|
 |
L'Effet Placebo en Psychothérapie
Présentation de l'Atelier des prochains Entretiens de la Psychologie
L'actualité mouvementée de ces derniers mois - le débat autour de l'amendement Accoyer et des différents rapports en santé mentale - a été l'occasion insuffisamment exploitée de poser une question qui fâche, qui divise et, par conséquent, rassemble en figeant : qu'est-ce qui guérit dans une psychothérapie où, au fond, quelles que soient les modalités spécifiques d'intervention, il s'agit toujours d'une rencontre et de paroles ?
C'est la question originaire de la psychologie clinique, une question continue, une question d'actualité vibrante qui met en jeu la fonction des psychologues au sein de la société.
Cet atelier se propose de susciter des échanges de fond autour de cette question à partir d'une hypothèse rarement formulée comme telle : et si le déterminant principal d'une psychothérapie était l'effet placebo ?
Dans un temps introductif, nous tenterons de cerner cette hypothèse scandaleuse voire angoissante par une approche dialectique :
- premier temps : en quoi toute psychothérapie est-elle une placebothérapie ?
- deuxième temps : l'effet placebo ne serait-il pas non le véritable déterminant thérapeutique mais un simple dispositif instrumentalisé par les consultants pour s'autoriser à accéder à une vérité subjective ? Ce serait alors un mécanisme à l'inverse absolu d'une soumission crédule à une autorité légitime.
- temps final : nous pourrons alors aborder les conséquences - en terme de position, de formation, de progrès dans la technique de ce balancement de funambule dans lequel se trouve pris le psychologue.
La concision imposée pour ce résumé de présentation ne permettant pas un exposé du détail des enjeux susceptibles d'être abordés, voici une liste de questions qui pourra servir de support aux échanges de l'atelier :
- Qu'entend-t-on par effet placebo ? Par effet nocebo ? Quels sont les critères qui permettent de le faire apparaître ? Qu'en conclure sur sa nature ?
- Utiliser l'effet Placebo, est-ce toujours tromper ? La relation psychologue-consultant pourrait-elle être une situation de double-aveugle ?
- De quelle façon l'ethnopsychiatrie nous interpelle-t-elle sur ces questions ?
- Peut-il y avoir effet placebo quand le patient sait que c'est du placebo ? Si oui, qu'en penser ?
- Le Placebo est-il un nuage de Tchernobyl qui s'arrêterait à la frontière du territoire des psychologues ou est-il est fortement présent dans notre discipline ? Dans quelles proportions ?
- Que penser de la bipartition des psychologues en deux camps retranchés sur cette question ?
- Le camp des dubitatifs soupçonneux qui, face à la disparition magique d'un symptôme, évoquent immédiatement un réaménagement défensif de façade, quitte, par leur doute, même non formulé, à remettre en cause l'acquis de cette disparition. Il s'agit là de la double tradition du Freud critique de l'hypnose et du Lacan de l'après-guerre : faire disparaître autoritairement le symptôme sans vérifier qu'il n'a pas été glissé sous le tapis, ne serait-ce pas contribuer à le voir resurgir un peu plus loin et se faire flic rééducateur, maton étalon d'une norme de classe (le symptôme pouvant être l'effet d'une aliénation non simplement individuelle mais sociale) ?
- Le camp des psychothérapeutes qui quelles que soient leur école ou l'hétérogénéité de leur caisse à outils, vont potentialiser et ancrer les dispositifs favorisant la disparition du symptôme en répondant ainsi à la demande contemporaine ciblée des consultants. Les TCC et les héritiers protéiformes d'Erickson se rangeront dans cette catégorie dont la clinique montre qu'il n'y a pas de substitutions de symptôme et qui verront dans les longues et coûteuses cures analytiques une suggestion au long cours ignorante de son mode d'action.
- En quoi l'échange de mots d'une talking cure (une " allo ? "-thérapie ?) peut-il être autre chose que du placebo ?
- Comment repérer des indices d'utilisation de l'effet placebo chez les psychologues ?
- L'emphase des psychologues sur le cadre est-elle liée à la nécessité de contenir des phénomènes régressifs et projectifs ou bien ne signe-t-elle pas une manipulation, le cadre étant alors à entendre non pas comme dispositif mais comme simple parure où patine et dorure ne sont là que pour attester, pour le néophyte, de la valeur supposée d'un tableau ?
- La diversité des pratiques thérapeutiques et l'hétérogénéité des cadres théoriques ne pointent-elles pas que leur efficacité commune est à chercher dans un déterminant tiers ? Le placebo pourrait-il être ce déterminant ?
- Le pouvoir d'omnipotence et de clairvoyance dont ils sont crédités et dont s'étonnent les jeunes psychologues qui, pourtant, tremblent de doute lors de leurs premières rencontres cliniques - compte tenu de la totale absence de formation à la thérapie dans leur cursus - ne contribue-t-il pas à répondre à la question précédente ?
- Comment comprendre et théoriser l'effet placebo si on le prend au sérieux ? Quelles grilles de lecture permettent-elles d'en rendre compte ?
- S'il est universel, présent dans toute société, ne peut-on l'appréhender comme script social où le guérisseur vient rendre légitime et donc déresponsabiliser, déculpabiliser, une souffrance d'origine non mécanique invisible ? Le psycebo n'est-il pas alors à appréhender comme transaction systémique, comme instrument de communication et de rééquilibrage dynamique d'un groupe, le psychologue se faisant huissier et caisse de dépôt et consignation d'un couple, d'une famille, d'un milieu professionnel ?
- L'hypnose semblerait la mieux armée pour rendre compte de ce que l'on peut repérer comme pur effet de suggestion. Mais, à en connaître l'histoire et les débats internes entre partisans d'un état hypnotique réel (que le mot transe désigne tout en nommant inadéquatement) et partisans " non-étatistes " d'un simple " jeu social " où seul compte le degré variable de suggestibilité d'une personne, on se rend compte que la notion de suggestion recouvre encore de nombreux mystères et que les débats de la fin du 19ème siècle ne sont pas à réserver aux historiens mais sont d'une très vivace actualité. Delboeuf aurait-il eu raison contre Freud, lui qui a fait également à la même époque le voyage à la Salpêtrière et à Nancy ?
- Quels sont les rapports entre effet Placebo et effet Rosenthal ? Toute suggestion est-elle autosuggestion ou bien existe-t-il une rhétorique du placebo, une pragmatique d'influence d'autant plus efficace qu'elle est saturée de prédictions autoréalisantes ?
- La psychologie sociale et son analyse des techniques de manipulation ne permet-elle pas de rendre plus efficace l'effet placebo ? Un thérapeute peut-il déontologiquement mentir ou manipuler de façon duplice s'il sait que cela soulagera ?
- De quelle façon l'effet placebo en psychothérapie est-il potentialisé par l'imaginaire technologique d'une époque ? L'électromagnétisme d'antan sera-t-il remplacé par le relookage du biofeedback par la neuroimagerie et les mondes virtuels ? L'idolâtrie scientifique actuelle ne vient-elle pas minimiser dans nos sociétés l'effet psycebo ? Ces questions éclairent-elles les tensions universitaires/praticiens chez les psychologues ?
- Quels sont les liens entre la spécificité du dispositif placebo d'une époque donnée et la structure politique de la société de cette époque ? La difficulté à penser le psycebo vient-elle de la figure de la manipulation comme autoritarisme de droite, comme issue du Père de la Horde, comme Tyran ?
- Est-elle une défense contre la tentation de virer gourou sectaire ? Quels sont les dispositifs pour contrôler les débordements suscités par le type de soumission qu'engagerait le placebo ?
- Peut-on parler de refoulement de l'effet placebo chez les psychologues ? Pourrait-on voir là la crainte de voir percé à jour un sentiment d'imposture ?
- Toute placebo-thérapie n'est-elle pas une satori-thérapie, c'est-à-dire une thérapie par l'illumination de l'accès à une vérité subjective, par l'accès au cœur de soi-même ? L'effet placebo peut-il prendre s'il n'y a pas la dimension philosophique, maïeutique, d'une vérité dévoilée ?
- Le psycebo n'est-il pas précisément le moyen d'accéder à cette vérité ? Auquel cas, pourquoi faudrait-il passer par l'aliénation radicale, par la soumission à l'autre pour atteindre la vérité subjective et l'autonomie ? Quelle est la logique de ce chemin d'indépendance par la dépendance ? Pour s'émanciper, faut-il donner des gages de soumission ?
- L'effet placebo en thérapie, n'est-ce pas alors l'arroseur arrosé - le consultant manipulant le supposé manipulateur, instrumentalisant la supposée autorité ? Le thérapeute n'est-il pas au fond acteur que dans les seules limites que lui délègue la crédulité contrôlée du consultant ?
- Comment le psychologue peut-il gérer psychiquement cette situation de funambule ? Implique-t-elle une certaine prophylaxie psychique ?
- Quelles en sont les conséquences, en terme de formation, de statut et de communication sociale pour les psychologues ? Quelles en sont les conséquences techniques pour améliorer quantitativement et qualitativement les interventions du psychologue ?
- Quelles sont les conséquences concrètes de l'ensemble de ces enjeux dans les débats nationaux actuels sur les psychothérapies ? Est-il possible de justifier les tentatives pour négocier l'exclusivité partagée avec les psychiatres du marché du psycebo ?
- Le caractère multipolaire de la psychologie n'est-il pas une chance pour continuer à élaborer cliniquement et théoriquement ces enjeux ?
Stéphane Barbery
Bibliographie
Borch-Jacobsen, M (2002), Folies à Plusieurs : de l'Hystérie à la Dépression, Les Empêcheurs de Penser en Rond.
Delboeuf J (1891), " Comme quoi il n'y a pas d'hypnotisme ", Revue de l'Hypnotisme 6, p. 129-135
Ferenczi S (1932), Journal clinique, Payot.
LeBlanc A (2003), " L'étoffe dont sont tissés les rêves : Joseph Delboeuf et l'effet placebo ", texte d'une communication à un séminaire du CIRST à l'UQAM, 26/09/03.
Pignare P (1995), Les deux Médecines, La Découverte
Roustang F, Oeuvre en cours chez Minuit et Odile Jacob.
Viderman S (1970). La Construction de l'Espace analytique, Tel Gallimard.
|
|
 |