Faire une énième synthèse des points que tous les
commentateurs, y compris critiques, s’accordent à reconnaître à Melanie
Klein comme des avancées majeures, en reprenant telles quelles les
formulations kleiniennes, n’aurait pas eu beaucoup de sens – bien
que le délai de réalisation d’un DEA ne laisse que peu de temps pour
réaliser davantage. Pour une synthèse magistrale, riche et claire,
je renvoie au Dictionnaire de la Pensée kleinienne (Hinshelwood,
1989) qui vient d’être traduit et publié en français. Ce mémoire se
devant de témoigner d’une activité de pensée et non d’une simple année
de lecture, il s’agissait pour moi d’insérer ma lecture de Melanie
Klein au sein de mon projet inaugural : la formalisation métapsychologique,
autrement dit le modèle théorique psychanalytique pour rendre compte
du fonctionnement de l’être humain.
On lit ou on entend régulièrement que Melanie Klein
fut une observatrice géniale, une thérapeute problématique mais surtout
une piètre théoricienne. Jones, l’un de ses défenseurs, allait jusqu’à
l’écrire à Anna Freud (Grosskurth 1986, p. 373). Ce qui suit n’a donc
pas la prétention de proposer un modèle théorique satisfaisant synthétisant
les propositions kleiniennes mais de clarifier d’abord (et avant tout
pour moi-même) ma lecture de l’œuvre de Klein.
L’image la plus adéquate pour illustrer le temps
actuel de ma recherche est celle de la résolution d’un puzzle. Posées
en tas sur la table, les pièces doivent être dans un premier temps
classées : coins, pièces de bord, pièces de même couleur. C’est
exactement cette opération que l’on a le sentiment de devoir accomplir
en lisant Melanie Klein. Elle contraint au classement et au reclassement
car, souvent, le classement qu’elle propose elle-même n’apparaît pas
le plus efficace, pour différentes raisons dont la principale est
souvent liée aux contraintes contextuelles historiques auxquelles
elle eût à faire face.
Le reclassement le plus important que je propose
consiste à considérer comme un « complexe » à part entière
les propositions kleiniennes. En quoi le fait d’appeler « complexe »
l’univers kleinien organisé autour des positions schizoparanoïdes
et dépressives réorganise-t-il quoi que ce soit ? C’est ce que
je me propose d’examiner dans ce qui suit. On verra, en explorant
le contenu de ce complexe, que Klein nous impose par ailleurs de penser
et repenser les concepts parmi les plus fondamentaux de la psychanalyse.
Parmi ceux-ci : stades, pulsions, sadisme, angoisse, culpabilité,
phantasme, psychose, technique, féminité.
Un changement de dénomination peut ne rien changer
au statut de l’objet. Appeler un chien « chat » ne le transformera
pas en chat. Ce que je propose ici, soit regrouper l’ensemble des
propositions kleiniennes en une unité auquel j’attribue le statut
de complexe, peut sembler strictement verbal et inutile. Je reconnais
volontiers que ce changement de dénomination n’est pas exempt de toute
critique. C’est cependant la façon la plus simple que j’ai trouvée
pour ordonner l’univers kleinien et l’insérer au sein d’un modèle
plus vaste.
Le terme de complexe est malheureux. Comme le font
remarquer Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire, c’est
à la fois l’un des moins précis, l’un des plus confus parmi les concepts
analytiques et celui qui paradoxalement, à la suite d’Adler, a connu
le plus de succès : tout le monde se reconnaît avoir des complexes
ou bien se targue d’en être dépourvu. Autrement dit, dans l’usage
courant, un complexe, c’est une faiblesse, un défaut de caractère.
Pourtant, initialement emprunté à l’école psychanalytique
de Zurich, le terme renvoie de façon précise à un « ensemble
organisé de représentations et de souvenirs à forte valeur affective,
partiellement ou totalement inconscients » (Laplanche, Pontalis,
1967, p. 72), que Jung a pu notamment mettre en évidence à partir
de ses expériences d’association de mots. Autrement dit ici, un complexe
est un sous-réseau réactif de représentations. Le danger d’une telle
acception, c’est la psychologisation en types, déclinables à l’infini,
rappelant très fortement la caractérologie qu’on peut retrouver aujourd’hui,
dans ses pires versions, dans les caractères des signes « astrologiques ».
En psychanalyse, le sens qu’ont conservé Freud puis
ses successeurs au mot « complexe » est aujourd’hui cantonné
à l’expression « complexe d’Œdipe ». Laplanche et Pontalis
le définissent à ce titre comme « une structure fondamentale
des relations interpersonnelles et la façon dont la personne y trouve
sa place et se l’approprie » (Laplanche, Pontalis, 1967,
p. 73). Tous les complexes (de castration, parental, maternel, paternel,
fraternel) que l’on trouve sous la plume de Freud ne sont que des
déclinaisons du complexe d’Œdipe. Autrement dit, en psychanalyse,
le terme de complexe n’aurait qu’un unique sens : le complexe
d’Œdipe défini comme « ensemble organisé de désirs amoureux
et hostiles que l’enfant éprouve à l’égard de ses parents »
(ibid.). Ou encore : il n’y aurait qu’un seul véritable
et unique complexe en psychanalyse qui organiserait et structurerait
la vie psychique de l’être humain.
Revenons sur la définition proposée par Laplanche
et Pontalis qui me semble imprécise : « structure fondamentale
des relations interpersonnelles ». Le Petit Robert nous aide
à replacer le terme dans l’étendue plus vaste de son champ sémantique.
- Le terme a pour origine le latin complexus,
de complecti : « contenir ».
- En tant qu’adjectif, il renvoie à deux notions :
à la réunion d’éléments différents et à la difficulté : quelque
chose de complexe est compliqué.
- La définition du sens mathématique aurait ravi
Lacan : un nombre est complexe quand il a une partie réelle
et une partie imaginaire…
- Le substantif a pour origine un vocabulaire physiologique
médical (1781) : association pathologique concourrant à un
même effet global (ex : complexe ganglio-pulmonaire).
- En psychologie de la perception, il renvoie à
un ensemble perçu globalement, sans analyse de ses parties composantes.
- En économie, c’est un ensemble d’industries qui
concourent à une même production.
Il me semble que l’on pourrait utiliser l’ensemble
de ces éléments pour préciser davantage ce dont il est question en
psychanalyse. Un complexe est en effet un ensemble d’éléments différents,
les uns réels, les autres imaginaires, producteur (c’est le versant
économique) de pathologies (versant symptomatique), que l’on peut
percevoir globalement en une unité, mais dont l’enchevêtrement, la
complexité, peut demander des années d’analyse (au sens chimique
tant autant que thérapeutique).
A cela il faut rajouter plusieurs autres points :
- C’est un temps organisateur : organisateur
de la psyché individuelle (et notamment de la structuration de l’identité
sexuelle) mais également condition du social (le complexe d’Œdipe
est une conséquence de l’interdit de l’inceste et contraint donc
à l’inscription symbolique dans la filiation). Il s’agit donc sans
doute moins de relations « interpersonnelles »,
dont le terme renvoie trop directement à une tradition philosophique
où les individus sont singularisés, que de relations « d’espèce »
au sens où c’est le caractère fondamentalement social de l’humanité
qui se joue par lui: s’il s’effectue à chaque fois avec des individus
particuliers (à commencer par sa mère, son père ou leurs substituts
dans des organisations ethnologiques différentes), le complexe actualise
pourtant l’inscription de l’individu au sein d’un groupe de congénères
au sens abstrait, quasi-éthologique du terme.
- Cette phase évolutive se repère de façon privilégiée
à des moments précis du développement de l’être humain. Il fait
ainsi partie d’un modèle psychogénétique de l’individu articulé
sur des moments de maturation biologique.
- On soupçonne le complexe d’être lié à un héritage
phylogénétique puisque son économie et sa dynamique sont alimentées
par du pulsionnel (Cf. le complexe de castration qui, chez le garçon,
renverrait pour Freud à la trace d’une réalité (pré)historique effective).
Ce caractère pulsionnel - c’est-à-dire fonctionnant essentiellement
sur la base de processus primaires avec leurs deux composantes libidinale
et agressive - explique la valeur « hautement affective »
du complexe. Remarquons que cette qualification de « hautement
affective » renvoie ni plus ni moins à l’idée qu’un individu
sous le coup d’un complexe perd le contrôle réflexif de son action.
Derrière la notion de complexe, on retrouve ainsi aisément l’enjeu
de la liberté humaine, du libre-arbitre que j’évoquais dans l’introduction :
le complexe contribue à créer des états où le moi n’est plus maître
dans sa propre demeure, où l’individu ne contrôle plus ses réactions
« hautement affectives », autrement dit est aliéné, sous
le coup de la répétition d’un moment de structure : disque
rayé, boucle logique. Même à basse intensité, c’est la « folie »
qui se profile et terrifie derrière le complexe et davantage encore
quand on en fait un passage obligé de la maturation psychique.
L’astrophysique invite à une métaphore intéressante
pour illustrer ce dont il est question. Si l’on se représente la psyché
non comme un simple réseau bidimensionnel, un tableau de signes, mais
comme un champ gravitationnel, alors le complexe serait comme ces
gigantesques trous noirs au cœur des galaxies qui les organisent et
les structurent, en attirant vers eux de façon irrépressible les objets
qui les entourent ou qui viennent à passer dans leur champ d’attraction.
L’hypothèse que je veux développer est la suivante :
Melanie Klein n’a pas simplement rajeuni, avancé le complexe d’Œdipe
dans la chronologie des âges de la vie. Elle a découvert un second
complexe, qui répond à l’ensemble des critères définitionnels précités.
Ce qui m’a décidé en dernière instance à proposer cette dénomination
est le point suivant : si le complexe d’Œdipe permet de rendre
compte du fonctionnement psychique de la névrose donc de la « normalité »,
ce qu’apporte Klein éclaire de façon capitale un nombre non négligeable
de phénomènes psychotiques. L’organisation du développement psychologique
autour non pas d’un seul mais de deux complexes rend ainsi plus clair
le lien entre psychogénèse et structure pathologique.
Toutes les tentatives de Klein pour raccrocher sa
découverte aux formulations freudiennes ne seraient donc que des tentatives
stratégiques pour éviter de donner le sentiment de promouvoir un schisme,
schismes dont on sait combien ils ont été traumatisants pour la psychanalyse
- sans parler des enjeux de légitimité institutionnelle et financiers
qui leur sont liés. Promouvoir l’idée d’un deuxième complexe à l’époque
de Melanie Klein, et compte tenu du contexte historique - notamment
sa rivalité avec Anna Freud - , eût conduit quasi-automatiquement
à son éviction de la Société Britannique ainsi que de l’IPA. On sent,
notamment dans la Psychanalyse des Enfants (mais également
plus tard), le caractère forcé des tentatives de Klein de raccrocher
coûte que coûte - au détriment de la clarté de son propos - ses propositions
aux formulations de Freud. Lors de la préparation des interventions
du groupe kleinien pendant les Controverses, cette stratégie
fut même explicitement formulée. Remarquons que Freud lui-même (Freud,
1931, p. 153) a critiqué ce raccrochage qui conduisait, par l’avancement
dans le temps du complexe d’Œdipe, à ignorer à ses yeux l’importance
d’une relation préoedipienne à la mère. Or paradoxalement,
le caractère fondamental du rapport préoedipien à la mère est précisément
ce dont il est question chez Klein, même si dans les premières années
et simplement parce qu’il s’agit de la mère, M. Klein qualifie ce
rapport d’oedipien !
Cette découverte d’un nouveau complexe, le second
en terme de chronologie de la découverte mais le premier dans la chronologie
du développement des êtres humains, n’a été possible qu’à partir de
l’observation du jeu de très jeunes enfants, observations que très
peu d’analystes, dans leur formation ou dans leur pratique, sont amenés
à réaliser. Cet état de fait explique sans doute pourquoi M. Klein
fut la première à en découvrir la teneur. La problématique proximité
psychique avec ses premiers analysants, ses enfants, est sans aucun
doute un autre élément explicatif de la découverte.
L’autre point qui me conduit à considérer les découvertes
kleiniennes comme un nouveau complexe est lié à sa méthodologie. M.
Klein ne procède pas de manière métapsychologique - ou si elle le
fait, c’est de façon très peu rigoureuse, surtout si on compare ses
productions aux textes freudiens - mais sur la base d’une « phantasmalogie »
(la graphie « phantasme », propre aux kleiniens, renvoyant
aux fantasmes inconscients précoces), terme que je propose pour décrire
l’attitude phénoménologique de Klein à l’égard des productions psychiques.
Il y a chez elle une sorte d’époché, de suspension de jugement
très husserlienne quant au statut et à la nature des phantasmes perçus.
L’acuité intellectuelle de Klein est alors uniquement concentrée sur
la logique des relations et des mouvements des objets au sein des
phantasmes. Elle décrit mais n’explique pas.
C’est ce double aspect - la découverte d’un noyau
structurant fondamental et sa méthode descriptive spécifique - qui
fait l’originalité fondamentale et le mérite de Klein. Et l’on comprend
pourquoi ce double aspect a suscité autant de controverses, forcé
qu’il était d’avancer masqué afin de ne pas provoquer de schisme.
Un grand nombre de confusions sont donc levées si l’on considère que
l’apport kleinien consiste en la mise au jour d’un « complexe »,
c’est-à-dire d’une structure d’égale importance et intensité que le
complexe d’Œdipe pour le développement psychique.
Cette nouvelle catégorisation permet de promouvoir
une métapsychologie unifiée. Unifiée autour non plus d’un seul mais
de deux complexes, chaque complexe requerrant une méthode d’exploration
et une technique thérapeutique spécifiques. En nommant « complexe »
les propositions kleiniennes, on comprend mieux les difficultés de
compréhension des analystes auxquels leur formation strictement freudienne
(le groupe des Viennois expatriés en Angleterre) et leur expérience
clinique ne permettaient pas d’appréhender ce dont il était question.
On comprend également leur suspicion légitime quant à la méthode et
la technique requises pour l’élaboration de ce complexe.
Le tableau qui suit est une tentative de synthèse
comparative des deux complexes. Pour la partie relative au complexe
d’Œdipe, je renvoie au Vocabulaire de Laplanche et Pontalis,
ainsi qu’à sa bibliographie. Ce tableau illustre combien il serait
vain de tenter de raccrocher les propositions kleiniennes au complexe
freudien : les contenus sont différents, la nature des objets
est différente. Certes, il s’agit toujours du rapport aux parents
mais comment pourrait-il en être autrement compte tenu de la néoténie
humaine ? Encore faut-il préciser : parents ou substituts.
Les parents des complexes ne sont pas forcément les géniteurs et il
convient de se méfier de l’européocentrisme et du provincialisme historique
qui consisterait à oublier que la famille, telle que nous la connaissons,
y compris dans ses actuelles mutations, n’est qu’une des formes possibles
que peuvent revêtir ces complexes. De fait, les figures parentales
symboliques en jeu dans l’univers kleinien et dans l’univers freudien
sont différentes, ce qui va dans le sens de la thèse d’une irréductibilité
des propositions kleiniennes et alimente l’hypothèse selon laquelle
il s’agirait d’un authentique complexe tout aussi radicalement structurant
que le complexe d’Œdipe.
La confrontation des différences que permet le tableau
suivant met en valeur non pas la simple singularité mais surtout l’égale
intensité structurante de leurs approches. On n’est plus bloqué alors
par l’hétérogénéité des deux modèles et l’on peut mieux tenter de
saisir leurs articulations, leurs recoupements, en n’oubliant évidemment
pas qu’il ne s’agit pas de les substantialiser, et que cette découpe
est un simple outil méthodologique provisoire, en attente de perfectionnement,
pour appréhender la psyché.
Prédilection
|
Complexe de
Freud (d’Œdipe)
|
Complexe de
Klein
|
|
Âge
|
3-5 ans
|
0-2 ans
|
|
Observation
|
Indirecte et reconstruite
|
Directe
|
|
Structure
|
Névrose
|
Psychose
|
|
Symptôme
|
Symptôme névrotique
symbolique
|
Angoisse, inhibition
intellectuelle, dépression, passage à l’acte criminel
|
|
Mécanismes de
défense
|
Refoulement
|
Clivage, identification
projective, manie
|
|
Rythme
|
Plutôt ternaire
|
Binaire
|
|
Pulsion
|
Libido
|
Pulsion de mort
|
|
Narcissisme
|
Amour de soi
|
Amour des bons
objets internes
|
|
Issue
|
Sublimation
|
Réparation
|
|
Influence
|
Réel
|
Phantasme
|
|
Principe
|
Ananké
|
Hubris
|
|
Figure
|
Père
|
Mère
|
|
Processus
|
Secondaire, langagiers
|
Primaire, visuels
|
|
Instance
|
Moi
|
Surmoi
|
|
Description
|
Métapsychologique
|
Phantasmalogique
|
|
Rapport au « social »
|
Interdit de l’inceste,
construction d’autrui et de soi-même dans la filiation
|
Neutralisation
de l’agression et construction d’autrui comme pair.
|
|
Rapport au sexuel
|
Structuration
phallocentrée de l’identité sexuelle : castration
|
Castration pour
le garçon mais angoisse du vol d’objets internes pour la fille
|
|
Technique
|
Analyse des rêves,
lapsus et « souvenirs » de l’enfance. Difficulté reconnue
à assumer un transfert maternel
|
Jeu, régression
en cure, souci de la confrontation avec le transfert maternel
négatif
|
Si j’avais donc à résumer l’ensemble des arguments
qui incitent à catégoriser les propositions kleiniennes en complexe,
je dirais que :
- Elles définissent un passage obligé et organisateur
pour toute psyché.
- Elles définissent un temps qu’on peut appréhender
comme une unité mais qui est composé d’éléments hétérogènes entrecroisés
qui ne sont pas simples d’accès.
- Freud centre son modèle sur les pulsions libidinales,
Klein sur les pulsions sadiques.
- Les mécanismes psychiques à l’œuvre éclairent
la psychose de la même façon que le complexe d’Œdipe éclaire la
névrose. A chaque structure son complexe, donc.
- Elles mettent en œuvre des relations d’objets
de nature différente du complexe d’Œdipe (agressivité plus que libido,
phantasme plus que réel et représentation).
- Elles ont lieu en un temps déterminé et différent
(antérieur) du complexe d’Œdipe.
- Cette appellation simplifie les rapports entre
propositions kleiniennes et freudiennes et donc permet d’envisager
un modèle unifié.
Ces points étant posés, il ne faut pas ignorer le
statut peu rigoureux du concept même de complexe et c’est sans doute
ce dernier qu’il conviendra ultérieurement de reformuler.
Comment baptiser ce que je propose d’appeler complexe
pour ne pas en rester à la périphrase « élaboration des positions
schizoparanoïde et dépressive » ? Plusieurs pistes apparaissent
immédiatement. La première suggère d’aller chercher une figure mythologique
ou antique afin de draper l’hypothèse psychogénétique d’un semblant
de légitimité : l’appel à la sagesse des anciens fait toujours
recette et procure un avantage non négligeable en terme de communication,
de vulgarisation donc de « succès » public d’une hypothèse.
Le complexe d’Œdipe aurait-il connu la même postérité s’il avait été
simplement appelé complexe de Freud ? On peut en douter. Mais
l’appropriation mythologique a des effets de retour plutôt négatifs
car on en vient à oublier que l’histoire d’Œdipe, au final, n’illustre
que vaguement la structure observable du complexe freudien et que
cette appellation le centre exclusivement sur le garçon. Bref, l’histoire
d’Œdipe masque plus qu’elle ne révèle l’organisation et l’agencement
du complexe freudien.
On aura compris que, par souci de précision, et parce
qu’une hypothèse dans un modèle formalisé, se devant d’être falsifiable,
n’a que faire d’une légitimité factice, je ne suis pas partisan d’un
emprunt inutile aux Anciens. Pourtant, les Grecs en premier lieu,
auraient tout à fait pu fournir un nom à ce complexe : celui
d’Oreste. Un texte posthume de Klein (1963b) invite même à aller dans
ce sens : ses réflexions sur l’Orestie pointent des liens
évidents avec sa théorie. Elles évoquent une piste de recherche très
intéressante sur l’Hubris, l’excès qui conduit aux déréglements
et aux passages à l’acte destructeurs, comme principe illustrant la
psyché kleinienne. Mais à nouveau, une lecture précise du texte des
tragédies pointerait que faire d’Oreste l’équivalent kleinien d’Œdipe
ignorerait l’intensité oedipienne qui règne dans l’Orestie.
Certes, les deux complexes sont liés mais alors qu’il s’agit justement
de préciser une notion en choisissant avec soin le nom qui la distingue,
il serait absurde de choisir un symbole imprécis et porteur de confusion.
S’il s’agit de distinguer le blanc du noir, il est inefficace d’appeler
le noir « gris » sous le prétexte qu’on trouve du noir dans
le gris. Or l’Orestie, en ce qui concerne les deux complexes,
est grise. Par ailleurs, l’Orestie est l’histoire d’un matricide
réalisé par un fils pour venger son père : pointons qu’ici encore,
le choix d’Oreste comme symbole consisterait à prendre un garçon pour
modèle d’un complexe censé valoir pour les deux sexes, ce qui contribue
à ignorer à nouveau la moitié de l’humanité. On a enfin le sentiment
que c’est uniquement par défaut - l’Orestie étant le seul récit
disponible d’un matricide chez les Grecs - qu’on pense à cette tragédie
dont le contenu n’a que peu à voir avec ce dont il est directement
question dans les phantasmes précoces kleiniens. Le complexe de Klein
ne peut donc pas être appelé complexe d’Oreste.
Si on s’obstine à chercher chez les Grecs, le Tartare,
ce bas-fond des enfers dans les entrailles de la Terre, décrit
par Hésiode dans la Théogonie (vers 720 et suivant), conviendrait
parfaitement : c’est le lieu de la mort, domaine de Thanathos
et prison des dieux criminels. Il y aurait d’ailleurs un humour malicieux
à appeler complexe du Tartare la découverte de Klein : la dévoration
orale de viande crue est en effet beaucoup plus proche de l’univers
kleinien que le meurtre d’Oreste !
Mais quitte à chercher un emblème pour le complexe
kleinien, un symbole visuel serait sans doute un medium plus adéquat.
L’univers décrit par Klein étant en effet pré-langagier, la représentation
de choses est seule à occuper la scène psychique. Il me semble que
l’on pourrait trouver dans les représentations des tentations de Saint-Antoine
ainsi que dans les cauchemars de Goya des illustrations des angoisses
schizoparanoïdes. Mais c’est à Jérôme Bosch que l’on pense de façon
évidente, et plus particulièrement au panneau droit du Jardin des
délices qui se trouve au Musée du Prado, pour illustrer la phantasmalogie
kleinienne :

Ce panneau montre une angoisse persécutive et de
morcellement castrateur intense. Il la met en forme sur la base « d’objets »
figurines qui passent de l’extérieur vers l’intérieur du corps sans
faire de distinction : l’échelle où un personnage monte vers
l’intérieur du corps central pourrait d’ailleurs être une symbolisation
adéquate de l’introjection kleinienne. La position dépressive est
également présente : dans le personnage accoudé qui se tient
la tête, au centre du « ventre », mais aussi dans l’anéantissement
de la ville, en toile de fond, où l’on a le sentiment que c’est l’ensemble
du contenant de la scène qui s’apprête à céder sous un sadisme urétral
(inondation, incendie).
On pourrait trouver de façon plus crue, dans le thème
pictural de la carcasse écorchée, un autre type d’emblème kleinien.
Le Bœuf écorché de Rembrandt (1655) qui est exposé au Louvre
est évidemment l’une des plus intéressantes représentations de ce
thème en raison du personnage de femme qui apparaît en arrière-plan
de l’animal et qui fait penser à la planche 5 du TAT : image
de l’intrusion d’une mère surmoïque surprenant un enfant en train
de faire une « bêtise ».

Mais ce qui me semble caractériser la phantasmalogie
kleinienne plus que l’image fixe, c’est le mouvement des objets, leur
chorégraphie. C’est sans doute plus encore dans le cinéma que l’on
pourrait trouver une représentation symbolique du complexe de Klein.
Les cinéastes dont les thématique tout autant que la construction
picturale me semblent kleiniennes sont Peter Greenaway et David Lynch
(sur un versant nettement plus schizophrénique). « Le
Ventre de l’architecte », « Le Cuisinier, le Voleur,
sa Femme et son Amant », « Blue Velvet »
mériteraient une étude spécifique dans ce sens. Le cinéma dit Gore
pourrait également être un bon candidat, certes moins élaboré mais,
disons, plus direct.
Mais tous ces référents culturels ne peuvent servir
qu’à illustrer et non à symboliser le complexe kleinien. Je propose
donc d’appeler ce dernier simplement « complexe de Klein »,
parce que cela permet de juger de sa pertinence sur la base du seul
critère de son contenu. Notons que l’absence de caution culturelle
retire du crédit à la notion : un « complexe d’Oreste »
est beaucoup plus crédible et moins réfutable qu’un « complexe
de Klein », même s’il s’agit du même contenu. Pourquoi alors
insister sur « Klein » ? Parce que, de surcroît, la
découverte de ce complexe est liée à la personne même de Melanie Klein.
D’abord en tant que femme : on peut se demander si un analyste
homme aurait pu relever et mettre du sens sur des phénomènes observés
identiques dans la mesure où le cadre du sadisme est l’intérieur de
la mère - et ce qui expliquerait pourquoi Freud serait passé à côté
de ce complexe, lui qui avouait ne pas aimer le transfert maternel
que les patients faisaient sur lui (Haynal, 1987, p. 19). En tant
que femme, mais aussi en tant qu’individu, psyché singulière. Ce qui
conduira à poser la question de savoir si les images et les objets
qu’elle propose pour nommer les mouvements pulsionnels que toute clinique
directe de psychopathologie infantile permet de repérer ne sont pas,
dans leur spécificité, des projections à appréhender dans la relativité
de cette subjectivité.
Après avoir justifié le statut de complexe et proposé
un nom, il est temps de s’intéresser au détail de son contenu et aux
questions qu’il force à poser, contenu que j’ai rapidement esquissé
dans le tableau comparatif de synthèse.
Melanie Klein revendiquait pour le statut de ses
découvertes le terme de « positions ». Il faut rappeler
qu’au départ, ce qu’elle découvre, ce ne sont pas deux positions différenciées
mais un sadisme infantile précoce tissé de différentes caractéristiques
(angoisse, violence, inhibition, remord, terreur), sadisme dont elle
situe initialement l’exacerbation autour de la deuxième année.
Ce sadisme, elle en parle d’abord en tant que « stade
précoce du conflit oedipien » (Klein, 1928a et 1932). A cette
époque et dans la filiation des propositions de Freud et d’Abraham,
elle évoque des processus en prise avec la maturation biologique et
délimités dans le temps. Au fur et à mesure de son expérience, elle
avancera la date d’apparition de ce sadisme et le scindera en deux
temps : la position schizoparanoïde serait rattachée aux trois/quatre
premiers mois de la vie, la position dépressive atteindrait un point
critique vers six mois (Klein, 1950, p.1). Mais paradoxalement, tout
en précisant avec davantage de minutie la période d’apparition et
d’exercice de ce sadisme - que j’appellerai désormais, comme je l’ai
défendu, complexe, - Melanie Klein insistera (1934b, p. 326) pour
extraire ces positions de l’ancrage biologique et en faire des temps
logiques, des temps de structuration psychique, des temps paradigmes
plus que des temps chronologiques. Le terme de position, préféré à
« phase » ou « mécanisme », est choisi ainsi précisément
pour cette fonction. Lacan choisira pour sa part le terme de phase
pour requalifier, pour les mêmes raisons, son stade du miroir en phase
du miroir.
On se trouve donc face à plusieurs termes :
complexe, stade, phase, position. Paul-Laurent Assoun (1997, p.651)
fait remarquer que le terme de « posture » est également
une traduction possible pour Einstellung. Cela permettrait
en effet d’insister sur l’activité de la psyché plus que sur son insertion
dimensionnelle passive. On peut également trouver d’autres termes
dans le vocabulaire analytique : époque, période, âge, organisation.
Quels sont les rapports réciproques de ces termes
en psychanalyse et comment comprendre leur prétention à la fois à
rendre compte d’une échelle chronologique du développement de l’enfant
et, simultanément, à s’extraire de cette échelle pour insister sur
leur statut symbolique ? C’est ce que la lecture de Melanie Klein
m’a conduit à questionner.
La question n’est pas simplement celle de leur repérage
temporel (tel âge plutôt que tel autre). Il est également celui de
leur chevauchement, de leur fluctuation, de leur permanence. Que sont
alors les « stades » ultérieurement nommés « positions » ?
Implicitement, ce sont des processus psychiques qui apparaissent à
un moment donné et qui sont présents de façon privilégiée pendant
une période que l’on peut articuler à un moment de maturation somatique
et/ou social. Les stades psychanalytiques ne sont donc pas des processus
de dialectique hégélienne. Le stade ultérieur ne vient pas subsumer
les stades précédents. On ne se trouve pas dans une logique unidimensionnelle.
En effet, le processus privilégié lors d’un stade continue à exister
et peut se manifester lors des stades suivants. C’est pour cette raison
qu’il est excessivement difficile de les dater.
On peut légitimement se poser la question de savoir
si la psychanalyse n’a pas, à ses débuts, tenté d’occuper un terrain
qui sera investi et définitivement conquis par la psychologie génétique
et notamment par les piagétiens chez qui l’enchaînement des stades
est linéaire, calqué en un sens sur la maturation physiologique. La
lutte était à vrai dire inégale. Des cures individuelles ne pouvaient
rivaliser avec des cohortes évaluées sur la base d’aptitudes cognitives
mesurables et soumises à un traitement statistique. On a ainsi le
sentiment que c’est aussi faute de pouvoir être aussi précis
que les psychologues dévelopementalistes et les pédiatres que les
analystes se sont retranchés derrière l’attitude de retrait prudente
consistant à pointer la nature symbolique de leur modèle et non la
précision de son calendrier, ce qui donne aux modèles de développement
psychanalytique leur tonalité mal affirmée, gênée de ces imprécisions.
Une autre raison explicative du caractère embrouillé
de ces modèles vient des implicites métapsychologiques différents
auxquels ils font référence. On ne parle pas des mêmes stades lorsque
les premiers sont libidinaux, les seconds « sadiques »,
les troisièmes moïques (ou relatifs à l’évolution du moi et notamment
à ses défenses). C’est principalement de cette situation que viennent
les confusions et la difficulté à faire tenir ensemble les propositions :
il y a en fait non pas une mais plusieurs échelles qui illustrent
le développement de fonctions ou d’appareils pulsionnels spécifiques.
Le tableau qui suit est une tentative de synthèse. J’ai entouré par
un trait plus épais les deux « complexes ».
Ce tableau met en évidence que M. Klein ne rajoute
pas de nouveaux « stades » (positions) au sein des « stades »
libidinaux freudiens : elle promeut une autre échelle, celle
de la gestion progressive des pulsions sadiques. Le complexe pourrait
à ce titre être défini comme le moment clé qui structure et organise
une échelle.
Remarquons aussi que les positions kleiniennes ne
tiennent vraiment qu’avec difficulté sur une échelle chronologique
car les enfants que Melanie Klein traite ont tous dépassé la première
année où elle situe son complexe. L’analyse la plus précoce (publiquement
reconnue) est celle d’une enfant de deux ans et neuf mois. Ainsi le
sadisme dont il est question dans ses textes n’est pas simplement
oral - ce qu’il devrait uniquement être si le sommet de la position
dépressive est atteint à six mois - mais également anal, musculaire,
phallique, urétral (Klein, 1932, p. 142-143).
Ce sadisme utilise donc des objets de stades postérieurs
aux positions kleiniennes, ce qui conduit sincèrement à se demander
pourquoi Klein insistait tant pour situer le cœur de son « calendrier »
lors de la première année de vie. J’avoue ne pas comprendre l’utilité
de cette précision temporelle eu égard au fait que, reconnu comme
ensemble de « positions », le complexe kleinien continue
de s’exprimer, parfois avec paroxysme, bien plus tard.
L’attachement de la psychanalyse aux concepts de
stades, positions et complexe me semble en fait fondamentalement lié
à la tentative de faire coïncider la nosographie avec une échelle
ou une combinaison de plusieurs échelles de développement. Fondamentalement,
la nosologie analytique est développementale. L’image célèbre de Freud
des lignes de faille du cristal illustre cette idée :
Nous savons que la pathologie est capable, en amplifiant
les manifestations, en les rendant pour ainsi dire plus grossières,
d'attirer notre attention sur des conditions normales qui, sans cela,
seraient passées inaperçues. Là ou la pathologie nous montre une brèche
ou une fêlure, il y a peut-être normalement une articulation. Jetons
par terre un cristal, il se brisera, non pas n'importe comment, mais
suivant ses lignes de clivage, en morceaux dont la délimitation, quoique
invisible, était cependant déterminée auparavant par la structure
du cristal. Ces structures fêlées et fissurées sont aussi celles des
malades mentaux. (Freud, 1932, p. 80)
La pathologie, pour s’exprimer, ne crée pas de nouveaux
processus mais retrouve des processus psychiques qui ne devaient
être que des étapes de développement : pulsion et objet électifs,
type de relation d’objet, type d’angoisse, type de défense. Si une
de ces étapes a été pour un individu, pour une raison ou une autre,
un moment de « cristallisation » incomplète, il deviendra
alors le point d’origine d’une ligne de faille qui attend le choc
adéquat pour redevenir le centre de gravité de la scène psychique.
Mais on voit que derrière cette hypothèse nosologique
commune, des différences fondamentales apparaissent si le centrage
métapsychologique est différent. La découverte de l’étiologie sexuelle
de la névrose par Freud le conduit à centrer ce développement sur
la libido. Les stades sont donc d’abord pour lui des stades libidinaux
qui marquent la prépondérance d’une zone érogène promotrice d’une
pulsion partielle et d’un type d’activités lié à l’organe ou à la
zone biologique « en travail » durant ce stade. Le développement
« normal » a pour but l’intégration processuelle des pulsions
partielles sous le primat du génital. Mais le parti-pris libidinal
n’est pas le seul. On trouve aussi chez Freud, même bien après son
abandon de la théorie de la séduction, un inclination forte pour une
étiologie historiciste : si la pathologie utilise des processus
pathologiques de tel stade, alors un événement fondateur s’est produit
à tel stade - même si le refoulement a lieu après-coup. L’hésitation
qu’exprime Freud à trancher entre réalité et fantasme dans les dernières
notes de bas de page de l’Homme aux Loups révèle son penchant
pour l’hypothèse réaliste plutôt que pour l’hypothèse fantasmatique.
Et quand bien même la scène originaire serait fantasmatique, Freud
s’empresse d’insister sur le fait qu’elle emprunterait tout de même
à un fond commun phylogénétique dont Totem et Tabou et Moïse
tentent de fonder le caractère historique, réel. Chez Freud
donc, le modèle développemental permet d’appréhender le symptôme selon
la conviction suivante : il s’est passé quelque chose et ce
quelque chose est sexuel. On souffre de ses réminiscences.
Chez Klein, les parti-pris sont radicalement différents.
Pour elle, quelque chose a été phantasmé et ce quelque chose est
sadique. On souffre de ses phantasmes. Le monde interne,
la genèse des objets internes, prime sur l’environnement réel. Et
le sadisme prime sur la libido. En outre, fondamentalement, compte
tenu de la spécificité de sa clinique, ce ne sont pas les mêmes pathologies
qui intéressent Klein. Si Freud investit le champ des névroses adultes,
ce sont les symptômes graves mais encore très fluides des enfants,
puis la schizophrénie et la maniaco-dépression auxquels s’attache
Melanie Klein.
C’est là l’un des apports majeur du complexe de Klein :
faire véritablement entrer la psychose dans le champ de la réflexion
analytique en pointant que ses mécanismes participent du champ de
la « normalité ».
Parler de la psychose au singulier est trompeur.
S’il y a une certaine légitimité à parler de la névrose compte
tenu du mécanisme de substitution symbolique qu’on peut repérer à
l’origine des différentes formes qu’elle connaît, cette homogénéité
n’existe pas en ce qui concerne le champ des psychoses. Quel unité
entre une psychose puerpérale, une paranoïa sans hallucination, une
paraphrénie confabulante, le groupe des schizophrénies (au sein duquel
on décompte au moins huit formes) et le groupe des psychoses maniaco-dépressives ?
Un modèle unique est-il possible pour rendre compte de ces pathologies
si diversifiées, et à propos desquelles on sait encore très peu de
choses sur les parts respectives de la psychogenèse et du somatique
dans leur étiologie ? Une année passée dans un service de psychiatrie
adulte m’a laissé très dubitatif sur ce point.
La psychanalyse apparaît divisée sur la question :
d’un côté on trouve, avec Freud, ceux qui défendent l’idée que les
psychoses ne sont pas accessibles à une cure analytique. Ce caractère
inabordable conduirait à laisser les psychoses à la psychiatrie et
à privilégier l’hypothèse d’une différence de nature entre névrose
et psychose : les deux structures participeraient d’une altérité
radicale. Le modèle privilégié par les partisans de ce point de vue
est d’ailleurs en général le délire paranoïaque et son paradigme,
le texte de Schreber.
Melanie Klein va contribuer grandement à promouvoir
un autre type de point de vue que l’on trouve répandu plus particulièrement
chez les anglo-saxons. Le modèle privilégié est celui de la schizophrénie.
L’intérêt est moins porté aux discours qu’aux affects, et les thérapies
analytiques ou inspirées par la psychanalyse ne sont plus considérées
comme de simples soutiens. Les cures avec des enfants présentant des
signes graves de fonctionnement psychotique en sont l’inspiration.
Rappelons en incise que ce n’est qu’à partir du milieu des années
quarante que Melanie Klein s’est intéressée à la schizophrénie adulte
et qu’elle ne l’aborda pour l’essentiel qu’à travers la clinique indirecte
de ses élèves (Scott, Rosenfeld, Bion, Segal).
Pour Klein, il n’y a pas de différence de nature
mais de degré entre normalité, névrose et psychose :
Ma propre expérience psychanalytique, acquise en travaillant
avec des enfants, m’a amenée aux constatations suivantes : d’une
part, les psychoses ont leur point de fixation aux stades du développement
qui précèdent la seconde période anale ; d’autres part, les mêmes
points de fixation se retrouvent, quoique moins accentués, chez les
enfants névrosés et normaux. (Klein, 1932, p. 155)
Un peu plus tard, à un moment où elle n’a pas encore
isolé la position schizoparanoïde, elle attribuera même à la névrose
infantile la fonction secondaire d'instrument de métabolisation des
processus psychotiques :
J’ai exprimé ailleurs l’idée que chaque petit enfant
éprouve des angoisses de nature psychotique quant à leur contenu,
et que la névrose infantile est le moyen normal de manier et de modifier
les angoisse. Je puis formuler à présent cette conclusion d’une manière
plus précise, telle qu’elle découle de mon travail sur la position
dépressive infantile, travail qui m’a apporté la conviction qu’il
s’agit là pour le développement de l’enfant d’une position centrale.
C’est la névrose infantile qui permet à la position dépressive précoce
de s’exprimer, de s’élaborer et de s’éliminer graduellement (…). (Klein,
1940, p. 345).
On pourrait lire malicieusement dans cette phrase
l’affirmation de la primauté du complexe de Klein sur le complexe
d’Œdipe. Pour en juger, il convient d’aborder plus avant le contenu
du complexe kleinien.
Ce que découvre Klein est impensable à deux titres.
Impensable d’abord comme synonyme d’incroyable, d’inimaginable, de
« révoltant » : en plus d’être pervers polymorphe,
l’enfant serait viscéralement sadique !
C’est une idée effrayante, pour ne pas dire incroyable,
que celle qu’offre à notre esprit l’image d’un bébé de six à douze
mois essayant de détruire sa mère avec ses dents, ses ongles, ses
excréments et tout son corps, c’est-à-dire se servant de tous les
moyens que ses tendances sadiques mettent à sa disposition et que
son imagination transforme en armes dangereuses. Je sais par expérience
combien il est difficile de faire admettre que ces idées révoltantes
correspondent à la réalité, mais les analyses des tout jeunes enfants
ne permettent pas d’en douter, car elles nous offrent avec précision
et évidence le spectacle des cruautés imaginaires qui accompagnent
ces désirs dans toute leur abondance et leur multiplicité. (Klein,
1932, p. 144)
Mais le complexe de Klein est aussi impensable car
il a besoin d’être transformé, métabolisé, selon l’expression de Piera
Aulagnier (1975, p. 26), pour être pensable. Quand il émerge, c’est
sous forme d’affect, de phantasmes sans mots, de représentation agie,
mais pas de pensée. La névrose infantile est précisément le travail
de pensée de l’impensable afin qu’il puisse être digéré - et j’emploie
ici ce vocabulaire de l’oralité à dessein. Ce travail de pensée pour
Klein est un travail de réparation. Pour elle, penser, c’est panser.
A l’origine de la totalité de l’œuvre de Klein, on
trouve son écoute et ses tentatives d’élaboration de l’angoisse des
très jeunes enfants. L’angoisse la conduit à la découverte de la terreur
persécutive et du sadisme ainsi que des défenses pour leur faire face.
Le sadisme conduit à la culpabilité, à la dépression et aux défenses
pour leur faire face avec, parmi elles, la réparation. Ce cycle originaire
résume le complexe de Klein dans son ensemble. C’est donc par l’angoisse
qu’il faut commencer puisque c’est le point nodal, le cœur, la matrice
de l’œuvre kleinienne.
On sait combien Freud n’était pas satisfait de ses
théories de l’angoisse (Voir sur ce point l’introduction de Jacques
André à l’article « Inhibition, symptôme, angoisse » de
l’édition Quadrige : Freud, 1926d, pp. I-XIV).
Ses deux théories successives, pour les résumer succinctement,
sont :
- L’angoisse comme produit de transformation d’un
trop plein de libido : une excitation libidinale insatisfaite,
faute de transformation psychique adéquate, se transforme en angoisse
(principe des névroses actuelles). L’angoisse « est à la
libido ce que le vinaigre est au vin » (Freud, 1905, p.168,
note de 1920).
- L’angoisse comme signal d’appel du moi pour refouler
un désir dont la conséquence serait originairement extérieure (le
risque de la castration phylogénétique, le souvenir de la naissance,
la détresse infantile) et plus généralement facteur traumatique,
c’est-à-dire excitation interne qui ne peut être liquidée selon
la norme du principe de plaisir.
Chez Klein, l’angoisse, qui n’est jamais conçue comme
le produit d’une frustration libidinale, est d’abord et avant tout
d’origine pulsionnelle interne :
Je soutiens depuis des années l’idée que l’action
interne de l’instinct de mort donne naissance à la crainte de l’anéantissement,
et que c’est cela qui constitue la cause première de l’angoisse de
persécution. (Klein, 1952a, p.187-188).
Ou encore :
Ainsi, à mon avis, le danger provenant du travail
interne de la pulsion de mort est la cause primaire de l’angoisse.
(Klein, 1948a, p. 259)
Klein propose donc une nouvelle théorie de l’origine
de l’angoisse. Pour elle, l’angoisse naît de l’agressivité,
naît de l’instinct de destruction qui est dirigé contre l’organisme
lui-même et qui, par conséquent, ne peut être vécu que comme danger.
Il s’agit donc d’une angoisse totalement délibidinalisée qui, dans
un premier temps, s’organise autour d’une double valence :
- Peur d’être exterminé par ses propres pulsions
(l’enfant craint ce qu’il se sent capable de faire).
- Déplacement de la crainte sur l’objet extérieur,
destinataire du sadisme, qu’il cherche à détruire car dans le réel,
cet objet (le plus souvent la mère) a un pouvoir de satisfaction
ou de frustration de l’enfant.
Melanie Klein reprend donc à son compte l’hypothèse
de la pulsion de mort introduite par Freud pour tenter de donner sens
aux répétitions qu’on ne peut pas expliquer par le principe de plaisir
(Freud, 1920). Cette introduction remplace le premier dualisme pulsionnel
par un deuxième dualisme qui intègre le premier (Freud, 1938, pp.
7-11).
|
Premier dualisme
|
Pulsion d’autoconservation, du moi, faim
|
Pulsion sexuelle, amour
|
|
|
Deuxième dualisme
|
Pulsion de vie, de liaison, Eros, dont l’énergie
est la libido
|
Pulsion de mort, de destruction, de déliaison, Thanatos
|
Mais alors que toute la théorie freudienne est centrée
sur la libido, Melanie Klein va extraire l’agressivité de son statut
de simple « auxiliaire » de cette dernière (Klein, 1948a,
p. 272), pour concentrer son écoute et sa réflexion sur ce phénomène.
Toute la question est de savoir si ce changement de barre n’est pas
tout aussi déséquilibré que la prévalence antérieure.
Un point important est à noter : chez Klein,
il y a pleine prépondérance du pulsionnel, du constitutionnel - autrement
dit, aussi paradoxal que cela puisse paraître : du biologique.
Tous les phantasmes auxquels s’attache Klein sont conçus comme les
représentants psychiques de la pulsion, ses corollaires mentaux selon
la formule de Susan Isaacs, et l’étiologie première de la pathologie
est la disposition constitutionnelle de l’individu à générer une plus
ou moins grande intensité sadique et à supporter une plus ou moins
grande dose d’angoisse. Ce point conduisit d’ailleurs Melanie Klein
à la fin de sa vie à tempérer l’optimisme triomphant dont elle semble
faire preuve au début de sa carrière analytique pour évoquer « les
limitations de la thérapie psychanalytique » (Klein, 1950, p.4).
Les phantasmes eux-même expriment cette filiation
au somatique car les tendances destructrices s’étayent sur des fonctions
biologiques et les représentants originaires des premiers objets,
ceux dont il est question dans les analyses kleiniennes, sont des
organes ou des productions corporelles.
Le prototype de l’angoisse chez Klein est l’angoisse
persécutive, schizoparanoïde. C’est la terreur d’une annihilation
dont on peut retrouver l’expression franche dans la clinique psychotique :
angoisse de morcellement, de fragmentation, de désintégration. Cette
angoisse schizoparanoïde n’est en rien comparable à l’angoisse névrotique
dont traitent les deux modèles freudiens.
Ce que Melanie Klein appelle pulsion de mort et qui,
pour elle, est strictement synonyme de « pulsions destructrices »
(Klein, 1948a, p. 273), est défléchi vers l’extérieur, extérieur qui
renforce le sentiment de persécution par les frustrations qu’il crée.
Cette déflection et ce réel frustrants créent le sadisme infantile
précoce qui prend des formes phantasmatiques multiples et qui nous
mène au cœur de l’impensable, l’attaque multiforme de l’intérieur
du corps de la mère.
Sadisme
|
Fantasme
|
Symboles infantiles
possibles
|
|
Oral
|
Aspirer, évider
le sein et, par extension, le corps de la mère
|
Vampire, Cannibale,
Tyrannosaure
|
|
Anal
|
Maculer, faire
exploser
|
Bombe, Loups
|
|
Musculaire
|
Piétiner, contraindre,
démembrer, arracher
|
Eléphant
|
|
Urétral
|
Urine, véhicule
des pulsions hostiles (inonder, détremper, brûler, empoisonner).
|
Orage, Dragon,
Serpent
|
|
Phallique
|
Le pénis considéré
comme bête féroce, comme arme
|
Arme blanche
|
On peut retrouver l’expression pure de cet impensable
dans les délires psychotiques ainsi que dans les crimes les plus effrayants
(tueurs en série, crimes de guerre, génocides notamment). La fascination
de tous, aussi horrifiée soit-elle, dont témoigne l’hypermédiatisation
voire la hollywoodisation (Le Silence des Agneaux pour ne prendre
qu’un exemple) de ce sadisme archaïque me semble être un argument
de poids pour la théorie kleinienne. On pourrait même considérer que
les journaux radio- et télédiffusés que nous écoutons plusieurs fois
par jour n’ont pas pour but de nous informer mais de permettre une
satisfaction substitutive, par procuration, à notre sadisme archaïque :
ou des « informations » comme métadone kleinienne…
Pour faire face à ces pulsions de destruction, la
psyché met en œuvre des mécanismes de défense spécifiques : clivage,
projection, introjection, déni (voire scotomisation, c’est-à-dire
négation pure et simple de la réalité psychique) mais aussi, plus
tard, phobie, comportements obsessionnels, inhibition mentale (dont
les caractéristiques rappellent les descriptions de la dépression
essentielle par Marty). Ces défenses s’appliquent à des objets qui
sont encore partiels : partiels parce que clivés en bons et mauvais,
partiels surtout parce que les individus qui entourent le bébé ne
sont pas vécus par lui comme des personnes, des sujets.
Se met alors en place un « cercle vicieux »
(Klein, 1932, p.164) dans la phantasmalogie dont nous parlerons plus
loin et que Klein résume ainsi :
Le sein frustrateur (mauvais) à l’extérieur devient,
par projection, le représentant extérieur de la pulsion de mort. Par
introjection, il renforce la situation primaire de danger interne.
Ceci mène à une augmentation de la nécessité du moi de défléchir (de
projeter) les dangers internes (d’abord, l’activité de la pulsion
de mort) vers le monde extérieur. (Klein, 1948a, p. 262)
On a donc la séquence suivante : les pulsions
de destruction créent l’angoisse d’annihilation qui crée le sadisme
qui crée de l’angoisse. Ce « cercle vicieux » est intensément
pathologique s’il n’est pas corrigé par les effets de la libido et
de l’environnement : en projetant et en introjectant le bon sein,
en diminuant par l’expérience l’intensité du clivage entre bon et
mauvais objet, le bébé peut atténuer en boucle l’intensité de l’angoisse,
donc du sadisme, par conséquent de l’angoisse.
La nature de l’angoisse change quand un même objet
n’est plus clivé mais simultanément porteur de bon et de mauvais,
d’amour et d’agressivité, bref quand il devient ambivalent. L’article
« Sur la théorie de l’angoisse et de la culpabilité » (Klein,
1948a, pp. 254-273) est particulièrement intéressant car on y découvre
une Melanie Klein beaucoup moins rigide que ce que ses autres textes
donnent à voir. Elle insiste notamment, dans ces pages, sur la nature
instrumentale de la séparation entre position schizoparanoïde et position
dépressive, entre angoisse persécutive et angoisse dépressive, qu’il
nous faut aborder maintenant. Dans cet article, elle indique en effet
que l’on peut trouver de l’angoisse dépressive pendant la position
schizoparanoïde et que la frontière entre les deux est poreuse, arbitraire,
artificielle.
L’angoisse devient dépressive au moment où l’objet
devient ambivalent, simultanément chargé d’amour et de haine, et ce
même s’il n’est pas total : cette angoisse n’est plus centrée
sur l’anéantissement du moi mais sur les objets aimés, internes et
externes, attaqués, agressés, abîmés, par les pulsions destructrices
du sujet. Il est donc quasiment impossible de distinguer angoisse
dépressive et culpabilité :
La culpabilité est-elle un élément de l’angoisse dépressive ?
Sont-elles deux aspects d’un même processus ou l’une d’elles est-elle
le résultat ou la manifestation de l’autre ? Je ne peux pas donner
maintenant une réponse définitive à cette question, mais je dirais
que l’angoisse dépressive, la culpabilité et le désir de réparation
sont souvent vécus simultanément. (Klein, 1948a, p. 267)
La seule différence entre l’angoisse dépressive vécue
sur un objet partiel et celle vécue sur un objet total (ce qui définit
la position dépressive en tant que telle), c’est que l’intensité de
la culpabilité et de la « nostalgie » (Klein, 1940,
p. 346) de l’objet aimé est bien supérieure dans la seconde et qu’elle
appelle une réparation plus importante. La principale défense contre
l’angoisse dépressive est la défense maniaque caractérisée par « l’utilisation
du sentiment de toute-puissance pour commander et maîtriser les objets »
sur la base d’une « minimisation » et d’un « dédain »
pour l’objet (Klein, 1934b, p. 328 et 329) ou, au contraire, de son
« idéalisation » (Klein, 1940, p. 346).
L’angoisse schizoparanoïde et l’angoisse dépressive
ne sont pas les seules propositions que fait Klein pour cerner et
redéfinir l’angoisse. Certes, l’angoisse est un affect diffus mais
pour Freud, elle a un contenu de représentation privilégié :
l’angoisse de castration. On sait qu’il est obligé de recourir à l’hypothèse
de la phylogénèse pour justifier l’actualité de ce contenu chez les
hommes, ce qui est déjà problématique. Mais plus encore, il reconnaît
lui-même dans « Inhibition, symptôme et angoisse » que,
en ce qui concerne les femmes :
(…) avec quelque certitude qu’on puisse constater
chez elles le complexe de castration, on ne peut cependant pas parler
d’une angoisse de castration au sens exact, dès lors qu’une castration
est déjà effectuée. (Freud, 1926d, p. 38)
De nombreux commentateurs ont discuté le phallocentrisme
freudien et cette question de la castration. Pointons simplement qu’en
remettant en cause, chez la femme, l’angoisse de castration, Freud
est contraint, dans ce même texte, de métaphoriser la castration en
angoisse de séparation dont le prototype serait la naissance mais
surtout la détresse, la désaide infantile (cristallisée dans
le gospel « Sometimes, I feel like a motherless child »).
Mais de cette façon, on ne comprend plus pourquoi l’angoisse de castration
serait la représentation paradigmatique, élective, de l’angoisse.
Une question se pose même avec intensité : peut-on considérer
comme une angoisse, en se référant aux seuls modèles freudiens, cette
crainte, cette anticipation du châtiment qui serait, pour l’être humain,
le plus intense ? On peut répondre par l’affirmative à la question
si et seulement si l’angoisse de castration est une angoisse signal.
Klein va plus loin. D’une part, pour elle, l’angoisse
de castration pour l’homme ne serait qu’une variation, plus intégrée,
de l’angoisse schizoparanoïde primitive qui concerne le corps entier
(Klein, 1932, p. 262). Mais surtout, et c’est là une hypothèse originale
majeure, il serait absurde d’appliquer à la femme cette variation.
La femme aurait pour contenu paradigmatique de son angoisse la crainte
de « voir sa mère détruire son corps, en anéantir le contenu,
en arracher les enfants » (Klein, 1932, p. 43), angoisse
en miroir de ce qu’elle a fait subir en phantasme à l’intérieur du
corps de sa mère. La position de Klein est subtile : ne plus
retenir comme pertinente l’angoisse de castration pour la femme ne
signifie pas en effet pour autant rendre caduques le désir de pénis
(avoir un pénis à elle serait secondaire par rapport au désir de recevoir
le pénis) et la haine de la mère qui le lui a refusé (Klein, 1932,
p. 211).
Enfin, pour Klein, il existe un autre type de phantasme
qui habille une angoisse originaire, celle de la scène originaire,
mais qui, selon elle, se déroule à l’intérieur du corps maternel.
C’est le fantasme des parents combinés, du pénis paternel contenu
dans le corps de la mère. Le contenu paradigmatique et unisexe de
cette angoisse est constitué des parents intériorisés en train d’accomplir
un coït destructeur qui menace aussi bien les parents que l’enfant
spectateur (Klein, 1940, p.362).
Quelles sont les conséquences de ces hypothèses sur
la nature des angoisses, puisqu’il faut les mettre au pluriel ?
La première est d’ordre nosologique : ces hypothèses permettent
de penser de façon nouvelle la maniaco-dépression et de percevoir
sa proximité avec la schizophrénie (notamment dysthymique). Elles
permettent surtout de penser un symptôme beaucoup plus fréquent :
les dépressions qui ne sont pas PMD unipolaire (y compris à épisode
unique), les dépressions qui ne sont pas mélancoliques. Les outils
cliniques que propose Melanie Klein pour appréhender ce type de symptômes
vont bien plus loin que ceux, pourtant déjà éclairants mais peu nombreux,
avancés par Freud (essentiellement « Deuil et mélancolie » :
Freud, 1915, pp.145-171), ce qui est particulièrement important quand
on sait que la dépression est l’une des causes principales de consultation.
Mais surtout, cette typisation, cette caractérisation
et cette chronologie de l’angoisse permettent de comprendre avec beaucoup
plus de finesse une expérience que tout être humain fait plusieurs
fois dans sa vie et qui, chez certains individus, peut être ravageuse :
celle du deuil.
Pour formuler mes conclusions d’une manière plus précise,
je dirais que dans le deuil, le sujet passe par un état maniaco-dépressif
atténué et passager, et qu’il le surmonte, répétant ainsi, bien qu’en
des circonstances et avec des manifestations différentes, les processus
que l’enfant traverse normalement au cours de sa première enfance.
(Klein, 1940, p. 352).
Le sentiment du survivant d’avoir triomphé de la
mort, associé à la haine qu’il éprouve pour celui qu’il aime parce
qu’il en a été abandonné, provoque une culpabilité avec la crainte
associée d’une vengeance, sentiments du même type que ceux vécus par
le nourrisson lors de la position dépressive. Pour Klein, le travail
de deuil consiste à réinstaller l’objet aimé à l’intérieur de soi
comme bon objet, et cette opération ne peut s’effectuer qu’en réinstallant
l’ensemble de ses bons objets, qu’en retrouvant la sérénité
de l’ensemble de sa scène psychique antérieure, qu’en reconstruisant
son monde intérieur. Il n’est pas neutre de noter que le cas clinique
qui illustre l’article central de cette théorie, « Le deuil et
ses rapports avec les états maniaco-dépressifs » (Klein, 1940,
pp. 341-369), celui de Mme A, n’est autre que le vécu de Melanie Klein
elle-même, après la mort de son fils Hans. La description fine des
mécanismes, l’attachement précis aux affects me semble provenir de
cette analyse à la première personne. La relativisation subjective
de ce « cas » et de sa théorisation me semblent lui donner
plus de légitimité, plus de crédit, en extrayant son analyse de ce
qui pourrait apparaître comme pure spéculation.
Il est également intéressant de souligner que cette
reviviscence du complexe de Klein n’est pas réservée aux dépressions
ou aux deuils. Melanie Klein écrit que nous en faisons également l’expérience
à chaque fois que nous avons à affronter et surmonter l’adversité :
Autrement dit, toute douleur provoquée par une expérience
malheureuse a quelque chose de commun avec le deuil, quelle que soit
la nature de cette expérience : elle réactive toujours la position
dépressive infantile. Le fait d’affronter et de surmonter l’adversité,
quelle qu’elle soit, entraîne un travail mental semblable à celui
du deuil. (Klein, 1940, p. 359).
Cette remarque ainsi que celle où elle indique que
l’analyse des angoisses primitives était un passage obligé pour appréhender
les angoisses provoquées par la seconde guerre mondiale (Klein, 1948a,
p. 271) me semblent particulièrement riches pour penser l’abord du
traitement de personnes souffrant de « stress post-traumatique »,
c’est-à-dire de personnes qui ont été confrontées à un « impensable »
réel. D’une certaine façon, avec Melanie Klein, on pourrait renommer
le principe de réalité en « principe de deuil » et, presque,
qualifier l’hypomanie de normalité.
Une autre conséquence de ces hypothèses est d’ordre
cette fois-ci spéculatif, métapsychologique. Insérer le sadisme et
sa culpabilité au sein des processus psychiques précoces conduit Klein,
alors que ce n’est pas la solution théorique la plus économique ni
la plus satisfaisante, à postuler que l’organisation extrêmement structurée
et complexe des instances de la deuxième topique freudienne est déjà
présente à la naissance. Le nouveau-né kleinien n’est pas un self
indifférencié mais une psyché dotée d’un moi organisant les défenses
contre l’angoisse. Très rapidement et au rythme de la chorégraphie
transformante des projections et introjections des objets habillés
par les projections, ce moi se peuple, s’étoffe. Cependant, l’instance
principale autour de laquelle est centrée la théorie kleinienne n’est
pas le moi mais le surmoi. C’est parce qu’elle repère de la culpabilité
précoce, parce qu’elle repère des défenses maniaques précoces utilisant
l’idéalisation, que Klein défend l’idée que le surmoi (qu’elle réduit
donc essentiellement à l’instance provoquant le sentiment de culpabilité
- souvent inconscient - c’est-à-dire à la conscience morale) est très
précoce. Le surmoi n’est plus, selon la formule freudienne, l’héritier
du complexe d’Œdipe mais un agglomérat d’objets incorporés qui génèrent
la culpabilité primitive et surtout qui est à l’origine des attaques
internes, aussi sadiques et cruelles que celles du moi à destination
des objets mais, cette fois-ci, dirigées sur le moi lui-même.
A la lumière du complexe de Klein, le surmoi est
donc :
- Très précoce, et au moment de son apparition,
excessivement cruel et sadique comme en témoignent la culpabilité
et les symptômes signant la défense contre la culpabilité des très
jeunes enfants.
- Constitué d’un amalgame de premiers objets introjectés
(qui ont pour caractéristique de représenter leurs représentants
par des organes) et non simplement formé à partir des figures parentales
réelles du complexe d’Œdipe, figures qui en atténueront plus tard
la sévérité initiale.
La culpabilité issue du sadisme provoquée par l’angoisse
schizoparanoïde, pour être surmontée ainsi que pour conjurer les représailles,
appelle une réparation. Cette notion est, comme toutes les
découvertes importantes de Melanie Klein, directement issue de sa
clinique : après l’expression, par le jeu ou leur symptôme, de
leur sadisme, les enfants tentent de réparer l’objet agressé, blessé
et parfois phantasmatiquement tué. Plusieurs types de réparation sont
à distinguer.
Il y a des réparations inefficaces. Ce sont par exemple,
les réparations maniaques où s’exprime un sentiment de triomphe
qui rabaisse l’objet à un statut de vaincu méprisé qui pourra alors
chercher à se venger et devenir ainsi persécuteur (Klein, 1940, p.
349). On trouve également des réparations obsessionnelles, compulsions
de répétition stériles tentant de défaire, sur un mode magique, l’agression
phantasmée.
Mais il y a aussi des réparations qui atteignent
leur but. Les œuvres artistiques, constructives, les créations seraient
de cet ordre. La figure d’Alvin dans les Chroniques d’Alvin le
Faiseur d’Orson Scott Card me paraît emblématique de cet esprit
de réparation créatrice réussie.
Le caractère coûteux de la réparation vient du fait
qu’il est beaucoup plus facile de casser les choses que de les réparer
et ce constat peut conduire à inhiber les tentatives de réparation
et à verser dans la réparation hypomaniaque ou obsessionnelle :
« déplacement sur des vétilles » (Klein, 1932, p. 188).
En analyse avec les enfants, on repère cet esprit
par exemple dans les jeux de construction (pièces de bois, cabane)
qui font suite à des moments de destruction, dans l’utilisation du
scotch pour recoller ce qui a été déchiré ou dans les jeux avec poupées
ou figures que l’on soigne. Une autre forme repérable de la réparation
est la restitution : il s’agit de rendre, de remettre les objets
qui ont été phantasmatiquement dérobés (Klein, 1932, p. 182). Des
mouvements de transvasement, de collection, la nature des objets apportés
parfois en séance, les interruptions de séance pour aller aux toilettes
et, plus généralement, le rapport à l’urine et aux selles, illustrent
cette restitution. La totalité des activités de l’enfant, et notamment
les activités scolaires (ceci à mettre en rapport avec certains refus)
peut en fait être utilisé pour exprimer cette dynamique. Des variantes
masculines (vertus curatives du pénis) et féminines (rendre, remplir)
sont repérables (Klein, 1932, p. 198 et 259). Klein propose par ailleurs
une nouvelle interprétation du Fort-Da pour illustrer son propos :
Fort, attaque sadique de la mère ; Da, réparation
(Klein, 1932, p. 193)
En clinique adulte, le rapport à l’argent, et notamment
à son accumulation, peut relever de cette logique qui est associée
à une angoisse : la peur de ne pas avoir assez pour pouvoir rendre.
Sur un autre registre, pour les femmes, donner naissance à et élever
un enfant sain « exalte les tendances réparatrices » alors
qu’un enfant anormal, malade, peut apparaître pour la mère comme représaille
à son sadisme infantile (Klein, 1932, p. 243).
Une des contraintes régissant la réparation tient
à ce qu’elle doit être effectuée en miroir inverse de l’agression :
Les actes de réparations doivent se conformer dans
le moindre détail aux préjudices imaginaires qui ont été commis. Quels
que soient les torts dont l’enfant s’est rendu coupable dans ses fantasmes,
vols, blessures, ou destructions, il lui faut les réparer un à un,
restituer, rétablir et reconstruire. En vertu de ce principe, les
mêmes instruments qui firent tout le mal doivent servir à le réparer.
Les substances dangereuses et destructrices des fantasmes, telles
que les produits d’excrétion, le pénis, doivent se transformer en
substances bénéfiques et curatives. Le « bon » pénis et
la « bonne » urine doivent redresser les torts causés par
le « mauvais » pénis et la « mauvaise » urine.
(Klein, 1932, p. 229).
Pour Klein, la maturation psychique se condensant
dans l’élaboration du complexe kleinien, c’est-à-dire dans l’intégration
puis la diminution des angoisses archaïques, la réparation est le
processus maturatif par excellence. Bien qu’ayant pour visée le monde
interne, la réparation s’effectue à travers le monde externe et devient
ainsi un facteur positif de développement, tant cognitif que social.
Cet investissement réparateur du monde externe permet de trouver un
terrain d’exploration dérivé pour les besoins épistémophiliques qui
visent l’intérieur de la mère, besoins qui sont nés avec le sadisme,
sont associés à la libido et sont par conséquent ambivalents donc
liés à une culpabilité qui, dans certains cas, peut conduire à des
inhibitions intellectuelles.
Il est important de distinguer la sublimation - on
sublime de la libido - de la réparation qui, quant à elle, fait suite
à l’expression sadique des pulsions de destruction. Mais comme la
réparation témoigne de la culpabilité et cette dernière de l’ambivalence
pour l’objet, c’est-à-dire aussi de son investissement libidinal,
il faut mentionner l’aspect libidinal dans la réparation. Toutes les
activités altruistes, notamment dans le champ du social, de l’humanitaire,
mais surtout et en premier lieu dans le champ thérapeutique - à commencer
par la psychanalyse - ne sont-elles pas motivées par la nécessité
de la réparation ?
Les témoignages des analystes pour illustrer cette
hypothèse sont rares et on le comprend : pour des raisons professionnelles,
on ne peut pas clamer son sadisme le plus originaire. Le Journal
Clinique de Ferenczi, texte posthume qui n’était pas destiné à
être publié en l’état, nous donne l’une des plus belles illustrations
du caractère fondamental de la réparation kleinienne :
Interprétation : effet d’après-coup de scènes
passionnelles qui ont vraisemblablement eu lieu, au cours desquelles
vraisemblablement une femme de chambre m’a laissé jouer avec ses seins
puis a pressé ma tête entre ses jambes, si bien que j’ai pris peur
et que j’ai commencé à étouffer. C’est la source de ma haine des femmes :
c’est pour cela que je veux les disséquer, c’est-à-dire les tuer.
C’est par là que l’accusation de ma mère : « tu es mon meurtrier »,
m’a atteint en plein cœur et m’a amené 1) à vouloir compulsivement
aider tous ceux qui souffrent, surtout les femmes, 2) à fuir les situations
dans lesquelles je devais être agressif. (Ferenczi, 1932, p. 112)
L’idée que la réparation illustre la position analytique
permet d’éclairer un certain nombre de recommandations techniques :
l’enjeu de la formation de l’analyste, n’est-ce pas de faire en
sorte que le registre de sa pratique ne soit pas de l’ordre de la
réparation maniaque ou de la réparation obsessionnelle ?
Maintenant que nous avons vu le contenu du complexe
de Klein, sa singularité irréductible qu’il faut individualiser comme
telle, il faut aborder un autre aspect de sa spécificité : son
mode d’appréhension des mécanismes qu’elle repère, sa méthode.
Car il va de soi que l’impensable kleinien, ses angoisses et ses défenses
sadiques, ne s’expriment pas par la mise en acte de leur contenu mais
dans le phantasme. La méthode que crée Klein lui permet de se représenter,
de façon indirecte et hypothétique, l’irreprésentable :
Il faut tenir compte de la grande difficulté que l’on
rencontre à exprimer les sentiments et les fantasmes d’un jeune enfant
dans un langage d’adulte. Toute description des fantasmes précoces
de la première enfance - et par conséquent des fantasmes inconscients
en général - ne peut donc donner d’indications que sur le contenu
de ces fantasmes, et non sur leur forme. (Klein, 1945, p.412)
Mais la difficulté avec Klein vient précisément de
ce qu’elle oublie régulièrement la nature hypothétique de cette méthode
en substantialisant ses outils. Je reviendrai sur ce point.
Tout s’illumine quand on comprend que Klein décrit
la psyché, la scène phantasmatique, exactement comme l’intérieur d’un
cabinet d’analyse pour enfants. Une fois entendu que le « monde
interne », que les « objets internes »,
sont appréhendés de la même manière qu’un espace de jeu où l’on s’attache
à décrire les relations que met en œuvre un enfant avec les objets
dont il dispose pour jouer, alors ce qui peut paraître confus et difficile
à croire devient lumineux.
De la même façon que la phénoménologie suspend son
jugement sur la nature des objets décrits en s’attachant uniquement
à la logique de ce qui apparaît, Melanie Klein se concentre sur ce
qui transparaît dans la scène psychique en y appliquant sa méthode
initiale : celle de la psychanalyse d’enfants par le jeu. Le
complexe de Klein est le résultat d’une phénoménologie du phantasme :
d’une phantasmalogie. Cette phantasmalogie, c’est la dimension
scénique qui vient compléter les appréhensions topique, dynamique,
et économique freudiennes. C’est un point capital pour juger à
sa juste valeur l’apport kleinien. Il me semble que c’est un aspect
véritablement minoré quand on rend compte de Melanie Klein. On s’arrête
en général au contenu du complexe de Klein (positions, angoisse, sadisme)
mais rarement à cette nouvelle dimension et méthode qu’elle introduit.
La phantasmalogie nous situe sur un plan radicalement
différent de la métapsychologie freudienne. Ici, il ne faut pas penser
causalité mais scénographie, non pas déterminisme thermodynamique
mais drame, chorégraphie. Le monde interne kleinien, c’est un petit
théâtre de guignol. Ce monde est organisé spatialement autour de ses
objets et des déplacements, des mouvements qui s’y effectuent. Il
y a une logique du phantasme kleinien. Et c’est cette logique qu’il
m’intéresse de pouvoir formaliser en prêtant attention à la spécificité
de sa nature. L’enjeu épistémologique de cette question, c’est celle
du choix de l’échelle d’observation utilisée pour l’étude de son objet.
On peut observer un animal en tant qu’éthologue, en tant que biologiste,
en tant que biophysicien, ou en tant que physicien. A chaque échelle
d’observation, il est possible de repérer des structures, des organisations
qui n’ont pas de pertinence à un autre niveau d’échelle d’observation.
Par exemple, le comportement sexuel ou la chimie carbone du vivant.
Le projet de tenter de formaliser le modèle analytique prend en considération
les différents niveaux d’échelle où se situe son discours. Formulé
dans le vocabulaire de Piera Aulagnier, un tel projet est de secondariser
la psyché humaine dans la pleine conscience que le primaire échappe
au secondaire et l’originaire au primaire, avec pourtant l’ambition
de rendre compte de chaque niveau et de leur articulation. Le discours
de Melanie Klein sur le « monde interne » illustre une approche
inédite de l’originaire et du primaire. C’est un chemin que je souhaite
creuser.
Quelles sont les caractéristiques de la phantasmalogie
kleinienne ?
Son espace est triple : d’un côté l’intérieur
de l’enfant ; de l’autre l’intérieur de la mère. Ces
deux intérieurs forment le monde interne qui s’oppose au monde
externe.
Cet espace est peuplé d’objets au final très peu
nombreux mais dont la caractéristique est d’être : initialement
clivés en bon et mauvais ; représentées au départ par des organes
(sein, pénis) ou des productions corporelles (lait, urine, fèces)
puis progressivement par des doubles internes des parents. On notera
cependant dans la première étape l’absence de la présence du père
si ce n’est sous la forme très secondaire du pénis contenu dans l’intérieur
de la mère ou du phantasme des parents combinés où la mère reste le
contenant.
Les processus de l’introjection et de la projection,
agissant, dès le début de la vie, conduisent à l’établissement à l’intérieur
du moi d’objets aimés et haïs ressentis comme « bon » et
« mauvais », reliés les uns aux autres et tous au moi ;
autrement dit, ces objets constituent un monde intérieur. (…) Ce monde
intérieur comprend un nombre infini d’objets absorbés par le moi qui
correspondent en partie aux multiples aspects, bon et mauvais, sous
lesquels les parents (et les autres personnes) apparaissent devant
l’inconscient de l’enfant au cours des stades successifs de son développement.
(…) Tous ces objets ont, dans le monde intérieur, des rapports infiniment
complexes les uns avec les autres et tous avec le moi. (Klein, 1940,
pp. 361-362).
Ce monde est caractérisé par l’excès : les objets
y sont excessivement bons ou excessivement mauvais (Klein, 1932, p.
165).
Il y règne une certaine loi de symétrie : toute
attaque suscite l’anticipation d’une attaque en miroir. C’est la loi
du talion qui s’y applique : œil pour œil, dent pour dent. Pour
prévenir les représailles, la réparation doit également défaire symétriquement
ce qu’elle a commis.
Les déplacements au sein de cet espace se font selon
la double contrainte du type de sadisme ou d’angoisse à l’œuvre et
selon les mouvements de projection et d’introjection en cours. Il
s’agit d’un système dynamique où les moindres modifications ou déplacements
d’un élément ont une conséquence sur l’équilibre de l’ensemble.
Le tableau qui suit tente de synthétiser l’organisation
de cette phantasmalogie.
| |
Bons
objets
|
Mauvais
objets
|
|
Monde
externe
|
Parents
gratifiantsâ
|
Parents
frustrantsâ
|
|
Monde
interne
|
|
|
Intérieur
de la mère
|
bon
sein, bon pénis, bons enfantsâæá
|
mauvais
sein, mauvais pénis, mauvais enfantsåâá
|
|
Armes
ou réparateurs phantasmatiques
|
áUrine,
fèces, bouche, pénisâ
|
|
Intérieur
de l’enfant
|
bon
sein, bon pénis, bons enfantsáä
|
mauvais
sein, mauvais pénis, mauvais enfantsãá
|
La description de cette phantasmologie permet de
mieux saisir l’attachement de Melanie Klein au vocabulaire de la deuxième
topique freudienne et, plus particulièrement, au surmoi. Pour Klein,
le surmoi est conçu, appréhendé et décrit comme un objet interne.
C’est ce qui explique les énormes malentendus suscités par l’emploi
par Klein de ce terme. Le surmoi est conçu comme un agglomérat d’objets
internes constitués sur la base d’introjections successives. Une planche
de Hergé me semble pouvoir donner une illustration ludique de la façon
dont Melanie Klein se représente l’espace psychique

Le fait que Melanie Klein n’utilise quasiment jamais
la notion de ça vient d’ailleurs sans doute du fait que, dans sa phantasmalogie,
le correspondant du ça serait l’ensemble du monde interne qui, en
tant que tel, n’est pas un objet individualisé que l’on peut se représenter
comme une figurine, ou bien l’origine des injections pulsionnelles
qui vient perturber l’homéostasie précaire du système c’est-à-dire,
au fond, soit l’inconscient, soit les pulsions. Elle reconnut d’ailleurs
elle-même ce fait (Klein, 1957b, p. 61).
Le moi, quant à lui, est conçu comme l’origine, comme
le moteur des déplacements et des mouvements au sein de l’espace phantasmalogique.
Il n’est donc en fait conçu que comme self.
Il faut enfin noter la différence de nature fonda