Nous ne nous sommes jamais targués, vous le savez,
de posséder des connaissances et un pouvoir achevés, complets ; comme
jadis, nous sommes toujours disposés à admettre les imperfections de nos vues,
à y intégrer des nouvelles notions et à modifier notre technique afin de la
perfectionner (Freud, 1953, 132)
L’idée de ce travail est née de la lecture de l’article de
Nadine Proia : « « Setting » psychanalytique et
processus conversationnel » (1995).
L’introduction de l’article synthétise et formule en effet
un champ d’interrogations personnelles qui se situe au centre des débats sur
les processus psychothérapiques.
La question centrale en est la suivante : comment
appréhender ce qui, dans le seul échange de paroles qui prend place dans un
cadre psychothérapeutique, permet au consultant de se départir de ses symptômes
et de sa souffrance ? Comment appréhender cet effet de guérison par la
parole que l’on pourrait véritablement qualifier de magique si, ainsi que
l’écrit Freud, il n’était aussi lent :
- Il ne se passe entre eux rien d’autre que
ceci ; ils parlent ensemble.
- C’est donc une sorte de magie, vous soufflez sur
les souffrances et elles s’envolent.
- Très juste, ce serait de la magie si cela
agissait plus vite. (…) Mais les traitements analytiques réclament des mois,
voire des années ; un charme aussi lent perd le caractère du merveilleux.
(Freud, 1985:1926, 33-34, cité par M. Schneider in "La parole et le
Langage en psychanalyse", L’Entretien Clinique, In Press, 1998, p.
23).
Cette interrogation sur les processus à l’œuvre dans les
« talking cure » peut se formuler et être abordée selon des approches
très différentes : clinique, théorique, technique, mais surtout avec des
outils méthodologiques divers, comme la pragmatique, par exemple, à l’instar de
N. Proia dans ses recherches.
Afin de rendre ce questionnement compatible avec les
contraintes formelles et temporelles d’un mémoire de maîtrise, le champ d’étude
a été, dans le présent travail, restreint à trois abords.
- D’une
part, nous nous sommes exclusivement placés dans le domaine que peut
éclairer notre expérience personnelle : celui de la psychanalyse.
- Ensuite,
nous nous sommes centrés sur la préoccupation concrète principale d’un
clinicien en formation : celle de la technique, autrement dit celle
du faire spécifique du thérapeute. Quel est le lien entre la compréhension
des effets thérapeutiques de la parole et la technique mise en
œuvre ? De fait, ce lien est direct : c’est en effet au sein de
l’interrogation sur la technique que l’on trouve l’essentiel des textes et
des réflexions des analystes qui portent sur les effets thérapeutiques du
langage et, notamment, sur les effets de leurs interventions.
- Enfin,
nous avons choisi de centrer notre travail sur un corpus bibliographique
circonscrit : celui des Œuvres Complètes de Ferenczi. Ce choix
s’est imposé pour différentes raisons, y compris de filiation analytique
personnelle, mais trouve en dernière instance sa justification dans le
fait que ces questions, tant dans leur aspect clinique que dans leur
aspect théorique, ont constitué le cœur du travail de Ferenczi, qu’elles
lui donnent sa place spécifique et sa valeur au sein de l’histoire de la
psychanalyse et qu’elles sont un moment important de cette histoire.
Il s’agira donc d’appréhender comment Ferenczi pratiqua
l’analyse, c’est-à-dire un certain type d’échange de paroles, dans un dessein
psychothérapeutique ; comment il tenta, par souci d’efficacité et à partir
du constat des limitations de la cure type, des innovations techniques qui
provoquèrent critiques et remous au sein de la jeune communauté
psychanalytique ; comment, enfin, il tenta de rendre compte de ces
innovations.
Nous procéderons pour ce faire en quatre étapes.
- Dans
un premier temps, nous rappellerons ceux des éléments biographiques qui
ont eu une influence déterminante sur la technique de Ferenczi - premier
temps qui illustrera combien la technique d’un thérapeute est, pour
beaucoup, moins le produit d’une théorie et d’une discipline que d’une
histoire personnelle marquée par des déterminations infantiles. Autrement
dit : d’un transfert.
Mais la technique de Ferenczi ne
se réduit pas, bien sûr, à sa biographie et s’ancre dans un cadre plus large
inscrit dans la réflexion psychanalytique de l’époque. La contribution de Ferenczi,
à ce titre, a ceci de spécifique qu’elle interroge le couple dire/faire.
- C’est pour cette raison, comme il sera
examiné dans un second temps, que Ferenczi s’intéresse de très près à la
parole des enfants qui, dans son statut « magique » et performatif,
peut être utilisée comme paradigme de la parole analytique efficace. Cet
intérêt porté à la dialectique faire/dire devait naturellement conduire
Ferenczi à la « technique active ».
- Le troisième temps de ce travail tente
d’en appréhender quelques enjeux essentiels. La parole seule suffit-elle
pour aboutir à un réaménagement pulsionnel, condition nécessaire de tout
changement ? La parole peut-elle seule vaincre la répétition, le
blocage qui provoque l’arrêt de la libre-association ? L’acte,
le corps ne doivent-ils pas, dans certains cas, être rééduqués
- et nous employons ce terme à dessein, dans la logique de certaines
expériences de Ferenczi - afin, tout simplement, de rendre la parole
thérapeutique possible ?
Ces questions, enfin, invitent
nécessairement à une réflexion sur ce que doivent être le rôle et l’attitude de
l’analyste.
- Nous consacrerons donc un dernier moment
à ce qui a constitué le centre du travail de Ferenczi dans les dernières
années de sa vie et dont rend compte son Journal clinique. Le
caractère lisse et par conséquent froid de l’analyste dans une cure type
ne correspond-il pas à une « hypocrisie professionnelle »
(1982, 127) dont les effets peuvent redoubler un trauma infantile chez
certains patients ? Tact, chaleur, nécessité de l’analyse du
contre-transfert, élasticité de la technique ne sont-ils pas alors les
conditions d’un cadre où peuvent se reconstruire des psychés
morcelées ?
On le voit, les voies de Ferenczi conservent toute leur
actualité.