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Psychothérapie : amende à qui ment
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Les éléments ci-dessous sont un début de contribution au débat suscité par l'amendement Accoyer (dans sa version du 14/10/03) :
1) Du psychologue et du scandale de sa formation
2) D'une lecture soixante-huitarde de l'amendement
3) Du mythe d'une formation qui purgerait l'âme
4) Du refoulement de la suggestion comme moteur essentiel de toute cure
5) Du parcours de tout chaman
6) Freud pourrait-il créer la psychanalyse sous l'amendement Accoyer ?
7) Légalité, l'égalité ?
8) Propositions d'amendement de l'amendement
1) Du psychologue et du scandale de sa formation
La définition publique implicite du psychologue, c'est d'être un psychothérapeute, un soignant de la souffrance dont l'origine n'est pas directement somatique.
L'immense majorité des pratiques effectives du psychologue, y compris celles du non clinicien, c'est d'aider et soulager ceux qu'il reçoit (y compris dans l'évaluation). Il se place forcément en position de thérapeute tout simplement parce qu'il est appréhendé comme tel. Ne voudrait-il pas de cette charge qu'il est pourtant sommé de l'investir et encourt les reproches quand il ne s'y coltine pas.
Si les psychologues cliniciens - et aux yeux du public tous les psychologues sont cliniciens - n'ont pas automatiquement le droit à la qualification de psychothérapeute, alors le titre de psychologue devient vide de sens social. Car il faudra expliquer ce qu'ils font s'ils ne sont pas en position d'aide, de soulagement c'est-à-dire, au sens strict, de soin : de thérapie. Un psychologue, ce serait quoi sinon ? Un aide-soignant ? Une maman réconfortante ? Un spécialiste es rustine psychique ? Un clairvoyant impuissant ? Un prêtre laïque ? Un SOS amitié non bénévole ?
Plus ennuyeux, ce débat va contraindre les psychologues à révéler un scandale : à ce jour, ils ne sont pas formés à la psychothérapie. La pilule passera mieux auprès du public en soulignant que les psychiatres n'y sont pas non plus formés. Comment ? Ah bon ? Que fait la police ? Accoyer aurait-il raison ?
2) D'une lecture soixante-huitarde de l'amendement
La vraie question, insupportable car nous renvoyant aux fondements de notre légitimité sociale, est : y-a-t-il tant de cas que cela d'abus sectaires, financiers, de mauvais traitements volontaires ou par ignorance nosographique, de la part des soi-disant charlatans que vise l'amendement ? Question plus insupportable encore : le pourcentage des abus et méfaits qui leur est imputable est-il supérieur à celui imputable aux milieux psy dûment estampillés ? Autrement dit : bat-on vraiment un enfant et, si oui, qui bat qui ?
Que penser de Dora, Pankeiev et les autres " racailles " reçues par Freud, justes bonnes, selon lui, à forger une métapsychologie et entrenir une maisonnée ? Que penser des séductions de Jones, de la sadique technique active de Ferenczi, de la violence interprétatoire de Klein, de la folie de Kahn, du terrorisme tribal de Lacan ?
Que penser du sadisme et de l'objectivation de nombreuses techniques cognitivo-comportementales ?
Que penser de l'inutilité et du voyeurisme de nombreuses séances familiales en institution ?
Que penser de tous les thérapeutes murés dans la protection de leur silence (ou l'automatisme d'une technique à jamais figée) et qui confortent et font perdurer, aux frais de leurs patients, les souffrances de ces derniers ?
Le plus absurde dans ce débat est que chacun sait que s'il ne s'agit que d'encadrer l'utilisation d'un mot, alors cela ne changera rien à la réalité sociale de la chose.
L'immense majorité des personnes qui viennent me consulter sont allées voir, avant, un magnétiseur. Et cela ne changera pas. Le succès des thérapies " non-scientifiques " est le produit secondaire prévisible et irréductible d'un discours psy " scientifique ". Tout simplement parce que les êtres humains ont besoin que la société leur propose des procédés thérapeutiques magiques. On n'efface pas cent mille ans de shamanisme par amendement.
On peut en revanche par ce biais : au mieux potentialiser l'efficacité de ces pratiques qui, cantonnées à la clandestinité, augmenteront leur aura magique; au pire, en créant de la culpabilité et de l'angoisse chez ces praticiens, provoquer une crispation sectaire et la diffusion des effets de la haine de soi de l'exclu.
Une question au passage qui donne juste à penser : si les mages, chanellers, newagers, toucheux et autres exorciseurs étaient aussi inefficaces, pourraient-ils vivre de leur activité et exercer sans craindre le procès permanent ? Nombre d'entre eux ne sont-ils pas de plus efficaces thérapeutes que beaucoup de psys AOC ? Horreur !
On peut donc se demander, en prenant un peu de hauteur, si cet amendement ne constitue pas, derrière les beaux atours légitimes de la protection des faibles et des ignorants, un coup de force idéologique consistant à imposer un discours dominant aux croyances infantiles des " crédules " (on explique au bon peuple ce qui est bon pour lui) - avec, pour gain très concret, la captation d'un marché en croissance rapide.
Mais les plus crédules ne seraient-ils pas ceux qui se croient les plus clairvoyants et qui ignorent pourtant la relativité historique, sociale, culturelle de toute pratique psychothérapique ? La crédulité, n'est-ce pas ignorer que depuis le début de l'histoire humaine, il y a eu des pratiques psychothérapiques non scientifiques, que toute société, toute culture forge, dans son écologie culturelle, une forme spécifique de cette pratique ? S'il peut y avoir une prétention " scientifique " à ces pratiques, ce n'est qu'à intégrer cette historicité et les conséquences théoriques qu'elle implique, notamment en terme de formation…
Peut-on reprocher le " tout et le n'importe quoi " non scientifique en lui préférant un bric-à-brac qui ne tire sa légitimité que de sa position de pouvoir scolastique ?
S'il ne s'agit en aucun cas de cautionner la jungle, il convient de reconnaître qu'on ne coupe pas les arbres avec un texte parlementaire.
3) Du mythe d'une formation qui purgerait l'âme
Faut-il avoir fait une analyse de plusieurs années pour être un bon thérapeute ? Aussi iconoclaste que soit cette réponse, une connaissance même lacunaire de l'histoire de la psychanalyse et de la psychothérapie au vingtième siècle conduit à répondre : non.
Abraham - souvent considéré comme l'un des plus sains parmi les analystes fondateurs - était-il moins thérapeute de n'avoir pas fait d'analyse ? Erickson a-t-il eu besoin d'élaborer son fantasme originaire pour être un thérapeute exceptionnel ?
Ceux qui connaissent un peu la vie des psys (leurs confrères anonymes ou la biographie des plus illustres) savent que leur vie quotidienne est émaillée de souffrances et d'aliénation - et ce quelle que soit leur validation institutionnelle voire leur fonction de formateur.
La représentation du sage, pas seulement du supposé savoir mais aussi du supposé bien vivre, est un mythe. Aucune formation ne pourra jamais garantir que ceux qu'elle forme ne recèlent pas en eux des noyaux aliénés aliénants ni que des passes difficiles dans leur vie ne les conduiront pas à traverser des moments où ils ne seront objectivement plus en état de recevoir pour aider efficacement. Pourtant, dans les faits, ils continueront à exercer. Encore un effort, Monsieur Accoyer : une qualification de " psychothérapeute " devrait au moins être contrôlée comme un permis poids-lourd : de façon continue…
4) Du refoulement de la suggestion comme moteur essentiel de toute cure
Au fond, ce que révèle au grand jour cet amendement est un scandale étourdissant : si l'on veut pouvoir rendre compte scientifiquement du fait que des pratiques hétérogènes aux théories strictement contradictoires ont pourtant des effets thérapeutiques sur des souffrances similaires, il faut forcément supposer qu'elles mettent en oeuvre quelque chose de commun. Or, ce commun ne peut être que l'(auto)suggestion ritualisée.
Scandale absolu : au fond, peu importe la théorie, la formation ou la personne du thérapeute. Ce n'est qu'un catalyseur. L'essentiel relève du consultant, de son système de croyance dans la légimité sociale du thérapeute, et de sa place dans la dynamique de son environnement.
Quelle énormité ! Quelle insulte ! Quelle ignorance ! Quelle bêtise ! Quel ennemi de la liberté !
Ce n'est pas le lieu ici d'argumenter cette position qui s'inscrirait dans le chemin tracé par le Journal Clinique de Ferenczi, l'oeuvre d'Erickson et de François Roustang, qui prendrait au sérieux le travail des historiens contemporains de la psychanalyse, avec, parmi d'autres, Borch-Jacobsen, un chemin qui prendrait au sérieux, par souci de sortir de notre provincialisme social et historique, les travaux de l'ethnopsychiatrie.
Toutes les personnes formées par la psychanalyse croient le plus sincèrement du monde - j'en fus - que la psychanalyse naît de sa séparation d'avec l'hypnose et la suggestion.
Le bon thérapeute selon l'analyse - et, par son poids médiatique et universitaire, ce modèle constitue encore, notamment chez les psychologues, le mètre-étalon du thérapeute - serait ainsi celui qui ne suggestionnerait pas. Et c'est précisément pour cette raison que le " bon thérapeute " est censé mettre autant de temps pour s'approprier et contrôler ce que la psychanalyse nomme - pour ne pas utiliser le mot suggestion - son transfert. D'où l'importance, dans cette perspective, des contrôles et de l'expérience initiale longue de l'analyse. D'où la crispation, un brin parano et sécuritaire, associée à la formation. D'autant plus stérile qu'en interrogeant l'histoire comme on l'a vu, cette crispation provoquée par le refoulement de la suggestion ne protége en rien de pratiques parfois maltraitantes et souvent inefficaces.
Autre conséquence navrante de cette dénégation idéologique : un refus catégorique de dialogue avec les minables thérapies aliénantes qui useraient éhontément et explictement de la suggestion en manquant l'essence émancipatoire de la révolution analytique. Le résultat est cette atmosphère de champ de bataille où un dialogue multilatéral sur les processus psychothérapiques, la curiosité bienveillante pour les pratiques des collègues, est impossible et la suspicion généralisée. Sourire triste à penser qu'au siècle prochain, nos descendants auront la même condescendance pour nous que celle que nous pouvons avoir pour les psys du XIXème siècle…
Il est important de souligner que ce refoulement de la suggestion n'est pas seulement le propre de la psychanalyse : elle l'est aussi de nombreuses autres thérapies. Relaxation, psychodrame, la toute nouvelle et médiatique EMDR, usent toutes de techniques de transe sollicitant l'autosuggestion. Chacune perdrait sa raison d'être spécifique si elle reconnaissait cette réalité. Un spécialiste de marketing verrait là l'illustration de l'efficacité de la segmentation de l'offre sur un marché, un hégélien l'Esprit de l'Histoire en marche, un méméticien un écotope en évolution.
5) Du parcours de tout chaman
Pour éclairer les décisions à prendre, il serait judicieux d'aller voir ce qui se fait ailleurs. Pas seulement dans les pays proches à culture identique. Mais aussi dans toutes les autres sociétés, celles qui nous charment par leur pittoresque mais qui ont aussi des " psychothérapeutes " efficaces et des procédures pour les former.
On pourra alors repérer des universaux dans la formation des thérapeutes.
Dont le fait d'être passé par la transe et d'y avoir découvert le fondement certain de son identité subjective. La nature de la transe importe peu : analytique, hypnotique, gestaltique, psychodramique, exorciste ou endorciste… Elle n'est qu'un rituel aux formes arbitraires, que la société autorise comme script appropriable, d'autant plus efficace qu'il sera décupabilisant (d'où l'importance du phénomène dissociatif, non strictement nécessaire à l'(auto)suggestion).
L'acquis indéfectible du siècle dernier est d'avoir pointé qu'atteindre le fondement de son identité subjective repose sur sa capacité à accéder au primaire et à l'originaire en soi, dans leur crudité violente, y accéder pour les secondariser, les métaphoriser, appréhender la nature de ses défenses, asseoir son identité sexuelle, familiale.
Mais à nouveau, le paradoxe scandaleux de l'(auto)suggestion comme moteur de la cure pointe que ce type d'élaboration n'assure en rien de la qualité de la position de thérapeute et que, bien souvent, le récit de soi ne soulage pas.
Comment vouloir alors seulement axiomatiser cette situation !
Cela conduit à assumer la dimension viscéralement subjective de la fonction thérapeutique. La psychothérapie ne peut que très marginalement s'enseigner tout simplement parce qu'il faut inventer une technique (de sollicitation de l'autosuggestion) pour chaque consultant. Cette invention est une création. On n'apprend pas à créer. On crée. Chacun avec son style.
Ceci n'est possible que si l'on investit et assume la fonction sociale de catalyseur, de passeur, de transporteur. Que si l'on fait le deuil, inconfortable, d'un savoir de technicien.
6) Freud pourrait-il créer la psychanalyse sous l'amendement Accoyer ?
L'institution conduit nécessairement un postulant à produire un discours formaté, attendu. Si seules les institutions habilitent, alors de nombreuses personnalités fortes, notamment les créateurs, qui refusent les logiques tribales et la soumission factice, ne pourront pas prétendre à cette qualification.
De nombreux grands thérapeutes ont des parcours atypiques car ils choisissent cette voie après l'expérience d'un chemin d'autonomie personnelle. Ce chemin ne se décide pas en général au sortir du bac. S'ils font l'effort (financier, familial) de reprendre des études ultérieures pour obtenir, par exemple, le titre de psychologue, alors ils auront montré qu'ils n'étaient pas des charlatans.
Le dispositif mis en place par l'amendement fige des théories dont il faut rappeler qu'elles ne sont authentiquement scientifiques que si elles sont provisoires, falsifiables.
La procédure de validation pour les cursus atypiques se doit donc d'être permanente car ce serait sinon priver la collectivité des apports des futurs innovateurs.
7) Légalité, l'égalité ?
Que penser d'une qualification que l'on ne peut acquérir à l'Université ?
Que penser de l'inégalité citoyenne provoquée par l'accès au coût (sans parler de l'accès géographique) des formations privées ?
L'amendement ne revient-il pas à la mise en place de l'achat d'une charge ?
Que penser surtout de la différence radicale, en temps et en coût, des différentes formations qualifiantes ? Une loi peut-elle susciter et créer pareilles inégalités ?
Pour les postulants futurs, entre une formation de 20 jours à une technique comportementale n'exigeant aucune élaboration personnelle et plusieurs années d'analyse, le choix sera rapidement fait. Idem entre des supervisions associatives mensuelles et plusieurs années de contrôles hebdomadaires à 100 euros la séance…
Au passage, une question absente de cet amendement : quel sera le statut de de ceux qui sont en procédure d'habilitation au sein d'une institution ? Comment se déclareront-ils auprès des personnes qu'ils recevront : comme non thérapeutes ? Comment se présenteront-ils s'ils s'installent en libéral ?
8) Propositions d'amendement de l'amendement
Les réflexions précédentes me conduisent aux propositions suivantes.
a) S'il ne s'agit que de protéger des zozos et des erreurs de diagnostics élémentaires (psychose, décompensation, troubles d'origine somatique), le cursus universitaire des psychologues cliniciens (y compris ceux passés par des voies de recherche) et des psychiatres suffit.
Quelqu'un qui a fait ce parcours, déjà exigeant en lui-même, est forcément en mesure de connaître les limites de son intervention. Il a déjà été en position clinique pendant ses stages. Il a déjà été contrôlé et validé par des professionnels. S'il présentait un danger, il ne serait pas validé comme psychologue clinicien ou psychiatre.
b) Si cette première modification n'est pas acceptée, il conviendrait de modifier la nature de la commission d'évaluation. Cette dernière ne devrait pas seulement valider les non-psychologues et les non-psychiatres exerçant depuis plus de 5 ans à la date de promulgation de la loi mais également, de façon permanente, les psychologues et les psychiatres qui n'ont pas de validation institutionnelle autre que leur diplôme initial mais qui voudront argumenter de leur position de thérapeute et expliquer la spécificité de leur parcours.
c) Une autre solution, qui apparaîtrait beaucoup plus riche, consisterait dans la création de groupes " Balint " locaux mensuels. La présence obligatoire à l'un de ces groupes - le choix du groupe étant libre - serait ainsi le seul critère de qualification de psychothérapeute pour les psychologues et les psychiatres. Les avantages de ce dispositif seraient nombreux :
- Contrôle réciproque continu (et plus seulement initial) : rendre compte de sa pratique devant d'autres qui ne sont pas constitués en jury mais sont collègues ; le faire en petits comités locaux qui seraient ainsi responsables collégialement.
- Elaboration multidisciplinaire : susciter des rencontres et des dialogues entre cliniciens qui, pour des raisons tribales, institutionnelles, ne se rencontrent pas : psychologues et psychiatres, spécialistes de telle ou telle technique, libéraux et praticiens hospitaliers.
- Formation continue permanente : ces groupes susciteraient des dynamiques de curiosité, de formation et de recherche multidisciplinaire sur la nature des processus thérapeutiques.
d) Si aucune de ces propositions - de bon sens - n'est retenue, il convient au minimum d'associer à l'amendement la création de Diplômes Universitaires permettant aux psychologues et psychiatres d'accéder à la qualification de thérapeute. Ces DU devraient exister sur l'ensemble du territoire pour promouvoir l'égalité (financière et géographique) devant la loi.
Stéphane Barbery
Psychologue
Colleville-sur-Mer, le 2 novembre 2003.
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