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Le Nouveau et le sculpteur de marbre (1995)


Ce petit texte pour mettre à l'épreuve d'un lieu-commun la théorie provisoire qui me sert à comprendre le comportement des êtres humains que j'observe, étant moi-même le sujet privilégié de ces observations. Cette théorie est un assemblage paradoxale de psychologie spinoziste et castoriadienne dont j'ai parlé ailleurs et que je résumerai en quelques mots :

0) Je me place dans le cadre du principe de raison suffisante, causaliste, donc où rien n'arrive sans raison y compris et surtout un comportement humain.
1) L'être humain désire être dieu entendu comme totalité infinie.
2) L'accès de l'être humain au monde est la RAD ensemble indissociable de Représentation, d'Affect et de Désir. Les représentations (procédant d'un mélange de sensations et d'organisation) sont affectées d'un hypothétique indice positif ou négatif mesurant le gain ou la perte provoqué par la représentation eu égard au désir infini, cet indice entraînant logiquement un désir ou un rejet pondéré de la représentation en question.
Exemple : l'ensemble des représentations de mes cinq sens du chocolat m'ont conduit à une représentation de l'action " manger du chocolat " fortement affecté positivement. Cet affect induit un désir établi de ma part à en consommer.

Soyons attentif à ce que nous enseigne cet exemple : la RAD " manger du chocolat " est construite à partir de RADs élémentaires nombreuses (Rad visuelle, tactile, gustative, odorante, sonore, sociale, historique, linguistique) chacune d'elle étant elle même composée de RADs plus élémentaires encore (RAD du noir, du carré, du poisseux, du sucré, etc.).

L'extrême simplicité du système formel des RAD permet d'appréhender chacune d'entre elle ainsi que leur addition dans la RAD " manger du chocolat " qui nous importe. Les RADs semblent en effet s'assembler de façon très simple : deux RADs qui se combinent et c'est leur affect qui s'additionne pour induire à désir ou une répulsion proportionnel. La RAD est donc utilisable en macro comme en micro-économie psychique :-)

Ce modèle d'appréhension permet en outre de sortir de la traditionnelle, froide et morcelée figuration philosophique de ce qui se passe dans nos têtes : idée, représentation seule (R), affect seul (A) et désir seul (D) sans explication de leurs liens réciproques, de leur capacité à expliquer le comportement effectif humain.

Les RADs sont au contraire chaude ou froide et vibrillonante, en mouvement par leur dynamique du désir interne. Vivantes comme nous, humaines donc.


Ce préambule posé, voyons en quoi ce cadre théorique peut nous apporter des éléments de compréhension à une question qui apparaît régulièrement dans les Sciences Humaines, la question de l'appréhension du Nouveau, question à la fois ethnologique, sociale, politique quand elle est prise sous l'angle du progrès, mais question foncièrement psychologique, anthropologique donc, dans son essence.

L'idée de ce texte nous est venue lors de la lecture du premier paragraphe d'un article de Freud intitulé " Résistances à la psychanalyse " (in Résultats, Idées, Problèmes II, PUF, p. 125.). En quinze lignes et trois exemples, Freud résume magistralement le problème. L'enfant qui détourne la tête devant un visage étranger exprime clairement ce que le croyant apaise par ses prières, ce que le paysan utilisait comme motif de ses décisions : la difficulté à appréhender le nouveau. Freud s'arrête à la dépense psychique et l'incertitude provoqué par le nouveau. Essayons de comprendre de façon plus claire, grâce aux RADs, ce qu'il nous invite à penser et tentons d'aller un peu plus loin.

En théorie radique, le Nouveau, c'est une représentation dont un sujet n'a jamais fait l'expérience, une représentation sans affect donc, par conséquent devant laquelle on se sait se comporter (désir ou répulsion et quel degré de l'un ou de l'autre ?).

Le Nouveau, c'est ce que l'on doit affecter, c'est la confrontation avec une interpellation de notre jugement. Face au Nouveau, il faut assumer une fonction de décision.

C'est la capacité à assumer cette fonction qui caractérise les comportements face au Nouveau.

L'enfant qui naît dans son état de détresse infantile, délègue nécessairement à ses parents, à sa famille, à sa société, la presque totalité, le rôle d'affecter ses représentations. Et traditionnellement celui qui affecte, qui juge et décide si c'est bon ou mauvais, s'il faut le désirer ou le fuir, c'est le père, le grand-père, l'ancêtre, Dieu.

Accepter la confrontation avec le nouveau, c'est pouvoir décider en son nom de l'affect de la représentation. Le plus souvent on affecte du Nouveau comme si c'était de l'ancien : on décompose les RADs élémentaires de la représentation en tentant d'y repérer des RADs connues donc déjà affectées, on fait la somme des RADs connus et l'on s'arrête là . On identifie de l'ancien, on ne juge pas du nouveau.
[Un certain nombre de mécanismes complexes, en jeu dans la xénophobie ordinaire, commence par là; l'un des mécanismes principales étant que les affects de l'étranger en tant que différents des nôtres remettent en cause l'infaillibilité de l'affectation sociale et que l'angoisse d'une relativité donc d'une erreur de l'affectation doit être écartée, en éliminant s'il le faut l'origine de cette menace; les blagues belges, c'est un peu considérer que le grand-père affecteur des belges avait bu trop de bière le grand jour où il a affecté le monde belge...]

Assumer l'affectation d'une représentation inédite, c'est la jouissance d'un je qui ne subit pas le monde mais s'en joue comme d'un sculpteur de marbre enlevant de son bloc tel morceau qui ne lui plaisait pas. Le morceau tombé ne disparaît pas, il peut même à l'occasion couper, blesser, mais seule compte l'opération qui a conduit à sculpter le bloc.

Cette capacité jouissive à affecter est sous-tendue par de nombreuses conditions :

La première, que la société accepte l'idée que ceux qui ne sont ni Dieu, ni ancêtre, ni père puisse juger de l'affect. Les sociétés dans lesquelles le nouveau n'est pas acceptable sont des sociétés de fils. Il est intéressant dans cette optique de remarquer que les mouvements fondamentalistes islamistes naissent dans des sociétés composées démographiquement de jeunes qui pour des raisons économiques ne peuvent fonder un foyer et assumer la fonction de père.
De même, l'amour occidental du nouveau pour le nouveau, du progrès infini, c'est l'amour inauthentique et usurpateur de cette fonction paternelle, usurpateur en tant que ce qui est vécu ici, ce n'est pas la capacité à affecter, mais la capacité à jouer comme un acteur, la position paternelle d'affectation. L'amour du nouveau pour le nouveau, c'est le fils qui jouit des prérogatives de son père pendant l'absence de ce dernier.

La deuxième condition, c'est que la société autorise ses membres à écouter leur corps, car l'affection est incarnée, esthétique dans son étymologie de renvoyant au cinq sens. L'affectation engage le corps. Un développement sur l'art de vivre est à insérer ici. Sur le zen aussi.

La troisième condition est la plus importante, c'est celle qu'évoque Freud. Pour pouvoir assumer l'affectation, il faut que la société mais plus précisément les parents aient réattribué à leur enfant le pouvoir d'affectation qu'il leur avait délégué. Cette réattribution est délicate en tant qu'elle met en péril l'autorité parentale et sociale : si l'enfant peut affecter, il peut s'interroger sur les RADs dans lesquelles il a été socialisées et s'apercevoir qu'elles sont discutables, inadéquates pour lui, ou héritées d'un passé non-interrogé.

Cette remise en cause du monde des parents, outre que seule la psychanalyse - dont la technique est précisément la mise au jour des RADs fondamentales d'un individu - permet de le faire en profondeur, suppose une stabilité du sujet, une capacité à s'affirmer qui ne peut exister sans un fort noyau narcissique autorisé par l'amour des parents.

L'affectation d'une représentation signe un en effet un luxe psychologique : s'il s'avèrent à la longue (l'affectation d'une représentation peut prendre beaucoup de temps) que la représentation est mauvaise, cette expérience est douloureuse car elle marque l'existence dans le monde de quelque chose qui contrevient à mon désir infini d'être dieu. Si l'existence d'un individu est un longue succession de RADs négatives de ce type on comprend qu'il ne peut pas prendre le risque de faire l'expérience d'une affectation susceptible d'engendrer douleur et déception. Il faut pouvoir être narcissiquement créditeur pour prendre ce risque : la prise de risque est un luxe ou la nécessité contrainte.

J'aime bien mon image du sculpteur de marbre.




 
(c) Stéphane Barbery