse : la notion de sens pourrait être la signification de la signification. Le sens serait le signifié de la signification elle-même. Cette notion mettrait ainsi fin aux renvois infinis entre signifiés et signifiants. Un état qui ne peut que faire penser à la première hypothèse : celle de la monade psychique originaire pré-objectale donc pré-signifiante. La notion de sens portant également en elle celle de direction, le sens pourrait être à la fois le chemin de retour vers cette totalité première et la représentation de soi comme tout. Le terme (à jamais pourtant dépassé) et le trajet.

Au regard de ces chemains, j'ai semé quelques cailloux ici :
http://www.barbery.net/philo/imho/

Chaleureusement

Stéphane

[Rads 2]

Bonjour à tous,

Suite de l'exploration d'hypothèses-interrogations sur "Origine du désir, formalisation du désir et définition de sens" en réponse au mail de François Martin-Vallas.

Sommaire de ce message :

1) Sur la mythologie de l'origine du désir comme monade psychique originaire anobjectale.

2) Sur la dissociabilité des Représentations/Affects/Désirs (RADs).

3) Sur le sens.


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1) Sur la mythologie de l'origine du désir comme monade psychique originaire anobjectale (notée par la suite POM pour Psychic Originary Monad car l'abbréviation est rigolote et permet sa déclinaison en pomique, pomiquement, etc) .

François, vous dénoncez le caractère non scientifique, non étayé pratiquement de cette hypothèse. C'est un point que je vous accorde d'autant plus volontiers que cette hypothèse ne prétend pas à d'autre statut que celui de fiction.

C'est-à-dire d'une hypothèse travaillant "à la louche" pour tenter d'éclairer y compris de façon très grossière des phénomènes dont la complexité ou le caractère inobservable rendent la validation par l'expérience extrêmement difficile ou impossible.

Qui peut finement et sans hypothèse fictionnelle de ce type parler aujourd'hui de l'origine du désir, de sa finalité ?

Vous pointez vers les observations de dyade mère-nourisson ou de foetus qui témoignent toutes de l'existence d'une représentation objectale quelques mois après la conception. Certes. L'hypothèse que j'évoquais ne remet en aucun cas en cause ces observations et les intègre en soulignant le fait que le principe de réalité, la rupture de la POM s'opère, très, très tôt.

Mais aussi sophistiquées que soient les machines et les systèmes expérimentaux qui valident ces faits, il y aura bien un moment, pour des raisons physiologiques évidentes, où ces expériences ne pourront plus observer quelque réaction que ce soit supposant la présence de représentations chez le foetus

Je devance votre objection en vous accordant que la preuve de non-A (l'absence de représentation) ne valide pas l'existence de A (état de POM anobjectale où le manque ne peut donc exister ni par conséquent l'économie plaisir-déplaisir).

Pourtant cette hypothèse-mythe éclaire et homogénéise la dynamique du désir, et en son sein, comme vous le rappelez, la question du narcissisme. Le choix de cette fiction plutôt qu'une autre vient de sa richesse explicative et du rasoir d'Ockham.
Et je tiens à vous rassurer en vous affirmant qu'à aucun moment je n'oublie qu'il s'agit là d'une fiction.

Il est même possible de subsumer sous ce dernier et lui joindre un autre type d'hypothèse sur l'origine du désir : l'hypothèse biologique pulsionnelle au sein de laquelle nous ne serions que les supports de gènes dont le destin se résume à deux lois :
- conservation/multiplication de l'espèce.
- conservation/multiplication de l'individu.

Chaque élément de la vie ne se comporte-t-il pas au final comme si son objectif était d'être l'unique, d'être tout ?

Et à un niveau plus élementaire encore, tout s'oppose certes en s'opposant mais le rêve de tout pour-soi n'est-il pas d'envahir l'en-soi, de s'y répandre afin d'être en-soi-pour-soi, grand tout ?

On a là dans des registres très différents des accentuations de ce qui semble la caractéristique essentielle du désir : pointer vers la totalité. L'hypothèse que l'on ait déjà fait l'expérience de cette totalité, que notre rencontre avec le réel ait brisé ce sentiment est-il une mythologie ? Assurément. Mais qui donne chouettement à penser.

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2) Sur la dissociabilité des Représentations/Affects/Désirs (RADs).

En résumant en quelques phrases une théorie que Castoriadis développe dans de nombreux articles (Par exemple : "L'état du Sujet aujourd'hui" in Le Monde Morcelé, Seuil, 1990, p. 197) je n'ai sans doute pas été suffisament précis.

Bien sûr : il y a labilité des représentations, des affects et des désirs. Une même représentation peut porter des affects contradictoires ou changer d'affect au cours du temps ou des circonstances, modifiant par là même les désirs associées.

Il me semble pourtant intéressant de conserver cette notion de flux radique (je vous l'accorde volontiers, l'ordre des trois termes est arbitraire et peut se décliner en autant de permutation que vous le souhaitez, RAD étant simplement plus commode). Pour une raison simple :

- Il n'existe pas de représentation sans affect (y compris les chiffres et les représentations scientifiques les plus abstraites en sont pourvus).

- Il n'existe pas d'affect sans support d'une représentation (chaque affect appele une/des représentation(s) pour être simplement représentable).

- Qui dit affect dit minimax donc désir/répulsion induit(e).

Pour résumer : bien sûr, une représentation particulière peut être dissociée d'un affect particulier donc d'un désir particulier. Ce dont il est question dans mon précédent message concerne la Représentation en général, l'Affect en général et le Désir en général. En bref, la RAD comme outil conceptuel susceptible d'aider à la formalisation de la psyché telle que l'ont questionnée Stéphane Zreher et Jacques Sibony.

Je n'ai pas correctement saisi votre question concernant le statut des RADs au regard de l'inconscient : il y a des rads conscientes; il y a des rads inconscientes; il a des rads partiellement conscientes/inconscientes : typiquement, je situe le minimax sur les affects dans le préconscient pour un abord non problématique du réel.

>Et peut-on parler de désir autrement qu'en référence à l'inconscient ?

Essai : il fait chaud cet après midi et je désire une bière fraîche :-)

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3) Sur le sens.

J'avoue là aussi que mon dernier point était très elliptique. Il était nécessaire de relier cette dernière hypothèse à la première pour saisir ce que je tentais de pointer : je propose que la notion de sens soit réservée à l'état POMique anobjectal mythologiquement supposé perdu : s'il n'y a pas d'objet, il ne peut y avoir distinction entre signifié et signifiant : il n'y a qu'une protoreprésentation satisfaite d'être Tout. Le sens serait ainsi le prototype, l'origine et la finalité du désir. Ce qui fait sens pour un être humain, n'est-ce pas ce qui conforte son désir le plus archaïque ?
Et en effet, plus que de congédier l'inconscient, cette notion de sens congédie toute altérité y compris donc l'univers.
A nouveau et seulement : un mythe éclairant.

Chaleureusement
Stéphane


Précision : les abbréviations sont à jamais dédiées au parti d'en rire...

[Rads 3]

Bonjour à tous,

Poursuite du dialogue avec François Martin-Vallas sur quelques hypothèses proposées depuis deux semaines :
1) Pom, mythe et origine du désir.
2) Pom, puissance et amour.
3) Rads, labilité, déliaison, déplacement.
4) Rads et inconscient.
5) Désir et inconscient.
6) Pom et liberté comme autonomie.

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1) Pom, mythe et origine du désir

Le choix de l'abbréviation "POM" pour désigner la monade psychique originaire proposée par Castoriadis renvoie en effet implicitement, quoique très partiellement et secondairement ,au mythe biblique : la pomme est ce qui procure l'omniscience, notion très proche d'un état pré-objectal où le savoir étant immédiat, la notion de représentation n'a pas lieu d'être. Mais le dieu biblique n'est pas pomique puisque créant le monde, il n'est pas tout. Dans le registre des représentations religieuses, c'est le dieu spinoziste qui correspondrait le mieux à la visée pomique.

>construire un mythe pour parler de
> l'origine du désir, n'est-ce pas oublier que le mythe est d'abord effet du
> désir ? Je crains que le serpent ne finisse par se mordre la queue

Proposer une hypothèse pour éclairer l'origine du désir n'est pas rentrer dans une circularité d'autoengendrement mais tenter au contraire d'expliciter la chaîne des désirs. Le désir à l'oeuvre dans la création de ce mythe est le désir de savoir. Et si je vous accorde le terme de mythe, c'est pour une raison bien précise :
L'objet d'étude de la psychanalyse est par trop complexe, ses déterminants trop innombrables, pour pouvoir produire autre chose que des propositions et des théories travaillant "à la louche". La démarche est bien scientifique (hypothético-déductions avec réfutabilité expérimentale), mais l'objet trop vaste. Certes l'accumulation de l'expérience permet d'affiner les modèles et de restreindre l'observation à des objets balisés. Mais lorsque la théorie doit aborder l'explicitation de l'objet d'étude dans son ensemble, elle est nécessairement contrainte de schématiser.

L'hypothèse proposée ici ne fait pas appel à de l'invraisemblable, à du magique, à du divin comme c'est le cas dans l'acception traditionnelle du terme de "mythe". Elle tient juste honnêtement à reconnaitre son statut et avertir qu'elle conscience de la grossièreté de son trait.

Sous cette définition, la majorité des théories scientifiques de l'histoire de l'humanité travaillant sur des objets complexes relèvent du mythe. Et le désir qui les motive n'est pas le désir aliéné, inconscient dont vos remarques semblent faire l'unique prototype du désir mais le désir, parfois autonome, de savoir.
Je reviendrai, à la fin de ce message, sur ce type de désir.

Je suis personnellement très curieux de savoir quel mythe - nécessairement un mythe - est le vôtre pour rendre compte de l'origine du désir.

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2) Pom, puissance et amour

Sur la subsomption ou la jonction possible de la logique du vivant (conservation/multiplication de l'espèce - conservation/multiplication de l'individu ) proposée par les biologistes avec l'hypothèse pomique.

Je suis surpris par vos réserves sur ce point. Surpris parce que j'aimerais énormément savoir comment vous arrivez à soustraire l'être humain de cette logique (qui supporte très bien par ailleurs la différentiation sexuelle) si ce n'est par un mythe fondé sur un credo de foi religieuse (l'âme) ou laïque (le transcendantal) ignorant l'histoire de la vie. Les trois blessures narcissiques de l'humanité sont des douleurs permanentes. Des blessures pomiques. Vos réserves n'expriment-elles pas un déni de la seconde ?

Ces réserves me semblent d'autant plus curieuses que vous les qualifiez de contraires à la clinique psychanalytique alors que Freud a, sa vie durant, tenté de les intégrer à une métapsychologie. Que ce qui se dit en analyse ne relève pas directement de la Pom ou de la conservation/multiplication de l'espèce mais bien de notre histoire personnelle et de notre place au sein d'une multitude de déterminations familiales et sociales est une évidence. La question est : ne peut-on dessiner une logique à un niveau supérieur dans les dynamiques subjectives et cette logique exprime-t-elle un rapport avec par exemple la logique du vivant ?

>Jean Laplanche note quelque-part que l'être humain est le seul à être capable
> de donner sa vie par amour. Qui plus est il ne le peut que par amour. L'on
> peut choisir de mourir pour ses idées, son idéal, un être aimé, mais, à ma
> conaissance, jamais par intéret, qu'il s'agisse du sien propre ou de celui de
> l'espèce.

Nous avons là en effet une divergence fondamentale qui mérite un débat préalable de fond pour définir de ce que nous entendons mutuellement par don, amour, et conscience de sa mort.
Je m'étonne ici de la contradiction de vos propos qui concilient là une surdétermination de désirs nécessairement inconscients et, ici, une indétermination due à la supposée capacité de mettre ponctuellement la notion d'économie psychique entre parenthèses.

Toute la psychanalyse repose sur un postulat : il n'y a pas d'acte psychique économiquement gratuit. Ce qui fait de la psychanalyse une science et non une "philosophie", c'est précisément ce point. Je suis donc très surpris de vous voir défendre, en tant qu'analyste, l'existence d'un amour christique.

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3) Rads, labilité, déliaison, déplacement

Je croyais avoir été clair sur ce point dans mon dernier message : la notion de RAD (Représentation, Affect, Désir) est strictement inutile si elle est incapable de rendre compte de la labilité, de la déliaison, du déplacement. C'est une hypothèse secondaire qui pointe l'intérêt d'unifier trois vecteurs généralement par trop dissociés. La science a besoin, pour progresser, d'isoler des phénomènes. Il lui arrive parfois, à la suite de cette nécessité, de substantialiser ces séparations en inférant de l'existence des mots, l'existence des choses ou en leur transmettant leurs caractéristiques. Si vous vous arrêtez un instant pour observer votre flux psychique, vous observerez un flux homogène de Rads et non un flux de représentations d'un côté, d'affects d'un autre et de désirs ailleurs.

Il est important de noter que par représentation, je n'entends pas représentations de mots (capables d'être articulées en analyse) mais représentation dans un sens beaucoup plus générique, comprenant surtout les représentations perceptives non-verbales. Il est fort probable que les rads verbales obéissent à des déterminations légérement différentes des rads non-verbales. Les rads non-verbales n'étant pas ou peu partageables (s'ouvre ici une piste d'interrogation de l'Art), elles restent, lorsqu'elles sont problématiques, dans le "non-réel". Le travail de l'analyse est justement de les rendre "réelles" en leur permettant d'être partagées dans la "communication" si spécifique qui est celle de l'analyse, "réalisation" qui permet au sujet de se dissocier de ces rads ou de les choisir en son nom.

Maintenant à la question de savoir si l'être humain se résume à des Rads (y compris non verbales), la réponse est bien entendu non. De nombreux comportements humains sont motivés par des déterminations situées en-deçà des Rads. Mais nous sortons alors du registre psychanalytique qui n'a jamais, je crois, prétendu tout expliquer.

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4) Rads et inconscient

Il ne me semble pas avoir défendu ou supposé la notion de niveau de conscience dans mon dernier message. Je pointais simplement le fait que les qualités de conscient, inconscient ou préconscient pouvaient être distribuées de façon non homogènes au sein d'une rad. Et je ne vois pas en quoi une rad ne pourrait pas être dans sa totalité consciente : j'ai déjà évoqué la bière fraîche dans un gosier sec la semaine dernière. Que cette rad puisse être décomposée et analysée en sous-rads qui, elles, soient partiellement ou totalement inconscientes, pourquoi pas. Il n'empêche que la rad principale est pleinement consciente.

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5) Désir et inconscient

Je n'arrive toujours pas à comprendre votre souci d'unifier les notions de désir et d'inconscient.
Je définis pour ma part le désir par la tendance, le vecteur de comportement qui pointe vers un objet, cet objet étant défini par le minimax radique évalué comme gain possible. Point. Toute visée d'acquisition de ce qui a été évalué comme gain. Cette visée peut ou non être motivée par des déterminations inconscientes. Cette visée est nécessairement déterminée.
Et en effet eussè-je été Epicure, j'eusse parlé d'eau fraîche.

Cette définition peut s'appliquer aux animaux et il ne me gêne absolument pas de parler de rads chez ces derniers.

Pourriez-vous m'expliquer pourquoi vous tenez tant à unifier désir et inconscient ?

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6) Pom et liberté comme autonomie

Bien sûr que fascisme et xénophobie font sens pour la psyché. L'histoire est un livre ouvert de preuves de ce point.
Elles font sens pour une psyché qui veut ignorer, au sein du principe de réalité, l'existence de l'autre. L'histoire comme un match de poms qui expriment leur haine du réel qui les a privées de leur complétude dans la haine de l'autre, constant rappel de cette frustration à l'unicité totale (variations possibles avec projection sur le collectif).

L'hypothèse pomique condamne-t-elle l'humanité ? En rien car nous arrivons à la jonction la plus intéressante : celle avec la notion de liberté entendue comme autonomie (se donner sa propre loi).

J'expliciterai ce lien la semaine prochaine.

Chaleureusement

Stéphane

[Rads 4]

Bonjour à tous,

Poursuite du dialogue avec François Martin-Vallas sur quelques hypothèses proposées depuis trois semaines :

1) Psychanalyse et Système formel.
2) Retour sur Hypothèse-Mythe et complexité de l'objet d'étude.
3) Retour sur les Rads.
4) Retour sur psychanalyse, Sujet et métapsychologie.
5) Psychanalyse et Politique : autonomie.

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1) Psychanalyse et Système formel

Je m'aperçois, François, que votre difficulté à appréhender l'intérêt des hypothèses que j'évoque depuis le début de cette discussion est sans doute due à la non prise en considération de votre part de la notion qui est à l'origine du thread : celle de système formel.
La question lancée par Stéphane Zreher était : existe-t-il une formalisation de la théorie psychanalytique relative au désir ? (et qui dit formalisation dit programmabilité).

Un système formel est composé d'axiomes, propositions que l'on pose sans démonstration, et de règles d'inférence. L'application des règles d'inférence aux axiomes produits des théorèmes auxquels on applique à nouveau les règles d'inférence pour produire de nouveaux théorèmes et ainsi de suite. C'est le principe d'identité qui régit au fond un système formel, ce qui lui donne son absolue rigueur, son universalité (n'importe quel utilisateur du système, aussi arbitraire soit-il, produira les mêmes propositions que n'importe quel autre utilisateur).

La science repose sur cet outil logique et épistémologique. Sauf qu'elle a en plus à se coltiner au réel, c'est à dire à modifier sans cesse, à falsifier ses prémisses pour les rendres conformes aux observations de son objet d'étude.
Si la psychanalyse a des prétentions à la scientificité c'est à dire, ni plus ni moins, à la rigueur et à l'universalité de sa méthode, de ses connaissances, elle ne doit cesser d'avoir en tête cet objectif de formalisation.

Les limites de l'esprit humain nous restreignent à concevoir et appréhender des systèmes formels aux axiomes et aux règles très limités dans leur nombre.

Certains objets d'études se satisfont de ces limites et l'expérimentation-falsification y est aisée car les paramètres qui conditionnent l'objet d'étude sont peu nombreux et isolables, leur fonctionnement linéaire.

La notion de complexité que j'évoquais lors de mes précédents messages a deux origines : celle récente des disciplines s'intéressant aux objets non-linéaires (les objets fractals par exemple); et celle tirée du sens commun et qui renvoie aux très grand nombre de paramètres conditionnant un objet et rendant excessivement délicat l'isolement des interactions entre chaque paramètre.

J'ai bien pris note de votre jugement de valeur sur ce souci de formalisation qui n'est rien d'autre que le plus élémentaire attachement au principe de raison suffisante. Et je vous avoue que j'ai moi-même défendu il y a quelques années une position proche de la vôtre; avant de travailler la question sur le fond. Ce fond reposant en dernière instance sur une position axiomatique que l'on choisit au sein de l'alternative infinie et vieille comme la philosophie : libre-arbitre humain issu d'une ontologie acceptant les créations ex-nihilo vs nécessité fondée sur une causalité nécessaire.

Il est fort intéressant de relire l'histoire de la psychanalyse à l'aulne de cette alternative et de voir quelles frontières elle trace, à quelles ambiguïtés ou contradictions elle mène lorsqu'elle n'est pas clairement formulée au sein d'une oeuvre.

La première position (libre-arbitre humain) est très politiquement correcte, très "sciences humaines du 20ème siècle révisant, assouplissant un positivisme dépassé". C'est une position immédiatement enthousiasmante qui flatte l'ego humain et revalorise sa place dans l'univers. Nous voudrions tous y souscrire. Mais toutes les tentatives pour lui donner un fondement ontologique décent reviennent toujours ni plus ni moins à une position de foi. Or connaissance et foi ne m'ont jamais paru compatibles.

La seconde position (nécessité causale) est définitivement tragique. Mais c'est celle que suppose la science pour exister. Si l'objet d'étude échappe au principe de raison suffisante, s'il échappe à la nécessité causale alors nul système formel ne pourra jamais l'appréhender. Je tenterai d'évoquer plus bas, comment, à la suite de Spinoza, il est pourtant possible d'envisager au sein même de cette nécessité une liberté conçue comme autonomie.

Excusez moi de ce rappel des éléments qui m'apparaissent décisifs du décor de nos échanges, mais il me semblait nécessaire compte tenu de la teneur de vos remarques. Il devrait nous permettre de tenter d'établir un méta-système formel commun au sein duquel nous pourrons évoquer la pertinence du choix de nos axiomes réciproques, de la cohérence de nos systèmes, et des différents faits d'expérience à même de falsifier ces systèmes : de les améliorer.

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2) Retour sur Hypothèse-Mythe et complexité de l'objet d'étude.

En reconnaissant le caractère inextricablement complexe de l'objet d'étude de la psychanalyse, et en prenant en considération ce qui précède, vous ne pourrez que convenir que le système formel psychanalytique est contraint de facto dans certains domaines de travailler dans les grandes lignes et donc de faire appel sciemment à des axiomes aux traits grossiers qui ont pour objectif de remplir les grands vides formels. La Pom a pour moi cette fonction pour ce qui est de l'origine du désir. Je regrette que vous n'ayez pas exposé votre hypothèse-mythe relativement à ce point.

En incise et avec, je l'avoue, un ludique esprit de provocation, il me semble que les domaines du Réel de l'Imaginaire et du Symbolique que vous reprenez de Lacan peuvent tout à fait être rangés dans cette catégorie d'hypothèse-mythes. Pourquoi trois registres plutôt que quatre cinq ou six et pourquoi ceux-là plutôt que d'autres ? Pourquoi pas une dyade platonicienne, les catégories aristotéliciennes ou la gnoséologie transcendantale kantienne ? Sur quel ontologie est fondée cette tripartition du monde et comment peut-elle cohabiter avec les formalisations physiques contemporaines (l'Imaginaire) ? Toutes ces questions pour pointer la possibilité que vos axiomes parmi les plus fondamentaux travaillent peut-être également à la louche. L'important étant bien entendu de le savoir.

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3) Retour sur les Rads

Revenons à cette notion, à ce point si "strictement inutile" qu'on se demande comment une personne sensée pourrait trouver un intérêt à travailler cette proposition castoriadienne.
C'est fou ce que les gens sont bornés et incapables de voir la vérité vraie, non ? :-)

a) Votre premier reproche concerne l'indifférention que fait le concept de rad entre désir inconscient, et souhait, projet conscient. Bingo ! C'est précisément l'utilité de la notion d'unifier sous la même catégorie des trends, des vecteurs -et non les buts, comme vous m'en prêtez l'intention, ou la source pulsionnelle que vous défendez - multiformes, motivés par une règle d'inférence simple : le minimax (minimisation des pertes, maximisation des gains).
Ce qui est hétérogène dans votre appréhension est subsumé ici sous un même schème.
Je repère pour ma part une forme équivalente, un mécanisme identique entre un désir inconscient et un "projet" conscient. Dans les deux cas, une représentation affectée d'une valeur positive induit un vecteur dont l'objet est la réalisation de la représentation.

L'Avantage du concept de rad c'est cela : rasoir d'Ockham et formalisation plus élégante.

L'inconscient ne devient plus une instance-chose (je me méfie toujours des substantifications par inertie d'une théorie) mais une qualité dynamique. Un paramètre.

J'entends parfaitement ce que vous mettez sous désir. La redéfinition que je propose est une tentative, encore balbutiante, de rendre plus efficace, plus serré le système formel dont la psyché est l'objet. Et je reconnais volontiers le caractère déroutant de toute redéfinition.

b) Votre deuxième reproche concerne l'impossibilité qu'auraient les rads à rendre compte du déplacement et de la déliaison entre leurs composantes.

>L'expérience psychanalytique montre au contraire que ce qui est constitutif
>des chaînes associatives ce sont bien les représentations et affects, mais que
>ces chaînes ne se constituent précisément que de la déliaison de leurs
>éléments.

Lorsque vous utilisez le terme de déliaison ici, ne pensez-vous pas plutôt qu'il conviendrait mieux de parler de déplacement ? Le glissement d'un affect (donc d'un désir) d'une représentation à une autre se fait précisément *selon* une chaîne associative. Il y a une logique de ce déplacement. La déliaison quant à elle renvoie à l'idée d'une rupture de la chaîne. Vous évoquiez lors d'un de vos précédents messages des actes de violence pure. Ici l'on peut en effet parler de déliaison parce que l'on est justement en deçà des rads, en deçà du représentable. A ce propos et en incise, contrairement à ce que vous avez avancé, l'en-deçà des rads ne peut être l'inconscient qui toujours suppose un *représentant* psychique de la pulsion ou de l'organique pour faire partie de cette instance. Dès lors que l'on se place dans le représentable (qui n'est pas nécessairement verbalisable), alors les glissements et les représentations sont chaînés et l'on passe effectivement d'une rad à l'autre. Ce qui permet précisément en analyse de faire le chemin inverse.
Il y a donc bien une unité de la notion. Une unité, je vous l'accorde momentanée, mais dont ce caractère momentanée vient de la psyché elle-même qui sans cesse réaffecte les rads du fait du travail incessant du minimax [pomique ;-)] (la rad "chocolat" n'est pas la même avant et après l'ingestion d'une tablette) et qui sans cesse établit des liaisons de forme entre les représentations passées et présentes.
Les rads sont composées presque à l'infini d'autres rads du fait de ces liaisons mais on peut par le biais de cette notion appréhender ces combinaisons de rads.
Exemple : la rad de la tablette de chocolat avant son ingestion renvoie à des rads gustatives (affect très positif), odorantes (bof sauf le 70% de Lindt), tactiles (beurk il fait chaud, ça poisse), abstraites (UNE tablette), formelles (rectangle), passés (la tablette dont j'ai été privé petit), passé inconsciente (je vous laisse trouver pour moi) etc, etc, etc. L'addition des affects de ces rads constitutive en situation formera la rad finale qui déterminera si je me précipiterai ou non sur la tablette. Cette addition est très formalisable et c'est en cela qu'elle a un intérêt.

Rassurez-vous, j'ai parfaitement conscience des difficultés qu'engendre le concept de rad.
J'ai déjà mentionné qu'il est important de dissocier au sein de l'affect l'indice relativement abstrait à partir duquel calcule le minimax, du vécu affectif qui lui est associé. Rad se transformera donc peut-être dans quelques temps en une notion à quatre constituants plutôt que trois. Par ailleurs, si les rads peuvent tout à fait rendre compte du déplacement et de la condensation, la formalisation des glissements ou le morphing d'une rad en une autre par des rads intermédaires est sans doute à jamais impossible. Ce qui se dessine sous cette question est le problème difficile du "choix" de la névrose ou du "choix" du symptôme. Cette formalisation est sans doute impossible pour une raison simple : celle de la complexité de l'objet et des limitations du système formel. Le flux radique est très certainement un objet fractal soumis à l'effet papillon : la moindre micro-variation des conditions initiales conduit à des solutions radicalement différentes. Je tenterai malgré tout, dans les années qui viennent, de travailler sur l'isolement de règles de passage d'une rad à une autre. Notamment pour les rads d'objets qui prévalent, au sein du rêve, sur les rads de mots (dont les enchaînements sont plus simples à repérer).

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4) Retour sur Psychanalyse, Sujet et métapsychologie

Un tout petit mot pour répéter une évidence : que dans l'expérience de l'analyse il ne soit pas question de principes métapsychologiques mais du sujet et de son histoire personnelle, je ne vois vraiment pas qui de sensé pourrait affirmer le contraire.
Il n'en reste pas moins possible, dans le travail autrement spécifique qu'est celui de la formalisation théorique, de proposer des axiomes ou des règles d'inférences (en accord et proposés par des formalisations d'autres disciplines scientifiques) qui tentent de rendre compte, à un autre niveau que celui de l'individu, du fonctionnement humain.
J'avoue ne pas voir ce qui vous choque dans cette démarche qui a toujours été celle des fondateurs, de Freud à Lacan.
J'espère que sur ce point au moins la discussion est désormais bornée.

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5) Psychanalyse et Politique : autonomie.

Compte tenu de la taille de ce message, je reporte à la semaine prochaine la présentation de quelques hypothèses sur psychanalyse et liberté (individuelle et collective) entendue comme autonomie.

Pour vous faire patienter, j'ai évoqué à la fin du point 1) les pistes sur lesquelles je travaille.

Chaleureusement

Stéphane Barbery


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Archives de la discussion :

SB 1 : http://listes.cru.fr/arc/freud-lacan@imag.fr/1998-06/msg00054.html
FMV1 : http://listes.cru.fr/arc/freud-lacan@imag.fr/1998-06/msg00063.html
SB 2 : http://listes.cru.fr/arc/freud-lacan@imag.fr/1998-06/msg00076.html
FMV 2 : http://listes.cru.fr/arc/freud-lacan@imag.fr/1998-06/msg00078.html
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FMV 3 : http://listes.cru.fr/arc/freud-lacan@imag.fr/1998-06/msg00106.html

[Rads 5] La vis et le chocolat

Bonjour à tous,

Poursuite de la présentation de quelques hypothèses proposées depuis quatre semaines :

1) Fin de l'échange avec François Martin-Vallas.
2) Psychanalyse et Politique : autonomie.

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1) Fin de l'échange avec François Martin-Vallas.

François, comme je ne veux pas croire que vous soyez de mauvaise foi, comme il m'est impossible de croire que vous n'ayez pas lu le contenu des réponses que je vous ai faites aux objections que vous avez formulées il y a déjà deux messages, comme il est exclu qu'une personne qui, comme vous, prône la remise en question permanente de son savoir, rejette pour des crispations orthodoxiques une discussion sur des concepts de fond, je crois qu'il vaut mieux en effet que vous renonciez à vouloir remettre un ignorant comme moi dans le droit de chemin et je vous prie d'accepter mes plus sincères excuses pour n'avoir pas eu le talent de vous convaincre de l'intérêt *psychanalytique* des rads, poms et autres formalisations aux abbréviations rigolardes. Je tiens vraiment à vous remercier pour votre sollicitude et pour le temps que vous m'avez consacré.

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2) Psychanalyse et Politique : autonomie.

Cette question est intervenue dans le cours de la discussion à propos de ce qui "fait sens" pour la psyché. L'hypothèse qui pose le but du désir comme tentative de retour à une totalité monadique originaire, qui a une proto-représentation d'elle-même comme étant TOUT, ne conduit-elle pas à faire du fascisme ou d'une autre forme d'autisme politique similaire le modèle et le but de toute politique humaine ?

La réponse est bien entendu non mais il faut souligner combien cette hypothèse éclaire, *aussi*, les potentialités monadiques (au sens négatif du terme) d'une collectivité.

La question est donc : comment rendre compatible une dynamique de liberté avec la dynamique de domination de l'hypothèse pomique ?

Avant de répondre à cette question, il me faut préciser ce qu'à la suite d'un courant philosophique minoritaire, dont Spinoza est l'un des plus illustres défenseurs, j'entends par liberté. Je m'excuse par avance de ce détour "philosophique". Comme je l'ai indiqué dans mon précédent message, la liberté telle que je l'entends n'est pas le libre-arbitre. Pour les défenseurs de la liberté comme libre-arbitre, l'être humain posséderait la caractéristique remarquable de pouvoir, à souhait, rompre l'ordre causal et nécessaire des choses en "choisissant". Ce postulat suppose que l'être humain est capable de faire surgir au sein du monde matériel régi par la causalité des déterminants qui, eux-mêmes, ne sont pas déterminés, des effets sans causes, autrement dit des créations ex-nihilo.

Cornélius Castoriadis, de qui j'ai repris bon nombre de concepts précédemment évoqués, a bâti une ontologie extrêmement puissante en faisant de la création le déterminant majeur de l'Etre et en pointant les difficultés rencontrées par les théories déterministes. C'est une question dont je crois donc connaitre les tenants et les aboutissants, à commencer par les objections les plus élémentaires.

Après avoir longtemps été un farouche défenseur du libre-arbitre, je me suis retrouvé confronté à l'impossibilité de me représenter ce que pouvait être l'ex-nihilo. Quand un un lapin sort d'un chapeau, de deux choses l'une, ou bien le lapin était *déjà* dans le chapeau (ou dans la manche du magicien) ou bien j'assiste à un authentique miracle. Et je n'ai jamais eu la chance d'assister à l'un d'entre eux.

Comment alors aborder, définir et considérer la liberté si elle n'est pas libre-arbitre ?
Spinoza propose de faire de la liberté un simple fait "psychologique", un état particulier de la conscience : la liberté, c'est la connaissance des causes. Point barre. Est libre celui qui connait les causes qui le régissent parce qu'il est capable d'agir sur ces causes. Prenons un exemple ridicule : je vois une vis dans un mur et à l'instant où je la vois, je ne connais pas l'existence des tournevis. Relativement à la situation, je suis aliéné à mon ignorance. Et puis voilà que je vois mon voisin se servir d'un tournevis : eurêka, ma connaissance des déterminants de la vis s'accroit et cet accroissement de ma connaissance des causes et des effets me rend plus libre (quant à la vis), puisque je peux désormais agir sur celle-ci, par exemple en la sortant du mur. Remplacez la vis par un désir inconscient et vous avez la psychanalyse.

Je me propose de peaufiner un peu cette définition.

Nous faisons tous en permanence l'expérience d'états de conscience où nous avons le sentiment d'effectuer des "choix" "libres". Est-il possible de réduire ces états à de simples connaissances des causes ? Et comment relier alors cette simple connaissance des causes au sentiment narcissique, pomique, très fort que l'on ressent au moment d'un "choix" ?

Prenons notre exemple fil-rouge : la tablette de chocolat. J'ai ingurgité la moitié de la tablette et je me retrouve confronté à une alternative : entamer une nouvelle rangée de carrés ou bien m'arrêter. Deux rads principales s'affrontent : l'une très positive liée au plaisir gustatif du chocolat; l'autre négative liée à l'écoeurement que j'anticipe en cas d'ingestion d'un carré supplémentaire. Nous sommes là face à un prototype de "choix" trivial.
a) je mange un nouveau carré : je n'ai pas le sentiment d'un véritable choix mais d'être au contraire victime de ma gourmandise ce qui ne m'empêche pas de prendre beaucoup de plaisir à manger le nouveau carré. b) je range la tablette : j'ai le réel sentiment d'avoir "choisi" et prends plaisir à me représenter combien je suis raisonnable.

Dans les deux cas, dans l'hypothèse d'une causalité nécessaire, je n'ai été que le sujet d'un minimax radique qui, selon les circonstances, a affecté la rad gustative supérieurement à la rad écoeurement ou inversement.

Et pourtant dans la situation b), il y a un sentiment plus fort de "choix", sentiment plus intense de liberté. Tentons de comprendre pourquoi : le plaisir tiré du fait d'être "raisonnable" met en valeur LA spécificité humaine : la possibilité d'une prédominance de la jouissance de représentation à venir sur la jouissance d'organe immédiate.

Mon sentiment de choix est donc lié à cela : sacrifice d'une jouissance immédiate au nom d'une jouissance représentative. Le gain, en retour de ce sacrifice, se fait à deux niveaux :
- souscription à une règle sociale incorporée pendant l'enfance afin d'obtenir reconnaissance de ses parents et sécurité (amour) : jouissance surmoïque.
- jouissance de maitrîse, d'éprouver sa capacité à ne pas céder au monde : jouissance egologique, narcissique, pomique.

Tentons de ressaisir ce que nous avons mis au jour : la liberté n'est pas le simple fait psychologique lié à la connaissance des causes. C'est cela, plus une jouissance de maîtrise, d'affirmation pomique, qui peut s'exprimer :
- soit dans l'absence de résistances que recontre mon désir (je suis libre de manger la totalité de ma tablette de chocolat parce que personne ne viendra y redire).
- soit lorsque du minimax de l'alternative en jeu sort vainqueur une jouissance de représentation médiate (je suis raisonnable, j'ai su résister au délice peu digeste).

Dans les deux cas, il y a affirmation pomique. La liberté, c'est la pom qui rogne le poids du réel dans la connaissance des causes.

Quel rapport avec le schmilblik, la psychanalyse d'un côté, la politique de l'autre ?

Toute aliénation brime la pom dans sa tentative de reconstitution d'elle-même. S'ouvre ici un vaste champ d'interrogation et de travail sur la place du résidu pomique au sein de la topique psychanalytique : ce qui reste de la pom, est-ce purement et simplement le narcissisme (originaire + amour maternel) et si oui, où le placer dans les topiques traditionnelles (exclusivement dans le moi ou réparti sur plusieurs instances ? S'il est réparti, n'entraîne-t-il pas des logiques différentes et pourquoi pas concurrentes entre les instances ?) ?

Dans le cadre du nécessitarisme, la liberté n'est pas un choix moral mais doit consister en l'option la plus jouissive, celle qui au minimax gagne à tous les coups. Il doit y avoir une rationnalité d'économie psychique de la liberté.

Les quelques éléments que je viens de poser permettent d'envisager un brouillon schématique de cette rationnalité.

Pour répondre immédiatement à une objection évidente : ce schéma n'exclut pas la situation que chacun rencontre quotidiennement où l'aliénation vainct la liberté : une jouissance immédiate peut être incommensurablement plus grande qu'une jouissance reporté. La capacité de différer suppose par ailleurs de posséder déjà un capital narcissique suffisant.

Ce schéma existe donc et permet de rendre compte de l'expérience analytique en tant que telle.

Je vous prie d'excuser le caractère elliptique peu achevé de ces dernières formulations et m'aperçois de l'impossibilité de pouvoir ramasser dans le cadre d'un message tous les points que je souhaitais exposer. Notamment :
- La fin de la psychanalyse comme autonomie du sujet : autonomie (auto, soi-même, nomos, loi : être l'origine de sa loi) étant un synonyme de ma définition de la liberté.
- Le passage de l'autonomie individuelle à l'autonomie collective par le biais de la projection sur autrui.
- Les liens entre autonomie individuelle et autonomie collective.

Je tenterai de développer ces points dans les prochains messages.

Chaleureusement

Stéphane Barbery

PS : Si vous cherchez un livre de vacances, n'hésitez pas un seul instant sur "La Maladie de Sachs" de Martin Winckler qui traite de façon romancée mais extraordinairement authentique de la somatisation au quotidien, de l'écoute et du rapport au soignant : ici un médecin généraliste à la campagne.

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Archives de la discussion :

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[Rads 6] la 2eme DB

Bonjour à tous,

Poursuite de la présentation de quelques hypothèses proposées à votre critique depuis un mois :

1) Psychanalyse et Politique : autonomie.

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1) Psychanalyse et Politique : autonomie.

Les préliminaires "philosophiques" de la semaine dernière m'ont permis de poser quelques jalons : liberté comme fait psychologique, connaissance des causes *et* affirmation pomique.

[On remarquera en incise que les définitions contradictoires du conatus spinoziste (persévérer dans son être vs accroître sa puissance d'agir) deviennent parfaitement non contradictoires si l'on remplace conatus par pom]

La conscience de l'existence du tournevis me permet de mettre en oeuvre de nouveaux minimax radiques : "choisir" ou non de retirer la(les) vis du mur.

L'accès de la conscience à de nouvelles rads permet à la pom d'accroître sa préhension sur le monde : de la satisfaire davantage. Le désir de savoir, l'étonnement philosophique, la curiosité des Lumières trouvent ici une partie de leur origine. Une partie seulement car se met généralement en place relativement au savoir et à la conscience un processus homéostatique dont une image plausible est celle de l'invasion militaire : la cavalerie blindée ne peut avancer trop vite en territoire ennemi si elle ne prend pas soin d'exploiter sa position précédente, de consolider sa présence sur le territoire conquis (police militaire et soutien logistique) afin d'aller de l'avant sans crainte et avec les ressources nécessaires.

La pom qui, se croyant tout et rencontrant le réel, s'aperçoit de sa toute-petitesse et de la vastitude du monde, procède de la même façon. A cette différence près que, souvent, elle continue de refuser la rugueuse réalité du monde et se cloture dans un univers borné très circonscrit, qu'elle cherche à "être" dans la domination parfaite ("on est champion ! on est champion ! on est, on est, on est champion !").

L'autonomie, c'est cela : réinvestir l'altérité du monde. Le faire mien, le faire moi. Sans être spécialiste, j'ai cru comprendre que certaine psychopathologie extrême prenait ce projet à la lettre.

Le problème qui nous occupe n'est cependant pas ce jusqu'au-boutisme pomique. Mais le nôtre quand nous avons à nous coltiner avec un réel qui fait décidément toc-toc quand on cogne dessus.

Le toc-toc dont je parle n'est pas celui du réel "naturel". Celui qui fait que le feu brûle, qu'une chute heurte, que le temps passe. Le toc-toc dont il s'agit en analyse et en politique, c'est le réel de l'autre, c'est la réalité de l'autre. L'autre avec une pom à visée identique à la mienne (être tout) qui drape immédiatement la scène de notre rencontre en arêne. L'autre dont je suis le produit, dont je suis issu, mes parents, ma famille, ma tribu dont les rads ont façonné-contraint ma pom.

Les conflits et les douleurs dont il s'agit en psychanalyse, en politique sont à mon sens susceptibles d'être tirés au clair par ce biais.

La fin de l'analyse : un individu suffisamment pomique pour être:
- capable d'appréhender
a) l'origine extérieure de ses rads
b) les contradictions pomico-radiques entre ses rads propres et les rads reçues ou entre des rads reçues d'origines différentes (Le père : tu seras ceci mon fils. La mère : tu seras cela mon fils).
- capable d'affecter des rads (et pas simplement véhiculer des rads reçues) en son nom.

La capacité d'affecter des rads en son nom nécessite un gros capital narcissique libre, une capacité à assumer l'authenticité de son sentir. Ne pas être sous le coup d'un devoir de respect surmoïque tel qu'il rende impossible toute affectation personnelle : avoir une pom qui se met sur le pied d'égalité de ses parents, de l'autorité. Qui s'affirme comme légitime pour participer à l'élaboration de la loi. Collective en politique. Personnelle en analyse.
Cette position pomique, je l'appelle autonomie.

Il me reste à montrer quel requisit la sous-tend en politique : la projection sur l'autre de soi comme pom.

Et d'évoquer pourquoi tout discours politique est nécessairement une rationalisation qui met en oeuvre les rapports de sa pom au monde.

Je ne voudrais en aucun cas vous ennuyer avec ces hypothèses. C'est uniquement parce que j'ai reçu quelques messages privés m'indiquant qu'il y avait quelque intérêt pour certain à lire mes élucubrations que je me permets de les poster sur cette liste. Je poursuivrai mon travail sur la liste-psyche (majordomo@quaeris.com, subscribe liste-psyche) si vous pensez que mes messages sont hors-propos.

Chaleureusement

Stéphane Barbery



 
(c) Stéphane Barbery