J’admets tout à fait
ma dépendance à l’égard de la doctrine de Spinoza. Il
n’y avait pas de raison pour que je mentionne explicitement
son nom puisque j’ai construit mes hypothèses à partir
du climat qu’il a créé plutôt qu’à partir d’une étude
de son œuvre.
Freud, lettre à Lothar Bickel
du 28 juin 1931, citée dans Sonntag (1977)
Afin d’exposer le cadre de ce mémoire - ses objectifs,
ses enjeux et ses contraintes - , je souhaiterais rappeler très brièvement
la logique de mes recherches antérieures.
Un mémoire de philosophie sur l’imagination kantienne
initialement inspiré par Castoriadis, travail concomitant à la découverte
passionnée de l’Ethique de Spinoza et notamment à sa tentative
de formalisation des processus psychiques (partie III de l’Ethique),
m’a conduit à découvrir qu’au fondement de tout discours sur l’humain,
il y a une posture radicale qui suppose l’obligation de choisir son
camp au sein d’un territoire partagé en deux. D’un côté les tenants
du libre-arbitre. De l’autre une très petite minorité, dont Spinoza
serait le symbole, contrainte de reconnaître qu’un discours universalisable
sur l’humain n’est possible que si ce dernier n’échappe pas à la causalité
nécessaire, qu’il est possible d’en rendre compte de manière formalisée.
Cette formulation philosophique, a priori très
éloignée de la psychanalyse, aussi bien comme théorie que comme pratique,
on peut pourtant la retrouver au cœur du débat en permanence ouvert
depuis un siècle sur son statut épistémologique. Ce débat génère d’ailleurs
les accusations et les défenses les plus contradictoires mais on peut
les résumer, grâce à la bipartition évoquée plus haut, dans le tableau
suivant :
| |
Libre-arbitrisme
|
Nécessitarisme
|
|
Opposants
|
La psychanalyse
réduit l’humain à du déterminisme (Sartre).
|
La psychanalyse
n’est pas falsifiable donc elle n’est pas scientifique (Popper).
|
|
Défenseurs
|
La psychanalyse
est une herméneutique, une « science humaine » qui s’occupe
de la compréhension du sens qui échapperait à l’explication causale
(Ricoeur, Castoriadis).
|
La psychanalyse
est falsifiable donc scientifique (Freud).
|
Il est amusant de constater que ce débat se décline
avec le même type d’arguments lors de chaque nouvelle avancée innovante
au sein de la psychanalyse. C’est ainsi que l’on a pu et que l’on peut
lire à propos de Mélanie Klein : « ce n’est pas scientifique »,
« c’est uniquement phénoménologique », « c’est scientifique
car c’est attesté par la clinique », « c’est réducteur »,
etc.
On aura compris que je situe mon discours actuel dans
le camp « spinoziste » - faute d’avoir pu trouver une fondation
satisfaisante à la pourtant si rassurante position libre-arbitriste,
que j’ai dans un premier temps défendue. Je renvoie ici à mon examen
critique de ces fondations pour justifier ma position (Barbery, 1994,
1995).
C’est cette position inaugurale qui éclaire et justifie
un projet à long terme qui constituera l’objet de ma thèse : tenter
de formaliser la métapsychologie psychanalytique, non pas dans le but
de l’exposer de more geometrico, projet vain tant l’objet que
tente de modéliser la psychanalyse est complexe et, partant, ses propositions
imparfaites bien qu’opératoires, mais tout du moins de réduire à leur
plus simple expression et d’organiser le plus rigoureusement possible
les axiomes, définitions et propositions de la psychanalyse, en prenant
de ce fait un parti-pris fort concernant son statut épistémologique.
J’insiste pour désamorcer la critique immédiate qui
verrait dans ce projet une ignorance radicale de ce qui fait le cœur
de la psychanalyse : la logique spécifique de l’inconscient, qui
échappe en partie aux processus « rationnels » dont on peut
penser qu’eux seuls seraient susceptibles d’être formalisés. Il va de
soi qu’on ne saurait rendre compte grâce aux seuls processus secondaires
du fonctionnement des processus primaires et originaires. Mais pourtant,
la légitimité de la psychanalyse vient de ce qu’elle tente de modéliser,
de proposer une métapsychologie pour appréhender les productions psychiques,
notamment pathologiques, qu’elle perçoit : pour introduire du rationnel
dans l’a priori irrationnel.
Quand j’évoque la métapsychologie entendue comme
théorie, modèle de la psyché, proposée par la psychanalyse, j’ai conscience
du fait que la question de son unicité sera le premier problème que
j’aurai à traiter. Y a-t-il en effet une axiomatique commune entre,
par exemple, les métapsychologies freudienne, kleinienne, lacanienne ?
La réponse est évidemment pondérée : si un certain
socle, si un terrain commun est partagé, les formalisations pour en
rendre compte peuvent être étrangères les unes aux autres. Plus encore,
la prise en considération de tel axiome, accepté par les uns, rejeté
par les autres, aboutira à des systèmes qui ne peuvent plus ou presque
plus communiquer entre eux, au point de créer les scissions et tensions
qui agitent régulièrement, violemment autrefois, moins violemment aujourd’hui,
la communauté analytique.
Mon projet aura donc pour but de rassembler les éléments
communs, de mettre en lumière les axiomes non partagés, de vérifier
si des différences de formulation correspondent à d’authentiques différences
de modèles et ce au niveau des principes les plus fondamentaux. Cette
démarche était celle de Freud, de la naissance de la psychanalyse jusqu’à
la fin de sa vie, de l’Esquisse jusqu’à l’Abrégé. Elle
est par ailleurs au cœur de l’actualité de la réflexion analytique comme
en témoigne le numéro hors hérie que vient de publier en juin 2001 la
Revue Française de Psychanalyse intitulé « Courants de la
psychanalyse ».
Mais ce projet de recherche n’aurait aucun sens s’il
n’avait de validation que théorique. Ce qui rend possible l’élaboration
métapsychologique, mais plus encore qui la sanctionne, c’est la clinique.
Et immédiatement se pose à nouveau la question de son unicité.
Le travail que j’ai réalisé l’année dernière sur la technique chez Ferenczi,
le travail qui suit sur Klein et mon expérience personnelle appuient
une hypothèse fréquemment rencontrée : pour beaucoup, c’est la
technique qui produirait certaines formes de la clinique. Même en laissant
de côté la différence de nature entre les registres névrotiques, psychotiques
et limites, le matériel qui pourrait émerger d’une cure, à analysant
identique, avec le Freud des Cinq Psychanalyses, avec le Ferenczi
du Journal Clinique, avec la Mélanie Klein des années cinquante
ou avec le Lacan des années soixante-dix ne serait pas le même.
Quels sont les déterminants de ces techniques différentes ?
Répondre simplement « la théorie » revient à entrer dans une
spirale d’autolégitimation de chaque théorie par chaque clinique et
à exclure toute confrontation. La technique est d’abord le résultat
de la formation personnelle, à la fois intellectuelle (un philosophe,
un neurologue, un médecin auront pour pente naturelle d’utiliser des
processus de pensée différents, acquis lors de leurs premières années
de formation supérieure auprès de leurs « maîtres ») et pratique
(ici joue le rôle fondamental de modèle des analystes de l’analyste).
Mais c’est surtout la confrontation avec un certain type de sujets (les
névrosés pour Freud, les « cas difficiles » pour Ferenczi,
les très jeunes enfants pour Klein, la clinique psychiatrique pour Lacan),
la confrontation avec les difficultés et les échecs thérapeutiques d’un
type spécifique de clinique, qui contribuent à faire émerger des techniques
spécifiques. Il faut évidemment évoquer le déterminant le moins formalisable :
l’histoire personnelle et l’inconscient des analystes, que l’on peut
néanmoins pister et dans leur formation et dans leur façon de privilégier
un certain type d’analysants. Il faudrait également intégrer à ces déterminants
l’aspect socio-économique lié au coût d’une séance : la prise en
charge ou non prise en charge par une institution, deux ou trois séances
hebdomadaires de trente minutes ou cinq séances d’une heure, n’ont pas
le même impact du point de vue transférentiel, du point de vue de l’organisation
économique de l’activité analytique et, par conséquent, de celui de
son public donc de la clinique (Green, 1994, pp. 69-72 et 162-168).
Si on laisse de côté les deux derniers déterminants,
si on minore le déterminant non neutre mais relativement marginal de
la formation, reste le déterminant majeur des cliniques de nature différente.
Ce serait essentiellement la clinique de structures différentes qui
créerait ainsi des techniques différentes formalisées dans des théories
différentes. N’est-ce pas la tendance de chaque théorie à vouloir être
appliquée et généralisée à toutes les structures, à prétendre valoir
pour la psychanalyse dans son ensemble et à promouvoir des techniques
qui intensifient la production d’un type particulier de clinique ?
Autrement dit : la pluralité structurale de la clinique peut-elle
être appréhendée dans une même et unique métapsychologie ?
Prenons, pour illustrer ce propos, un exemple caricatural :
M. X souffrant de traits névrotiques « ordinaires ». En forçant
le trait, il serait, analysé par Freud, invité par ses interprétations
à interroger son enfance, sa sexualité infantile et son rapport aux
figures oedipiennes – et ce essentiellement par l’analyse de ses rêves
et actes manqués. Chez le Ferenczi de la fin des années vingt, il pourrait
être conduit à interroger la même thématique mais en s’autorisant des
mouvements de régression profonde, néo-cathartique. Chez Melanie Klein,
il serait invité à produire des phantasmes relatif aux « bons »
et « mauvais » objets et à leur scénographie au sein de son
intérieur et de l’intérieur maternel, afin de prendre conscience de
son sadisme originaire et d’assouplir la férocité consécutive de son
surmoi en élaborant sa position dépressive. Chez Lacan, il serait conduit
à faire le deuil du grand Autre, à appréhender le caractère glissant
du petit a et le cruciverbisme du registre symbolique de son inconscient,
et ce à travers le texte de son discours.
Dans chaque situation, le matériel clinique viendrait
valider la théorie et consolider la technique. La question légitime
qui pourrait être alors posée à la psychanalyse par des disciplines
critiques extérieures serait celle du contrôle de l’arbitraire de chaque
théorie et de chaque technique ; autrement dit : y a-t-il
une ou des psychanalyses ? Sur quel critère valider,
légitimer, falsifier ces différentes approches ? S’excluent-elles
mutuellement ou bien recouvrent-elles et expriment-elles une réalité
psychique qui peut trouver des médiums différents pour être appréhendée,
réalité psychique qui comporte des strates dont la caractéristique principale
serait d’être plastiques à des mises en mots différentes, comme l’envisage
Viderman dans La Construction de l’Espace analytique (Viderman,
1970) ?
La question revient à savoir si l’on peut créer un
modèle métapsychologique d’un niveau supérieur capable de rendre compte
des différentes métapsychologies et de la plasticité de la psyché à
celles-ci.
Il serait par exemple envisageable d’utiliser
la tripartition métapsychologique originaire-primaire-secondaire de
Pierra Aulagnier (Aulagnier, 1975) pour assigner à chaque « métapsychologie »
spécifique un champ d’application qui lui reviendrait en propre :
le primaire-secondaire pour Freud et Lacan, l’originaire-primaire pour
Mélanie Klein - Ferenczi se posant en intermédiaire dans sa création
d’une technique qui voudrait s’adresser au primaire-secondaire mais
qui fait surgir l’originaire. On pourrait résumer ceci dans le tableau
suivant :
|
Psychanalyste
|
Clinique privilégiée
|
Registre privilégié
|
Technique privilégiée
|
Paradigme
|
|
Freud
|
Névrose
|
Secondaire-primaire
|
« Paternelle »
Pas de régression
|
Neurologique
Thermodynamique
Evolutionniste
|
|
Ferenczi
|
États-limites,
Traumatismes réels
|
Primaire-secondaire
|
« Maternelle »
Néocatharsis
|
Freudien
|
|
Klein
|
Très jeune Enfant,
Schizophrénie, PMD
|
Originaire-primaire
|
« Maternelle »
Régression « profonde »
|
Boschien ?
« Gore » ?
|
|
Lacan
|
Paranoïa
|
Secondaire-primaire
|
« Paternelle »
Pas de régression
|
Linguistique
|
|
¯
|
|
Métapsychologie unique ? Technique unifiée, intégrée ?
|
C’est donc bien l’enjeu de l’unité de la psychanalyse
qu’il s’agit d’interroger et, derrière la question de son unité, celle
de son identité. Cette interrogation des fondements métapsychologiques
et techniques de la psychanalyse constituera le cœur de ma recherche
dans les années à venir avec, pour hypothèse de travail initiale, que
cette unification est possible, que la métapsychologie est axiomatisable.
Pour réaliser ce projet plus qu’ambitieux, de nombreuses
étapes préalables et intermédiaires seront nécessaires. Il me faudra
étudier notamment avec minutie les fondements métapsychologiques des
plus grands auteurs, à commencer par ceux que nous venons de citer.
C’est dans cette perspective qu’il faut appréhender
le présent mémoire.
Pourquoi commencer par Klein ? Mon précédent travail
sur la technique ferenczienne, et notamment sur l’enjeu du faire/dire
pour rendre compte de l’effet thérapeutique de la parole dans une cure
analytique, m’a conduit à deux points dont je savais que Mélanie Klein
avait continué à les élaborer : l’infantile et la régression en
cure. Comme je tenais par ailleurs à prendre au sérieux l’hypothèse
majeure de la psychanalyse concernant l’importance déterminante de l’infantile,
et ayant besoin d’acquérir de l’expérience dans cette clinique pour
et avant mon installation prochaine, j’ai choisi de consacrer au moins
une année et à Mélanie Klein et à la clinique infantile (dans le cadre
d’un stage au CMPS et au service de pédiatrie de l’hôpital de Bayeux).
Ce mémoire correspond donc à ma lecture de l’œuvre
de Mélanie Klein, lecture axée sur les fondements de sa métapsychologie.
Cette lecture n’a de sens qu’au regard de l’expérience clinique qui
a nourri ma réflexion, expérience issue de mes rencontres avec des enfants
de tous âges, du nouveau-né au pré-adolescent.
Ce texte est également le résultat de contraintes spécifiques.
Un mémoire de DEA se doit en quelques mois d’illustrer une lecture importante,
l’acquisition d’un matériel clinique et ce dans un temps de rédaction
qui occupe une durée non triviale. Il manque donc nécessairement à ce
travail le temps de maturation plus long nécessaire à l’évocation de
l’œuvre d’une vie et de décennies de réflexions et controverses, alimentées
par une expérience avec laquelle je ne peux naturellement pas prétendre
rivaliser. Si j’ai pu travailler avec des enfants entre quatre et dix
ans, je n’ai pas eu l’occasion de côtoyer d’enfants de moins de deux
ans pour faire l’expérience des processus que décrit M. Klein de façon
privilégiée.
Plusieurs années d’expérience clinique, notamment avec
de très jeunes enfants, me seront donc nécessaires pour me permettre
de juger honnêtement de la pertinence de certaines propositions kleiniennes.
Cependant, le présent travail ne m’a pas seulement permis de découvrir
ce domaine mais m’y a véritablement donné goût. C’est un point pour
moi définitivement acquis qu’aucun modèle de la psyché humaine ne peut
faire l’impasse sur une analyse fine de la genèse de ses processus (apparition,
intrication, inertie, transformation). Ni Freud, ni Ferenczi, ni Lacan
n’ont véritablement consacré de temps à cette clinique. C’est là l’une
des contributions majeures de l’œuvre de Mélanie Klein : avoir
véritablement pris l’infantile au sérieux. L’avoir sorti de son statut
de reconstruction de cure d’adulte, l’avoir sorti de son statut de clinique
subalterne pour femmes ou débutants, pour en faire une source fondamentale
de la psyché, une source capitale de l’analyse.
Ces contraintes étant posées, comment introduire les
réflexions qui suivent ? Il ne s’agira pas d’une exégèse kleinienne
ni d’un travail historique qui mettrait en valeur les propositions dont
M. Klein serait la première et seule origine. Je ne suis pas assez savant
pour faire ce travail d’attribution dont l’intérêt, pour mon axe de
réflexion, est marginal.
Je souhaite donc seulement faire état des grands axes
de ma lecture critique. Je commencerai par rappeler l’importance du
contexte biographique et historique d’une œuvre analytique – partie
la moins satisfaisante de ce travail car son objet, quoique important,
reste secondaire. J’ai tenu cependant à évoquer la question car elle
confirme l’intuition de ma recherche sur Ferenczi selon laquelle il
n’est pas possible, en psychanalyse, de séparer la vie et l’œuvre d’un
auteur. Cet enjeu est par ailleurs requis dans le cadre d’une critique
objective de l’œuvre telle que je l’esquisse dans la dernière partie.
La thèse principale que je défendrai dans la partie
centrale du mémoire est que l’apport de Klein à la psychanalyse est,
ni plus ni moins, un complexe aussi important et structurant, pour la
théorie comme pour la pratique, que le complexe d’Oedipe et il convient
de le nommer comme tel pour en comprendre l’intérêt.
Si un DEA a pour but permettre de circonscrire son
champ de recherche, de défricher les chemins envisageables et de conforter
des prémisses, alors cette année de recherche m’aura permis de réaliser
ces objectifs à partir d’une œuvre que je ne connaissais pas il y a
quelques mois. Ceci témoigne du chemin parcouru.