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Les Controverses, catalogue d’un droit d’inventaire


Elle n’a ni un esprit scientifique ni un esprit ordonné et sa manière de présenter ses théories est lamentable. Elle est aussi névrosée à bien des égards et elle a une tendance, qu’elle essaie de réprimer, à devenir verrant [attachée obstinément]. En outre, il ne serait pas surprenant que, chez une telle personne, il existe une dangereuse tendance à déformer la réalité objective en en accentuant certains aspects au détriment des autres.
Lettre de Jones à Anna Freud du 21 janvier 1942 (Grosskurth 1986, p. 373)

 

Cette citation de Jones est d’autant plus intéressante qu’elle vient d’un des plus précieux alliés de Klein, celui sans lequel elle n’aurait sans doute pas pu rejoindre la société britannique et y avoir le destin qu’on connaît, un allié dont il faut rappeler qu’elle analysa ses enfants et sa femme.

Elle m’autorise donc à me placer dans le cadre d’un droit d’inventaire légitime. Face à une œuvre qui, à la première lecture, suscite de nombreuses interrogations, l’attitude la plus rationnelle consiste, surtout - comme c’est mon cas - quand on débute, à faire humblement crédit à l’auteur et à mettre de côté ses interrogations en supposant que c’est son manque d’expérience clinique ou l’absence de compréhension profonde de l’œuvre qui sont à l’origine des doutes.

La lecture de la biographie de Klein par P. Grosskurth a suscité chez moi un grand soulagement car j’ai retrouvé, formulé par des analystes légitimes, expérimentés, l’ensemble des suspicions et des critiques qui me venaient à l’esprit au fil de ma lecture des textes. Plus important encore, ces critiques et les échanges d’arguments autour des enjeux problématiques ont constitué le cœur des Controverses c’est-à-dire les années de débat, pendant la seconde guerre mondiale, qui opposèrent les partisans de Klein à deux groupes : les Viennois regroupés autour d’Anna Freud d’une part, et Glover avec Melitta Schmideberg, la fille de Melanie d’autre part. Si l’on met de côté les enjeux personnels de pouvoir, de transfert, que l’on perçoit avec énormément d’intensité comme toile de fond des Controverses, il reste des enjeux théoriques majeurs, encore actuels. D’autant plus actuels que les Controverses n’ont en aucune façon abouti à une synthèse intégrée des hypothèses théoriques disputées mais, au contraire, à un statu quo figé : l’accord sur le partage des pouvoirs en trois groupes au sein de la Société Britannique a certes évité l’éclatement institutionnel de la psychanalyse en Angleterre mais a conduit à reporter, dans un futur que nous n’avons toujours pas atteint, l’intégration argumentée des points de vue, une intégration qui devait nécessairement passer par la falsification et le rejet de certaines hypothèses.

Les enjeux contextuels étant désormais obsolètes, il est temps aujourd’hui de dresser un bilan sans pression, un inventaire de fond organisé autour de trois grands thèmes : la métapsychologie kleinienne, la phantasmalogie kleinienne et la technique kleinienne.

Ce qui suit n’a nullement l’ambition présomptueuse d’établir ce bilan. Il s’agira juste pour moi de faire la liste des éléments qui m’ont paru problématiques au sein des propositions kleiniennes et sur lesquels je reviendrai dans mes prochains travaux.

Métapsychologie

Quatre interrogations métapsychologiques surgissent avec intensité à la lecture de Klein. Elles concernent : le statut des pulsions, le narcissime, le surmoi et le moi.

Une pulsion sans fondation

Klein reprend tel quel le deuxième dualisme pulsionnel freudien (pulsion de vie/pulsion de mort) et la fondation de son œuvre consiste à dire que la psychanalyse « classique » a négligé la pulsion de mort qui organise la première année du nourrisson et qui est à l’origine du complexe de Klein.

Or il n’y a à aucun moment chez Klein de tentative pour rendre compte de ce dualisme pulsionnel. D’une certaine façon, c’est un argument d’autorité utilisant la seule légitimité de Freud qui fonde son système. A aucun moment on ne trouvera chez Klein de théorie de la pulsion. Chez elle, la pulsion existe, sans autre forme de justification. On ne trouvera pas de tentative de définition. On sait que Freud s’est confronté avec difficulté et apories à cette question. Dans l’Abrégé, il reconnaît que définir la pulsion comme une dynamique inertielle de retour à un état antérieur peut éventuellement s’appliquer à la pulsion de mort (retour à un état inorganique) mais que cette définition ne peut s’appliquer à la pulsion de vie car « cela équivaudrait à postuler que la substance vivante, ayant d’abord constitué une unité, s’est plus tard morcelée et tend à se réunir à nouveau » (Freud, 1938, p. 8). En bref, il y a une contradiction insurmontable à poser une unique logique d’antériorité pour deux pulsions contraires. La conséquence est qu’il n’y a pas d’hypothèse explicative du deuxième dualisme pulsionnel chez Freud – sans compter que la notion de retour à un état antérieur apparaît, en elle-même, assez mythologique : appliquer au biologique le principe de réminiscence explicatif de la névrose, n’est-ce pas se tromper de registre ? Le premier dualisme, quant à lui, se raccrochait au moins à une logique du vivant (préservation de l’individu, préservation de l’espèce). On aurait pu imaginer que Klein comme Freud aient pu faire l’hypothèse selon laquelle les pulsions agressives, dans une logique de compétition au sein de l’espèce, soient un instrument au service de la transmission d’un patrimoine génétique ou au service de la préservation de l’individu. Or la pulsion de mort, telle qu’il en est question chez Freud et Klein, ne relève pas d’un instrument secondaire mais de l’origine d’une économie constitutionnelle qui a un statut équivalent à la libido.

Constater l’agressivité comme dimension essentielle de la psyché est important mais ne suffit pas. S’il s’agit d’en faire le cœur d’une métapsychologie, il est impératif de proposer des éléments explicatifs pour rendre compte de sa présence, de sa rationalité, de sa fonction au sein de l’espèce humaine. Or on ne trouve aucune élaboration de cet enjeu majeur chez Klein.

Glover, dès 1933, avait déjà posé la question centrale : placer la destruction au cœur de l’humain, n’est-ce pas un parti-pris anthropologique et philosophique ? Le besoin de destructivité est-il premier ou bien est-il le produit de frustrations, de désirs, de pulsions (par exemple le besoin de primer hiérarchiquement des primates afin de s’assurer la meilleure descendance) sans rapport avec la destruction ?

Cette question est capitale car, derrière elle, on trouve celle de la place de la mère réelle et celle de la primauté de la psyché de l’individu sur son environnement. Si l’environnement est suffisamment bon, si les frustrations ne sont que modérées, l’enfant traverse-t-il nécessairement le complexe de Klein tel que nous l’avons décrit ? Le complexe de Klein est-il une norme ou bien le résultat de certaines frustrations et de l’incapacité à les supporter qui se traduisent en agressivité ?

Pour résumer : l’ensemble de l’œuvre de Klein repose sur le second dualisme pulsionnel freudien et, plus particulièrement, sur la pulsion de mort. Or il n’y a aucune fondation proposée pour cette clef de voûte. Le danger de cette situation réside dans le fait que la théorie peut alors être perçue comme simple parti-pris anthropologique, autrement dit comme arbitraire. Il est donc impératif, si l’on veut utiliser le complexe de Klein, de proposer des hypothèses explicatives concernant la fondation de la pulsion de mort. Personnellement, et à ce stade de mon parcours, je ne vois vraiment pas quelle fondation satisfaisante on peut en envisager.

Une psyché qui ne s’aime pas

La conséquence de la précession de la haine sur l’amour, postulat central de Klein, c’est qu’elle la conduit à négliger totalement toutes les descriptions du narcissisme originaire.

La psyché infantile n’est plus, comme chez Freud, œuf clos et chaud visant l’arrêt du désir et du temps. Elle est explosion de pulsions de destruction. On n’est plus dans : « je suis le sein, j’ai le sein » (Freud, 1938b, p. 287) mais dans : « je me détruis, j’attaque le sein ».

Il me semble véritablement que ces représentations de la psyché à l’origine s’opposent, qu’elles ne donnent pas la même vision de l’humain ni, a fortiori, de la technique.

On a le sentiment d’être en présence : d’un côté de la théorie d’un Freud, aimé par sa mère et qui s’aime ; et de l’autre, de la théorie d’une Melanie Klein, enfant non désirée et coupable de son agressivité légitime.

Reconnaître que le modèle de la bulle freudienne anobjectale n’est pas compatible avec les observations selon lesquelles le nouveau-né met immédiatement en œuvre des relations d’objet ne signifie pas qu’il n’existe pas de narcissisme. L’insistance de Klein sur l’objectalité donne le sentiment qu’elle confond anobjectalité et narcissisme.

Chez Klein, le bon, l’aimable viennent toujours de l’extérieur. Il n’y a pas d’amour de soi, il n’y a qu’une défense de soi. Ce qui se rapproche le plus du narcissisme freudien pourrait être, à la limite, l’amour pour les bons objets introjectés mais est-ce encore du narcissisme que d’aimer l’autre en soi ? Le moi n’est donc entendu que comme régulateur des angoisses. Il n’est jamais décrit comme s’investissant lui-même. Il n’y a pas de narcissisme kleinien, pas d’autoérotisme. Chez elle, l’amour d’objet n’est pas amour de soi projeté sur autrui : il est véritablement amour de l’objet autre. Il n’y a pas ce mécanisme de vases-communiquant qui fait s’équilibrer les niveaux de libido narcissique et de libido objectale. La libido narcissique, c’est de la libido objectale à destination des objets du monde intérieur. Chez Freud, c’est soi que l’on aime dans l’autre. Chez Klein, c’est l’autre que l’on aime en soi.

Il est intéressant de souligner que Klein réussit à développer une théorie de la psychose sans faire appel au narcissisme alors que Freud proposait d’appeler « névrose narcissique » ce type de pathologies. Dit en langage kleinien, les « névroses narcissiques » freudiennes ne traduisent pas un retrait de la libido sur le moi, mais un retrait sur le monde intérieur. On voit donc qu’il est possible de formuler les mêmes phénomènes cliniques avec des vocabulaires contradictoires. Mais ce constat ne minore pas la question fondamentale : peut-on proposer une théorie viable de la psyché humaine sans narcissisme ?

C’est une vraie question de recherche qui s’ouvre ici.

D’un surmoi qui n’en serait pas un

Comme je l’ai indiqué dans le paragraphe consacré à la phantasmalogie, le surmoi, par son aspect anthropomorphique si proche des représentations en vigueur dans le monde interne ne pouvait que fasciner Melanie Klein qui en a fait son instance privilégiée.

Si Klein postule l’existence d’un surmoi précocissime, c’est parce que, dans sa clinique infantile, elle repère une culpabilité intense et des mécanismes de défense contre le sadisme phantasmé. Pour elle, le surmoi est cette partie du self constituée par les premiers objets introjectés qui a pour fonction d’inhiber l’agression visant autrui. Le surmoi est ainsi conçu comme conscience morale, appréhendant et protégeant un autrui que le nouveau-né reconnaît donc presque immédiatement comme pair.

Or n’y a-t-il pas deux solutions plus économiques pour rendre compte de cette neutralisation précoce ? La première, la plus simple, est d’envisager cette neutralisation comme protection des projections narcissiques faites sur les objets externes. La culpabilité serait alors une douleur de soi, et la réparation une réparation de soi. Klein ignorant le narcissisme, il s’agit là d’une voie qu’elle ne pouvait élaborer.

Notons que tout autant qu’avec le problème du narcissisme, on retrouve la question du surmoi celle du statut de la construction de l’altérité dans le modèle kleinien. Les expériences en psychologie génétique sur le développement du jugement moral ou la décentration sociale (Piaget, Kohlberg) ont montré le caractère progressif de l’acquisition du jugement moral et son lien avec le développement cognitif. La question qui se pose, même en laissant de côté le narcissisme, est donc la suivante  : n’est-ce pas la terreur de se mettre en danger, à un moment où l’on dépend, néoténie oblige, de son entourage pour survivre, qui suscite le sentiment de « culpabilité » ? C’est un point capital car si l’altérité n’est plus utile, c’est la culpabilité qui ne l’est plus, donc la réparation - en tout cas leur dimension objectale, « altruiste », même si les affects, les angoisses qu’on repère cliniquement restent identiques.

Cette hypothèse économique n’a aucunement besoin de faire appel à l’existence d’une instance topique, d’un surmoi, pour rendre compte de la clinique de la culpabilité précoce.

Une autre solution pour rendre compte de la culpabilité précoce consiste à envisager une neutralisation phylogénétique, donc intrapsychique (mais à la limite du représentable) de l’agression : la préservation de l’espèce ne se manifeste pas uniquement dans la reproduction mais également dans l’inhibition relative de l’agression mortelle intraspécifique. Comme Klein utilise de façon massive (Cf. plus loin) le facteur phylogénétique pour la sexualité, on ne voit pas pourquoi ce facteur ne pourrait être également convoqué pour rendre compte de la neutralisation de l’agressivité. Elle le fait d’ailleurs intervenir nommément dans la Psychanalyse des Enfants (Klein, 1932, p. 151). Ici encore, cette hypothèse phylogénétique permet de faire l’économie d’une hypothèse topique.

Il faut donc conclure sur le fait que le surmoi kleinien est bien un objet interne, la figuration phantasmalogique, anthropomorphique, de mécanismes de régulation psychique. Emprunter à Freud le vocabulaire de la seconde topique pour nommer et cet objet interne et ces mécanismes prête dans l’ensemble à confusion mais surtout ignore la genèse de la conscience morale et de la construction d’autrui qui apparaissent magiquement dans le modèle kleinien comme toujours déjà constitués. Il est important de rappeler à nouveau que le surmoi n’est qu’un outil conceptuel provisoire qui permet de rendre compte de faits cliniques. Klein, pourtant, semble le substantialiser sans cesse. Cette remarque vaut pour l’ensemble des « objets internes », dont elle parle comme s’ils étaient des « objets réels ».

Moi ou Self ?

Dans la continuité d’une interrogation sur l’utilisation par Klein du vocabulaire de la deuxième topique freudienne, il faut mentionner l’absence de réelle distinction chez Klein entre « self » (soi) et « moi ». La représentation traditionnelle du moi, c’est le lieu d’une réflexivité arbitrale. Cette réflexivité repose sur l’usage du quid pro quo, la capacité de symbolisation qui permet de prendre quelque chose comme représentant une autre chose, capacité dont on peut penser qu’elle est liée au langage donc absente chez le nourrisson pour qui les associations relèveraient davantage du conditionnement opérant. Le moi précoce kleinien est-il différent de la conscience pré-réflexive animale ? Auquel cas, peut-on le nommer « moi » sans prêter à confusion ? Une confusion qui est également topique car on a du mal à comprendre, à partir du seul système kleinien, quels sont les critères qui font que tels objets introjectés seront intégrés au moi et tels autres au surmoi, ce qui conduit à ne pas pouvoir établir de distinction franche entre moi et surmoi.

Relevons à nouveau qu’il n’y a pas de véritable genèse des instances chez Klein - le moi kleinien n’a, pour prendre un exemple, pas besoin de phase du miroir pour se constituer. L’implicite qui sous-tend cette position est le caractère déjà extrêmement organisé et structuré à la naissance de la psyché du nourrisson. Ne peut-on pas voir là, dans une certaine mesure, une projection d’adulte ?

Phantasmalogie

L’invention kleinienne de la phantasmalogie conduit, plus que sa métapsychologie, à se poser de nombreuses questions : sur le statut du sexuel, sur la place du père et de l’environnement, sur le statut ontologique de cette phantasmalogie.

Une science infuse du sexuel

Les critiques et les doutes les plus forts qui émergent à la lecture de Klein concernent le statut du sexuel dans son complexe. Klein affirme, sans aucune tentative de fonder ou du moins de questionner cette affirmation, que le nourrisson naît avec un savoir phylogénétique complet concernant les organes sexuels : le nouveau-né, fille ou garçon, connaît le pénis, connaît le vagin.

Invoquer la phylogenèse est bien pratique mais encore faut-il faire des hypothèses sur le sens et la fonction de cette phylogenèse – ce que tenta Freud dans Totem et Tabou concernant la question de la prohibition de l’inceste et du meurtre. Chez Klein, on ne trouvera nulle part d’éléments pour étayer cette affirmation.

Si l’on arrive à comprendre que le premier objet pour l’enfant soit le sein ou son substitut, puisque l’expérience réelle le lui fait rencontrer plusieurs fois par jour, j’avoue – et à la lecture du livre de P. Grosskurth, je suis loin d’être le seul - avoir beaucoup de difficulté à concevoir que son deuxième objet, par la magie du phylogénétique, soit le pénis du père.

Et pour être phylogénétique, pourquoi cette connaissance serait-elle inexacte ? Soulignons en effet que cette représentation du pénis n’a rien d’un savoir objectif et utilitaire ! Ce pénis a des propriétés de queue de lézard (il se détache et le père en dispose en grande quantité) et la première représentation du coït selon Klein s’appuierait sur le sevrage pour en faire un coït oral avec avalement et rétention du pénis paternel. Pourquoi construire une théorie du coït oral si l’enfant possède une connaissance du vagin ?

Pour ma part, et en insistant à nouveau sur les limites de mon expérience et, notamment, sur mon ignorance de la clinique des très jeunes enfants, je ne comprends pas en quoi la frustration orale aboutit à une croyance inconsciente en un « coït » oral. Je ne comprends pas quel pourrait être le support de représentation qui permettrait à un enfant de quelques mois, qui n’a pas vu le sexe de ses parents ou été le témoin d’un de leur coït, de postuler l’existence d’un coït, de postuler l’existence d’un pénis, de postuler l’existence d’un ventre qui pourrait le contenir. Cela contredit totalement le fait, lui aussi clinique, de la construction intellectuelle d’une théorie sexuelle infantile plus tardive que celle dont parle Klein : pourquoi un enfant de 4/5 ans construirait-il une nouvelle phantasmatique sexuelle, par exemple cloacale, s’il dispose d’un savoir phylogénétique déjà très élaboré dès sa première année ? Pourquoi parler de sein, de pénis quand l’analyse a lieu bien après l’appréhension symbolique du père et de la mère comme objets totaux ? On serait bien en peine de trouver une réponse à ces questions chez Klein.

Pourtant, poser ces questions revient très concrètement à interroger la validité ou l’arbitraire des interprétations kleiniennes qui ont fait sa notoriété, interprétations à base de pénis migrateur, de coït dantesque, de parents combinés, bref de l’essentiel de la phantasmalogie à base d’objets partiels figurés sous forme d’organes.

Le Père absent

« Où est le père dans ton œuvre ? » hurla Melitta à sa mère lors de l’une de ses attaques publiques pendant une réunion scientifique de la société britannique (Grosskurth, 1986, p. 281). S’il faut entendre cette interpellation dans toute ses dimensions (biographique, transférentielle, théorique), il n’en reste pas moins vrai qu’on cherche en vain le père dans l’œuvre de Melanie Klein…

Si c’est lui qui organise, régule, structure la vie psychique pour Freud et Lacan, chez Klein, il n’est qu’un porteur de pénis dont le lieu d’élection est l’intérieur maternel. Au fond, le père kleinien est presque un organe maternel.

Certes, il est important de rappeler que le complexe de Klein est essentiellement pré-oedipien et que, par conséquent, le père reprend sa place et son importance lors des phases et des structurations oedipiennes et post-oedipiennes telles que Freud les a décrites : il ne faut pas reprocher au complexe de Klein de ne pas être le complexe d’Œdipe. Il n’a jamais prétendu l’être.

Cependant, il faut constamment garder à l’esprit que, dans les textes de Klein, notamment ceux relatifs à la clinique adulte, le père apparaît absent, présent par son seul pénis terrifiant, avalé et attaqué. En fait, plus que la question du père, c’est celle, plus générale, du masculin qui apparaît effacée. Chez Klein, on trouve la description d’enfants (petits garçons et petites filles), de femmes, mais très peu d’hommes. Ce n’est pas surprenant chez une analyste femme qui, par ailleurs, a eu des rapports privés avec les hommes que l’on peut au moins qualifier d’éloignés. Mais peut-on construire une théorie de la psyché humaine sur cette base ? L’inconscient peut-il se résumer à un « corps maternel fantasmatique », pour reprendre la formule de Pontalis dans l’article qu’il rédigea sur Klein pour l’Encyclopaedia Universalis ?

Je ne le pense pas et c’est pour cette raison que les propositions kleiniennes doivent être, de mon point de vue, intégrées à une théorie plus vaste : il est important d’envisager Klein comme segment d’une théorie et non comme théorie complète.

Phantasmalogie et environnement

Les dénégations des Kleiniens sur le caractère minoré de l’environnement dans la théorie kleinienne (par exemple, Grosskurth, 1986, p. 583) doivent être prises pour ce qu’elles sont : des dénégations. Il ne fait aucun doute que Klein prenait sans doute davantage en compte dans sa pratique l’influence de l’environnement que ce qu’elle donne à apercevoir dans ses textes. Mais le complexe de Klein s’organisant autour de la pulsion et se déroulant sur la scène phantasmalogique, l’environnement apparaît nécessairement minoré par une théorie où prime le phantasme sur le réel, les objets internes sur le contexte. Cette critique que lui firent par la suite, parmi d’autres, Winnicott et Bolwby, qui replacèrent l’espace psychique du nourrisson dans sa dynamique avec la mère réelle, doit être gardée en mémoire quand on lit Klein et lorsqu’on pense à la technique kleinienne.

Il me semble que c’est la question du trauma qui est en jeu dans ce débat, un terme qu’on ne trouve absolument pas élaboré par Klein. On se souvient que, dans son Journal Clinique et ses derniers articles, Ferenczi redécouvrait l’importance de cette notion qui avait été ignorée à la suite du rejet par Freud de sa neurotica. On pourrait reformuler trivialement cet enjeu de la façon suivante : face à de la souffrance psychique, la question est « la faute à qui ? ». La réponse privilégiée par Klein est : la faute au sujet, coupable de ses pulsions sadiques. J’ai proposé dans la première partie une hypothèse sur la nécessité personnelle pour Melanie Klein de dédouaner l’environnement, à commencer par la mère, et de répondre ainsi à cette question.

Si Klein a éclairé de façon définitive l’importance du sadisme et de la culpabilité intrapsychique, il me semble capital de ne jamais minorer l’impact et les liens de l’environnement sur la psyché, notamment celle de l’enfant (le symptôme de l’enfant venant comme expression autorisée d’une pathologie familiale, d’un inconscient ou d’un non-dit transgénérationnel), ni de minorer l’éventualité d’un trauma. Le réel est parfois encore plus cruel et sadique que la psyché kleinienne.

Statut et registres

Pour reprendre la tripartition lacanienne, la difficulté à aborder le texte de Klein vient du fait qu’elle utilise du symbolique (elle utilise des termes métapsychologiques), fait appel au réel (par le biais notamment de l’étayage somatique, pulsionnel) mais que, fondamentalement, son registre est celui de l’imaginaire, du phantasme. Or cette confusion n’est jamais clarifiée. On ne sait jamais véritablement dans quel registre situer telle ou telle affirmation.

On ne trouve pas, par exemple, chez Klein de distinction entre représentations et affects, entre pensées et sentiments. C’est un point qu’elle aurait d’ailleurs elle-même accordé sans considérer qu’il s’agissait là d’un problème (Grosskurth, 1986, p. 534).

A aucun moment ne sont véritablement définis des termes clés comme celui d’intériorisation. « Avoir une représentation de » et « intériorisation » sont-ils synonymes ? Qu’est-ce qui différencie les phantasmes du monde intérieur des représentations du monde externe ? Je continue à avoir beaucoup de difficultés à comprendre comment le modèle kleinien rend compte de la frontière entre réel et phantasmatique. Quelle est la nature de l’espace psychique qui contient l’espace intérieur de son corps, l’espace intérieur de la mère, l’espace du réel ?

Tout ceci conduit à une question concernant le statut ontologique de la phantasmalogie. Quel statut accorder à ce monde intérieur et à ses objets ? Que penser de l’anthropomorphisme des objets internes auxquels Klein accorde une forme et un comportement de petits êtres humains ? Si cette projection anthropomorphique est repérable dans le jeu de l’enfant, dont j’ai souligné qu’il était le modèle permettant de comprendre la phantasmalogie kleinienne, peut-on réduire la totalité des phantasmes et des processus psychiques à cette dynamique ? Mais plus encore : la forme spécifique que revêt la phantasmalogie kleinienne (l’opéra gore du sein et du pénis) est-elle la seule forme possible de toute phantasmalogie ? La phantasmalogie kleinienne ne serait-elle pas alors un placage arbitraire, un habillage imposé à des processus primaires ultraplastiques qui pourraient revêtir bien d’autres formes, d’autres appellations, d’autres symbolisations ? Quels critères peuvent nous permettre de répondre à cette question ? L’unique réponse de Klein est de faire appel aux résultats de sa technique pour légitimer sa position.

Technique

Suggestion ?

La légitimation par la technique est à double tranchant. Un arbitraire qui a des résultats anxiolytiques que nul ne remet en cause peut aussi se nommer suggestion. Ce soupçon, de nombreux analystes anglais l’eurent dès les premières conférences que Klein fit en Angleterre avant même qu’elle ne songe à s’y installer. Voici ce que James Stratchey rapporte à sa femme à ce propos :

Ce que dirent les gens dans les coulisses à propos de Melanie était qu’ils ne pouvaient s’empêcher de penser que, peut-être, elle faisait tout cela par suggestion (Je crois que c’est Ferenczi qui l’a dit le premier.) Mais bien entendu personne ne pouvait se fonder sur quoi que ce soit pour le croire, aussi dans la discussion publique fut-elle applaudie par tous. (Grosskurth, 1986, p. 178).

Le point le plus important est que ce soupçon inaugural, on le retrouve d’une certaine façon dans le discours actuel des kleiniens qui, faisant le bilan de l’évolution technique depuis la mort de Klein, insistent sur l’utilisation beaucoup plus nuancée qui est aujourd’hui faite du langage de l’interprétation kleinienne à base d’objets partiels (Hinshelwood, 1989, p. 33 et Bott Spillius in Revue Française de Psychanalyse, 2001, p. 260).

Autrement dit, cela signifie que l’on peut aujourd’hui être kleinien sans interpréter comme Melanie Klein, ce qui relativise de façon forte la forme des interprétations kleiniennes et qui conduit nécessairement à appuyer l’hypothèse d’une utilisation de la suggestion comme moteur de sa thérapeutique ou, formulé au moyen d’un concept qu’elle créa et dont elle fit par conséquent nécessairement personnellement l’expérience, l’hypothèse de l’identification projective comme processus thérapeutique.

Sens, force et co-création

Ce sont les hypothèses de Serge Viderman dans La Construction de l’Espace analytique qui m’ont permis de formuler mon ressenti concernant la technique kleinienne.

La thèse de Viderman est la suivante : l’analyse est une construction et non une reconstruction d’un passé objectif. Elle n’est pas exercice de mémoire mais création originale, dans le registre performatif (« faire par le dire », Viderman, 1970, p. 292), d’un mythe-synthèse élaboré à partir de motions pulsionnelles inaccessibles en tant que telles. Certes, on peut reconstruire, à la manière d’un enquêteur, le refoulé secondaire, l’histoire des éléments traumatiques qui sont entrés en résonance avec le fantasme originaire mais, au final, il est inutile de se fixer sur une réalité historique onto- ou phylogénétique. Cette dernière est soit par nature, soit par le fait du cadre analytique, inaccessible, et Viderman va jusqu’à affirmer qu'elle possède un intérêt moindre que l’éclairage apporté par le fantasme originaire construit (Cf. l’erreur de Freud sur le nibbio de Léonard ou la réalité de la scène originaire de l’homme aux loups, Viderman, 1970, pp. 145-164).

  • Par nature : le langage est organisation de l’expérience sensible. Viderman applique au langage et à l’inconscient, sans y faire véritablement référence, l’analyse kantienne des catégories transcendantales qui structureraient notre perception du monde par le biais de filtres ordonnateurs. L’inconscient, et plus précisément la pulsion, constituent ici le nouménal, le langage, les catégories transcendantales (Cf. l’expérience des neuf gris de Lehmann, 1889, p. 80). Il n’y a plus grand chose de commun entre le fait de nature qu’est la pulsion et le fait de culture qu’est l’interprétation : « L’interprétation ne dit pas (seulement) ce qui est, mais fait être (aussi) ce qu’elle dit » (p. 120).
  • Par le fait du cadre analytique : l’analyste filtre parce qu’il est aussi le sujet d’une histoire spécifique et, pour pouvoir interpréter, il utilise un cadre théorique, forcément limité, en perpétuelle réélaboration. Selon la formule de Klee, l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible.

Toute interprétation est donc une construction relative à la situation singulière réunissant un analysant et un analyste donnés. Mais Viderman ajoute un dernier élément pour caractériser la dynamique de cette construction : pour que l’interprétation fonctionne, elle ne doit pas simplement relever du sens, elle doit également faire appel à la force.

La parole de l’analyste est l’hybride qui actualise la force sous les espèces du sens ; l’interprétation qui ne veut connaître que des sens méconnaît son métissage et que l’analysé ne l’entend que parce qu’elle n’est pas pour lui sens, mais force – la même que la sienne, les deux investissant l’espace analytique saturé d’affects. C’est dans cette double appartenance et cette réciprocité de l’économie et de la signification que l’interprétation a une chance de trouver son efficacité pratique et son fondement épistémologique. (Viderman, 1970, p. 293)

Une citation finale illustrera le lien avec Melanie Klein :

La situation analytique, Janus bifrons tournée à la fois vers le sens et vers la force, le psychanalyste n’aime pas attacher son regard à cette dernière. Il ferme les yeux avec pudeur quand il se heurte à quelque chose qui lui rappelle la violence hypno-suggestive – son penchant le porte à valoriser le sens. Reste à savoir s’il peut continuer à faire l’ange. (Viderman, 1970, pp. 269-270)

J’ai ressenti les textes de Klein comme des démonstrations angéliques de force et comme des impositions angéliques de sens. Chez Klein, il n’y a pas de co-construction d’un phantasme originaire. On a le sentiment d’un musique composée à partir de quelques notes imposées, sans utilisation de la gamme complète, et sur un rythme imposé. Des interprétations oulipiennes, en un sens. Que cette force, qui me semble synonyme d’identification projective, ait pu faire effet, nul ne songerait à le remettre en cause. Mais ce qui ne laisse pas de questionner, c’est le relatif enfermement dans un discours monoidéique qu’elle semble engendrer.

L’analyse de Richard est à ce titre remarquable. Richard est cet enfant qu’analysa Klein pendant la guerre (Klein, 1945). Un enfant au père quasi-sourd victime d’une crise cardiaque, un enfant circoncis dans la chambre de ses parents, éléments négligés par elle. Une note de la mère de Richard à Melanie Klein datant de l’époque illustre l’imposition que j’évoque :

« J’ai oublié de vous dire qu’il n’y a pas très longtemps, il a dit que vous lui parliez tout le temps d’organes génitaux et qu’il essayait de vous détourner du sujet. Aujourd’hui, il a annoncé : « Mme Klein continue à parler d’organes génitaux, mais elle ne les a pas trop à l’esprit en ce moment et elle n’en parle pas trop ». Il est trop drôle ». (Grosskurth, 1986, p. 360)

Je trouve que cette note témoigne d’une violence intense et d’une totale surdité à la parole de l’enfant, ce qui me confirme dans l’hypothèse selon laquelle Melanie Klein procédait pour beaucoup – à la suite et selon le modèle de l’analyse de ses propres enfants – par confusion de sa psyché avec celle de ses analysants.

Je compte bien entendu travailler sur le « Janus bifrons » évoqué par Viderman – et notamment sur la problématique « force » dans le processus analytique - dans les mois qui viennent, enrichi que je suis désormais de ma lecture de Klein.


Conclusion

Ce mémoire a confirmé et définitivement assis ma passion pour l’interrogation métapsychologique et pour la clinique.

Consacrer cette année de recherche et de stage à l’infantile et à l’enfant a été pour moi d’une richesse bien supérieure encore à celle que j’anticipais en septembre dernier et je compte poursuivre dans cette voie.

La réorganisation des propositions kleiniennes autour de ses points nodaux, autour de ses axiomes clés, au sein d’une unité que j’ai appelée « complexe de Klein », qui permet de les utiliser comme instruments partiels mais capitaux au sein d’une théorie analytique unifiée, m’a conforté dans l’idée que mon projet de recherche métapsychologique a un sens et surtout, tient dans les limites du réalisable.

Les points nodaux kleiniens, tout comme les apories et les limites évoquées dans la dernière partie de ce texte, seront des passages obligés, mais désormais en partie balisés, de ce travail à venir.

 
(c) Stéphane Barbery