|
 |
Psychothérapie 3
Le stade du miroir de la Castafiore : mail de contribution la définition d'une position de la FFPP concernant les décrets d'application de la loi sur la psychothérapie
Chers collègues,
Je ne pourrai malheureusement être présent à la réunion du 9 octobre et je remercie [...] de susciter des contributions écrites.
Je réagirai ici à son texte dans le fil de mes propositions antérieures :
http://www.barbery.net/psy/imho/psychotherapie1.htm
1) "Ah je ris de me voir si belle en ce miroir..."
Au [...], le monde se résume-t-il vraiment pour vous au nombre deux ?
A lire votre texte, j'ai eu le sentiment d'être sommé de choisir mon camp : ami/ennemi, bons/méchants, savants probes/ignorants margoulins.
Ceux que vous décrivez dans le besoin de "s'affubler" d'un mot faute de s'aimer suffisamment font vraiment froid dans le dos ! On leur souhaite sincèrement de consulter un psy, un vrai, un bon, un estampillé fac certifié conforme, cette université dont on sait combien elle est le lieu d'une formation parfaite, non scolastique et propice aux évolutions scientifiques - tous les diplômés le disent.
Présenter les choses de cette façon, n'est-ce pas risquer de se voir renvoyer en miroir le besoin de "renarcissisation" ? Surtout quand vous évoquez des collègues qui décidément, à vos yeux, ne savent pas ce qui est bon pour eux !
Je trouve surprenant que soit écarté la plupart du temps, au profit de l'interprétation psychologisante, le double éclairage darwino-marxiste (Proies de tous les pays, unissez-vous !) et historico-scientifique (nature de la psychopathologie, nature de la psychothérapie).
Mais qui donc a volé les bijoux de la Castafiore ?!
2) Survival of the fittest, autrement dit "qui bouffe qui ?"
Quand on choisit un jeune chiot, il est vivement recommandé de lui faire le test de Campbell : pour résumer, on s'assied dessus pour évaluer sa capacité à être dominé. Ca marche même avec les humains : Erickson a aidé une mère débordée par un fils infernal avec cette technique. (on image le TD de fac enseignant cette technique...).
Derrière Accoyer et sa finalité du plus pur bon sens - être en mesure de repérer un délire ou des effets psychiques d'origine organique -, l'enjeu n'est-il pas, simplement, le partage du gâteau entre les différents groupes de psychothérapeutes, pas simplement en terme financier, de parts de marché, mais aussi, surtout, de prestige, de légitimité sociale, d'avenir ?
Parce qu'est-ce que chacun pense ?
- " Nous, les psychiatres, nous sommes les seuls à être vraiment formés, parce qu'on est au contact pendant 4 ans avec les vrais fous, parce que le double concours de la première année et de l'internat prouve qu'on est l'élite, parce qu'on est remboursés et qu'on peut prescrire les pilules réclamées et scientifiquement validées."
- " Nous, les psychanalystes, nous sommes les seuls à entendre et comprendre l'inconscient, à métapsychologiser la subjectivité, nous sommes la véritable élite parce qu'on a fait 10 ans d'analyse, parce qu'on a payé cher pour cela et qu'on aurait été bien bêtes si cela ne donnait pas de la valeur à ce que nous sommes, parce qu'on est les seuls à passer du temps à comprendre des textes difficiles qui montrent que nous sommes les vrais lettrés, les intellectuels de la profession".
- " Nous les psychologues, on sait qu'on est pas l'élite, mais bon, on est diplômés de l'Université, on est donc sérieux puisque l'état nous garantit, le public a pour nous la même sympathie que celui qu'il a pour les infirmières et il y en a même parmi nous qui travaillent à coup de statistiques pour rendre plus scientifiquement présentables nos interventions. On est d'ailleurs les seuls à savoir faire passer des tests. Qui se passerait d'un laborantin, panseur et chaleureusement sympathique ? "
- " Nous les psychothérapeutes, on n'a pas de diplôme, mais on a fait l'expérience sur nous-même du chemin vers la lumière, on a payé un peu, parfois beaucoup pour se former, mais surtout, c'est nous que les français consultent le plus et quand on vient nous voir, ça marche, alors quoi ?"
Oui, alors quoi ?
On pourrait en écrire une fable : le lion, le renard, le kangourou et la fourmi.
Un enfant, perdu dans le désert.
- Le lion : viens avec moi, je suis le plus fort.
- Le renard : viens avec moi, je suis le plus rusé.
- Le kangourou : viens avec moi, tu n'auras pas froid dans ma poche pour cheminer avec moi.
- La fourmi : viens avec moi, nous sommes des centaines de milliers, nous connaissons forcément ton chemin.
L'enfant se laisse tomber à terre et se met à pleurer.
Ou encore :
- et si on jouait à la famille et on dirait que je serais le papa, que tu serais l'aîné rebelle, que tu serais la maman, que tu serais petit gitan....
- Ah non, les gitans, ils font pas partie de la famille...
Nous sommes tous des gadgos, même à Moulinsart.
Qui doit avoir peur de qui ? Qui doit avoir peur de quoi ? Où est le danger pour chacun ?
Y a-t-il vol ? Dépossession ? Envahissement de territoire ? Espèce en voie de disparition ?
J'ai déjà évoqué le scandale révélé par ces questions : et si au fond le lion, le renard, le kangourou et la fourmi n'était qu'une seule et même espèce ? Et si au fond, pour l'essentiel, la nature de l'intervention thérapeutique était unique : influence + script social légitime mis en oeuvre par un initié formé dans le pseudo-secret ?
Dans cette hypothèse les prétentions à la spécificité identitaire seraient des inerties historiques groupales. Qui ne peuvent être débattues épistémologiquement car cela aurait pour conséquence de devoir faire pleins feux sur les vrais-faux secrets de l'initiation. Ce que l'enfant perdu ne veut surtout pas savoir.
D'où les postures d'intimidation. Jusqu'à ce que l'un offre son cou. Ou se fasse écraser.
Les psychologues n'ont rien à craindre.
J'ai eu le sentiment dans le débat des mois derniers que le rejet du mot psychothérapeute n'était qu'un outil instrumentalisé de manière forcée pour créer une identité professionnelle inexistante. Les psychologues n'ont de commun que le mot qui les chapeaute, que la fonction que la société leur délègue. Psychologue est un mot récent qui peut disparaître pour être remplacé par un autre.
Etait-ce un drame quand le mot n'existait pas ? Est-ce que sc sera un drame quand il n'existera plus ?
Non, il y a toujours eu des soignants du non-somatique dans toute société.
L'important n'est pas l'autoreproduction d'une confrérie mais la compréhension de la nature du spécifiquement humain et notamment de la souffrance psychique, la compréhension de la nature de l'intervention psy, transformante et soulageante. Comprendre pour devenir plus efficace.
Le mot importe peu. Cet horizon est-il compatible avec le syndicalisme ?
Les psychologues ne doivent pas avoir peur. La loi votée ne fait qu'énoncer un truisme : un psychologue soigne. C'est un thérapeute de la même façon que l'eau mouille. Pour le grand public, c'est l'évidence. Ca fait mal à certains collègues qui nient cette définition sociale. Serait-ce pour garantir une identité collective de façade - inexistante dans les faits - qu'il faudrait s'opposer à la représentation sociale effective ?
Si l'on voulait être machiavélique , on pourrait dire que cette loi est tout bénéfice pour cet enjeu identitaire des psychologues puisqu'elle permet d'externaliser la question de qui est thérapeute ou pas en son sein. Cette loi rappelle aux psychologues que la société attend d'eux qu'ils soignent. Libres à eux, individuellement, de répondre ou non à cette demande.
Il faut donc bien entendu entériner cette lo, participer à l'élaboration des décrets.
Et dans ce cas, en effet, être force de propositions sur la définition du contenu de la formation clinique et théorique en psychopathologie.
3) Le running gag de la révolution copernicienne
Que l'université soit le lieu de formation exclusive de ce tronc commun en psychopathologie ne me gêne pas. L'université devrait en effet être ce lieu de confrontation scientifique et d'accès au savoir, sans discrimination par l'argent et avec l'objectivité de l'évaluation comme seul filtre de sélection.
Bien. Une fois déclamée sa foi républicaine dans l'Université française, examinons la réalité :
- Un fonctionnememnt en fiefs et vassaux.
- Très peu de moyens : trop peu de profs pour trop d'étudiants.
- Un décalage souvent très important entre expérience clinique et conceptualisation : pour obtenir un poste en fac, il faut avoir montré que l'on sait jongler conceptuellement tout en étant érudit - et ce dans le cadre de certaines formes, de certaines normes sur-contraintes. Tout ceci demande des qualités et un parcours spécifiques.
Ces qualités et ce parcours sont-ils ceux qui qualifient la compétence en psychopathologie ?
Suffit-il d'avaler le Lempérière, le Bergeret, le DSM et une intro aux structures chez Lacan ?
Peut-être que oui. Ce serait déjà bien d'avoir au moins cela en commun.
Mais on en resterait là au versant "théorique" de la compétence à posséder pour exercer comme thérapeute.
Une théorie qui, il faut le souligner, repose sur le modèle des sciences naturelles : celui d'un objet déjà là, immuable, dont il s'agit de découvrir la structure éternelle. Autrement dit, un noumène.
Or, la faute à pad'chance, il semblerait qu'en psychopathologie aussi, il y ait des formes synthétiques a priori - sociales. Nos lunettes forgent les objets que nous voyons. Pire : notre regard les sculpte. Pire encore : ces oeuvres sculptées sont des co-constructions des psys et des consultants.
Prenez la théorie des psys, prenez les attentes du social et vous avez ce chant continu en cours d'improvisation : celui des formes émergeantes, disparaissantes, évanescentes, de la psychopathologie.
Je ne parle évidemment pas du socle dur de la souffrance psy d'origine somatique. Dans les décennies qui viennent, génétique et neuroscience auront probablement isolés ces objets mécaniques. Mais n'oublions pas ce que nous enseigne l'ethnopsychiatrie : même dans le champ des psychoses, il y a peu d'universalisable.
Et comment intégrer à l'enseignement de la psychopathologie que les modèles psychopathologiques contribuent à créer les symptômes psychopathologiques ?.
Comment digérer cet épisode très singulier et dont on parle peu en France, parce que le phénomène n'y a pas pris, celui de la fièvre du syndrome des personnalités multiples, consécutive, aux Etats-Unis et en Hollande, à la médiatisation d'un livre, Sybil, travail de commande d'un éditeur et au contenu faux, dont on tira par la suite un film ? Comment intégrerons-nous le fait qu'en deux décennies, de nombreux psys se sont formés à ce symptôme spécifique, s'organisant en association puissante, avec ses congrès bien entendu scientifiques, puis que le soufflé s'est dégonflé lors des premiers procès (Borch-Jacobsen, Folies à plusieurs, 2002)? Comment penser les effets d'une histoire non mythologique de la naissance de la psychanalyse ? Comment modéliser l'épidémie de dépressions concomitante au développement des psychotropes ?
Comment enseigner des formes qui déforment ?
A l'Université sans doute, par idéal de l'égalité citoyenne. Mais alors sans oublier d'être transcendantaliste, historien, sociologue, créateur malgré soi. Et non en anatomopathologiste naturaliste.
A l'Université, si cette dernière peut garantir que cet enseignement est dispensé par des cliniciens expérimentés et non pas par des post-docs vocalisant une bible tirant sa légitimité de son arborescence en 20 niveaux.
A l'Université, si cette dernière est capable de proposer les conditions matérielles (effectifs, ratio enseignant/étudiant, TD) nécessaires à l'appréhension des enjeux cliniques.
A l'Université, si cette dernière propose des DU permettant aux personnes au profil atypique, qui découvrent, après avoir cheminé, que leur vocation est la psychothérapie.
A l'Université, si cette dernière met en place un dispositif d'évaluation et d'inspection des enseignements.
Si l'Université n'offre pas cela, alors il n'y a aucune raison d'exiger qu'elle détienne le monopole de cet enseignement. Les instituts de formation privés sont certes totalement injustes : ceux qui ne peuvent pas payer n'y ont pas accès. Mais la plupart du temps, les conditions matérielles, l'encadrement et l'enseignement par des cliniciens expérimentés en font des lieux de formations bien plus profonds et efficaces que l'Université.
Là encore, faut-il au nom d'un idéal, même légitime, supprimer les effets positifs d'une réalité effective ?
Je terminerai par deux propositions.
La première est de nature formelle sur la nature de l'enseignement nosographique. L'accès aux lieux de stage à la clinique la plus intéressante étant souvent quasi-impossible faute de place, il serait intéressant de promouvoir un projet de banque de données vidéo. Aucune vignette clinique textuelle ne pourra remplacer la vidéo d'un entretien, même court, pour illustrer ce qui est pathognomonique d'une entité pathologique. Les discussions lors de la mise en place du décret pourraient être un moment propice pour faire financer le développement d'un contenu pédagogique de cette valeur.
Ma deuxième proposition reprend une idée déjà exprimée dans le texte référencé plus haut : si nous sommes co-constructeurs de notre objet, si ce dernier évolue au fil du temps, si pourtant nous partageons, entre professionnels, une nature commune au-delà de nos techniques différentes, alors la seule formation à la psychopathologie qui vaille n'est pas la formation initiale mais la formation continue.
C'est pour cette raison que je réitère ma proposition de mise en place de groupe "Balint" régionaux multidisciplinaires et la participation à ces groupes comme condition d'exercice de la psychothérapie. Chaque professionnel pourrait choisir son groupe et ainsi continuer à se former par les apports cliniques des autres tout en contribuant à la mise en place d'un contrôle collégial des pratiques.
Stéphane Barbery
04/10/04
|
|
 |