« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le
monde de diverses manières : il importe maintenant de le
transformer » (11ème thèse de Marx sur Feuerbach)
Deux éléments de la biographie de Ferenczi, ainsi qu’exposé
dans la première partie, marquent de façon décisive son rapport à la
technique :
1) D’une part ce qui ressortit du niveau subjectif de son
implication technique : son « assoiffement de franchise » et son
besoin d’aider.
2) D’autre part ce qui résulte de l’échec de ses
pseudo-moments d’analyse avec Freud, moments qui cristallisent un transfert
négatif qui ne pourra jamais véritablement être métabolisé par Ferenczi et, en
tout cas, pas directement avec Freud. L’hypothèse que forme Judith Dupont dans
son introduction au troisième volume de la correspondance Freud-Ferenczi (2000,
XXV) est qu’au moment où Ferenczi gagne son autonomie par rapport à Freud, ce
dernier, qui vit chaque mois comme étant le dernier et qui aura à combattre la
maladie dans des conditions pénibles, ne peut plus être le destinataire de ses
reproches. Freud, d’ailleurs, quelque jours après la mort de Ferenczi,
interprète également les tentatives techniques de ce dernier comme l’expression
d’un transfert créé par les trois moments de cure :
[Ferenczi avait] la conviction que je ne l’aimais
pas assez, ne voulais pas reconnaître son travail, et que je l’avais mal
analysé. Ses innovations techniques étaient en rapport avec cela ; il
voulait me montrer de quelle façon aimante il faut traiter ses patients pour
pouvoir les aider. (Lettre à Jones 612 du 29 mai 1933).
Ce transfert non résolu va donc conduire Ferenczi à investir
le domaine de la technique de la cure pour tenter de « faire mieux »
que le père, à la fois sur un versant de confrontation agressive mais sans
doute aussi et de manière paradoxale, sur le plan de la satisfaction du désir
paternel : n’oublions pas en effet combien Freud a investi Ferenczi d'une
position de fils spirituel devant porter haut l’étendard de la psychanalyse.
Ferenczi était donc surdéterminé à tenter de contribuer par des innovations
majeures à l’essor de la psychanalyse et à y contribuer sur le plan technique.
Il y là ce qui sera désigné plus avant sous le terme de dynamique biographique
« transférentielle ».
La deuxième partie du présent travail a tenté de repérer, en
amont du moment décisif de « l’analyse » avec Freud, les travaux de
Ferenczi liés au langage qui portaient en germe les fondations théoriques des
élaborations techniques ultérieures et que nous avons fédérés sous le thème du
langage infantile.
Il reste à étudier les textes proprement techniques de
Ferenczi. Nous procéderons de façon chronologique en conservant comme repère
critique l'année 1918. 1918, c’est en effet la fin de la première guerre
mondiale donc le retour à la vie civile et aux activités antérieures, même si
elles sont modifiées par les conditions politiques et sociales (notamment les
préoccupations financières des ex austro-hongrois dues à la dévaluation de la
couronne autrichienne), et la fin des trois pseudo moments
« d’analyse » de Ferenczi avec Freud qui s’achèvent par le mariage
avec Gizella. Avant 1918, Ferenczi a déjà investi sa dynamique d’authenticité
soignante dans la clinique ainsi que nous le verrons dans un premier temps. Un
deuxième temps sera consacré à la première innovation technique inspirée par la
dynamique transférentielle et qu’on associe au nom de Ferenczi : la
technique active.
Les ultimes élaborations techniques seront abordées dans le
dernier chapitre.
Le plaisir pris à lire les textes de Ferenczi vient de leur
richesse et de leur clarté clinique. Ferenczi, reprenant l’appareil théorique
freudien, ne se place néanmoins que rarement sur le plan de l’abstraction aride
en privilégiant toujours l’illustration clinique concrète, en usant notamment
de la forme de notes courtes. Il y a plusieurs raisons à cela : au départ,
nombre de ses premiers textes sont élaborés pour des publics de non
spécialistes ; de plus et à l’inverse, ces petites notes cliniques (qui
témoignent également de son inhibition reconnue à écrire des textes de plus
grande ampleur) ont pour destinataires les publications psychanalytiques ;
enfin, et nous en faisons l’hypothèse, on peut comprendre ce type de contribution
par la dynamique d’authenticité soignante qui pousse Ferenczi à être
extrêmement réceptif à la subtilité des nuances cliniques à l'œuvre dans la
parole de ses analysants, soucieux de déchiffrer finement le sens ou de
confirmer les hypothèses de sens derrière les comportements. C’est ainsi qu’on
a le sentiment que les écrits de Ferenczi, exceptés Thalassa et quelques
articles peu nombreux, constituent un seul et grand journal clinique où la part
belle est d’ailleurs souvent faite au matériel autoanalytique. L’exemple le
plus illustratif à ce titre est sans aucun doute « le rêve du pessaire
occlusif » (1970 :1915, 171-176) qui évoque des éléments d’une
extrême intimité.
Ce travail de déchiffrement qui consiste à repérer le sens
inconscient latent derrière la façade manifeste d’un comportement ou d’un
signe, activité qui constitue le cœur de l’acte psychanalytique, nous pouvons
le repérer, dans les textes de Ferenczi d’avant 1918, au cœur de deux champs
d’investigation :
- celui
du corps comme lieu de l’expression de l’inconscient en analyse.
- celui
du discours du langage.
C’est par la biais de la question de la crédulité que
Ferenczi commence son article « Symptômes transitoires au cours d’une
psychanalyse » (1968 :1912, 199-209) . Il y établit une liste de
symptômes transitoires liés au corps qui surgissent en analyse. La question de
la crédulité réside dans ce que ces phénomènes sont tout simplement incroyables
tant qu’on n’en a pas fait l’expérience soi-même, en acteur analysant ou en
spectateur analyste direct ; seul le fait de les avoir « vécu
affectivement, éprouvé dans sa chair » (1968 :1912, 199) permet
d’emporter définitivement la conviction quant aux hypothèses freudiennes et à
l’efficacité « magique » de la méthode thérapeutique psychanalytique.
De fait, ce paragraphe introductif resitue bien la place
très particulière qu’occupe la psychanalyse comme discipline. Elle est certes
intellectuellement accessible mais seule une expérience intime, un vécu incarné
dans un corps et des affects et non simplement dans un système formel,
permettent de lui attribuer une valeur de conviction dernière. Par où nous
pouvons qualifier plus précisément l’expérience de langage spécifique qui est
celle de l’analyse : non pas simple échange langagier d’informations car
l’expérience de l’inconscient n’est pas une expérience intellectuelle, n’est
pas le lieu d’un savoir abstrait : c’est une expérience qui ne peut
s’entendre – dans tous les sens du terme – que comme expérience personnelle,
corporelle; seul un ressenti intime et physique permet de lui donner crédit.
Cette spécificité n’est pas sans poser problème ; elle
est sans doute à l’origine des difficultés que la psychanalyse rencontre dans
le débat épistémologique qui l’entoure : si le critère de vérité ultime,
de conviction, est attaché à une expérience individuelle, on comprend que
l’objet de la psychanalyse ne soit précisément pas « partageable »
et, dès lors, que la possibilité de la réfutabilité, qui repose pour beaucoup
sur l'universalité de l’accès à l’objet, lui soit opposée. Les difficultés de
la réfutabilité de la psychanalyse ne viennent pas, de notre point de vue, du
fait qu’elle considère toute critique comme résistance et qu'ainsi on ne puisse
sortir du système d’interprétation qu’elle propose, mais tiennent au fait que
les conditions d’accès à l’expérimentation, qui vient seule conforter ou
infirmer les hypothèses en faisant évoluer la théorie, sont par sa nature même
restreintes et individuelles.
Ainsi, la psychanalyse n’est pas un simple dire mais
l’expérience d’une parole incarnée : s’il est facile pour chacun
d’accorder un crédit « de principe » aux analyses de lapsus ou de
rêves, l’hypothèse de l’inconscient devient véritablement nécessaire pour rendre
compte de ces moments où le corps se met à parler et à se taire quand on lui
répond.
C’est ce que pointe Ferenczi dans l’article sus mentionné,
où il différencie les symptômes qu’il observe en fonction de la structure
pathologique à laquelle on peut les rattacher : hystérie, obsession,
psychose, régression caractérielle. Ces symptômes sont dits transitoires car
ils disparaissent « comme par magie » une fois qu’ils sont
correctement interprétés. Transitoires également en ce qu'ils apparaissent
pendant la cure et témoignent par conséquent du travail analytique en cours,
c’est-à-dire de la dynamique de ce dernier.
- Parmi les symptômes hystériques transitoires, Ferenczi
cite :
- Une
rage de dent soudaine pour illustrer une expression hongroise (« j’ai
la rage aux dents du désir de posséder tous ces biens »).
- Une
paresthésie de la muqueuse linguale après que l’analysante a été
« échaudée » par un désir frustré.
- Des
douleurs précordiales pour exprimer une souffrance psychique brusquement
apparue.
- Un
goût amer pour traduire l’amertume.
- Un
compression céphalique pour des soucis.
- Une
sensation de vertige quand l’analyse met à trop rude épreuve la confiance
en soi.
- Une
sensation de chaud ou de froid en rapport avec la froideur ou la chaleur
de l’analyste.
- Une
terrible somnolence dans des moments de résistance ou comme expression
d’un fantasme de passivité sexuelle par rapport à l’analyste.
- Des
crampes pour symboliser une érection c’est-à-dire un érotisme inconscient.
- Une
rétraction de la paroi abdominale en cas d’angoisse de castration.
Ces exemples témoignent de l’extraordinaire capacité de la
psyché à transcrire au moyen du corps une représentation inconsciente. Il peut
s’agir de figuration (la crampe), de détournement de mécanismes biologiques
(somnolence, rétraction, vertige) mais les premiers exemples de cette liste
nous placent sur un plan qui paraît largement plus « magique » :
la métaphore du corps est ici sans médiation. Il n’y a pas symbolisation mais
collusion entre représentation de mots et représentation de choses. Quand l’amertume
provoque un goût amer ou quand une rage de dent illustre une expression qui
elle-même résume le désir de l’analysante, alors la psyché utilise le vécu
corporel (représentation de choses) en lieu et place du mot. Ce qui frappe
d'ailleurs, c’est le caractère déterminant du lexique sur le symptôme :
une analysante francophone aurait-elle eu une "rage de dent" pour
transcrire le désir ?
On ne peut s’empêcher d’évoquer, face à cette occurrence
quasi-magique de l’expression corporelle, la question du caractère a
posteriori de l’interprétation de l’analyste : la fin du symptôme
correspond-elle à la désignation exacte du désir refoulé ou bien est-elle
l’effet d’une suggestion ? Le corps se laisse-t-il aborder comme un rébus
et la signification préexiste-t-elle au symptôme ou bien l’interprétation
proposée nomme-t-elle ce qui n’était pas déterminé par le langage ? Dans
les deux cas, on conserve l’hypothèse de l’inconscient : dans le premier
cas, on surdétermine le pouvoir du langage ; dans le second l’influence
des représentations et désirs infantiles sans doute pré-langagiers, à l’œuvre
dans les phénomènes de suggestion. Cette question ne se poserait pas - ou pas
avec la même intensité - si dans les deux premiers exemples cités par Ferenczi,
l’interprétation du symptôme avait pour auteurs les analysants eux-mêmes. Mais
dans ces exemples, c’est l’analyste qui vient proposer ses mots pour rendre
compte du symptôme. On retrouve à ce niveau l’enjeu de la co-construction en
analyse qu’évoque Viderman dans La Construction de l’espace analytique :
pourquoi l’hypothèse de Viderman à propos des fantasmes originaires ne
vaudrait-elle pas aussi pour des interprétations plus banales ? Ne peut-on
penser que la rage de dent est un symptôme transitoire, certes surdéterminé sans
doute par l’existence de l’expression hongroise, mais probablement également
par l’histoire de l’analysante ? On retrouve à petite échelle l’enjeu du
« choix de la névrose » : proposer comme déterminant principal,
à partir de la seule corrélation « interprétation-fin du symptôme »,
l’expression langagière (ici hongroise), n’est-ce pas transformer un peu
rapidement une corrélation en causalité ?
- En sus des manifestations hystériques, Ferenczi note qu'on
peut trouver des manifestations obsessionnelles qui seront évoquées plus avant
car elles ne sont pas à proprement parler corporelles.
- Exceptionnellement, il peut également y avoir des
phénomènes hallucinatoires, des illusions sensorielles, notamment olfactives,
voire des transformations du monde sensoriel : l’intensité lumineuse du
monde, la richesse de ses couleurs étant liées, dans l’exemple proposé par le
texte, au degré de désirabilité que le monde est capable de porter pour
l’analysante.
- Enfin, Ferenczi mentionne les régressions infantiles fréquentes
liées aux fonctions d'excrétion (envie et gestion de miction, défécation,
flatulence) ou à l’autoérotisme. Ferenczi rapporte qu’ayant évoqué ces
remarques avec Freud, ce dernier compléta sa liste par la mention des
« bruits intestinaux » de certains analysants dont « la parole
refoulée devient expression ventriloque » (1968 :1912, 208).
Ferenczi conclut son article sur deux remarques :
- Ces
symptômes transitoires ont une valeur sur le plan technique en permettant
de repérer les terrains de résistance.
- Ils
ont également une valeur heuristique en permettant d’appréhender la
dynamique de la formation des symptômes (dont ils sont des miniatures),
autrement dit la pathogenèse.
Ce texte car il témoigne donc d’une attention clinique très
forte au langage des analysants que l’on va retrouver tout au long du deuxième
volume des Œuvres complètes (1913-1919), lequel couvre précisément la
période à laquelle nous nous intéressons à cette étape de notre travail.
Dans ses courtes notes de l’époque, Ferenczi évoque
notamment :
- La
façon dont certains analysants masculins se retournent sur le ventre pour
exprimer des fantasmes homosexuels passifs (1970 :1913, 80).
- Le
rapport érotisé au corps de certains paranoïaques et paraphrènes
(1970 :1914, 109-116).
- La
sensation de vertige en fin de séance analytique, qui illustre la
difficulté du passage d’un mode de pensée régi par l’association libre
ignorante des normes sociales, morales et sexuelles, au mode de pensée
conventionnel (1970 :1914, 131-133).
- L’assoupissement
en analyse comme expression d’un fantasme érotique passif
(1970 :1914, 134).
- Le
frottement des yeux comme substitut à l’onanisme (1970 :1914, 138).
- Les
effets des analyses discontinues (1970 :1914, 150-151).
- La
façon dont certains patients masculins utilisent voix de soprano
(enfantine) et de baryton (adulte) selon des déterminations inconscientes.
Dans le deuxième cas, Ferenczi utilise l’expression de « dialogue des
inconscients » pour rendre compte de la façon dont la mère et le fils
vont préserver le statu quo oedipien par le renoncement du fils à son
timbre d’adulte (1970 :1914, 167-170).
- L’agitation
de certains analysants en fin de séance afin de provoquer son terme et
notamment de contrôler le retour à la parole conventionnel
(1970 :1915, 201).
Mais si Ferenczi s’intéresse à la parole du corps en
analyse, au micro-faire de l’analysant, à ce qu’il nommera plus tard
« idiome hystérique, jargon symbolique » (1974 :1919, 62), il
est aussi l'un des premiers à souligner l’importance du sens qui transite par
la forme du discours verbal.
Dans son article sur les symptômes transitoires, Ferenczi,
sous la rubrique « symptômes obsessionnels », avait notamment évoqué
deux exemples. Premier exemple : un analysant est envahi par la pensée obsédante :
« pourquoi le mot fenêtre désigne-t-il précisément une
fenêtre ? ». L’analyse avait montré que ce symptôme lui permettait
d’exprimer l’incrédulité refoulée quant à une précédente interprétation de
l’analyste (« pourquoi ce symbole qui vient de m’être interprété
signifierait-il précisément tel objet ? »). Deuxième exemple :
une autre expression symbolique de l’incrédulité peut consister en
l’impossibilité pour l’analysant de comprendre certains mots, certaines phrases
voire la langue elle-même comme s’il devenait « idiot » : ce
symptôme traduit la façon pour lui d’exprimer ce qu’il pense de l’analyste.
Dans ses courtes notes cliniques de 1913-1919, on trouve
également des analyses concernant :
- La
recherche compulsive d’étymologie comme substitut de la question
infantile : d’où viennent les enfants (1970 :1913, 81) ?
- La
rétention « anale » de paroles en analyse (1970 :1916,
255).
- Le
bavardage comme mode de résistance (1970 :1915, 198).
Un de ses courts articles de l’époque (1970 :1915,
185-193) insiste également sur la nécessité de prêter une attention fine au
contenu des comparaisons. Les comparaisons mettraient en œuvre le même
processus que le rêve ou le mot d’esprit soit une levée partielle de la censure
et donc une expression partielle du refoulement dans le deuxième terme de la
comparaison. Si, pour illustrer un propos, je dis que A ressemble à B, on peut
être certain que B est évoqué à partir d’éléments refoulés qui ne peuvent
s’exprimer en A. Ferenczi cite notamment au début de son article quelques exemples
de comparaisons illustrant la cure analytique : celle-ci est notamment
comparée par un analysant travaillé par une problématique anale à un traitement
vermifuge : « quel que soit le nombre des segments éliminés, tant que
la tête demeure, cela ne sert à rien » (1970 :1915, 186).
Ferenczi repère donc que la sphère du langage elle-même peut
être utilisée comme matériel de symptômes, comme objet névrotique et non
simplement comme médium et vecteur de communication.
La rapide référence à ces textes permet de pointer qu'en
amont de ses moments d’analyse, qui seront les véritables déclencheurs de
l’investissement par Ferenczi du champ de la technique, il y a eu chez lui, depuis
le début de ses rapports avec la psychanalyse, un intérêt et un soin
particuliers portés à la clinique dans ses moindres détails, ce qu’illustrent
ces nombreuses petites notes. Elles montrent un Ferenczi pionnier de la
psychanalyse, très attaché à découvrir la parole inconsciente derrière ses
différents avatars corporels ou derrière les glissements du langage : à ce
sujet, Ferenczi est un des premiers à tenir que le sens inconscient est présent
non seulement dans les glissements de fond (dont le lapsus serait l’archétype)
mais également dans les glissements de forme du langage.
Cette sensibilité et cet intérêt clinique alimenteront ses
tentatives ultérieures pour améliorer la technique analytique.
On associe généralement aux auteurs considérés conjointement
comme importants et secondaires comparés à leurs figures tutélaires un trait ou
une production qui vient les résumer. A Ferenczi dont la stature est – sans que
cela dévalorise ses contributions – secondaire comparée à celle de Freud, on
associe traditionnellement l’épisode des années 20-25 autour de la
« technique active ».
Cependant, plusieurs points sont généralement omis quand
cette question est évoquée :
1) Le fait que Freud est à l’origine de cette technique.
2) Le fait que la technique active est pour Ferenczi un
complément exceptionnel et qu'elle est subordonnée à la technique
psychanalytique classique.
3) Le fait que Ferenczi, après avoir expérimenté les limites
de cette technique, revint publiquement sur son indication en critiquant de façon
argumentée cette tentative manquée qui, pourtant, essayait de répondre à une
authentique difficulté de la cure analytique.
Il est important de voir comment cette innovation technique
se met en place chronologiquement et de noter que Ferenczi n’en est pas
l’origine, qu’il n’a fait que la mettre en lumière pour des raisons qui ne sont
pas exemptes de transfert.
En premier lieu, il faut revenir sur les sessions d’analyse
de Ferenczi avec Freud. On se souvient que Freud, pour mettre fin à la
situation inextricable et obsessionnelle dans laquelle se trouvait Ferenczi
depuis plusieurs années, était intervenu de façon très active en le poussant au
mariage. Freud avouait même à Gizella (23/01/17, 1992b, 199) qu’il était intervenu
en usant de son autorité d’analyste pour sortir Ferenczi de l’impasse qui avait
provoqué mouvement hypocondriaque et troubles somatiques.
Il ne faut par conséquent pas s’étonner de retrouver la
référence à cette expérience personnelle dans le premier article de Ferenczi
consacré à la technique, texte d’une conférence prononcée en décembre 1918,
après qu’il eût écrit à Freud que la dernière session d’analyse avec lui avait
recentré son intérêt sur les questions techniques (1970 :1918, 327-337).
Ce texte comporte quatre moments principaux :
- Une
première partie traite de l’abus de la liberté d’association.
- Une
seconde, intitulée « Questions du patient », traite des
décisions à prendre au cours de la cure et introduit la technique active.
- Une
troisième traite du rôle du « par exemple » en analyse, de la
nécessité de ramener toute généralisation floue dans le discours de
l’analysant à des illustrations concrètes.
- Une
dernière partie traite de la maîtrise du contre-transfert, de la nécessité
de l’analyse de l’analyste et des trois temps d’acquisition d’une
technique juste : enthousiasme empathique et suggestion, froideur
craintive, souplesse équilibrée. L’article se termine par des
considérations sur les contraintes psychiques spécifiques pour l’analyste
de l’activité analytique, faite d’une oscillation permanente entre
association et réflexivité critique qui exige « une liberté et une
mobilité des investissements psychiques exemptes de toute
inhibition » (1970 :1918, 337).
Ferenczi commence sa conférence en évoquant la façon dont
certains analysants ne se lasseront pas seuls du détournement de la règle
fondamentale - l’association libre- au profit de leurs résistances. Plusieurs
méthodes de détournement sont évoquées : la production de matériel unilatéralement
absurde, le silence, la crainte de ne pouvoir évoquer toutes les associations,
l’arrêt en cours d’association et le détournement vers le secondaire, la
crainte de passer à l’acte.
Dans l’abord de cette question, Ferenczi (1970 :1918,
330-331) fournit en deux paragraphes des éléments capitaux pour appréhender la
dialectique du faire et du dire en matière de technique analytique.
Tout d’abord il indique qu’il rappelle aux patients qui
craignent de passer à l’acte qu’ils ne doivent pas tout faire mais tout dire.
Ce rappel replace la cure analytique dans sa spécificité qui est d’être une
cure de parole. Mais surtout, Ferenczi explique aux analysants qui craignent ce
passage à l’acte qu’il s’agit d’une « réminiscence de l’enfance, époque où
effectivement ils étaient encore incapables » de distinguer pensée et
action (1970 :1918, 330). Nous retrouvons dans cette explication
l’hypothèse de l’influence des formes de l’expression infantile sur les
symptômes. Quand le symptôme est un faire, c’est qu’il utilise un mode
d’expression infantile et non pas simplement un contenu fantasmatique. La
cure analytique, en insistant sur la parole, a pour objet la sortie de cette
expression infantile et l’expression verbale - donc adulte car intégrant le
tiers soit le principe de réalité sociale - du conflit de désirs.
Mais, simultanément, la question se pose de savoir si
pendant les régressions suscitées par l’analyse, des moments de régression
formelle, y compris incluant des mises en scène, ne sont pas utiles voire
nécessaires pour permettre une expression – qui pourra être verbalisée plus
tard – de ce qui doit être dit. N’est-ce pas d’ailleurs ce que font les
analysant grâce aux « symptômes transitoires » déjà évoqués, sur le
mode de la conversion hystérique ? Ferenczi évoque les cas (rares) de
patients qui, submergés par leurs impulsions, mettent littéralement en scène
leurs contenus psychiques. Il cite l’exemple d’un homme qui dans les moments de
tension « bondissait soudain du sofa et marchait de long en large dans la
pièce en proférant des injures » (1970 :1918, 331), en utilisant
ainsi le transfert pour répéter une situation de son histoire qui put être
ainsi élaborée. Si Ferenczi avait connu les expériences du psychodrame
analytique ou certaines techniques de la Gestalt, comme par exemple celle de la
chaise vide, s’il avait généralisé les expériences acquises par les cures
d’enfants dans l’utilisation du jeu, il aurait peut-être envisagé la technique
active comme utilisation de certains modes agis d’expression infantile en vue
de leur prise de conscience et élaboration langagière finale. Ces techniques,
subordonnées à la règle fondamentale de l’élaboration langagière ultérieure,
permettraient la prise de conscience définitive des mobiles inconscients.
Il ne s’agit cependant pas de cela dans l’activité
préconisée par Ferenczi à cette période.
Ferenczi conclut la première partie de sa conférence – qui a
donc commencé par l’évocation des détournements du cadre thérapeutique :
l’origine de la volonté d’améliorer la technique se trouve bien dans la
systématisation de ces détournements - en résumant sa conception de l’analyste
grâce à la métaphore de l’accoucheur :
qui lui aussi doit autant que possible se comporter
passivement, se borner au rôle de spectateur d’un processus naturel, mais qui
aux moments critiques aura les forceps à portée de la main pour terminer une
naissance qui ne progresse pas spontanément (1970 :1918, 332).
Ainsi pour Ferenczi à cette époque où il reste encore très
« classique », le faire, l’activité de l’analyste sont décrits
comme passifs, spectateurs et ses interventions exceptionnelles, nécessaires
uniquement en cas de blocage d’un processus que l’analysant effectue seul. A
l’invitation de l’article de Ferenczi sur les comparaisons, on est en droit de
se demander quels sont les éléments personnels qui se retrouvent dans cette
image : rappelons qu’à cette période, le désir moteur de l’obsession de
Ferenczi est celui d’avoir des enfants. Rappelons par ailleurs l’autre image
médicale que donne Freud du travail de l’analyste dans un de ses premiers
textes sur la technique, celle de la froideur de sentiments du chirurgien
(Freud, 1953 :1912, 65). Ces deux figures médicales et métaphoriques ne
renvoient pas au même champ d’affects, au même rapport au corps et à autrui ni
au même champ d’activité. Si elles ont un terrain commun, la technique de
l’accoucheur et celle du chirurgien ne sont pas identiques : dans le
premier cas, on met au monde un être humain, dans le second on opère
sur une matière humaine.
Ainsi, dans sa première description de la « thérapie
active », Ferenczi, en filant sa propre métaphore, la désigne comme
forceps analytique (1974 :1921, 125).
De fait, la situation clinique que décrit la deuxième partie
de l’article est précisément celle de Ferenczi au moment de ses
« sessions » d’analyse avec Freud :
le médecin peut et doit, le cas échéant, pratiquer
la « thérapie active » en poussant par exemple le patient à surmonter
son incapacité quasi phobique à prendre une décision quelconque. Il espère
ainsi, grâce aux modifications des investissements affectifs qui en résultent,
avoir accès au matériel inconscient jusqu’alors inaccessible (1970 :1918,
331).
Comment ne pas reconnaître dans cette « incapacité
quasi phobique à prendre une décision quelconque » la situation dans
laquelle Ferenczi se trouve pendant plusieurs années (au moment de cette
conférence, il n’est toujours pas marié) ? Comment ne pas retrouver dans
le médecin qui pousse le patient à surmonter cette incapacité Freud et ses
multiples exhortations de diverses natures ? On est enclin à supposer que
si Ferenczi promouvra la technique active, c’est parce qu’il l’a vécue comme
sujet, comme « analysant » de Freud.
Notons que dans l’édition du texte de cette conférence, la
citation précédente se termine par une note en bas de page, écrite par
l’auteur, et qui renvoie à deux textes : « Difficultés techniques
d’une analyse d’hystérie » (1974 :1919, 17-23) et à la conférence
faite par Freud cette même année 1918 au Congrès de l’Association Internationale
de Psychanalyse à Budapest, « Les voies nouvelles de la
Psychanalyse » (Freud, 1953 :1918, 131-141).
Dans le premier texte, Ferenczi écrit : « C’est
à Freud lui-même que nous devons le prototype de cette « technique
active » » (1974 :1919, 22) et dans deux autres textes
encore, il rapporte que le procédé lui serait venu d’une communication orale de
Freud (1974 :1919, 25 et 119).
Si l’expérience personnelle (évoquée lors de la première
conférence) en filigrane de l’incapacité à choisir joue un rôle dans la mise en
œuvre de la « technique active », le soubassement théorique proposé
pour rendre compte de la technique active est tiré de ce qu’évoque la
conférence de Freud de 1918, qui envisage sur les plans dynamique et économique
les techniques à mettre en œuvre face à des situations de stagnation où la
répétition empêche toute remémoration et, avec elle, toute perlaboration. Bref,
des situations où le cadre de la cure est dévoyé par la structure névrotique
(notamment phobique et obsessionnelle) qui y a établi un nouvel équilibre de
compromis dont elle n’a aucun avantage à s’extraire. L’activité a donc pour but
de mettre fin à la cure comme formation de compromis, de mettre fin à la cure
comme symptôme : de liquider la névrose de transfert.
Ainsi, la technique active, rejoignant ainsi la question du faire
et du dire, tente de mettre fin à une répétition du dire
(stagnation de la cure) et du faire (répétition du symptôme) non plus
grâce à un dire (technique de la cure type) mais au moyen d’un faire
(technique active) : l’activité est une tentative de mettre fin à
certaines impasses de la parole en analyse - mais uniquement pour mieux le
relancer. Il ne s’agit donc pas d’une soumission du dire au faire
mais d’une instrumentalisation du faire pour le dire.
En amont des exemples pratiques que Ferenczi met en avant
pour illustrer cette technique, arrêtons-nous sur le soubassement théorique qui
permet de l’appréhender ainsi que sur ses indications précises.
Le principe justificatif général de la technique active, sa
« règle fondamentale » (1974 :1921, 350) sont formulés par Freud
dans sa conférence de 1918. Il s’agit de la frustration :
Le traitement psychanalytique doit autant que
possible s’effectuer dans un état de frustration, d’abstinence. (…) Au cours
du traitement, vous pourrez constater que toute amélioration de son état
morbide ralentit l’allure du rétablissement et diminue la force pulsionnelle
qui l’aiguillonne vers la guérison. Or cette force pulsionnelle nous est
indispensable et sa diminution compromettrait l’accession au but que nous
poursuivons. (…) Au cas où les symptômes ont été ainsi détruits et dévalués,
nous sommes obligés de recréer la souffrance sous les espèces d’une autre
frustration pénible, faute de quoi nous courrions le risque de n’obtenir jamais
qu’une faible et passagère amélioration. (Freud, 1953 :1918, 135-136).
Le principe en est donc essentiellement économique et
dynamique : la psyché est conçue comme un système en équilibre. L’analyse,
pour faire passer ce système d’un état à un autre - de l’aliénation
inconsciente à l’autonomie - ne peut travailler que s’il est
« instable ». Si les symptômes qui ont provoqué le début de la cure
disparaissent et si le nouvel équilibre trouvé dans leur disparition améliore
l’efficacité du refoulement, c’est-à-dire si a été mise en place une solution
partielle satisfaisante qui ne remet pas en cause les désirs inconscients
pathogènes, alors il n’y a plus de moteur à l’analyse qui, dès lors, peut
stagner indéfiniment.
L’activité consiste donc à réintroduire une dynamique dans
le système afin de ne plus permettre aux désirs refoulés de trouver de
satisfaction substitutive et de susciter par la même leur énonciation, leur
perlaboration.
Ferenczi travaille et résume également ce principe à partir
de la notion d’affects :
Dans l’analyse des hystéries d’angoisse (Freud) a
recouru - en cas de stagnation analogue - à l’expédient qui consiste à exiger
des patients qu’ils affrontent précisément les situations critiques propres à
susciter leur angoisse, non pour les « habituer » à ces choses
angoissantes, mais pour détacher de leurs chaînes associatives des affects mal
ancrés. On espère ainsi que les valences tout d’abord non saturées de ces
affects devenus librement flottants attireront en priorité les représentations
qui leur sont qualitativement adéquates et historiquement correspondantes.
Donc, il s’agit aussi, comme dans notre cas, d’endiguer les voies inconscientes
habituelles d’écoulement de l’excitation et d’obtenir par contrainte l’investissement
préconscient ainsi que la version consciente du refoulé. (1974 :1919, 23).
On peut à ce titre soupçonner dans l’activité un retour à la
suggestion. Mais Ferenczi montre assez qu’il n’en est rien car l’activité
suggérée n’a pour but que de faire apparaître des objets inconscients que ni
l’analyste ni l’analysant ne sont en mesure de désigner au moment de l’activité
(1974 :1921, 131).
Dans un texte ultérieur, Ferenczi caractérise
topologiquement l’activité en désignant la technique classique d’association
« passive » - qui « part de la surface psychique donnée et
cherche l’investissement préconscient du matériel de représentations
inconscientes » - comme « analyse par le haut », la technique
active revêtant alors le statut d’une « analyse par le bas »
puisqu’elle « accroît les tensions liées aux besoins internes et porte
ainsi à la conscience le déplaisir jusque-là inconscient »
(1974 :1925, 349). Topiquement parlant, il s’agit de rompre des
« habitudes » (le plus souvent à valeur autoérotique), ce qui
implique que le Moi conscient, lieu du sentiment de l’autonomie comme le
précise Ferenczi, se réempare d’un mode de décharge automatique délégué
antérieurement au ça (1974 :1925, 347). Cette formulation est intéressante
car elle donne une clé d’appréhension du faire et du dire
analytique en relation avec les instances de la deuxième topique. Ce pourquoi
la psychanalyse privilégie le dire s’expliquerait par le fait que le dire,
sauf cas exceptionnel de transe, de délire ou d'autres symptômes, est une
activité à laquelle le moi conscient participe au moins a minima – on se
souvient que, selon les hypothèses de la psychologie génétique, la conscience
réflexive a pour préalable l’acquisition du langage c’est-à-dire du signe, avec
ses deux faces signifiant/signifié. La conscience réflexive, donc la maîtrise
du moi, aurait du mal à appréhender le faire seul, sauf peut-être s’il
est saturé d’affects – ce qui n’est pas le cas des habitudes qui travaillent
sur des intensités infimes de libido refoulée. La technique active a pour
objectif cette appréhension.
En ce qui concerne les indications de cette technique, elles
sont dès le départ pour Ferenczi limitées et secondaires. Il ne
cesse d’insister sur le fait que l’activité n’a de sens qu’en tant qu’auxiliaire,
complément, adjuvant du travail classique de remémoration et de reconstruction
et qu’elle ne doit être employée que par des analystes expérimentés
(1974 :1921, 125 et 1974 :1925, 324) et uniquement à des moments
spécifiques de la cure, moments de courte durée et qui requièrent un travail
analytique préalable important de la part de l’analysant, c’est-à-dire un
transfert suffisamment solide (1974 :1919, 26 ; 1974 :1921,
117 ; et 1974 :1921, 126), pour relancer le travail de libre
production des associations spontanées (1974 :1925, 350). Réutilisant sa
métaphore de l’accoucheur, Ferenczi souligne que l’utilisation des forceps,
hors cas exceptionnels de « dernière nécessité », constitue une faute
technique (1974 :1921, 125).
La seule occurrence d’une surestimation de l’activité se
situe dans le texte écrit en commun avec Rank, Perspectives de la
Psychanalyse, rédigé après l’introduction par Freud de l’importance de la
compulsion de répétition décrite dans Au delà du principe de plaisir,
auquel renvoie Ferenczi pour appuyer, justifier et autoriser son propos
(1974 :1924, 223) : si la compulsion de répétition est un phénomène
biologique primordial et jusque là sous-évalué, alors la technique active est,
sur le plan technique, une stimulation directe de cette tendance et, sur le
plan théorique, permet de mieux l’appréhender. Nous verrons plus avant que
c’est lorsque la polémique se déclenchera autour de cet ouvrage au sein du
Comité secret, et lorsque Freud émettra des critiques à son encontre, que
Ferenczi « lâchera » la technique active.
En ce qui concerne les indications relatives à des types de
structure, Ferenczi évolue au fil du temps. Au départ, les analysants dont il
est question dans ses descriptions sont essentiellement des phobiques ou des
analysants pour lesquels Ferenczi soupçonne, derrière certains gestes effectués
pendant la cure, une activité masturbatoire détournée. Plus tard, sans doute
après avoir appliqué la technique active à une grande partie de ses analysants,
Ferenczi indique qu’il ne peut donner de règle générale d’indication
(1974 :1921, 126 et 1974 :1925, 353). L’activité serait :
- utile
avec les hystériques pour déplacer l’excitation vers la génitalité ou
accélérer le traitement.
- quasi-nécessaire
avec les obsessionnels pour déplacer l’investissement intellectuel vers un
conflit affectif, c’est-à-dire pour les rendre provisoirement hystériques.
- envisageable
avec les psychotiques puisqu’il évoque un cas « proche de la
schizophrénie avec hallucinations visuelles » dont il fit régresser
les symptômes en doute obsessionnel puis en conversion hystérique, puis en
phobie, phase qui seule permit d’atteindre les bases libidinales de la
maladie.
Pour rendre compte théoriquement de la technique active,
Ferenczi s’est également intéressé à deux de ses aspects qui viennent alimenter
la réflexion sur le faire et le dire. En rappelant combien
l’efficacité de l’analyse repose sur son caractère intersubjectif et, partant,
social, l’analysant se tenant sous le regard d’un autre, Ferenczi se demande si
l’efficacité de la technique active, qui accroîtrait le simple effet de
l’énonciation, soit du dire, ne repose pas sur le fait qu’il fait « agir
devant le médecin » les motions cachées issues le plus souvent des
« mauvaises habitudes infantiles » (1974 :1921, 132).
La deuxième hypothèse de Ferenczi relative au faire
de la technique active renvoie aux réflexions sur l’infantile traitées dans la
deuxième partie de ce travail :
Il se peut également que certains contenus
psychiques inconsciemment pathogènes datant de la prime enfance, qui n’ont
jamais été conscients (ou préconscients), mais proviennent de la période des
« gestes incoordonnés » ou des « gestes magiques », donc de
l’époque antérieure à la compréhension verbale, ne puissent pas être remémorés
mais seulement revécus au sens de la répétition freudienne (1974 :1921,
133)
Cette hypothèse que Ferenczi laisse en l’état est capitale.
C’est l’incapacité du dire à évoquer certains types infantiles de faire
qui est avancée, soit les limites de la cure de parole. Si cette hypothèse
est exacte, la question se pose de savoir si la psychanalyse ne doit pas, à
titre d’outil légitime et non d’adjuvant instrumental, intégrer le faire
comme expression dans les situations exceptionnelles où cela est nécessaire. Si
la parole connaît des limites et si on reste dans le cadre théorique de la
sortie de la répétition aliénante par la perlaboration, pourquoi ne pourrait-on
envisager que l’analyse ne perlabore aussi avec du faire en transformant
les éléments répétés en vécu, en ressenti affectif actuel, en permettant aux
affects – dont toute la question est de savoir s’ils sont constitutionnellement
ou non associés à de l’agir - de s’exprimer pour être liquidés progressivement
(1974 :1924, 230) ? Le sens de cette question, qui pourrait paraître
remettre en cause le principe de la cure type si l’on songe aux névroses types,
prendra en fait toute sa pertinence quand Ferenczi rendra compte de son
expérience clinique dans des cures où le traumatisme infantile à l’origine de
la douleur n’est plus seulement fantasmatique mais bien réel. Nous le verrons
plus avant.
Ainsi, on voit que, au travers de la technique active, il
n’a jamais été question d’une transformation majeure de la technique
psychanalytique mais d’une tentative de répondre à une difficulté bien réelle
rencontrée dans certaines cures, et pour y répondre en procédant de façon
« expérimentale » (1974 :1921, 23) à partir du cœur de la
théorie psychanalytique. Il ne nous semble donc pas possible d’envisager
l’activité comme un moment de rupture - comme furent des ruptures les
tentatives d’Adler, Jung et plus tard de Rank - mais bien comme un temps
logique dans le développement de la psychanalyse freudienne.
Lorsqu’on parle de technique active, il est capital de
rappeler et d’insister sur le fait que l’activité dont il est question n’est
pas celle de l’analyste, contrairement à ce que le terme peut laisser entendre,
mais bien celle de l’analysant (1974 :1925, 352 et 1974 :1926, 367).
Certes l’analyste est aussi actif en induisant une activité chez
l’analysant mais ce n’est pas lui qui « agit » et son activité reste
un dire ponctuel. L’activité dont il est question, celle de l’analysant, sera,
elle, un faire, un acte engageant le corps, et ne sera pas ponctuelle mais
régulière.
On peut distinguer deux « intensités » de la
technique active. Dans les premières années, l’activité est constituée de
véritables ordres, d’injonctions et de prohibitions à exécuter systématiquement
par les analysants (1974 :1921, 123). Plus tard et avant d’abandonner
l’activité, Ferenczi la réduira à des « conseils négatifs ou
positifs » laissés à l’appréciation et au choix de l’analysant
(1974 :1925, 330).
Pour l’analysant, l’activité consiste à renoncer à certaines
actions agréables en dominant son impulsion. Voici les exemples, parfois très
surprenants, qu’en donne Ferenczi:
- La
confrontation à l’objet phobique (1974 :1919, 25).
- La
prohibition de l’excitation masturbatoire des zones génitales ou d’autres
parties du corps, la prohibition des stéréotypes et tics (1974 :1921,
120).
- L’injonction
puis la prohibition de certaines activités « sublimées », comme
l’écriture de poésie (1974 :1921, 124), les lectures passionnées ou
les plaisirs artistiques (1974 :1925, 351).
- L’injonction
à s’éloigner provisoirement de son milieu habituel ou à passer quelque
temps chez soi en cas d’analyse lointaine (1974 :1925, 351).
- L’autorisation
faite à un « psychopathe narcissique » de « donner un
coup » (sic) à l’analyste pour prévenir un acte impulsif
(1974 :1925, 352) !
- La
prohibition des « symptômes transitoires » comme :
« le besoin d’uriner juste avant ou après la séance, avoir la nausée
au cours de la séance d’analyse, gigoter sans retenue, se tirailler et se
caresser le visage, les mains et autres parties du corps, le jeu déjà
mentionné avec les sphincters, serrer les jambes, etc »
(1974 :1921, 124).
- L’injonction
à la rétention urétrale ou anale hors des séances dans des cas
d’impuissance masculine ou féminine (1974 :1925, 326), activité qu’il
faut mettre en rapport avec la théorie de l’amphimixie – c’est-à-dire la
fusion des pulsions ou érotismes partiels, par exemple urétral et anal, en
une unité supérieure - développée dans Thalassa (1974, 1924,
250-323).
- L’injonction
ou la prohibition de la production de certaines pensées ou fantasmes en
cas de résistance (1974 :1921, 125) ou bien en cas d’activité
fantasmatique pauvre (1974 :1924, 238).
- Fixer
un terme à la cure (1974 :1921, 126) ; Ferenczi renvoie
d’ailleurs ici à la cure de l’homme aux loups (Freud, 1954 :1918,
328) qui est donc l’un des premiers à expérimenter la technique
active !
- « Pousser
le patient à prendre une décision visiblement déjà mûre mais différée par
la résistance » (1974 :1921, 126) – où l’on retrouve ici le
Ferenczi analysant, sujet, comme l’homme aux loups, de la technique active
de Freud !
- « Faire
un sacrifice particulier, imposé par le médecin, un don charitable ou
autre don d’argent » (1974 :1921, 126).
- La
« liberté d’action » dont la limite est formulée ainsi :
« sont admis tous les modes d’expression qui n’obligent pas le
médecin à sortir de son rôle d’observateur et de conseiller
bienveillant » (1974 :1926, 368). Exemple : crier fort
pendant la séance, se lever pour regarder l’analyste, déambuler dans le cabinet
(1974 :1926, 367).
- L’injonction
à dire des mots obscènes en cas de bégaiement, de tics ou chez les
obsessionnels (1974 :1926, 369).
- Le
conseil fait « au patient de maintenir toute la journée son prépuce
retroussé derrière le corona du gland et de l’exposer aux frottements et
aux contacts » ( !) (1974 :1926, 370).
Certains éléments de cette liste - même s’ils pourraient
être défendus au regard de la théorie qui les justifierait, c’est-à-dire même
s’ils sont conçus comme des expédients ayant pour but l’accélération du travail
de perlaboration - sont au demeurant surprenants : il est impossible de ne
pas penser que leurs conséquences inter-transférentielles sont intenses, pour
ne pas dire néfastes, qu’elles ferment le processus thérapeutique ou le font
sortir du cadre de l’analyse.
C’est un point que Ferenczi reconnaîtra publiquement en
organisant l’autocritique de cette tentative après le désaveu par Freud du
contenu du livre écrit en commun avec Rank : Perspectives de la
psychanalyse, ouvrage dont l’activité constituait, avec le traumatisme de
la naissance, le principal thème.
Dans la droite ligne de l’invitation de Ferenczi à entendre
avec attention le contenu des comparaisons, sa métaphore de la technique active
comme « agent provocateur » (en français dans le texte de Ferenczi,
1974 :1921, 133) mérite examen. Certes, la phrase dans son contexte se
réfère à l’idée qu’en bloquant les voies de décharge habituelles, le régime
« politique » psychique de compromis ne peut que voler en éclat et
laisser place à une révolution. La
métaphore politique pourrait d’ailleurs être filée avec profit pour
rendre compte ou éclairer la psychanalyse comme cure et dans ses hypothèses
théoriques. Il est difficile de ne pas penser, si on remet cette tentative
technique en perspective avec ce que l’on sait de la vie de Ferenczi, que cet
« agent provocateur » s’adresse peut-être également à Freud, qu’il
est une part de la réponse transférentielle issue des moments « d’analyse »
de 1914-1916. En l’occurrence, la provocation échoua ou du moins disparut pour
être remplacée par une autre – la relaxation, qui en est presque l’envers -
lorsque qu’elle fut désavouée par Freud, l’autorité souveraine.
Rappelons les faits.
Lors d’un congrès antérieur, Freud avait lancé un concours
de textes psychanalytiques portant sur les rapports entre théorie et pratique.
Rank et Ferenczi, c’est-à-dire les proches en lesquels Freud a le plus
confiance, rédigent en commun Perspectives de la psychanalyse. Comme ils
comptent proposer leur texte au concours, ils ne parlent pas de son contenu aux
autres membres du comité secret – Freud excepté dont, au départ, le jugement
sur la première version du texte, est positif. Les autres membres,
essentiellement Abraham et Jones qui ne souscrivent pas au contenu du texte,
critiqueront très fermement cette attitude qui revenait sur l’accord selon
lequel aucun des membres du comité ne publierait sans en référer à l’ensemble
du comité.
Nous sommes à l’époque où le cancer de Freud s’est déclaré
et est connu des membres du Comité secret, époque où chacun envisage
l’après-Freud et sa place respective en tant qu’héritier et dirigeant du
mouvement analytique. Ce n’est pas anecdotique : cette circonstance est à
l’origine de la crise maniaque de Rank cristallisée autour de sa théorie sur le
traumatisme de la naissance et de la technique qui en découle, crise qu’il
reconnaîtra ultérieurement comme névrotique et qui joue un rôle moteur dans la
décrédibilisation de la technique active – ce qui ne fut pas sans effet sur la
façon dont Ferenczi fut perçu par la suite.
Après avoir laissé publier le texte pour ne pas étouffer la
productivité de ses épigones, Freud revient sur son contenu de façon critique.
Ferenczi tombe alors des nues et sa correspondance montre à quel point le
conflit avec son maître lui est insoutenable. L’outrance maniaque de Rank est
presque une chance puisqu’elle lui permet de se détacher de la technique active
et de la critiquer – tout en continuant à réaffirmer les points importants
qu’avec la théorie rankienne elle contribue à mettre au jour, comme
l’importance du transfert maternel de l’analyste, l’importance des relations
maternelles préoedipiennes, la fixation d’un terme – le tout en continuant ses
expériences cliniques avec des cas difficiles.
Remarquons que dès 1921, Ferenczi avait déjà fait état d’un
certain nombre de contre-indications ou de dangers possibles :
- Une
« guérison » trop rapide c’est à dire incomplète
(1974 :1921, 127).
- Une
cure qui, paradoxalement n’en finit plus en raison de l’exacerbation des
résistances (1974 :1921, 128), de l’irritation de la sensibilité du
Moi (1974 :1921, 131).
Plus tard, il avait prévenu des dangers non négligeables
liés à l’application brutale par de jeunes analystes de cette technique qui, en
réaction à la trop grande « passivité » de la cure type, sortiraient
du cadre de l’analyse pour se lancer dans de « l’activité sauvage »
(1974 :1924, 233).
Mais c’est essentiellement dans son texte de 1926,
« Contre-indications de la technique active » (1974 :1926,
362-372), qu’il élabore cette critique tout en esquissant quelques traits de sa
technique ultérieure.
En premier lieu, il avoue qu’il a omis d’évoquer une
conséquence capitale de la technique active : l’inévitable exacerbation de
la résistance de l’analysant, l’activité perturbe et défait le transfert
(1974 :1926, 363). Si donc placée dans des mains expertes, elle peut être
utile en fin de cure, elle ne peut qu’avoir des effets négatifs si elle est
utilisée durant processus thérapeutique principal.
Ensuite, Ferenczi avoue que même dans le cadre de son
utilisation en fin d’analyse, notamment par la fixation d’un terme, elle
connaît des échecs qui ont des conséquences intertransférentielles (triomphe de
l’analysant) délicates. Par conséquent, elle ne doit être employée qu’en
dernier recours lorsque tous les autres moyens existants ont déjà été
mobilisés.
Sur un autre plan, Ferenczi reconnaît que les injonctions et
prohibitions peuvent provoquer avec certains analysants, notamment à tendances
masochistes, un autoritarisme sadique de la part de l’analyste qui renvoie à la
préhistoire de la psychanalyse. « L’intransigeance stricte » est donc
remplacée par une « souplesse élastique » (1974 :1926, 365).
Ferenczi souligne par ailleurs que, dans le traitement d’analysants
obsessionnels, cette technique est totalement contradictoire :
Si, en fin de compte, il s’agit dans l’analyse des
obsessionnels de rétablir la possibilité de manifestations affectives et
d’actes qui ne soient ni compulsifs ni ambivalents, on peut dire que le recours
à la contrainte externe serait bien le moyen le plus impropre qui soit
(1974 :1926, 365).
Mais ce texte, qui fait au passage une référence à la
relaxation (1974 :1926, 369) et constituera l’étape suivante des tentatives
cliniques de Ferenczi, finit d’une étrange façon : bien qu’il réduise à
très peu de cas les indications de la technique active et pointent les dangers
et faiblesses, Ferenczi ne peut s’empêcher de conclure son propos sur les
avantages techniques et théoriques de sa tentative.
En d’autres termes, Ferenczi ne considère pas l’activité
comme un échec total mais, sans doute, comme un moment dialectique qui se
subsume sous un moment de synthèse ultérieur. Bref, c’est une expérience
inaboutie mais dont les germes devraient enrichir une technique ultérieure,
technique qu’il continue à élaborer avec ses cas difficiles.