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Le complexe de Klein


Freud a rendu le sexe respectable ; Melanie Klein a rendu l’agressivité respectable.
Formule attribuée à David Slight (Grosskurth, 1986, p. 250).

Faire une énième synthèse des points que tous les commentateurs, y compris critiques, s’accordent à reconnaître à Melanie Klein comme des avancées majeures, en reprenant telles quelles les formulations kleiniennes, n’aurait pas eu beaucoup de sens – bien que le délai de réalisation d’un DEA ne laisse que peu de temps pour réaliser davantage. Pour une synthèse magistrale, riche et claire, je renvoie au Dictionnaire de la Pensée kleinienne (Hinshelwood, 1989) qui vient d’être traduit et publié en français. Ce mémoire se devant de témoigner d’une activité de pensée et non d’une simple année de lecture, il s’agissait pour moi d’insérer ma lecture de Melanie Klein au sein de mon projet inaugural : la formalisation métapsychologique, autrement dit le modèle théorique psychanalytique pour rendre compte du fonctionnement de l’être humain.

On lit ou on entend régulièrement que Melanie Klein fut une observatrice géniale, une thérapeute problématique mais surtout une piètre théoricienne. Jones, l’un de ses défenseurs, allait jusqu’à l’écrire à Anna Freud (Grosskurth 1986, p. 373). Ce qui suit n’a donc pas la prétention de proposer un modèle théorique satisfaisant synthétisant les propositions kleiniennes mais de clarifier d’abord (et avant tout pour moi-même) ma lecture de l’œuvre de Klein.

L’image la plus adéquate pour illustrer le temps actuel de ma recherche est celle de la résolution d’un puzzle. Posées en tas sur la table, les pièces doivent être dans un premier temps classées : coins, pièces de bord, pièces de même couleur. C’est exactement cette opération que l’on a le sentiment de devoir accomplir en lisant Melanie Klein. Elle contraint au classement et au reclassement car, souvent, le classement qu’elle propose elle-même n’apparaît pas le plus efficace, pour différentes raisons dont la principale est souvent liée aux contraintes contextuelles historiques auxquelles elle eût à faire face.

Le reclassement le plus important que je propose consiste à considérer comme un « complexe » à part entière les propositions kleiniennes. En quoi le fait d’appeler « complexe » l’univers kleinien organisé autour des positions schizoparanoïdes et dépressives réorganise-t-il quoi que ce soit ? C’est ce que je me propose d’examiner dans ce qui suit. On verra, en explorant le contenu de ce complexe, que Klein nous impose par ailleurs de penser et repenser les concepts parmi les plus fondamentaux de la psychanalyse. Parmi ceux-ci : stades, pulsions, sadisme, angoisse, culpabilité, phantasme, psychose, technique, féminité.

Classer une pensée

Un changement de dénomination peut ne rien changer au statut de l’objet. Appeler un chien « chat » ne le transformera pas en chat. Ce que je propose ici, soit regrouper l’ensemble des propositions kleiniennes en une unité auquel j’attribue le statut de complexe, peut sembler strictement verbal et inutile. Je reconnais volontiers que ce changement de dénomination n’est pas exempt de toute critique. C’est cependant la façon la plus simple que j’ai trouvée pour ordonner l’univers kleinien et l’insérer au sein d’un modèle plus vaste.

Qu’est-ce qu’un complexe ?

Le terme de complexe est malheureux. Comme le font remarquer Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire, c’est à la fois l’un des moins précis, l’un des plus confus parmi les concepts analytiques et celui qui paradoxalement, à la suite d’Adler, a connu le plus de succès : tout le monde se reconnaît avoir des complexes ou bien se targue d’en être dépourvu. Autrement dit, dans l’usage courant, un complexe, c’est une faiblesse, un défaut de caractère.

Pourtant, initialement emprunté à l’école psychanalytique de Zurich, le terme renvoie de façon précise à un « ensemble organisé de représentations et de souvenirs à forte valeur affective, partiellement ou totalement inconscients » (Laplanche, Pontalis, 1967, p. 72), que Jung a pu notamment mettre en évidence à partir de ses expériences d’association de mots. Autrement dit ici, un complexe est un sous-réseau réactif de représentations. Le danger d’une telle acception, c’est la psychologisation en types, déclinables à l’infini, rappelant très fortement la caractérologie qu’on peut retrouver aujourd’hui, dans ses pires versions, dans les caractères des signes « astrologiques ».

En psychanalyse, le sens qu’ont conservé Freud puis ses successeurs au mot « complexe » est aujourd’hui cantonné à l’expression « complexe d’Œdipe ». Laplanche et Pontalis le définissent à ce titre comme « une structure fondamentale des relations interpersonnelles et la façon dont la personne y trouve sa place et se l’approprie » (Laplanche, Pontalis, 1967, p. 73). Tous les complexes (de castration, parental, maternel, paternel, fraternel) que l’on trouve sous la plume de Freud ne sont que des déclinaisons du complexe d’Œdipe. Autrement dit, en psychanalyse, le terme de complexe n’aurait qu’un unique sens : le complexe d’Œdipe défini comme « ensemble organisé de désirs amoureux et hostiles que l’enfant éprouve à l’égard de ses parents » (ibid.). Ou encore : il n’y aurait qu’un seul véritable et unique complexe en psychanalyse qui organiserait et structurerait la vie psychique de l’être humain.

Revenons sur la définition proposée par Laplanche et Pontalis qui me semble imprécise : « structure fondamentale des relations interpersonnelles ». Le Petit Robert nous aide à replacer le terme dans l’étendue plus vaste de son champ sémantique.

  • Le terme a pour origine le latin complexus, de complecti : « contenir ».
  • En tant qu’adjectif, il renvoie à deux notions : à la réunion d’éléments différents et à la difficulté : quelque chose de complexe est compliqué.
  • La définition du sens mathématique aurait ravi Lacan : un nombre est complexe quand il a une partie réelle et une partie imaginaire…
  • Le substantif a pour origine un vocabulaire physiologique médical (1781) : association pathologique concourrant à un même effet global (ex : complexe ganglio-pulmonaire).
  • En psychologie de la perception, il renvoie à un ensemble perçu globalement, sans analyse de ses parties composantes.
  • En économie, c’est un ensemble d’industries qui concourent à une même production.

Il me semble que l’on pourrait utiliser l’ensemble de ces éléments pour préciser davantage ce dont il est question en psychanalyse. Un complexe est en effet un ensemble d’éléments différents, les uns réels, les autres imaginaires, producteur (c’est le versant économique) de pathologies (versant symptomatique), que l’on peut percevoir globalement en une unité, mais dont l’enchevêtrement, la complexité, peut demander des années d’analyse (au sens chimique tant autant que thérapeutique).

A cela il faut rajouter plusieurs autres points :

  • C’est un temps organisateur : organisateur de la psyché individuelle (et notamment de la structuration de l’identité sexuelle) mais également condition du social (le complexe d’Œdipe est une conséquence de l’interdit de l’inceste et contraint donc à l’inscription symbolique dans la filiation). Il s’agit donc sans doute moins de relations « interpersonnelles », dont le terme renvoie trop directement à une tradition philosophique où les individus sont singularisés, que de relations « d’espèce » au sens où c’est le caractère fondamentalement social de l’humanité qui se joue par lui: s’il s’effectue à chaque fois avec des individus particuliers (à commencer par sa mère, son père ou leurs substituts dans des organisations ethnologiques différentes), le complexe actualise pourtant l’inscription de l’individu au sein d’un groupe de congénères au sens abstrait, quasi-éthologique du terme.
  • Cette phase évolutive se repère de façon privilégiée à des moments précis du développement de l’être humain. Il fait ainsi partie d’un modèle psychogénétique de l’individu articulé sur des moments de maturation biologique.
  • On soupçonne le complexe d’être lié à un héritage phylogénétique puisque son économie et sa dynamique sont alimentées par du pulsionnel (Cf. le complexe de castration qui, chez le garçon, renverrait pour Freud à la trace d’une réalité (pré)historique effective). Ce caractère pulsionnel - c’est-à-dire fonctionnant essentiellement sur la base de processus primaires avec leurs deux composantes libidinale et agressive - explique la valeur « hautement affective » du complexe. Remarquons que cette qualification de « hautement affective » renvoie ni plus ni moins à l’idée qu’un individu sous le coup d’un complexe perd le contrôle réflexif de son action. Derrière la notion de complexe, on retrouve ainsi aisément l’enjeu de la liberté humaine, du libre-arbitre que j’évoquais dans l’introduction : le complexe contribue à créer des états où le moi n’est plus maître dans sa propre demeure, où l’individu ne contrôle plus ses réactions « hautement affectives », autrement dit est aliéné, sous le coup de la répétition d’un moment de structure : disque rayé, boucle logique. Même à basse intensité, c’est la « folie » qui se profile et terrifie derrière le complexe et davantage encore quand on en fait un passage obligé de la maturation psychique.

L’astrophysique invite à une métaphore intéressante pour illustrer ce dont il est question. Si l’on se représente la psyché non comme un simple réseau bidimensionnel, un tableau de signes, mais comme un champ gravitationnel, alors le complexe serait comme ces gigantesques trous noirs au cœur des galaxies qui les organisent et les structurent, en attirant vers eux de façon irrépressible les objets qui les entourent ou qui viennent à passer dans leur champ d’attraction.

L’hypothèse que je veux développer est la suivante : Melanie Klein n’a pas simplement rajeuni, avancé le complexe d’Œdipe dans la chronologie des âges de la vie. Elle a découvert un second complexe, qui répond à l’ensemble des critères définitionnels précités. Ce qui m’a décidé en dernière instance à proposer cette dénomination est le point suivant : si le complexe d’Œdipe permet de rendre compte du fonctionnement psychique de la névrose donc de la « normalité », ce qu’apporte Klein éclaire de façon capitale un nombre non négligeable de phénomènes psychotiques. L’organisation du développement psychologique autour non pas d’un seul mais de deux complexes rend ainsi plus clair le lien entre psychogénèse et structure pathologique.

Toutes les tentatives de Klein pour raccrocher sa découverte aux formulations freudiennes ne seraient donc que des tentatives stratégiques pour éviter de donner le sentiment de promouvoir un schisme, schismes dont on sait combien ils ont été traumatisants pour la psychanalyse - sans parler des enjeux de légitimité institutionnelle et financiers qui leur sont liés. Promouvoir l’idée d’un deuxième complexe à l’époque de Melanie Klein, et compte tenu du contexte historique - notamment sa rivalité avec Anna Freud - , eût conduit quasi-automatiquement à son éviction de la Société Britannique ainsi que de l’IPA. On sent, notamment dans la Psychanalyse des Enfants (mais également plus tard), le caractère forcé des tentatives de Klein de raccrocher coûte que coûte - au détriment de la clarté de son propos - ses propositions aux formulations de Freud. Lors de la préparation des interventions du groupe kleinien pendant les Controverses, cette stratégie fut même explicitement formulée. Remarquons que Freud lui-même (Freud, 1931, p. 153) a critiqué ce raccrochage qui conduisait, par l’avancement dans le temps du complexe d’Œdipe, à ignorer à ses yeux l’importance d’une relation préoedipienne à la mère. Or paradoxalement, le caractère fondamental du rapport préoedipien à la mère est précisément ce dont il est question chez Klein, même si dans les premières années et simplement parce qu’il s’agit de la mère, M. Klein qualifie ce rapport d’oedipien !

Cette découverte d’un nouveau complexe, le second en terme de chronologie de la découverte mais le premier dans la chronologie du développement des êtres humains, n’a été possible qu’à partir de l’observation du jeu de très jeunes enfants, observations que très peu d’analystes, dans leur formation ou dans leur pratique, sont amenés à réaliser. Cet état de fait explique sans doute pourquoi M. Klein fut la première à en découvrir la teneur. La problématique proximité psychique avec ses premiers analysants, ses enfants, est sans aucun doute un autre élément explicatif de la découverte.

L’autre point qui me conduit à considérer les découvertes kleiniennes comme un nouveau complexe est lié à sa méthodologie. M. Klein ne procède pas de manière métapsychologique - ou si elle le fait, c’est de façon très peu rigoureuse, surtout si on compare ses productions aux textes freudiens - mais sur la base d’une « phantasmalogie » (la graphie « phantasme », propre aux kleiniens, renvoyant aux fantasmes inconscients précoces), terme que je propose pour décrire l’attitude phénoménologique de Klein à l’égard des productions psychiques. Il y a chez elle une sorte d’époché, de suspension de jugement très husserlienne quant au statut et à la nature des phantasmes perçus. L’acuité intellectuelle de Klein est alors uniquement concentrée sur la logique des relations et des mouvements des objets au sein des phantasmes. Elle décrit mais n’explique pas.

C’est ce double aspect - la découverte d’un noyau structurant fondamental et sa méthode descriptive spécifique - qui fait l’originalité fondamentale et le mérite de Klein. Et l’on comprend pourquoi ce double aspect a suscité autant de controverses, forcé qu’il était d’avancer masqué afin de ne pas provoquer de schisme. Un grand nombre de confusions sont donc levées si l’on considère que l’apport kleinien consiste en la mise au jour d’un « complexe », c’est-à-dire d’une structure d’égale importance et intensité que le complexe d’Œdipe pour le développement psychique.

Cette nouvelle catégorisation permet de promouvoir une métapsychologie unifiée. Unifiée autour non plus d’un seul mais de deux complexes, chaque complexe requerrant une méthode d’exploration et une technique thérapeutique spécifiques. En nommant « complexe » les propositions kleiniennes, on comprend mieux les difficultés de compréhension des analystes auxquels leur formation strictement freudienne (le groupe des Viennois expatriés en Angleterre) et leur expérience clinique ne permettaient pas d’appréhender ce dont il était question. On comprend également leur suspicion légitime quant à la méthode et la technique requises pour l’élaboration de ce complexe.

Le tableau qui suit est une tentative de synthèse comparative des deux complexes. Pour la partie relative au complexe d’Œdipe, je renvoie au Vocabulaire de Laplanche et Pontalis, ainsi qu’à sa bibliographie. Ce tableau illustre combien il serait vain de tenter de raccrocher les propositions kleiniennes au complexe freudien : les contenus sont différents, la nature des objets est différente. Certes, il s’agit toujours du rapport aux parents mais comment pourrait-il en être autrement compte tenu de la néoténie humaine ? Encore faut-il préciser : parents ou substituts. Les parents des complexes ne sont pas forcément les géniteurs et il convient de se méfier de l’européocentrisme et du provincialisme historique qui consisterait à oublier que la famille, telle que nous la connaissons, y compris dans ses actuelles mutations, n’est qu’une des formes possibles que peuvent revêtir ces complexes. De fait, les figures parentales symboliques en jeu dans l’univers kleinien et dans l’univers freudien sont différentes, ce qui va dans le sens de la thèse d’une irréductibilité des propositions kleiniennes et alimente l’hypothèse selon laquelle il s’agirait d’un authentique complexe tout aussi radicalement structurant que le complexe d’Œdipe.

La confrontation des différences que permet le tableau suivant met en valeur non pas la simple singularité mais surtout l’égale intensité structurante de leurs approches. On n’est plus bloqué alors par l’hétérogénéité des deux modèles et l’on peut mieux tenter de saisir leurs articulations, leurs recoupements, en n’oubliant évidemment pas qu’il ne s’agit pas de les substantialiser, et que cette découpe est un simple outil méthodologique provisoire, en attente de perfectionnement, pour appréhender la psyché.



Prédilection

Complexe de Freud (d’Œdipe)

Complexe de Klein

Âge

3-5 ans

0-2 ans

Observation

Indirecte et reconstruite

Directe

Structure

Névrose

Psychose

Symptôme

Symptôme névrotique symbolique

Angoisse, inhibition intellectuelle, dépression, passage à l’acte criminel

Mécanismes de défense

Refoulement

Clivage, identification projective, manie

Rythme

Plutôt ternaire

Binaire

Pulsion

Libido

Pulsion de mort

Narcissisme

Amour de soi

Amour des bons objets internes

Issue

Sublimation

Réparation

Influence

Réel

Phantasme

Principe

Ananké

Hubris

Figure

Père

Mère

Processus

Secondaire, langagiers

Primaire, visuels

Instance

Moi

Surmoi

Description

Métapsychologique

Phantasmalogique

Rapport au « social »

Interdit de l’inceste, construction d’autrui et de soi-même dans la filiation

Neutralisation de l’agression et construction d’autrui comme pair.

Rapport au sexuel

Structuration phallocentrée de l’identité sexuelle : castration

Castration pour le garçon mais angoisse du vol d’objets internes pour la fille

Technique

Analyse des rêves, lapsus et « souvenirs » de l’enfance. Difficulté reconnue à assumer un transfert maternel

Jeu, régression en cure, souci de la confrontation avec le transfert maternel négatif

Si j’avais donc à résumer l’ensemble des arguments qui incitent à catégoriser les propositions kleiniennes en complexe, je dirais que :

  • Elles définissent un passage obligé et organisateur pour toute psyché.
  • Elles définissent un temps qu’on peut appréhender comme une unité mais qui est composé d’éléments hétérogènes entrecroisés qui ne sont pas simples d’accès.
  • Freud centre son modèle sur les pulsions libidinales, Klein sur les pulsions sadiques.
  • Les mécanismes psychiques à l’œuvre éclairent la psychose de la même façon que le complexe d’Œdipe éclaire la névrose. A chaque structure son complexe, donc.
  • Elles mettent en œuvre des relations d’objets de nature différente du complexe d’Œdipe (agressivité plus que libido, phantasme plus que réel et représentation).
  • Elles ont lieu en un temps déterminé et différent (antérieur) du complexe d’Œdipe.
  • Cette appellation simplifie les rapports entre propositions kleiniennes et freudiennes et donc permet d’envisager un modèle unifié.

Ces points étant posés, il ne faut pas ignorer le statut peu rigoureux du concept même de complexe et c’est sans doute ce dernier qu’il conviendra ultérieurement de reformuler.

Complexe d’Oreste ? Boschien ? de Klein ?

Comment baptiser ce que je propose d’appeler complexe pour ne pas en rester à la périphrase « élaboration des positions schizoparanoïde et dépressive » ? Plusieurs pistes apparaissent immédiatement. La première suggère d’aller chercher une figure mythologique ou antique afin de draper l’hypothèse psychogénétique d’un semblant de légitimité : l’appel à la sagesse des anciens fait toujours recette et procure un avantage non négligeable en terme de communication, de vulgarisation donc de « succès » public d’une hypothèse. Le complexe d’Œdipe aurait-il connu la même postérité s’il avait été simplement appelé complexe de Freud ? On peut en douter. Mais l’appropriation mythologique a des effets de retour plutôt négatifs car on en vient à oublier que l’histoire d’Œdipe, au final, n’illustre que vaguement la structure observable du complexe freudien et que cette appellation le centre exclusivement sur le garçon. Bref, l’histoire d’Œdipe masque plus qu’elle ne révèle l’organisation et l’agencement du complexe freudien.

On aura compris que, par souci de précision, et parce qu’une hypothèse dans un modèle formalisé, se devant d’être falsifiable, n’a que faire d’une légitimité factice, je ne suis pas partisan d’un emprunt inutile aux Anciens. Pourtant, les Grecs en premier lieu, auraient tout à fait pu fournir un nom à ce complexe : celui d’Oreste. Un texte posthume de Klein (1963b) invite même à aller dans ce sens : ses réflexions sur l’Orestie pointent des liens évidents avec sa théorie. Elles évoquent une piste de recherche très intéressante sur l’Hubris, l’excès qui conduit aux déréglements et aux passages à l’acte destructeurs, comme principe illustrant la psyché kleinienne. Mais à nouveau, une lecture précise du texte des tragédies pointerait que faire d’Oreste l’équivalent kleinien d’Œdipe ignorerait l’intensité oedipienne qui règne dans l’Orestie. Certes, les deux complexes sont liés mais alors qu’il s’agit justement de préciser une notion en choisissant avec soin le nom qui la distingue, il serait absurde de choisir un symbole imprécis et porteur de confusion. S’il s’agit de distinguer le blanc du noir, il est inefficace d’appeler le noir « gris » sous le prétexte qu’on trouve du noir dans le gris. Or l’Orestie, en ce qui concerne les deux complexes, est grise. Par ailleurs, l’Orestie est l’histoire d’un matricide réalisé par un fils pour venger son père : pointons qu’ici encore, le choix d’Oreste comme symbole consisterait à prendre un garçon pour modèle d’un complexe censé valoir pour les deux sexes, ce qui contribue à ignorer à nouveau la moitié de l’humanité. On a enfin le sentiment que c’est uniquement par défaut - l’Orestie étant le seul récit disponible d’un matricide chez les Grecs - qu’on pense à cette tragédie dont le contenu n’a que peu à voir avec ce dont il est directement question dans les phantasmes précoces kleiniens. Le complexe de Klein ne peut donc pas être appelé complexe d’Oreste.

Si on s’obstine à chercher chez les Grecs, le Tartare, ce bas-fond des enfers dans les entrailles de la Terre, décrit par Hésiode dans la Théogonie (vers 720 et suivant), conviendrait parfaitement : c’est le lieu de la mort, domaine de Thanathos et prison des dieux criminels. Il y aurait d’ailleurs un humour malicieux à appeler complexe du Tartare la découverte de Klein : la dévoration orale de viande crue est en effet beaucoup plus proche de l’univers kleinien que le meurtre d’Oreste !

Mais quitte à chercher un emblème pour le complexe kleinien, un symbole visuel serait sans doute un medium plus adéquat. L’univers décrit par Klein étant en effet pré-langagier, la représentation de choses est seule à occuper la scène psychique. Il me semble que l’on pourrait trouver dans les représentations des tentations de Saint-Antoine ainsi que dans les cauchemars de Goya des illustrations des angoisses schizoparanoïdes. Mais c’est à Jérôme Bosch que l’on pense de façon évidente, et plus particulièrement au panneau droit du Jardin des délices qui se trouve au Musée du Prado, pour illustrer la phantasmalogie kleinienne :

Ce panneau montre une angoisse persécutive et de morcellement castrateur intense. Il la met en forme sur la base « d’objets » figurines qui passent de l’extérieur vers l’intérieur du corps sans faire de distinction : l’échelle où un personnage monte vers l’intérieur du corps central pourrait d’ailleurs être une symbolisation adéquate de l’introjection kleinienne. La position dépressive est également présente : dans le personnage accoudé qui se tient la tête, au centre du « ventre », mais aussi dans l’anéantissement de la ville, en toile de fond, où l’on a le sentiment que c’est l’ensemble du contenant de la scène qui s’apprête à céder sous un sadisme urétral (inondation, incendie).

On pourrait trouver de façon plus crue, dans le thème pictural de la carcasse écorchée, un autre type d’emblème kleinien. Le Bœuf écorché de Rembrandt (1655) qui est exposé au Louvre est évidemment l’une des plus intéressantes représentations de ce thème en raison du personnage de femme qui apparaît en arrière-plan de l’animal et qui fait penser à la planche 5 du TAT : image de l’intrusion d’une mère surmoïque surprenant un enfant en train de faire une « bêtise ».

Mais ce qui me semble caractériser la phantasmalogie kleinienne plus que l’image fixe, c’est le mouvement des objets, leur chorégraphie. C’est sans doute plus encore dans le cinéma que l’on pourrait trouver une représentation symbolique du complexe de Klein. Les cinéastes dont les thématique tout autant que la construction picturale me semblent kleiniennes sont Peter Greenaway et David Lynch (sur un versant nettement plus schizophrénique). « Le Ventre de l’architecte », « Le Cuisinier, le Voleur, sa Femme et son Amant », « Blue Velvet » mériteraient une étude spécifique dans ce sens. Le cinéma dit Gore pourrait également être un bon candidat, certes moins élaboré mais, disons, plus direct.

Mais tous ces référents culturels ne peuvent servir qu’à illustrer et non à symboliser le complexe kleinien. Je propose donc d’appeler ce dernier simplement « complexe de Klein », parce que cela permet de juger de sa pertinence sur la base du seul critère de son contenu. Notons que l’absence de caution culturelle retire du crédit à la notion : un « complexe d’Oreste » est beaucoup plus crédible et moins réfutable qu’un « complexe de Klein », même s’il s’agit du même contenu. Pourquoi alors insister sur « Klein » ? Parce que, de surcroît, la découverte de ce complexe est liée à la personne même de Melanie Klein. D’abord en tant que femme : on peut se demander si un analyste homme aurait pu relever et mettre du sens sur des phénomènes observés identiques dans la mesure où le cadre du sadisme est l’intérieur de la mère - et ce qui expliquerait pourquoi Freud serait passé à côté de ce complexe, lui qui avouait ne pas aimer le transfert maternel que les patients faisaient sur lui (Haynal, 1987, p. 19). En tant que femme, mais aussi en tant qu’individu, psyché singulière. Ce qui conduira à poser la question de savoir si les images et les objets qu’elle propose pour nommer les mouvements pulsionnels que toute clinique directe de psychopathologie infantile permet de repérer ne sont pas, dans leur spécificité, des projections à appréhender dans la relativité de cette subjectivité.

Après avoir justifié le statut de complexe et proposé un nom, il est temps de s’intéresser au détail de son contenu et aux questions qu’il force à poser, contenu que j’ai rapidement esquissé dans le tableau comparatif de synthèse.

Penser le modèle développemental analytique

Melanie Klein revendiquait pour le statut de ses découvertes le terme de « positions ». Il faut rappeler qu’au départ, ce qu’elle découvre, ce ne sont pas deux positions différenciées mais un sadisme infantile précoce tissé de différentes caractéristiques (angoisse, violence, inhibition, remord, terreur), sadisme dont elle situe initialement l’exacerbation autour de la deuxième année.

Ce sadisme, elle en parle d’abord en tant que « stade précoce du conflit oedipien » (Klein, 1928a et 1932). A cette époque et dans la filiation des propositions de Freud et d’Abraham, elle évoque des processus en prise avec la maturation biologique et délimités dans le temps. Au fur et à mesure de son expérience, elle avancera la date d’apparition de ce sadisme et le scindera en deux temps : la position schizoparanoïde serait rattachée aux trois/quatre premiers mois de la vie, la position dépressive atteindrait un point critique vers six mois (Klein, 1950, p.1). Mais paradoxalement, tout en précisant avec davantage de minutie la période d’apparition et d’exercice de ce sadisme - que j’appellerai désormais, comme je l’ai défendu, complexe, - Melanie Klein insistera (1934b, p. 326) pour extraire ces positions de l’ancrage biologique et en faire des temps logiques, des temps de structuration psychique, des temps paradigmes plus que des temps chronologiques. Le terme de position, préféré à « phase » ou « mécanisme », est choisi ainsi précisément pour cette fonction. Lacan choisira pour sa part le terme de phase pour requalifier, pour les mêmes raisons, son stade du miroir en phase du miroir.

On se trouve donc face à plusieurs termes : complexe, stade, phase, position. Paul-Laurent Assoun (1997, p.651) fait remarquer que le terme de « posture » est également une traduction possible pour Einstellung. Cela permettrait en effet d’insister sur l’activité de la psyché plus que sur son insertion dimensionnelle passive. On peut également trouver d’autres termes dans le vocabulaire analytique : époque, période, âge, organisation.

Quels sont les rapports réciproques de ces termes en psychanalyse et comment comprendre leur prétention à la fois à rendre compte d’une échelle chronologique du développement de l’enfant et, simultanément, à s’extraire de cette échelle pour insister sur leur statut symbolique ? C’est ce que la lecture de Melanie Klein m’a conduit à questionner.

La question n’est pas simplement celle de leur repérage temporel (tel âge plutôt que tel autre). Il est également celui de leur chevauchement, de leur fluctuation, de leur permanence. Que sont alors les « stades » ultérieurement nommés « positions » ? Implicitement, ce sont des processus psychiques qui apparaissent à un moment donné et qui sont présents de façon privilégiée pendant une période que l’on peut articuler à un moment de maturation somatique et/ou social. Les stades psychanalytiques ne sont donc pas des processus de dialectique hégélienne. Le stade ultérieur ne vient pas subsumer les stades précédents. On ne se trouve pas dans une logique unidimensionnelle. En effet, le processus privilégié lors d’un stade continue à exister et peut se manifester lors des stades suivants. C’est pour cette raison qu’il est excessivement difficile de les dater.

On peut légitimement se poser la question de savoir si la psychanalyse n’a pas, à ses débuts, tenté d’occuper un terrain qui sera investi et définitivement conquis par la psychologie génétique et notamment par les piagétiens chez qui l’enchaînement des stades est linéaire, calqué en un sens sur la maturation physiologique. La lutte était à vrai dire inégale. Des cures individuelles ne pouvaient rivaliser avec des cohortes évaluées sur la base d’aptitudes cognitives mesurables et soumises à un traitement statistique. On a ainsi le sentiment que c’est aussi faute de pouvoir être aussi précis que les psychologues dévelopementalistes et les pédiatres que les analystes se sont retranchés derrière l’attitude de retrait prudente consistant à pointer la nature symbolique de leur modèle et non la précision de son calendrier, ce qui donne aux modèles de développement psychanalytique leur tonalité mal affirmée, gênée de ces  imprécisions.

Une autre raison explicative du caractère embrouillé de ces modèles vient des implicites métapsychologiques différents auxquels ils font référence. On ne parle pas des mêmes stades lorsque les premiers sont libidinaux, les seconds « sadiques », les troisièmes moïques (ou relatifs à l’évolution du moi et notamment à ses défenses). C’est principalement de cette situation que viennent les confusions et la difficulté à faire tenir ensemble les propositions : il y a en fait non pas une mais plusieurs échelles qui illustrent le développement de fonctions ou d’appareils pulsionnels spécifiques. Le tableau qui suit est une tentative de synthèse. J’ai entouré par un trait plus épais les deux « complexes ».

   
   
       
         
         
 
     
       
           
           
             
         
       
             

Ce tableau met en évidence que M. Klein ne rajoute pas de nouveaux « stades » (positions) au sein des « stades » libidinaux freudiens : elle promeut une autre échelle, celle de la gestion progressive des pulsions sadiques. Le complexe pourrait à ce titre être défini comme le moment clé qui structure et organise une échelle.

Remarquons aussi que les positions kleiniennes ne tiennent vraiment qu’avec difficulté sur une échelle chronologique car les enfants que Melanie Klein traite ont tous dépassé la première année où elle situe son complexe. L’analyse la plus précoce (publiquement reconnue) est celle d’une enfant de deux ans et neuf mois. Ainsi le sadisme dont il est question dans ses textes n’est pas simplement oral - ce qu’il devrait uniquement être si le sommet de la position dépressive est atteint à six mois - mais également anal, musculaire, phallique, urétral (Klein, 1932, p. 142-143).

Ce sadisme utilise donc des objets de stades postérieurs aux positions kleiniennes, ce qui conduit sincèrement à se demander pourquoi Klein insistait tant pour situer le cœur de son « calendrier » lors de la première année de vie. J’avoue ne pas comprendre l’utilité de cette précision temporelle eu égard au fait que, reconnu comme ensemble de « positions », le complexe kleinien continue de s’exprimer, parfois avec paroxysme, bien plus tard.

L’attachement de la psychanalyse aux concepts de stades, positions et complexe me semble en fait fondamentalement lié à la tentative de faire coïncider la nosographie avec une échelle ou une combinaison de plusieurs échelles de développement. Fondamentalement, la nosologie analytique est développementale. L’image célèbre de Freud des lignes de faille du cristal illustre cette idée :

Nous savons que la pathologie est capable, en amplifiant les manifestations, en les rendant pour ainsi dire plus grossières, d'attirer notre attention sur des conditions normales qui, sans cela, seraient passées inaperçues. Là ou la pathologie nous montre une brèche ou une fêlure, il y a peut-être normalement une articulation. Jetons par terre un cristal, il se brisera, non pas n'importe comment, mais suivant ses lignes de clivage, en morceaux dont la délimitation, quoique invisible, était cependant déterminée auparavant par la structure du cristal. Ces structures fêlées et fissurées sont aussi celles des malades mentaux. (Freud, 1932, p. 80)

La pathologie, pour s’exprimer, ne crée pas de nouveaux processus mais retrouve des processus psychiques qui ne devaient être que des étapes de développement : pulsion et objet électifs, type de relation d’objet, type d’angoisse, type de défense. Si une de ces étapes a été pour un individu, pour une raison ou une autre, un moment de « cristallisation » incomplète, il deviendra alors le point d’origine d’une ligne de faille qui attend le choc adéquat pour redevenir le centre de gravité de la scène psychique.

Mais on voit que derrière cette hypothèse nosologique commune, des différences fondamentales apparaissent si le centrage métapsychologique est différent. La découverte de l’étiologie sexuelle de la névrose par Freud le conduit à centrer ce développement sur la libido. Les stades sont donc d’abord pour lui des stades libidinaux qui marquent la prépondérance d’une zone érogène promotrice d’une pulsion partielle et d’un type d’activités lié à l’organe ou à la zone biologique « en travail » durant ce stade. Le développement « normal » a pour but l’intégration processuelle des pulsions partielles sous le primat du génital. Mais le parti-pris libidinal n’est pas le seul. On trouve aussi chez Freud, même bien après son abandon de la théorie de la séduction, un inclination forte pour une étiologie historiciste : si la pathologie utilise des processus pathologiques de tel stade, alors un événement fondateur s’est produit à tel stade - même si le refoulement a lieu après-coup. L’hésitation qu’exprime Freud à trancher entre réalité et fantasme dans les dernières notes de bas de page de l’Homme aux Loups révèle son penchant pour l’hypothèse réaliste plutôt que pour l’hypothèse fantasmatique. Et quand bien même la scène originaire serait fantasmatique, Freud s’empresse d’insister sur le fait qu’elle emprunterait tout de même à un fond commun phylogénétique dont Totem et Tabou et Moïse tentent de fonder le caractère historique, réel. Chez Freud donc, le modèle développemental permet d’appréhender le symptôme selon la conviction suivante : il s’est passé quelque chose et ce quelque chose est sexuel. On souffre de ses réminiscences.

Chez Klein, les parti-pris sont radicalement différents. Pour elle, quelque chose a été phantasmé et ce quelque chose est sadique. On souffre de ses phantasmes. Le monde interne, la genèse des objets internes, prime sur l’environnement réel. Et le sadisme prime sur la libido. En outre, fondamentalement, compte tenu de la spécificité de sa clinique, ce ne sont pas les mêmes pathologies qui intéressent Klein. Si Freud investit le champ des névroses adultes, ce sont les symptômes graves mais encore très fluides des enfants, puis la schizophrénie et la maniaco-dépression auxquels s’attache Melanie Klein.

C’est là l’un des apports majeur du complexe de Klein : faire véritablement entrer la psychose dans le champ de la réflexion analytique en pointant que ses mécanismes participent du champ de la « normalité ».

Processus psychotiques et « normalité »

Parler de la psychose au singulier est trompeur. S’il y a une certaine légitimité à parler de la névrose compte tenu du mécanisme de substitution symbolique qu’on peut repérer à l’origine des différentes formes qu’elle connaît, cette homogénéité n’existe pas en ce qui concerne le champ des psychoses. Quel unité entre une psychose puerpérale, une paranoïa sans hallucination, une paraphrénie confabulante, le groupe des schizophrénies (au sein duquel on décompte au moins huit formes) et le groupe des psychoses maniaco-dépressives ? Un modèle unique est-il possible pour rendre compte de ces pathologies si diversifiées, et à propos desquelles on sait encore très peu de choses sur les parts respectives de la psychogenèse et du somatique dans leur étiologie ? Une année passée dans un service de psychiatrie adulte m’a laissé très dubitatif sur ce point.

La psychanalyse apparaît divisée sur la question : d’un côté on trouve, avec Freud, ceux qui défendent l’idée que les psychoses ne sont pas accessibles à une cure analytique. Ce caractère inabordable conduirait à laisser les psychoses à la psychiatrie et à privilégier l’hypothèse d’une différence de nature entre névrose et psychose : les deux structures participeraient d’une altérité radicale. Le modèle privilégié par les partisans de ce point de vue est d’ailleurs en général le délire paranoïaque et son paradigme, le texte de Schreber.

Melanie Klein va contribuer grandement à promouvoir un autre type de point de vue que l’on trouve répandu plus particulièrement chez les anglo-saxons. Le modèle privilégié est celui de la schizophrénie. L’intérêt est moins porté aux discours qu’aux affects, et les thérapies analytiques ou inspirées par la psychanalyse ne sont plus considérées comme de simples soutiens. Les cures avec des enfants présentant des signes graves de fonctionnement psychotique en sont l’inspiration. Rappelons en incise que ce n’est qu’à partir du milieu des années quarante que Melanie Klein s’est intéressée à la schizophrénie adulte et qu’elle ne l’aborda pour l’essentiel qu’à travers la clinique indirecte de ses élèves (Scott, Rosenfeld, Bion, Segal).

Pour Klein, il n’y a pas de différence de nature mais de degré entre normalité, névrose et psychose :

Ma propre expérience psychanalytique, acquise en travaillant avec des enfants, m’a amenée aux constatations suivantes : d’une part, les psychoses ont leur point de fixation aux stades du développement qui précèdent la seconde période anale ; d’autres part, les mêmes points de fixation se retrouvent, quoique moins accentués, chez les enfants névrosés et normaux. (Klein, 1932, p. 155)

Un peu plus tard, à un moment où elle n’a pas encore isolé la position schizoparanoïde, elle attribuera même à la névrose infantile la fonction secondaire d'instrument de métabolisation des processus psychotiques :

J’ai exprimé ailleurs l’idée que chaque petit enfant éprouve des angoisses de nature psychotique quant à leur contenu, et que la névrose infantile est le moyen normal de manier et de modifier les angoisse. Je puis formuler à présent cette conclusion d’une manière plus précise, telle qu’elle découle de mon travail sur la position dépressive infantile, travail qui m’a apporté la conviction qu’il s’agit là pour le développement de l’enfant d’une position centrale. C’est la névrose infantile qui permet à la position dépressive précoce de s’exprimer, de s’élaborer et de s’éliminer graduellement (…). (Klein, 1940, p. 345).

On pourrait lire malicieusement dans cette phrase l’affirmation de la primauté du complexe de Klein sur le complexe d’Œdipe. Pour en juger, il convient d’aborder plus avant le contenu du complexe kleinien.

Panser l’impensable

Ce que découvre Klein est impensable à deux titres. Impensable d’abord comme synonyme d’incroyable, d’inimaginable, de « révoltant » : en plus d’être pervers polymorphe, l’enfant serait viscéralement sadique !

C’est une idée effrayante, pour ne pas dire incroyable, que celle qu’offre à notre esprit l’image d’un bébé de six à douze mois essayant de détruire sa mère avec ses dents, ses ongles, ses excréments et tout son corps, c’est-à-dire se servant de tous les moyens que ses tendances sadiques mettent à sa disposition et que son imagination transforme en armes dangereuses. Je sais par expérience combien il est difficile de faire admettre que ces idées révoltantes correspondent à la réalité, mais les analyses des tout jeunes enfants ne permettent pas d’en douter, car elles nous offrent avec précision et évidence le spectacle des cruautés imaginaires qui accompagnent ces désirs dans toute leur abondance et leur multiplicité. (Klein, 1932, p. 144)

Mais le complexe de Klein est aussi impensable car il a besoin d’être transformé, métabolisé, selon l’expression de Piera Aulagnier (1975, p. 26), pour être pensable. Quand il émerge, c’est sous forme d’affect, de phantasmes sans mots, de représentation agie, mais pas de pensée. La névrose infantile est précisément le travail de pensée de l’impensable afin qu’il puisse être digéré - et j’emploie ici ce vocabulaire de l’oralité à dessein. Ce travail de pensée pour Klein est un travail de réparation. Pour elle, penser, c’est panser.

A l’origine de la totalité de l’œuvre de Klein, on trouve son écoute et ses tentatives d’élaboration de l’angoisse des très jeunes enfants. L’angoisse la conduit à la découverte de la terreur persécutive et du sadisme ainsi que des défenses pour leur faire face. Le sadisme conduit à la culpabilité, à la dépression et aux défenses pour leur faire face avec, parmi elles, la réparation. Ce cycle originaire résume le complexe de Klein dans son ensemble. C’est donc par l’angoisse qu’il faut commencer puisque c’est le point nodal, le cœur, la matrice de l’œuvre kleinienne.

Angoisse freudienne

On sait combien Freud n’était pas satisfait de ses théories de l’angoisse (Voir sur ce point l’introduction de Jacques André à l’article « Inhibition, symptôme, angoisse » de l’édition Quadrige : Freud, 1926d, pp. I-XIV).

Ses deux théories successives, pour les résumer succinctement, sont :

  • L’angoisse comme produit de transformation d’un trop plein de libido : une excitation libidinale insatisfaite, faute de transformation psychique adéquate, se transforme en angoisse (principe des névroses actuelles). L’angoisse « est à la libido ce que le vinaigre est au vin » (Freud, 1905, p.168, note de 1920).
  • L’angoisse comme signal d’appel du moi pour refouler un désir dont la conséquence serait originairement extérieure (le risque de la castration phylogénétique, le souvenir de la naissance, la détresse infantile) et plus généralement facteur traumatique, c’est-à-dire excitation interne qui ne peut être liquidée selon la norme du principe de plaisir.

Primauté de la pulsion… de mort

Chez Klein, l’angoisse, qui n’est jamais conçue comme le produit d’une frustration libidinale, est d’abord et avant tout d’origine pulsionnelle interne :

Je soutiens depuis des années l’idée que l’action interne de l’instinct de mort donne naissance à la crainte de l’anéantissement, et que c’est cela qui constitue la cause première de l’angoisse de persécution. (Klein, 1952a, p.187-188).

Ou encore :

Ainsi, à mon avis, le danger provenant du travail interne de la pulsion de mort est la cause primaire de l’angoisse. (Klein, 1948a, p. 259)

Klein propose donc une nouvelle théorie de l’origine de l’angoisse. Pour elle, l’angoisse naît de l’agressivité, naît de l’instinct de destruction qui est dirigé contre l’organisme lui-même et qui, par conséquent, ne peut être vécu que comme danger. Il s’agit donc d’une angoisse totalement délibidinalisée qui, dans un premier temps, s’organise autour d’une double valence :

  • Peur d’être exterminé par ses propres pulsions (l’enfant craint ce qu’il se sent capable de faire).
  • Déplacement de la crainte sur l’objet extérieur, destinataire du sadisme, qu’il cherche à détruire car dans le réel, cet objet (le plus souvent la mère) a un pouvoir de satisfaction ou de frustration de l’enfant.

Melanie Klein reprend donc à son compte l’hypothèse de la pulsion de mort introduite par Freud pour tenter de donner sens aux répétitions qu’on ne peut pas expliquer par le principe de plaisir (Freud, 1920). Cette introduction remplace le premier dualisme pulsionnel par un deuxième dualisme qui intègre le premier (Freud, 1938, pp. 7-11).

Premier dualisme

Pulsion d’autoconservation, du moi, faim

Pulsion sexuelle, amour

 

Deuxième dualisme

Pulsion de vie, de liaison, Eros, dont l’énergie est la libido

Pulsion de mort, de destruction, de déliaison, Thanatos

Mais alors que toute la théorie freudienne est centrée sur la libido, Melanie Klein va extraire l’agressivité de son statut de simple « auxiliaire » de cette dernière (Klein, 1948a, p. 272), pour concentrer son écoute et sa réflexion sur ce phénomène. Toute la question est de savoir si ce changement de barre n’est pas tout aussi déséquilibré que la prévalence antérieure.

Un point important est à noter : chez Klein, il y a pleine prépondérance du pulsionnel, du constitutionnel - autrement dit, aussi paradoxal que cela puisse paraître : du biologique. Tous les phantasmes auxquels s’attache Klein sont conçus comme les représentants psychiques de la pulsion, ses corollaires mentaux selon la formule de Susan Isaacs, et l’étiologie première de la pathologie est la disposition constitutionnelle de l’individu à générer une plus ou moins grande intensité sadique et à supporter une plus ou moins grande dose d’angoisse. Ce point conduisit d’ailleurs Melanie Klein à la fin de sa vie à tempérer l’optimisme triomphant dont elle semble faire preuve au début de sa carrière analytique pour évoquer « les limitations de la thérapie psychanalytique » (Klein, 1950, p.4).

Les phantasmes eux-même expriment cette filiation au somatique car les tendances destructrices s’étayent sur des fonctions biologiques et les représentants originaires des premiers objets, ceux dont il est question dans les analyses kleiniennes, sont des organes ou des productions corporelles.

Angoisse originaire : schizoparanoïde

Le prototype de l’angoisse chez Klein est l’angoisse persécutive, schizoparanoïde. C’est la terreur d’une annihilation dont on peut retrouver l’expression franche dans la clinique psychotique : angoisse de morcellement, de fragmentation, de désintégration. Cette angoisse schizoparanoïde n’est en rien comparable à l’angoisse névrotique dont traitent les deux modèles freudiens.

Ce que Melanie Klein appelle pulsion de mort et qui, pour elle, est strictement synonyme de « pulsions destructrices » (Klein, 1948a, p. 273), est défléchi vers l’extérieur, extérieur qui renforce le sentiment de persécution par les frustrations qu’il crée. Cette déflection et ce réel frustrants créent le sadisme infantile précoce qui prend des formes phantasmatiques multiples et qui nous mène au cœur de l’impensable, l’attaque multiforme de l’intérieur du corps de la mère.



Sadisme

Fantasme

Symboles infantiles possibles

Oral

Aspirer, évider le sein et, par extension, le corps de la mère

Vampire, Cannibale, Tyrannosaure

Anal

Maculer, faire exploser

Bombe, Loups

Musculaire

Piétiner, contraindre, démembrer, arracher

Eléphant

Urétral

Urine, véhicule des pulsions hostiles (inonder, détremper, brûler, empoisonner).

Orage, Dragon, Serpent

Phallique

Le pénis considéré comme bête féroce, comme arme

Arme blanche

On peut retrouver l’expression pure de cet impensable dans les délires psychotiques ainsi que dans les crimes les plus effrayants (tueurs en série, crimes de guerre, génocides notamment). La fascination de tous, aussi horrifiée soit-elle, dont témoigne l’hypermédiatisation voire la hollywoodisation (Le Silence des Agneaux pour ne prendre qu’un exemple) de ce sadisme archaïque me semble être un argument de poids pour la théorie kleinienne. On pourrait même considérer que les journaux radio- et télédiffusés que nous écoutons plusieurs fois par jour n’ont pas pour but de nous informer mais de permettre une satisfaction substitutive, par procuration, à notre sadisme archaïque : ou des « informations » comme métadone kleinienne…

Pour faire face à ces pulsions de destruction, la psyché met en œuvre des mécanismes de défense spécifiques : clivage, projection, introjection, déni (voire scotomisation, c’est-à-dire négation pure et simple de la réalité psychique) mais aussi, plus tard, phobie, comportements obsessionnels, inhibition mentale (dont les caractéristiques rappellent les descriptions de la dépression essentielle par Marty). Ces défenses s’appliquent à des objets qui sont encore partiels : partiels parce que clivés en bons et mauvais, partiels surtout parce que les individus qui entourent le bébé ne sont pas vécus par lui comme des personnes, des sujets.

Se met alors en place un « cercle vicieux » (Klein, 1932, p.164) dans la phantasmalogie dont nous parlerons plus loin et que Klein résume ainsi :

Le sein frustrateur (mauvais) à l’extérieur devient, par projection, le représentant extérieur de la pulsion de mort. Par introjection, il renforce la situation primaire de danger interne. Ceci mène à une augmentation de la nécessité du moi de défléchir (de projeter) les dangers internes (d’abord, l’activité de la pulsion de mort) vers le monde extérieur. (Klein, 1948a, p. 262)

On a donc la séquence suivante : les pulsions de destruction créent l’angoisse d’annihilation qui crée le sadisme qui crée de l’angoisse. Ce « cercle vicieux » est intensément pathologique s’il n’est pas corrigé par les effets de la libido et de l’environnement : en projetant et en introjectant le bon sein, en diminuant par l’expérience l’intensité du clivage entre bon et mauvais objet, le bébé peut atténuer en boucle l’intensité de l’angoisse, donc du sadisme, par conséquent de l’angoisse.

Angoisse dépressive id est culpabilité

La nature de l’angoisse change quand un même objet n’est plus clivé mais simultanément porteur de bon et de mauvais, d’amour et d’agressivité, bref quand il devient ambivalent. L’article « Sur la théorie de l’angoisse et de la culpabilité » (Klein, 1948a, pp. 254-273) est particulièrement intéressant car on y découvre une Melanie Klein beaucoup moins rigide que ce que ses autres textes donnent à voir. Elle insiste notamment, dans ces pages, sur la nature instrumentale de la séparation entre position schizoparanoïde et position dépressive, entre angoisse persécutive et angoisse dépressive, qu’il nous faut aborder maintenant. Dans cet article, elle indique en effet que l’on peut trouver de l’angoisse dépressive pendant la position schizoparanoïde et que la frontière entre les deux est poreuse, arbitraire, artificielle.

L’angoisse devient dépressive au moment où l’objet devient ambivalent, simultanément chargé d’amour et de haine, et ce même s’il n’est pas total : cette angoisse n’est plus centrée sur l’anéantissement du moi mais sur les objets aimés, internes et externes, attaqués, agressés, abîmés, par les pulsions destructrices du sujet. Il est donc quasiment impossible de distinguer angoisse dépressive et culpabilité :

La culpabilité est-elle un élément de l’angoisse dépressive ? Sont-elles deux aspects d’un même processus ou l’une d’elles est-elle le résultat ou la manifestation de l’autre ? Je ne peux pas donner maintenant une réponse définitive à cette question, mais je dirais que l’angoisse dépressive, la culpabilité et le désir de réparation sont souvent vécus simultanément. (Klein, 1948a, p. 267)

La seule différence entre l’angoisse dépressive vécue sur un objet partiel et celle vécue sur un objet total (ce qui définit la position dépressive en tant que telle), c’est que l’intensité de la culpabilité et de la « nostalgie » (Klein, 1940, p. 346) de l’objet aimé est bien supérieure dans la seconde et qu’elle appelle une réparation plus importante. La principale défense contre l’angoisse dépressive est la défense maniaque caractérisée par « l’utilisation du sentiment de toute-puissance pour commander et maîtriser les objets » sur la base d’une « minimisation » et d’un « dédain » pour l’objet (Klein, 1934b, p. 328 et 329) ou, au contraire, de son « idéalisation » (Klein, 1940, p. 346).

Contenus électifs des angoisses

L’angoisse schizoparanoïde et l’angoisse dépressive ne sont pas les seules propositions que fait Klein pour cerner et redéfinir l’angoisse. Certes, l’angoisse est un affect diffus mais pour Freud, elle a un contenu de représentation privilégié : l’angoisse de castration. On sait qu’il est obligé de recourir à l’hypothèse de la phylogénèse pour justifier l’actualité de ce contenu chez les hommes, ce qui est déjà problématique. Mais plus encore, il reconnaît lui-même dans « Inhibition, symptôme et angoisse » que, en ce qui concerne les femmes :

(…) avec quelque certitude qu’on puisse constater chez elles le complexe de castration, on ne peut cependant pas parler d’une angoisse de castration au sens exact, dès lors qu’une castration est déjà effectuée. (Freud, 1926d, p. 38)

De nombreux commentateurs ont discuté le phallocentrisme freudien et cette question de la castration. Pointons simplement qu’en remettant en cause, chez la femme, l’angoisse de castration, Freud est contraint, dans ce même texte, de métaphoriser la castration en angoisse de séparation dont le prototype serait la naissance mais surtout la détresse, la désaide infantile (cristallisée dans le gospel « Sometimes, I feel like a motherless child »). Mais de cette façon, on ne comprend plus pourquoi l’angoisse de castration serait la représentation paradigmatique, élective, de l’angoisse. Une question se pose même avec intensité : peut-on considérer comme une angoisse, en se référant aux seuls modèles freudiens, cette crainte, cette anticipation du châtiment qui serait, pour l’être humain, le plus intense ? On peut répondre par l’affirmative à la question si et seulement si l’angoisse de castration est une angoisse signal.

Klein va plus loin. D’une part, pour elle, l’angoisse de castration pour l’homme ne serait qu’une variation, plus intégrée, de l’angoisse schizoparanoïde primitive qui concerne le corps entier (Klein, 1932, p. 262). Mais surtout, et c’est là une hypothèse originale majeure, il serait absurde d’appliquer à la femme cette variation. La femme aurait pour contenu paradigmatique de son angoisse la crainte de « voir sa mère détruire son corps, en anéantir le contenu, en arracher les enfants » (Klein, 1932, p. 43), angoisse en miroir de ce qu’elle a fait subir en phantasme à l’intérieur du corps de sa mère. La position de Klein est subtile : ne plus retenir comme pertinente l’angoisse de castration pour la femme ne signifie pas en effet pour autant rendre caduques le désir de pénis (avoir un pénis à elle serait secondaire par rapport au désir de recevoir le pénis) et la haine de la mère qui le lui a refusé (Klein, 1932, p. 211).

Enfin, pour Klein, il existe un autre type de phantasme qui habille une angoisse originaire, celle de la scène originaire, mais qui, selon elle, se déroule à l’intérieur du corps maternel. C’est le fantasme des parents combinés, du pénis paternel contenu dans le corps de la mère. Le contenu paradigmatique et unisexe de cette angoisse est constitué des parents intériorisés en train d’accomplir un coït destructeur qui menace aussi bien les parents que l’enfant spectateur (Klein, 1940, p.362).

Conséquences nosologiques et cliniques

Quelles sont les conséquences de ces hypothèses sur la nature des angoisses, puisqu’il faut les mettre au pluriel ? La première est d’ordre nosologique : ces hypothèses permettent de penser de façon nouvelle la maniaco-dépression et de percevoir sa proximité avec la schizophrénie (notamment dysthymique). Elles permettent surtout de penser un symptôme beaucoup plus fréquent : les dépressions qui ne sont pas PMD unipolaire (y compris à épisode unique), les dépressions qui ne sont pas mélancoliques. Les outils cliniques que propose Melanie Klein pour appréhender ce type de symptômes vont bien plus loin que ceux, pourtant déjà éclairants mais peu nombreux, avancés par Freud (essentiellement « Deuil et mélancolie » : Freud, 1915, pp.145-171), ce qui est particulièrement important quand on sait que la dépression est l’une des causes principales de consultation.

Mais surtout, cette typisation, cette caractérisation et cette chronologie de l’angoisse permettent de comprendre avec beaucoup plus de finesse une expérience que tout être humain fait plusieurs fois dans sa vie et qui, chez certains individus, peut être ravageuse : celle du deuil.

Pour formuler mes conclusions d’une manière plus précise, je dirais que dans le deuil, le sujet passe par un état maniaco-dépressif atténué et passager, et qu’il le surmonte, répétant ainsi, bien qu’en des circonstances et avec des manifestations différentes, les processus que l’enfant traverse normalement au cours de sa première enfance. (Klein, 1940, p. 352).

Le sentiment du survivant d’avoir triomphé de la mort, associé à la haine qu’il éprouve pour celui qu’il aime parce qu’il en a été abandonné, provoque une culpabilité avec la crainte associée d’une vengeance, sentiments du même type que ceux vécus par le nourrisson lors de la position dépressive. Pour Klein, le travail de deuil consiste à réinstaller l’objet aimé à l’intérieur de soi comme bon objet, et cette opération ne peut s’effectuer qu’en réinstallant l’ensemble de ses bons objets, qu’en retrouvant la sérénité de l’ensemble de sa scène psychique antérieure, qu’en reconstruisant son monde intérieur. Il n’est pas neutre de noter que le cas clinique qui illustre l’article central de cette théorie, « Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs » (Klein, 1940, pp. 341-369), celui de Mme A, n’est autre que le vécu de Melanie Klein elle-même, après la mort de son fils Hans. La description fine des mécanismes, l’attachement précis aux affects me semble provenir de cette analyse à la première personne. La relativisation subjective de ce « cas » et de sa théorisation me semblent lui donner plus de légitimité, plus de crédit, en extrayant son analyse de ce qui pourrait apparaître comme pure spéculation.

Il est également intéressant de souligner que cette reviviscence du complexe de Klein n’est pas réservée aux dépressions ou aux deuils. Melanie Klein écrit que nous en faisons également l’expérience à chaque fois que nous avons à affronter et surmonter l’adversité :

Autrement dit, toute douleur provoquée par une expérience malheureuse a quelque chose de commun avec le deuil, quelle que soit la nature de cette expérience : elle réactive toujours la position dépressive infantile. Le fait d’affronter et de surmonter l’adversité, quelle qu’elle soit, entraîne un travail mental semblable à celui du deuil. (Klein, 1940, p. 359).

Cette remarque ainsi que celle où elle indique que l’analyse des angoisses primitives était un passage obligé pour appréhender les angoisses provoquées par la seconde guerre mondiale (Klein, 1948a, p. 271) me semblent particulièrement riches pour penser l’abord du traitement de personnes souffrant de « stress post-traumatique », c’est-à-dire de personnes qui ont été confrontées à un « impensable » réel. D’une certaine façon, avec Melanie Klein, on pourrait renommer le principe de réalité en « principe de deuil » et, presque, qualifier l’hypomanie de normalité.

Conséquences métapsychologiques

Une autre conséquence de ces hypothèses est d’ordre cette fois-ci spéculatif, métapsychologique. Insérer le sadisme et sa culpabilité au sein des processus psychiques précoces conduit Klein, alors que ce n’est pas la solution théorique la plus économique ni la plus satisfaisante, à postuler que l’organisation extrêmement structurée et complexe des instances de la deuxième topique freudienne est déjà présente à la naissance. Le nouveau-né kleinien n’est pas un self indifférencié mais une psyché dotée d’un moi organisant les défenses contre l’angoisse. Très rapidement et au rythme de la chorégraphie transformante des projections et introjections des objets habillés par les projections, ce moi se peuple, s’étoffe. Cependant, l’instance principale autour de laquelle est centrée la théorie kleinienne n’est pas le moi mais le surmoi. C’est parce qu’elle repère de la culpabilité précoce, parce qu’elle repère des défenses maniaques précoces utilisant l’idéalisation, que Klein défend l’idée que le surmoi (qu’elle réduit donc essentiellement à l’instance provoquant le sentiment de culpabilité - souvent inconscient - c’est-à-dire à la conscience morale) est très précoce. Le surmoi n’est plus, selon la formule freudienne, l’héritier du complexe d’Œdipe mais un agglomérat d’objets incorporés qui génèrent la culpabilité primitive et surtout qui est à l’origine des attaques internes, aussi sadiques et cruelles que celles du moi à destination des objets mais, cette fois-ci, dirigées sur le moi lui-même.

A la lumière du complexe de Klein, le surmoi est donc :

  • Très précoce, et au moment de son apparition, excessivement cruel et sadique comme en témoignent la culpabilité et les symptômes signant la défense contre la culpabilité des très jeunes enfants.
  • Constitué d’un amalgame de premiers objets introjectés (qui ont pour caractéristique de représenter leurs représentants par des organes) et non simplement formé à partir des figures parentales réelles du complexe d’Œdipe, figures qui en atténueront plus tard la sévérité initiale.

Panser les plaies

La culpabilité issue du sadisme provoquée par l’angoisse schizoparanoïde, pour être surmontée ainsi que pour conjurer les représailles, appelle une réparation. Cette notion est, comme toutes les découvertes importantes de Melanie Klein, directement issue de sa clinique : après l’expression, par le jeu ou leur symptôme, de leur sadisme, les enfants tentent de réparer l’objet agressé, blessé et parfois phantasmatiquement tué. Plusieurs types de réparation sont à distinguer.

Il y a des réparations inefficaces. Ce sont par exemple, les réparations maniaques où s’exprime un sentiment de triomphe qui rabaisse l’objet à un statut de vaincu méprisé qui pourra alors chercher à se venger et devenir ainsi persécuteur (Klein, 1940, p. 349). On trouve également des réparations obsessionnelles, compulsions de répétition stériles tentant de défaire, sur un mode magique, l’agression phantasmée.

Mais il y a aussi des réparations qui atteignent leur but. Les œuvres artistiques, constructives, les créations seraient de cet ordre. La figure d’Alvin dans les Chroniques d’Alvin le Faiseur d’Orson Scott Card me paraît emblématique de cet esprit de réparation créatrice réussie.

Le caractère coûteux de la réparation vient du fait qu’il est beaucoup plus facile de casser les choses que de les réparer et ce constat peut conduire à inhiber les tentatives de réparation et à verser dans la réparation hypomaniaque ou obsessionnelle : « déplacement sur des vétilles » (Klein, 1932, p. 188).

En analyse avec les enfants, on repère cet esprit par exemple dans les jeux de construction (pièces de bois, cabane) qui font suite à des moments de destruction, dans l’utilisation du scotch pour recoller ce qui a été déchiré ou dans les jeux avec poupées ou figures que l’on soigne. Une autre forme repérable de la réparation est la restitution : il s’agit de rendre, de remettre les objets qui ont été phantasmatiquement dérobés (Klein, 1932, p. 182). Des mouvements de transvasement, de collection, la nature des objets apportés parfois en séance, les interruptions de séance pour aller aux toilettes et, plus généralement, le rapport à l’urine et aux selles, illustrent cette restitution. La totalité des activités de l’enfant, et notamment les activités scolaires (ceci à mettre en rapport avec certains refus) peut en fait être utilisé pour exprimer cette dynamique. Des variantes masculines (vertus curatives du pénis) et féminines (rendre, remplir) sont repérables (Klein, 1932, p. 198 et 259). Klein propose par ailleurs une nouvelle interprétation du Fort-Da pour illustrer son propos : Fort, attaque sadique de la mère ; Da, réparation (Klein, 1932, p. 193)

En clinique adulte, le rapport à l’argent, et notamment à son accumulation, peut relever de cette logique qui est associée à une angoisse : la peur de ne pas avoir assez pour pouvoir rendre. Sur un autre registre, pour les femmes, donner naissance à et élever un enfant sain « exalte les tendances réparatrices » alors qu’un enfant anormal, malade, peut apparaître pour la mère comme représaille à son sadisme infantile (Klein, 1932, p. 243).

Une des contraintes régissant la réparation tient à ce qu’elle doit être effectuée en miroir inverse de l’agression :

Les actes de réparations doivent se conformer dans le moindre détail aux préjudices imaginaires qui ont été commis. Quels que soient les torts dont l’enfant s’est rendu coupable dans ses fantasmes, vols, blessures, ou destructions, il lui faut les réparer un à un, restituer, rétablir et reconstruire. En vertu de ce principe, les mêmes instruments qui firent tout le mal doivent servir à le réparer. Les substances dangereuses et destructrices des fantasmes, telles que les produits d’excrétion, le pénis, doivent se transformer en substances bénéfiques et curatives. Le « bon » pénis et la « bonne » urine doivent redresser les torts causés par le « mauvais » pénis et la « mauvaise » urine. (Klein, 1932, p. 229).

Pour Klein, la maturation psychique se condensant dans l’élaboration du complexe kleinien, c’est-à-dire dans l’intégration puis la diminution des angoisses archaïques, la réparation est le processus maturatif par excellence. Bien qu’ayant pour visée le monde interne, la réparation s’effectue à travers le monde externe et devient ainsi un facteur positif de développement, tant cognitif que social. Cet investissement réparateur du monde externe permet de trouver un terrain d’exploration dérivé pour les besoins épistémophiliques qui visent l’intérieur de la mère, besoins qui sont nés avec le sadisme, sont associés à la libido et sont par conséquent ambivalents donc liés à une culpabilité qui, dans certains cas, peut conduire à des inhibitions intellectuelles.

Il est important de distinguer la sublimation - on sublime de la libido - de la réparation qui, quant à elle, fait suite à l’expression sadique des pulsions de destruction. Mais comme la réparation témoigne de la culpabilité et cette dernière de l’ambivalence pour l’objet, c’est-à-dire aussi de son investissement libidinal, il faut mentionner l’aspect libidinal dans la réparation. Toutes les activités altruistes, notamment dans le champ du social, de l’humanitaire, mais surtout et en premier lieu dans le champ thérapeutique - à commencer par la psychanalyse - ne sont-elles pas motivées par la nécessité de la réparation ?

Les témoignages des analystes pour illustrer cette hypothèse sont rares et on le comprend : pour des raisons professionnelles, on ne peut pas clamer son sadisme le plus originaire. Le Journal Clinique de Ferenczi, texte posthume qui n’était pas destiné à être publié en l’état, nous donne l’une des plus belles illustrations du caractère fondamental de la réparation kleinienne :

Interprétation : effet d’après-coup de scènes passionnelles qui ont vraisemblablement eu lieu, au cours desquelles vraisemblablement une femme de chambre m’a laissé jouer avec ses seins puis a pressé ma tête entre ses jambes, si bien que j’ai pris peur et que j’ai commencé à étouffer. C’est la source de ma haine des femmes : c’est pour cela que je veux les disséquer, c’est-à-dire les tuer. C’est par là que l’accusation de ma mère : « tu es mon meurtrier », m’a atteint en plein cœur et m’a amené 1) à vouloir compulsivement aider tous ceux qui souffrent, surtout les femmes, 2) à fuir les situations dans lesquelles je devais être agressif. (Ferenczi, 1932, p. 112)

L’idée que la réparation illustre la position analytique permet d’éclairer un certain nombre de recommandations techniques : l’enjeu de la formation de l’analyste, n’est-ce pas de faire en sorte que le registre de sa pratique ne soit pas de l’ordre de la réparation maniaque ou de la réparation obsessionnelle ?

Technique d’une phantasmalogie

Maintenant que nous avons vu le contenu du complexe de Klein, sa singularité irréductible qu’il faut individualiser comme telle, il faut aborder un autre aspect de sa spécificité : son mode d’appréhension des mécanismes qu’elle repère, sa méthode. Car il va de soi que l’impensable kleinien, ses angoisses et ses défenses sadiques, ne s’expriment pas par la mise en acte de leur contenu mais dans le phantasme. La méthode que crée Klein lui permet de se représenter, de façon indirecte et hypothétique, l’irreprésentable :

Il faut tenir compte de la grande difficulté que l’on rencontre à exprimer les sentiments et les fantasmes d’un jeune enfant dans un langage d’adulte. Toute description des fantasmes précoces de la première enfance - et par conséquent des fantasmes inconscients en général - ne peut donc donner d’indications que sur le contenu de ces fantasmes, et non sur leur forme. (Klein, 1945, p.412)

Mais la difficulté avec Klein vient précisément de ce qu’elle oublie régulièrement la nature hypothétique de cette méthode en substantialisant ses outils. Je reviendrai sur ce point.

Phantasmalogie

Tout s’illumine quand on comprend que Klein décrit la psyché, la scène phantasmatique, exactement comme l’intérieur d’un cabinet d’analyse pour enfants. Une fois entendu que le « monde interne », que les « objets internes », sont appréhendés de la même manière qu’un espace de jeu où l’on s’attache à décrire les relations que met en œuvre un enfant avec les objets dont il dispose pour jouer, alors ce qui peut paraître confus et difficile à croire devient lumineux.

De la même façon que la phénoménologie suspend son jugement sur la nature des objets décrits en s’attachant uniquement à la logique de ce qui apparaît, Melanie Klein se concentre sur ce qui transparaît dans la scène psychique en y appliquant sa méthode initiale : celle de la psychanalyse d’enfants par le jeu. Le complexe de Klein est le résultat d’une phénoménologie du phantasme : d’une phantasmalogie. Cette phantasmalogie, c’est la dimension scénique qui vient compléter les appréhensions topique, dynamique, et économique freudiennes. C’est un point capital pour juger à sa juste valeur l’apport kleinien. Il me semble que c’est un aspect véritablement minoré quand on rend compte de Melanie Klein. On s’arrête en général au contenu du complexe de Klein (positions, angoisse, sadisme) mais rarement à cette nouvelle dimension et méthode qu’elle introduit.

La phantasmalogie nous situe sur un plan radicalement différent de la métapsychologie freudienne. Ici, il ne faut pas penser causalité mais scénographie, non pas déterminisme thermodynamique mais drame, chorégraphie. Le monde interne kleinien, c’est un petit théâtre de guignol. Ce monde est organisé spatialement autour de ses objets et des déplacements, des mouvements qui s’y effectuent. Il y a une logique du phantasme kleinien. Et c’est cette logique qu’il m’intéresse de pouvoir formaliser en prêtant attention à la spécificité de sa nature. L’enjeu épistémologique de cette question, c’est celle du choix de l’échelle d’observation utilisée pour l’étude de son objet. On peut observer un animal en tant qu’éthologue, en tant que biologiste, en tant que biophysicien, ou en tant que physicien. A chaque échelle d’observation, il est possible de repérer des structures, des organisations qui n’ont pas de pertinence à un autre niveau d’échelle d’observation. Par exemple, le comportement sexuel ou la chimie carbone du vivant. Le projet de tenter de formaliser le modèle analytique prend en considération les différents niveaux d’échelle où se situe son discours. Formulé dans le vocabulaire de Piera Aulagnier, un tel projet est de secondariser la psyché humaine dans la pleine conscience que le primaire échappe au secondaire et l’originaire au primaire, avec pourtant l’ambition de rendre compte de chaque niveau et de leur articulation. Le discours de Melanie Klein sur le « monde interne » illustre une approche inédite de l’originaire et du primaire. C’est un chemin que je souhaite creuser.

Quelles sont les caractéristiques de la phantasmalogie kleinienne ?

Son espace est triple : d’un côté l’intérieur de l’enfant ; de l’autre l’intérieur de la mère. Ces deux intérieurs forment le monde interne qui s’oppose au monde externe.

Cet espace est peuplé d’objets au final très peu nombreux mais dont la caractéristique est d’être : initialement clivés en bon et mauvais ; représentées au départ par des organes (sein, pénis) ou des productions corporelles (lait, urine, fèces) puis progressivement par des doubles internes des parents. On notera cependant dans la première étape l’absence de la présence du père si ce n’est sous la forme très secondaire du pénis contenu dans l’intérieur de la mère ou du phantasme des parents combinés où la mère reste le contenant.

Les processus de l’introjection et de la projection, agissant, dès le début de la vie, conduisent à l’établissement à l’intérieur du moi d’objets aimés et haïs ressentis comme « bon » et « mauvais », reliés les uns aux autres et tous au moi ; autrement dit, ces objets constituent un monde intérieur. (…) Ce monde intérieur comprend un nombre infini d’objets absorbés par le moi qui correspondent en partie aux multiples aspects, bon et mauvais, sous lesquels les parents (et les autres personnes) apparaissent devant l’inconscient de l’enfant au cours des stades successifs de son développement. (…) Tous ces objets ont, dans le monde intérieur, des rapports infiniment complexes les uns avec les autres et tous avec le moi. (Klein, 1940, pp. 361-362).

Ce monde est caractérisé par l’excès : les objets y sont excessivement bons ou excessivement mauvais (Klein, 1932, p. 165).

Il y règne une certaine loi de symétrie : toute attaque suscite l’anticipation d’une attaque en miroir. C’est la loi du talion qui s’y applique : œil pour œil, dent pour dent. Pour prévenir les représailles, la réparation doit également défaire symétriquement ce qu’elle a commis.

Les déplacements au sein de cet espace se font selon la double contrainte du type de sadisme ou d’angoisse à l’œuvre et selon les mouvements de projection et d’introjection en cours. Il s’agit d’un système dynamique où les moindres modifications ou déplacements d’un élément ont une conséquence sur l’équilibre de l’ensemble.

Le tableau qui suit tente de synthétiser l’organisation de cette phantasmalogie.

 

Bons objets

Mauvais objets

Monde externe

Parents gratifiantsâ

Parents frustrantsâ

Monde interne

 

Intérieur de la mère

bon sein, bon pénis, bons enfantsâæá

mauvais sein, mauvais pénis, mauvais enfantsåâá

Armes ou réparateurs phantasmatiques

áUrine, fèces, bouche, pénisâ

Intérieur de l’enfant

bon sein, bon pénis, bons enfantsáä

mauvais sein, mauvais pénis, mauvais enfantsãá

La description de cette phantasmologie permet de mieux saisir l’attachement de Melanie Klein au vocabulaire de la deuxième topique freudienne et, plus particulièrement, au surmoi. Pour Klein, le surmoi est conçu, appréhendé et décrit comme un objet interne. C’est ce qui explique les énormes malentendus suscités par l’emploi par Klein de ce terme. Le surmoi est conçu comme un agglomérat d’objets internes constitués sur la base d’introjections successives. Une planche de Hergé me semble pouvoir donner une illustration ludique de la façon dont Melanie Klein se représente l’espace psychique

Le fait que Melanie Klein n’utilise quasiment jamais la notion de ça vient d’ailleurs sans doute du fait que, dans sa phantasmalogie, le correspondant du ça serait l’ensemble du monde interne qui, en tant que tel, n’est pas un objet individualisé que l’on peut se représenter comme une figurine, ou bien l’origine des injections pulsionnelles qui vient perturber l’homéostasie précaire du système c’est-à-dire, au fond, soit l’inconscient, soit les pulsions. Elle reconnut d’ailleurs elle-même ce fait (Klein, 1957b, p. 61).

Le moi, quant à lui, est conçu comme l’origine, comme le moteur des déplacements et des mouvements au sein de l’espace phantasmalogique. Il n’est donc en fait conçu que comme self.

Il faut enfin noter la différence de nature fonda