Barbery.net

 


L’œuvre : entre contexte et transfert


Que nous projetions nos propres complexes dans des découvertes scientifiques, cela va de soi. Comment pourrions-nous découvrir quoi que ce soit autrement ?
Groddeck, lettre à Ferenczi du 12/11/1922 (Ferenczi Groddeck, 1982, p. 78).

Un discours qui prétend à l’universel ne devrait a priori avoir besoin d’aucune contextualisation. Or, l’apport paradoxal de la psychanalyse tient précisément à la mise en lumière du caractère central de la subjectivité, de la singularité individuelle. En toute logique, les productions psychanalytiques se doivent donc d’être éclairées par une connaissance du contexte de leur production et, notamment, du contexte biographique de leurs auteurs : une théorie analytique, même la plus abstraite, est aussi une production psychique sur laquelle la théorie analytique peut s’appliquer pour en entendre les échos fantasmatiques, le statut de formation de compromis. Certes, il ne s’agit pas de substituer l’histoire de la psychanalyse à la métapsychologie ou de prétendre « psychanalyser » a posteriori un auteur par le biais de son œuvre mais de pointer que la psychanalyse elle-même peut être l’objet d’une appréhension psychanalytique, que le psychanalyste ne peut excepter sa place ou ses productions d’une tentative d’en comprendre le sens en référence à la logique de l’inconscient.

Ignorer ce contexte peut conduire par contre-coup à mal évaluer le sens spécifique, pondéré, que revêt une proposition ou la forme que revêt la présentation de cette proposition. L’effet de cette absence de pondération conduit souvent à la mythologisation, la construction d’une histoire faite de héros et de saints : dans la psychanalyse aussi traînent des romans familiaux, et qui s’inscrit dans cette famille cherche nécessairement des légitimités dans les annales et les chroniques de sa lignée. La formation d’un analyste devrait donc être également un temps de repérage et de déconstruction de ce roman familial analytique.

La lecture des trois volumes de la correspondance Freud-Ferenczi (Barbery, 2000) m’a définitivement guéri de ma précédente tendance à croire dans un passé mythologique de fondateurs irréprochables et intouchables. La lecture, pour ce mémoire, de la biographie de référence de Melanie Klein (Grosskurth, 1986) m’a conforté dans cette saine désacralisation. Saine, car elle dégonfle les transferts faits sur des icônes analytiques. Saine, car elle invite davantage à penser à la première personne.

Je ne pouvais commencer ce travail, dont le cœur est métapsychologique, sans mettre en avant ma conscience exacerbée de l’importance de ce pôle subjectif que l’on repère aisément dans l’œuvre de Melanie Klein, dont j’ai aussi fait l’expérience lors de la préparation de ce texte et qui m’a invité à réfléchir au sens profond de mon projet.

Analyse d’un transfert

Il me faut ici témoigner de la pluralité des temps transférentiels dont j’ai été le sujet pendant ce travail. Ce témoignage permettra de situer mon rapport subjectif à Klein et, par conséquent, la nature de ma lecture. Mais ce qui m’a convaincu de témoigner de mon expérience, c’est qu’elle me semble éclairer les résistances fortes que suscite, encore aujourd’hui, l’œuvre de Klein.

Trois temps ont scandé mon travail : découverte intéressée mais résistante et suspicieuse ; éclairage fondamental ensuite ; distance admirative critique enfin.

Ayant choisi de lire chronologiquement les textes, j’ai commencé par les moins aboutis, les moins étayés, par conséquent les moins satisfaisants : des textes que l’on sent forcés et qui résonnent un peu dogmatiquement car forgés pour l’essentiel par la contrainte pour M. Klein de « se faire un nom ».

Ce fut une lecture impressionnée par la sensibilité clinique de Klein mais très dubitative quant à certains points majeurs avancés, notamment la dramaturgie scénique des objets internes comme étiologie psychique unique de toute pathologie, infantile ou adulte.

Puis, pendant un temps non négligeable, mon avancée a été stoppée par une inhibition teintée d’angoisse, notamment pendant la lecture de la Psychanalyse des Enfants. C’est dans un questionnement auto-analytique, à l’écoute de ce que je repérais comme transfert, que j’ai pu interroger cette inhibition et y trouver un sentiment étrange correspondant parfaitement à la définition de l’identification projective découverte et proposée par Klein. Certains des textes de Klein m’ont donné le sentiment qu’elle réalisait par l’écriture une sorte d’identification projective au lecteur, le sentiment d’une absence de différence psychique entre sa psyché et celle du lecteur. Bref, en lisant ses textes, on peut avoir le sentiment d’être à l’intérieur de Melanie Klein, qu’elle nous enferme, contenante - surtout lorsque l’on est en position d’apprenant, de lecteur en formation, en gestation intellectuelle -, ce qui ne va évidement pas sans susciter des envies d’attaques à la mesure de l’intensité de l’enfermement ressenti. C’est par cette prise de conscience que j’ai pu mettre fin à l’inhibition de ma lecture. Ce témoignage très personnel me semble pourtant important pour éclairer le type de réactions violentes qu’a suscité Klein, le type de réactions qu’elle continue de susciter. Je ne veux pas croire avoir été le seul à avoir éprouvé et ce sentiment d’envahissement enfermant et l’inhibition consécutive, agressive, qui y fait logiquement suite. Ce que l’on sait de la façon dont elle gérait ses relations avec ceux qu’elle formait - un exemple parmi d’autres, son rapport avec Paula Heimann (Grosskurth, 1986, p. 545 et 548) - atteste de la nature très orale et clivée de son fonctionnement : digestion ou expulsion. Je témoigne ici avoir ressenti que ses textes appellent un fonctionnement en miroir.

Cette prise de conscience faite et mon inhibition disparue, Klein est alors devenue pour moi une référence théorique indispensable qui me permettait de donner du sens à la clinique que je rencontrais lors de mon stage au CMPS. Une clinique infantile où les catégories nosographiques adultes ne m’étaient quasiment d’aucune utilité alors que les mouvements psychiques liés à ce que j’appellerai plus loin le complexe de Klein m’étaient indispensables pour ne pas rester sidéré au simple stade du constat muet devant les comportements ou symptômes des enfants. Le cadre kleinien m’a également permis de reformuler de façon plus efficace bon nombre de problèmes touchant à la clinique adulte.

La lecture de Klein aura donc transformé de façon fondamentale la façon dont j’appréhende la psyché infantile et, partant, le modèle génétique formalisé que je me donne comme objectif d’élaborer. Il n’en reste pas moins que des points centraux de sa théorie et de sa technique ne sont pour l’instant pas recevables pour moi. J’expliquerai pour quelles raisons dans la troisième partie de ce texte.

Le dernier temps de modification de mon rapport à Klein a été provoqué par la lecture de la biographie de Phyllis Grosskurth. Cette biographie, complète et devenue de référence, a ceci de spécifique qu’à la fin de sa lecture, le personnage décrit n’apparaît pas comme sympathique. L’ensemble des témoignages confortent ce portrait d’une femme qui suscite l’admiration mais qui est ressentie également comme distante, dans la maîtrise, dans l’agressivité sous-jacente, et dont l’unique envie est de créer, en singularisant artificiellement ses propositions, les conditions de perpétuation de son nom dans l’histoire de la psychanalyse. S’il ne s’agit en aucun cas de retirer à Melanie Klein ce qu’elle apporte et dont nous lui devons gratitude, cette biographie autorise le travail de désacralisation nécessaire à une appréhension plus objective que celle qui était possible il y a vingt ou trente ans.

Cette biographie, en nous laissant dans la distance critique, donne d’importants éléments de contextualisation biographique et historique du personnage et de son œuvre.

Biographie et contexte

On pourrait presque dire qu’une œuvre analytique est le condensé objectalisé du contre-transfert de l’analyste. La prise de connaissance des éléments centraux de la vie de Melanie Klein (1882-1960) a confirmé, pour moi, l’idée apparue avec force en travaillant sur Ferenczi selon laquelle il est impossible de distinguer la biographie d’un psychanalyste et ses créations : sa vie nous permet de comprendre les structures et les lignes de faille de sa recherche, tout comme elle éclaire ses limites, la logique de certains de ses choix théoriques et techniques, logique parfois inconsciente qu’il ne sert à rien d’évaluer sur le plan de la stricte argumentation. De fait, loin de relativiser l’œuvre, le contexte biographique précise ainsi les conditions d’émergence et de validité des propositions.

Je renvoie donc à l’ensemble du contenu du livre de P. Grosskurth. Pour illustrer mon propos, voici cependant une courte liste d’événements structurants de la vie de M. Klein qui me semblent éclairer son œuvre.

Tout d’abord le rapport aux Freud. De nombreux commentateurs ont relevé les enjeux personnels qui ont nourri les relations particulières, bien en deçà des questions théoriques, de Melanie à Sigmund puis à Anna Freud. Le père de Melanie, Moriz Reizes, est un médecin juif d’origine polonaise, de vingt-quatre ans plus âgé que sa seconde femme Libussa. Il a donc un âge de grand-père quand naît Mélanie en 1882, quatrième enfant du couple, et qui vient après Emilie, Emmanuel et Sidonie. On ne peut pas ne pas percevoir chez M. Klein un schéma de relation similaire avec Freud et avec son propre père très cultivé, et qu’elle admirait : sa naissance n’était pas désirée et la préférence de Moriz allait à Emilie, la première enfant, puis à Emmanuel, le fils talentueux (Grosskurth, 1986, p . 24 et 30). On repère donc une Melanie en quête de reconnaissance paternelle, quête promise à l’échec parce que la sœur est préférée bien qu’elle soit sans charme et moins prometteuse. N’est-ce pas là ce qui se joue, en toile de fond de sa confrontation avec Anna ? Impossible tout du moins de ne pas repérer la similitude de structure.

Un fait marquant pour Melanie est la mort, l’année de ses quatre ans, de sa sœur Sidonie alors âgée de huit ans, d’une forme de tuberculose. Trois phrases de l’Autobiographie inédite, écrite dans les années cinquante, que possède le Melanie Klein Trust, soulignent ce point :

Je pense n’avoir jamais vraiment surmonté le chagrin que me causa sa mort. J’ai également souffert de la douleur que manifesta ma mère, alors que mon père se contrôla davantage. Je me rappelle avoir eu le sentiment que ma mère avait d’autant plus besoin de moi maintenant que Sidonie n’était plus là, et il est probable qu’une partie de mes problèmes provinrent de ce que je dus remplacer ma sœur. (Grosskurth, 1986, p. 30)

Les travers les plus décriés chez Klein, sa quête agressive de légitimité, son ambition crispée de se faire un nom, peuvent aussi être entendus comme une défense contre le sentiment d’être une remplaçante non désirée. D’autant que quelques années plus tard, ce n’est plus seulement Sidonie qu’elle se doit de remplacer mais également Emmanuel, figure romantique fin de siècle du jeune homme révolté, turberculeux, traquant son inspiration littéraire sur les routes européennes. Il meurt à Gènes à vingt-cinq ans d’une crise cardiaque. La figure de ce frère est centrale pour Klein. P. Grosskurth écrit à son sujet :

Il était son père de remplacement, son ami intime, son amant fantôme - et personne, au cours de son existence, ne put jamais le remplacer. (Grosskurth, 1986, p. 59)

Emmanuel était investi de façon très trouble d’un quasi-amour incestueux, dont son mari, Arthur Klein, ami du frère, n’était sans doute qu’une figure de substitution. On peut se demander si ce n’est pas cette substitution qui explique que son ambition de se faire un nom soit portée non autour du patronyme paternel, mais autour de celui d’un homme avec qui elle ne fut jamais proche et dont elle se sépara bien avant de devenir l’analyste célèbre qu’elle fut.

Deux éléments nous permettent de saisir l’importance d’Emmanuel dans la vie de Melanie. Après sa mort, elle se battit pour faire publier les manuscrits de son frère. La seule véritable relation amoureuse intense que vécue Melanie fut, au milieu des années vingt (donc vingt ans plus tard), avec Cheskel Zvi Kloetzel, un journaliste marié, de neuf ans son cadet et qui, évidemment, ressemblait à Emmanuel. C’est Kloetzel, séducteur volage, qui rompit. La seule chose que lui demanda alors M. Klein qui souffrit intensément de cette rupture fut l’exemplaire du livre de son frère qu’elle lui avait confié (Grosskurth, 1986, p. 190-199). On voit mal quel symbole plus fort que cette anecdote marque l’empreinte d’Emmanuel sur Melanie, la place qu’il avait pour elle dans sa vie. L’élément qui nous donne cependant le plus d’informations à la première personne sur les rapports de Melanie à son frère, est le célèbre récit - que l’on trouve dans l’article « Le Deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs » (Klein, 1940, pp. 354-360) - du deuil de « Mme A. » qui n’est autre que le récit du propre deuil de M. Klein, lors de la mort de son premier fils, Hans, en 1934, mort qui fit resurgir les fantasmes et désirs ambivalents qui l’unissaient à son frère.

On pourrait ici me reprocher de faire ce que, précisément, je pointais comme dévoiement : une « psychologisation » a posteriori sans véritable intérêt. Sans doute d’ailleurs est-il difficile de se départir de cette curiosité « people » qui invente un récit qui n’a pas pour objet la vérité historique mais la stimulation, par la dramaturgie, d’une initiation faite de deuil et de frustration successifs : inertie tranférentielle et attrait pour ce type de récit dont sans doute une théorie analytique est envisageable.

Mais je souhaitais pointer que lorsque Melanie Klein se bat contre Anna Freud, ses raisons ne peuvent être strictement théoriques et qu’il faut entendre - pour ne pas les subir - ces raisons comme telles. Que lorsqu’elle parle du deuil, elle le fait - en connaissance de cause - à partir de son propre vécu (Sidonie, Emmanuel, Hans…). Que lorsqu’on lui reproche de ne pas s’intéresser au père, on ne peut pas ne pas penser à l’absence de figures d’homme dans sa propre vie - ou du moins d’hommes présents au quotidien au sein d’un couple stable et capables d’assumer une fonction paternelle. Qu’on ne peut pas ne pas repérer son extrême sensibilité aux relations fraternelles (notamment sexuelles, par exemple Klein, 1932, p. 236) en méconnaissant son rapport à son propre frère. Tous ces points, une fois repérés, permettent de prendre une distance tranquille pour pondérer et évaluer les apports kleiniens. Ils permettent, partant, de sortir de l’idéologie militante ou du rejet sans appel.

Venons-en à présent au point central : son rapport aux enfants, à la maternité, à la mère, c’est-à-dire au cœur de son œuvre. Ici se pose en effet non plus la question de la pondération mais celle, plus grave, du doute.

Le récit du deuil de « Mme A » mis à part, Melanie Klein a très peu parlé kleinienement d’elle-même. Et pourtant, la question se pose avec pertinence : les célèbres interprétations kleiniennes, dont les intuitions profondes n’ont d’égales que la violence et, parfois, l’artificialité, sont-elles autre chose que des productions subjectives de la psyché singulière de Melanie Klein, autrement dit des projections ? La biographie de P. Grosskurth a en effet définitivement établi que les premiers travaux de M. Klein, et une part non négligeable de tous ses premiers articles, sont directement issus d’élaborations réalisées à partir de l’analyse de ses propres enfants (Grosskurth, 1986, pp.125-137) :

  • « Fritz » (et sans doute « Ernst) est Erich.
  • « Felix », Hans.
  • « Lisa » (ainsi que « Grete »), très probablement Melitta.

Même si l’on replace la situation dans les premières années de la psychanalyse, la façon dont sont relatés ces « cas », l’instrumentalisation de ses enfants, la censure apposée sur la réalité des situations et, plus particulièrement, sur leur réalité intertransférentielle, est proprement choquante et il serait encore plus choquant - sous le prétexte qu’il s’agit de Melanie Klein - de minimiser ces faits. Si la notion de psychanalyse sauvage a un sens, ne peut-on penser qu’elle s’applique ici parfaitement à cette situation ? Il y a en effet une extraordinaire sauvagerie à soustraire à ses enfants tout espace de secret, intimité à l’abri de l’intrusion maternelle dont on sait combien elle est capitale pour la construction d’un sujet (Aulagnier, 1976b). Sauvagerie de l’abus de pouvoir où la proximité psychique ainsi imposée ne peut pas ne pas faire penser à la violation du tabou de l’inceste de premier type qu’a mis en avant l’anthropologue Françoise Héritier : le partage du même, le contact de l’identique. Car, en effet, quelle distinction peut-on véritablement établir entre l’univers psychique de M. Klein et celui de ses enfants quand un rôle-clé de la mère est justement d’être celui d’enveloppe, de contenant psychique, précisément dans les premiers mois dont traite Melanie Klein ? La vraie question est donc : est-ce que ces premières « analyses », qui furent des prototypes pour la mise en place de sa technique, ne font pas peser un soupçon sur celle-ci, soupçon qu’on pourrait formuler ainsi : Melanie Klein traite-t-elle la psyché de ses petits patients comme autre chose que sa propre psyché, comme un espace autre que son propre espace psychique ou bien n’est-elle pas en permanence en train de promouvoir un cadre qui n’est autre que celui de son propre intérieur ? Melanie Klein accepte-t-elle de déchoir (et le peut-elle ?) pour l’enfant de son statut de toute-puissance maternelle ou bien, au contraire, ne verrouille-t-elle pas cette représentation de toute-puissance - ce qui ne préjuge en rien de l’effet désanxiogène de ce cadre ?

Sur cet effet, dont se prévaut toujours Melanie Klein pour légitimer ses propositions, relevons cependant que ses enfants, dont on a le sentiment, en lisant leur « cas », qu’elle obtint avec eux des améliorations notables, firent appel plus tard à d’autres analystes : Melitta à Karen Horney, Sharpe mais surtout Glover ; Hans à Simmel ; Eric à Happel, Searl, Winnicott et Joseph (Grosskurth, 1896, p. 137) ! Et que penser surtout des rapports de Melitta à sa mère, ses attaques publiques, violentes, tout au long des Controverses et jusqu’à sa mort, attaques qui contribuèrent grandement à figer les débats en raison de la toile de fond « privée » qui ne pouvait être évoquée publiquement ? Ces attaques, pathétiques, de Melitta, il me semble que l’on peut vraiment les voir non simplement comme une incapacité pathologique à sortir d’une position schizoparanoïde - ce que faisait implicitement Klein en traitant sa fille comme une « malade » à laquelle il ne fallait pas répondre (P. Grosskurth, 1986, p. 385) -, mais comme des réactions à des dysfonctionnements majeurs de la relation mère-fille dont Melanie cherche à dédouaner, en refusant de la convoquer, la mère réelle c’est-à-dire elle-même.

Cette situation n’est pas sans rappeler, bien qu’à un autre degré, l’attaque unique, meurtrière, du neveu de Hermine Hug-Helmuth sur sa tante qui l’avait élevé et analysé, et qui alla réclamer, à sa sortie de prison, de l’argent à Paul Federn en dédommagement du fait d’avoir été utilisé comme « cobaye » (Grosskurth, 1986, p. 168) ! L’impossibilité de penser secrètement conduit à l’impossibilité de fantasmer consciemment et librement : seul alors le passage à l’acte violent permet l’évacuation de l’excitation…

Notons au passage que cette confusion des rôles n’est pas simplement coextensive au début de la pratique et de la formation de Klein. Tout au long de la vie, on peut trouver des situations de confusions similaires. Deux exemples plus marquants que d’autres : M. Klein analysera les deux enfants de Jones mais aussi sa femme, en faisant au mari des rapports sur l’avancement de la cure… Mais surtout en 1949 - elle a alors 67 ans ! -, elle impose à Scott qui y est réticent de superviser l’analyse qu’il entreprend avec Michael, son petit-fils, le fils d’Erich (Grosskurth, 1986, p. 513). Le montage photographique que j’ai réalisé en couverture de ce mémoire montre Michael avec sa grand-mère en 1938.

Je reviendrai sur les doutes concernant le statut des interprétations kleiniennes et sur l’hypothèse de l’empiétement psychique dont elles semblent parfois témoigner. Mais revenons à cet élément clé : le dédouanement de la mère, le centrage exclusif sur la psyché de l’enfant appréhendée comme solipsiste et qui minore de façon radicale le rôle de l’environnement, autrement dit du réel - et ce, quels que soient les démentis ultérieurs.

Pourquoi Melanie Klein adopte-t-elle une position de réparation auprès des enfants ? On peut légitimement penser que cette position, qu’elle théorisera et dont on peut donc appliquer le contenu à elle-même, a à voir avec l’intense culpabilité ressentie quand, au début de son mariage et dans les premières années de vie de Melitta et Hans, elle vécut une dépression profonde qui dura au moins deux ans et demi et qui commence après la publication du livre de son frère, au moment de sa seconde grossesse. Cette dépression l’amena à négliger ses enfants en les laissant aux bons soins de sa propre mère, Libussa, personnage envahissant, véritablement intrusif et étouffant, qui prit les commandes de son foyer en s’y installant et envoya régulièrement sa fille se reposer loin de chez elle, en cure et en voyage.

J’ai le sentiment qu’on peut retrouver dans cette période difficile de la vie de Melanie Klein les trois figures de la mère qu’on retrouvera dans sa vie et son œuvre :

  • La mère absente, coupable, tellement accablée qu’il faut la dédouaner, presque la cliver, la faire disparaître, afin que la culpabilité ne soit pas trop forte - culpabilité qui appellera réparation. Cette figure, c’est celle que prend la mère réelle dans le discours de Melanie comme analyste : la mère réelle n’existe pas ou n’est pas importante.
  • La mère envahissante qui suscite la haine et appelle l’agression. C’est la figure de la mère phantasmatique, la mère du complexe de Klein.
  • La reine-mère, régente, femme de pouvoir et de domination, qui peut aussi se transformer en mère-poule auprès des petits qui ne résistent pas. C’est la figure que représentait Melanie Klein pour beaucoup de ceux qui la côtoyèrent.

On pourrait ainsi appréhender la théorie kleinienne comme l’exemple magnifique d’une formation de compromis réussie pour Melanie : la mère (Libussa) est phantasmatiquement attaquable, la mère réelle (Melanie dépressive) est protégée, et la promotion de cette théorie permet d’obtenir des privilèges de reine-mère permettant de déclasser la sœur (Emilie-Anna) et de se faire ainsi l’unique héritière d’un père (Reizes-Freud) qu’on parvient à dépasser !

Comme je l’ai indiqué, je n’ai lu la biographie qui me permet de proposer ces très hypothétiques et grossières interprétations-reconstructions qu’après avoir pris connaissance de l’œuvre. Pourtant, ce sont ces hypothèses qui me permettent de mettre du sens sur les enjeux sous-jacents que l’on perçoit avec intensité lors de la lecture des textes et que l’on ne peut saisir sans le contexte biographique.

Ce repérage, ces interprétations, m’ont surtout permis de prendre à leur juste mesure les excès subjectifs que l’on intuitionne dans l’œuvre, de les mettre de côté afin de pouvoir évaluer plus sereinement la part des contributions qui me sont apparues - au contexte près de mon expérience débutante et de ma propre histoire - comme majeures et incontournables, et celle des propositions trop fortement reliées à un contexte biographique et historique.

 
(c) Stéphane Barbery