Barbery.net

 


La langue infantile, paradigme de la parole analytique ?


Grattez l’adulte et vous y trouverez l’enfant (1968 : 1909, 114).

 

La préoccupation pour la technique n’est pas centrale dans les premiers ouvrages de Ferenczi. On est donc naturellement enclin à en chercher les fondements dans les textes ultérieurs. Mais pour qui effectue une lecture chronologique de l’œuvre, il y a, dès les deux premiers volumes des Œuvres complètes, des éléments et propositions qui concernent la technique, et avec lesquels Ferenczi renouera plus tard, ou plutôt qu’il interrogera et thématisera véritablement ce moment-là sous la rubrique plus globale de « technique analytique ».

 

Ces éléments et propositions, en l’état, tournent autour de la question du langage et, plus spécifiquement, de la langue infantile qui apparaît finalement comme un paradigme de la parole de l’analysant - ce qui revêtira une importance cruciale pour la question de la technique et de la parole efficace de l’analysant.

 

Pour les appréhender, il sera nécessaire :

  • d’expliciter l’analyse diagnostique que fait Ferenczi de la cause majeure des psychopathologies, où se liront le souci d’authenticité qui l’anime et la forme que doit, par conséquent, revêtir la parole de l’analysant ;
  • de comprendre la spécificité de cette parole comme ancrée dans une modalité de langage infantile qui l’apparente à un procédé « magique » ;
  • de différencier cette modalité de langage des procédés de suggestion qui pourraient lui sembler apparentés et distinguer régression à une modalité antérieure du langage de régression tout court, en tenant l’exigence de Ferenczi d’une autonomie retrouvée du sujet grâce à une certaine forme de retrouvailles avec son enfance.

 

C’est ainsi un parcours de ces articles des deux premiers volumes des Œuvres complètes où s’esquissent les linéaments de la technique de Ferenczi que nous allons à présent effectuer.

 

A.                           La pédagogie hypocrite ou l’éducation à la cécité introspective

 

1.                                                       Sur la répression et l’hypocrisie

 

Et un parcours qui débute par un diagnostic : Ferenczi assigne aux psychopathologies une origine très précise, et qui décidera par conséquent de la technique elle-même. Sa thèse est la suivante : la duplicité névrotique entre un inconscient qui sait et une conscience hypocrite, entre un inconscient refoulé et une instance refoulante, n’est pas une donnée définitive mais le produit a posteriori d’une socialisation précise, d’un refoulement social - du moins en ce qui concerne le cœur des névroses, soit le rapport que chaque sujet entretient avec sa libido.

 

Au fil des pages, et notamment dans l’article sur « Psychanalyse et Pédagogie » (1968 : 1908, 51-56), Ferenczi insiste sur l’origine sociale majeure du refoulement et des mécanismes névrotiques.

 

La pédagogie actuelle oblige l’enfant à se mentir à lui-même, à nier ce qu’il sait et ce qu’il pense (…) (on éduque) actuellement l’humanité à une cécité introspective (1968 : 1908, 53).

 

On sait que le sevrage, l’éducation à la propreté, par exemple, sont des moments où l’enfant doit accepter et comprendre que ce qui est plaisir pour lui n’est pas conduite acceptable dans le cadre social. C’est le moment où la jouissance de représentation (maîtrise des pulsions, plaisir à satisfaire les parents introjetés (Cf. 1968, 117)) doit prendre le pas sur le plaisir organique. On sait combien ces moments sont organisateurs de la structuration psychique de l’individu.

 

Il n’est pas question de cela dans la dénonciation de Ferenczi : la « pédagogie actuelle » désigne la façon dont le discours moralisateur éduque à la répression systématique des tendances égoïstes asociales et des pulsions libidinales en lieu et place de permettre de les nommer, de leur laisser la chance d’une élaboration consciente. De cette répression naît une scission entre la « belle » réalité, morale et parfaite, et son négatif inconscient qui travaille le sujet en profondeur et contre lequel il doit lutter en permanence. La conséquence de l’hypocrisie moralisatrice, c’est donc le conflit qui mine l’individu et l’oblige à être aveugle à une partie de lui-même - obligation impossible s’il en est.

 

Ainsi, cette éducation à l’hypocrisie est l’une des causes des psychopathologies :

 

La névrose et l’égoïsme hypocrite sont donc le résultat d’une éducation fondée sur des dogmes qui néglige la véritable psychologie de l’homme ; et en ce qui concerne cette dernière caractéristique, ce n’est point l’égoïsme qui est à condamner, sans lequel on ne peut concevoir sur terre nul être vivant, mais l’hypocrisie, certes, un des symptômes les plus caractéristiques de l’hystérie de l’homme civilisé de nos jours (1968: 1908, 54).

 

Aussi, le travail analytique, pour lever le refoulement, va-t-il devoir effectuer une tâche de repérage de l’hypocrisie imposée par les adultes et solliciter les perceptions authentiques de l’enfant, celles qui concernent son « égoïsme » (notamment à l’époque de son complexe d’intrusion) et celles qui ont trait à ses mouvements libidinaux. Pour lever le symptôme en découvrant le refoulement, l’analyse sollicitera l’enfant dans l’adulte, l’enfant qui sait ce qu’il perçoit et doute du discours des adultes, lesquels condamnent et répriment les mouvements pulsionnels pourtant indépassables qu’il ressent. Si, naturellement, il ne s’agit pas de leur laisser libre cours, il faut, afin que les interdits puissent être intégrés sans conflit, qu’ils soient reconnus et nommés pour et comme ce qu’ils sont. L’hypocrisie est en quelque sorte un défaut de « nommage », un blanc lexical qui ne peut trouver d’issue qu’inconsciente et, plus tard, en cas de cristallisation, qui ne trouvera d’issue que sous la forme de symptômes.

 

Le caractère pathogène de cette hypocrisie prend tout son sens et son intensité morbide lorsqu’elle ne couvre plus seulement les émois pulsionnels de l’enfant mais vient comme annulation rétroactive dans le discours des adultes, et notamment de la mère, de la réalité d’un traumatisme. Cette « potentialisation » de l’hypocrisie, Ferenczi la découvre en travaillant dans les dernières années de sa vie avec des patientes victimes de traumatismes précoces. Nous y reviendrons dans la dernière partie.

 

La technique psychanalytique - et son rapport à la parole - est donc convoquée ici sous deux formes : une forme a posteriori et individuelle, en cure, où le sujet, pour repérer les mécanismes de son refoulement, doit renouer avec le ressenti authentique de son vécu pulsionnel ; mais surtout, aussi, sous une forme préventive et collective, en instruisant la pédagogie et l’éducation des enfants des leçons qu’elle peut tirer des effets de l’hypocrisie des discours parentaux, en incitant à ne pas confondre intégration socialisante des interdits et répression traumatisante des pulsions universelles.

 

2.                                                      Sur le Petit Prince

 

Permettons-nous ici, en guise d’incise, quelques remarques sur une clé de lecture possible du Petit Prince de Saint-Exupéry. Le caractère extraordinairement évocateur du texte ne prend-il pas sa source dans le fait que le Petit Prince est la personnification de la parole d’enfant de l’aviateur ? Au moment où il a toutes chances de mourir de soif dans le désert, au moment donc du bilan d’une vie, c’est le petit Prince, lui aussi à la veille de mourir, qui fait défiler sa propre vie. L’histoire du Petit Prince est donc ainsi l’histoire de la vie d’adulte de l’aviateur vue par son regard d’enfant et dite par sa parole d’enfant. Le Petit Prince, c’est la langue d’enfant de Saint-Exupéry, c’est la représentation de l’enfant en nous. Cette hypothèse permet d’expliquer pourquoi l’attachement des adultes pour le Petit Prince leur semble parfois à eux-mêmes si curieux et si incompréhensible - par où on conçoit aussi en quoi le Petit Prince n’est pas un livre pour enfants mais un livre pour adultes : le Moi de l’enfant ne s’est pas encore statufié autour des valeurs hypocrites, des valeurs sociales de l’adulte. L’enfant n’est pas encore prisonnier des codes rigides de la socialisation. A ce titre, ne peut goûter le Petit Prince que l’aviateur en panne dans le désert tandis que celui qui est encore un petit Prince ne peut y trouver d’intérêt…

 

En tirant plus loin le fil de cette hypothèse, l’expérience analytique apparaît comme une sorte d’expérience personnelle du « Petit Prince ». Chacun en analyse écrit son Petit Prince personnel en renouant avec sa vision non duplice, non hypocrite du monde, avec sa parole non duplice, sa parole authentique.

 

Mais la fin du Petit Prince, contrairement à l’analyse, a quelque chose de tragique : l’aviateur ne reverra plus le Petit Prince que dans le blond des blés, ne communiquera plus jamais avec lui. C’est l’histoire d’un deuil de soi-même.

L’analyse, elle, n’a pas pour but cette fin tragique mais est au contraire inspirée par la renaissance, par les retrouvailles de l’analysant avec son Petit Prince. Ou l’analyse finie comme un Petit Prince qui se terminerait bien…

 

 

 

 

B.                           Les mots magiques : de l’enfance à l’analyse

 

Si les modalités de la cure analytique passent bien par « de la » parole, le souci de Ferenczi est de statuer sur cette parole et de comprendre les mécanismes de son efficacité thérapeutique.

De cela, il est question de manière parcellaire dans deux articles publiés à trois ans d’intervalle (1910-1913) et qui sont étudiés ici dans une optique de synthèse, qui nous permet, au-delà de leur contenu strict, de formuler l’hypothèse suivante : l’efficacité thérapeutique de la parole de l’analysant ne réside pas dans un événement qui serait pure création du cadre de la cure - une sorte de résolution magique née du protocole de la séance lui-même - mais dans l’utilisation et la répétition d’une modalité spécifique du langage infantile, correspondant à la « période des pensées et des mots magiques » (1970 :1913,61). C’est précisément dans les retrouvailles avec cette modalité de langage que peut être levée la cécité introspective née de la pédagogie hypocrite.

 

1.                                                       Les textes

a)                                                                               Génétique du langage : la période des pensées et mots magiques.

 

Dans « le développement du sens de réalité et ses stades » (1970 : 1913, 51-65) Ferenczi reprend l’essentiel des thèses de la théorie psychogénétique freudienne. Il la reformule cependant avec des nuances qui lui sont propres en mettant notamment l’accent sur la perte progressive par l’enfant de son sentiment de toute-puissance. Pour Ferecenczi, le processus psychogénétique s’effectue en cinq étapes.

 

  • Il y a tout d’abord la période de la toute puissance inconditionnelle : celle de l’embryon qui ne connaît pas le manque. On retrouvera chez Ferenczi, dans Thalassa (1970 : 1924, 250-323) et au cœur de son moment « Rankien », les traces de son fort intérêt pour cette période utérine, qui constitue alors pour lui l’objet ultime de tout désir humain. Il reviendra toutefois dans les dernières années de sa vie, après avoir rompu avec Rank, sur la surestimation accordée à ce moment utérin, surestimation suspectée de servir fréquemment d’écran à une angoisse de castration bien plus intense (1974 : 1926, 406-407).

 

  • La seconde période est celle de la toute-puissance hallucinatoire magique : le nourrisson, alors qu’il n’a pas encore organisé le monde qui l’entoure, est pourtant comblé par ses parents qui s’occupent de lui, confortant ainsi le sentiment qu’il est capable de réaliser effectivement ses désirs par la seule représentation hallucinatoire de leur satisfaction. Pour Ferenczi, on trouve la trace de cette structure d’appréhension dans le délire hallucinatoire psychotique.

 

  • La troisième période est celle de la toute-puissance aidée de gestes magiques. Prolongement de la période précédente, antérieure au langage parlé, elle résulte de la complexification des demandes de l’enfant, du développement de sa maîtrise corporelle et correspond à la combinaison de gestes qui lui permet d’exprimer des désirs que son entourage vient satisfaire. Pour Ferenczi, on trouve la trace de cette structure d’appréhension dans la conversion hystérique.

 

  • La quatrième période est celle de l’animisme, où l’enfant ne voit dans le monde que des reproductions de sa corporéité : choses animées, objets équivalents de ses organes ou de leur fonctionnement. C’est à cette période, où s’établissent les relations les plus profondes entre monde et corps humain, que se mettent en place les relations symboliques, perfectionnements du langage gestuel de la période précédente.

 

  • La dernière période est celle des pensées et des mots magiques. L’acquisition du langage signe pour Ferenczi une économie de dépenses en terme de représentation puisque l’enfant n’a plus à faire appel à la mise en scène gestuelle de la satisfaction pour se la représenter. Les mots remplissent désormais cette fonction. Mais durant cette période, les mots sont traités comme des choses, ils ne sont pas abstraits de ce qu’ils représentent et portent encore avec eux les qualités concrètes de leur signifié. Ils ont valeur de performatifs. Pour Ferenczi, on trouve la trace de cette structure d’appréhension dans la névrose obsessionnelle. C’est aussi la période qui correspond aux mots obscènes, celle donc qui précède, pour Ferenczi, la période de latence. Il y aura bien des gros mots dans la période de latence mais ils auront une autre fonction qui les assimilera à des codes sociaux, à des supports de jeux de transgression de la loi.

 

b)                                                                               Le mot obscène prototype du performatif ?

 

L’article « Mots Obscènes, Contribution à la psychologie de la période de latence » (1968 : 1910, 126-137), antérieur à la théorie des périodes, illustre la spécificité de certaines modalités du langage enfantin.

 

L’article interroge pour commencer la question pratique, technique, de savoir comment nommer, dans la cure, ce qui vient à l’esprit sous forme de mots obscènes.

Par mots obscènes, il ne faut pas entendre ici seulement les jurons sexuels mais aussi tous les mots grossiers ainsi que le vocabulaire utilisé par les enfants pour désigner l’excrétion et les organes génitaux.

Ferenczi remarque que si l’utilisation de termes scientifiques permet de neutraliser la charge émotionnelle et affective qui est propre à ces mots - charge également associée à la violation de la règle surmoïque de la politesse - et d’avancer ainsi dans l’évocation des faits, l’utilisation de ces termes neutres peut bloquer le processus de libre-association et empêcher le matériel inconscient refoulé de faire surface.

Ainsi, il suffit parfois d’un seul mot obscène suscité ou suggéré par l’analyste pour que surgisse un nouveau matériel inconscient. « Pet » et « flatulence » désignent le même objet. Pourtant leur utilisation n’a pas le même effet en analyse. Ces « mots-tabous » sont donc porteurs de propriétés spécifiques qu’il convient de circonscrire. C’est là un premier indice de la spécificité du langage en analyse : le refoulement des représentations nucléaires attachées à un symptôme utilise également le déplacement par synonymes. La traque de la représentation refoulée peut être très proche de son objet mais n’aura de valeur transformatrice que si le mot adéquat, le mot juste, est prononcé. C’est le mécanisme à l’œuvre dans certaines sociétés dites primitives ou dans les contes, comme nous le rappelle Freud (1953 :1910, 31), où il suffit de connaître le nom secret d’une personne ou d’un mauvais esprit pour disposer sur eux d’un pouvoir de maîtrise - d’emprise - et briser leur malfaisance. Le thème est au demeurant repris et développé dans Totem et Tabou.

 

Néanmoins, ce n’est pas cette voie du glissement-déplacement-atténuation de la chaîne des synonymes que s’engage l’article de Ferenczi sur l’analyse des mots obscènes ; il élabore deux autres hypothèses.

 

La première consiste à rattacher les mots obscènes au vocabulaire de l’enfant au moment même où il formule ses théories sexuelles infantiles. Le caractère tabou de ces mots viendrait ainsi du fait qu’ils se rattachent à des fantasmes nucléaires ancrés dans l’Œdipe, dans l’interdit de l’inceste, fantasmes dont le caractère complexuel intense fait qu’ils sont massivement victimes de la censure inconsciente et du refoulement, ce qui explique par la même leur charge psychologique.

 

Cette première hypothèse ne satisfaisant pas totalement Ferenczi, il propose de la compléter par une autre, inscrite cette fois-ci dans le cadre de la psychologie génétique du langage.

 

Ferenczi fait appel pour cela à la théorie freudienne du développement du langage et de la représentation : la représentation a pour but premier de faire cesser la frustration actuelle par le souvenir d’une satisfaction passée. Ainsi, aux stades primitifs du développement, la représentation hallucinatoire sera convoquée pour combler la frustration. Mais les échecs de cette stratégie apprennent à l’enfant, dans sa confrontation au réel, à utiliser sa motricité face à une représentation d’objet réel et désiré au lieu de s’en remettre à une représentation hallucinée. Les représentations de mots constituent le point ultime de ce développement : ces signes parcellaires permettent d’éviter de rappeler l’image mnésique gestuelle entière de la satisfaction passée.

Or, l’acquisition de représentations de mots s’effectue d’une part selon un temps relativement long mais connaît également des phases de transition où le mot convoque encore la chose de façon hallucinatoire. C’est l’époque où l’enfant identifie les mot aux choses.

Si le mot permet ainsi une économie psychique (au sens de « minimisation de la dépense »), il n’est pas improbable également qu’il « rapporte » moins, en terme de satisfaction et d’itération, que la représentation hallucinée. De ce fait, en sus de la dynamique de retour à l’état antérieur qui servira plus tard à Freud à définir de la pulsion, il y aurait en nous une tendance à la régression des représentations de mots aux représentations de choses, notamment pour les représentations de choses associés à de puissantes satisfactions hallucinatoires.

Cette théorie génétique éclaire l’inconscient et ses productions oniriques, lequel inconscient renouerait de façon régressive pendant le sommeil avec son mode de représentation d’infans.

 

La force régressive des mots obscènes pourrait ainsi être éclairée par le fait qu’ils rappelleraient cette étape de transition où le mot s’efface devant la chose, où le mot convoque la chose, où le mot est, par conséquent, magique.

Dans l’obscénité, il faut d’ailleurs moins entendre la « chose » comme objet que comme acte. C’est cette notion d’acte qui intéresse Ferenczi : quand on prononce un mot obscène, on commet hallucinatoirement l’acte que l’on énonce. Le mot obscène illustrerait donc avec force le fait que « toute parole prend son origine dans une action qui n’a pas lieu » (1968 : 1910, 131) parce qu’il porte encore en lui de fortes traces de motricité.

 

Ainsi, les termes obscènes sont restés « infantiles », ce qui explique leur caractère moteur et régressif (hallucinatoire) intense ; ils sont des traces du fonctionnement psychique de l’enfant et de l’infans en nous. Ils illustrent au mieux ce que Ferenczi désignera quelques années plus tard comme la « période des pensées et mots magiques ». Autrement dit, les mots obscènes assignent sous forme de mises-en-acte hallucinées des désirs mobilisant la motricité : les mots obscènes ne sont pas tout à fait des mots, ce sont des ob(jets)-scènes. Ils stimulent donc des vécus psychiques proches de ceux d’une scène onirique, souvent primitive, où la relation à l’autre est une relation d’agression (autrui au titre de représentant du principe de réalité sociale intervenant alors comme celui qui vient frustrer par le sevrage, par l’apprentissage de la propreté, par l’intrusion) ou de voyeurisme/exhibitionnisme sexuel. Le mot obscène a une valeur performative.

 

2.                                                      Hypothèses

 

De ces textes, qui mettent en lumière certaines modalités spécifiques de la parole infantile, et plus particulièrement des mots obscènes, nous tirons une hypothèse.

 

Le caractère efficace de la parole en analyse tirerait sa spécificité de la régression infantile à la période des mots magiques.

 

D’où l’interrogation suivante : l’accès aux nœuds de l’inconscient nécessite-t-il une régression langagière à une période où le dire est en quelque sorte un faire ? On concevrait alors pourquoi la parole analytique semble revêtir un caractère « magique », non pas au sens de l’hallucination mais au sens de la transformation du vécu et du faire de l’analysant par la seule force d’un dire.

Pour le dire autrement : cette efficience « magique » ne repose-t-elle pas, si l’on utilise les propos de Ferenczi, sur le mécanisme régressif qui affecte la parole de l’analysant et lui redonne les pouvoirs performatifs que lui attribuait l’enfant à une période antérieure ? Et, plus particulièrement, les pouvoirs performatifs du mot obscène ?

 

De fait, la construction du fantasme du sujet en analyse sollicite des représentations de choses plus que des représentations de mots. Pour appréhender la scène du fantasme, la distance introduite par l’abstraction des mots doit être réduite au minimum, pour que la scène soit objectivée le plus directement possible. La parole analytique doit avoir le même caractère transitoire entre mot et chose que le mot obscène : assigner la chose, l’acte, le fantasme en acte.

 

Ainsi, certains mot-clés auront cette valeur, ce pouvoir d’évocation que tous les synonymes ou toutes les périphrases n’arriveront jamais à atteindre. Lorsqu’un analysant éclate de rire ou en sanglot en prononçant un mot, c’est parce que ce mot ne nomme pas simplement de l’inconscient. Il rend présent cet inconscient comme le mot obscène rend présent ce qu’il convoque avec une force que le rapport usuel entre signifiant et signifié n’atteint pas.

 

Ainsi encore, de la même façon qu’on parle de la construction du fantasme par l’analysant, peut-être faudrait-il parler de la finalité de l’analyse comme donnant à l’analysant la possibilité de prononcer ses mots obscènes, véritables assignateurs de ses fantasmes.

 

Au fond, l’hypothèse analytique fondamentale sous-jacente, celle donc qui permet de donner sens à la souffrance et de ramener les pathologies dans le champ de la rationalité, est que le symptôme est une manière infantile d’exprimer un conflit. Cette modalité infantile d’expression reposerait à la fois :

  • sur les représentations en jeu dans les fantasmes ou les conflits à l’origine du symptôme : fixation à des stades qui, parce que non aboutis, mettent en avant un objet partiel non intégré (oralité dans le sevrage, analité dans la propreté, génitalité dans les théories sexuelles infantiles et l’Œdipe).
  • sur l’emprunt de mécanismes de fonctionnement psychique de l’enfant et en l’occurrence, comme permettent de l’appréhender les mots obscènes, sur l’emprunt des mécanismes de la phase transitoire où les mots ne sont pas totalement détachés des choses, de l’acte, et sont donc fortement emprunts de motricité.

 

Freud subordonne la question du choix de la névrose à la phase du développement du Moi et de la libido où s’est produite l’inhibition prédisposante. Il conviendrait donc de rajouter que ce choix est aussi attaché à une phase de développement du langage avec des propriétés spécifiques, des modalités spécifiques d’accroches aux représentations. La technique psychanalytique se doit donc de susciter le retour ponctuel à ces propriétés et modalités langagières précises pour permettre le dépassement réorganisateur du trouble.

 

La technique analytique doit-elle donc prendre acte de ce fait et encourager, à partir d’une certaine avancée de l’analyse et quand les noyaux fantasmatiques sont difficiles à aborder, un « parler enfant », un parler « magique » ? C’est d’une certaine façon la piste que développe Ferenczi en explorant la « régression ». C’est aussi une voie qui sera développée après lui grâce aux progrès réalisés dans l’analyse des enfants, dont la technique permet de mieux entrer en communication avec les niveaux psychiques les plus infantiles chez le patient adulte (Bégoin, 1982, 194).

 

 

C.                           Analyse et suggestion : l’enfant cheval sauvage et crédule

 

Un autre texte de Ferenczi alimente la réflexion sur langage et technique et éclaire la nature réelle des modalités régressive de la parole analytique et de la valeur performative du dire analytique.

 

C’est au travers de textes consacrés à la différence entre suggestion et analyse qu’elles se laissent en effet en partie préciser. Il s’agit pour Ferenczi de déterminer si l’efficacité de la parole en analyse ne repose pas sur des modalités langagières reprises à la suggestion. Un état hypnotique induit uniquement par la parole est en effet aussi une technique thérapeutique langagière. En quoi ces deux formes d’intervention langagière diffèrent-elles l’une de l’autre ? De surcroît, ces textes situent la suggestion dans un cadre infantile. Avec la suggestion, nous retrouvons à nouveau le langage de l’enfance.

 

Dans l’article « Suggestion et psychanalyse » (1968 :1912, 233-242), qui reprend l’essentiel de ses propositions développées dans « Transfert et Introjection » (1968 :1909, 93-125), Ferenczi souhaite définitivement clore le débat avec les détracteurs de la psychanalyse et/ou ceux qui n’en connaissent pas la pratique et qui l’assimilent à une technique suggestive. L’article dresse une liste des différences fondamentales entre psychanalyse et suggestion dans le tableau suivant :


 

 

Suggestion

Psychanalyse

Condition

Déconnexion de l’esprit critique.

Scepticisme le plus complet : ne rien croire sans conviction personnelle

Le patient doit pouvoir être parfaitement éveillé pour manifester ouvertement sa résistance intellectuelle et affective.

Moyens

Rabaisser le patient au niveau d’un enfant incapable de résister ou de penser et réfléchir par lui-même avec une autorité quasi-paternelle ou une douceur caressante de type maternel (qui suggère de l’agréable).

Réassurance par la compassion et le culte de l’autorité.

Repérer le scepticisme latent derrière le faux enthousiasme

Tout dire et notamment les sentiments négatifs à l’égard de l’analyste (condition de la résolution finale du transfert).

Se tenir au principe de réalité (même désagréable) : « pilules de la vérité, parfois amères, mais toujours profitables ».

Limites

Nombre de personnes suggestibles réduit.

Influence temporelle courte et dépendante de la confiance dans le suggestionneur.

 

Hypothèse étiologique

Les symptômes névrotiques sont imaginaires ou résultent d’un « défaut de volonté ».

Déterminisme du vécu psychique : conflit pulsionnel inconscient (moi/sexualité/réalité).

Traitement

Palliatif.

Causal.

 

Trois termes-clés émergent du tableau : scepticisme, conviction, vérité.

 

La suggestion fait émerger/revenir l’enfant mais un enfant qui n’est pas le sujet de ses désirs, un enfant dont les désirs sont les désirs de l’autre et qui n’est pas garant de lui-même. Un enfant objet, donc, aux antipodes du sujet qui s’approprie le monde, à commencer par lui-même, et dont les périodes de développement ont été décrites plus haut. L’enfant de la suggestion est un enfant sans discours propre, qui « boit les paroles », répond mais n’est pas sujet de son verbe. Pour reprendre une formulation de la seconde topique freudienne, on pourrait dire que la suggestion, c’est l’externalisation du surmoi.

La finalité de l’analyse est, bien entendu, absolument inverse : le sujet n’est pas mis entre parenthèse, n’est pas suspendu mais au contraire placé au cœur du travail effectué. Il doit, dans le scepticisme et en étant le seul garant de sa propre conviction, appréhender l’origine exogène des désirs qui l’aliènent afin de pouvoir, éventuellement, les assumer en son nom propre, en tant que sujet, ou bien les rejeter.

Du côté de la suggestion, il y a donc un retour à une enfance où règnent déni et autorité extérieure. Du côté de l’analyse, on retrouve aussi l’enfance mais pour mettre fin au déni et pour viser l’autonomie du sujet, si autonomie [du grec auto, soi-même, et nomos, la loi (se donner sa propre loi], signifie bien, dans la thématique de l’analyse, la permission donnée au sujet, par la confrontation à la vérité, par la reconnaissance du principe de réalité, d’être à l’origine de ses désirs, y compris et surtout s’ils sont hérités d’autrui : ce qui importe, c’est d’avoir pris conscience de leur altérité initiale.

Ainsi, la suggestion cultive, masque et renforce le transfert, tandis que l’analyse vise à l’identifier et le dissoudre (1968 : 1909, 106).

 

Par conséquent , l’analyste comme l’analysant doivent être incrédules. Le premier doit être incrédule quant aux manifestations transférentielles : il doit garder à l’esprit qu’il n’en est pas le destinataire, ne pas « croire » que les manifestations du transfert l’interpellent « en tant que lui-même ». Le second doit être incrédule – mais confiant – quant aux effets de l’analyse, ne pas « faire confiance » aveuglément à l’analyste et ne croire à l’analyse qu’au moment où, grâce à elle, il fera l’expérience – en sujet – de son inconscient et du sentiment que seul son jugement compte.

Ou pour le dire autrement, un peu à la manière de Descartes, et en rabattant le doute sur une simple nuance du scepticisme : en analyse aussi, l’incrédulité permet d’asseoir le sujet.

 

Cette incrédulité de l’analysant est en lien direct avec les moments les plus importants et les plus structurants du développement de l’enfant (le sevrage, la propreté, l’intrusion, la curiosité sexuelle, l’Œdipe), qui peuvent avoir été vécus comme des expériences de suggestion aliénantes et non comme des expériences de parole permettant au sujet de se construire en se socialisant conjointement. Dans ces expériences :

 

Les adultes exigent qu’il considère comme « mauvaises » des choses qui lui sont agréables, et comme « beaux » et « bons » des renoncements pénibles (article « Foi, incrédulité et conviction sous l’angle de la psychologie médicale », 1970 :1913, 45).

 

L’analyse va permettre à l’analysant de revenir sur ces moments qui, peut-être, ont été traumatiques parce que vécus sur le mode de la suggestion aliénante, va lui permettre d’assumer les sensations subjectives ressenties à l’époque comme réelles et, par conséquent, de ne plus les vivre sur le mode de la duplicité ou du refoulement et de les juger en adulte capable d’intégrer à ses jugements un principe de réalité si difficile à percevoir lorsqu’on est enfant.

 

La gestion de l’incrédulité dans la technique analytique se situe également dans le ton de l’analyste. Pour promouvoir l’autonomie de jugement de l’analysant :

 

le médecin doit faire toutes ses interventions sans passion et d’un ton égal, sans trahir ce qui lui paraît important ; c’est au sceptique lui-même d’évaluer l’importance des choses (1970 : 1913, 47).

 

Un court texte de Ferenczi illustre ses propos sur la suggestion - texte qui pourrait paraître anecdotique mais qui, de manière très curieuse, marque durablement l’esprit : « Dressage d’un cheval sauvage » (1970 :1913, 27-31). De fait, l’aspect anecdotique de la description joue un rôle dans le caractère marquant du texte - mais il échoue à en expliquer toute la force.

 

D’abord les faits : un maréchal-ferrant, Joseph Ezer, s’est fait la réputation d’apprivoiser et de ferrer en une seule séance le cheval le plus sauvage. Ferenczi assiste à l’une de ces séances où Ezer apprivoise et ferre un cheval manifestement inapprochable. La méthode du maréchal-ferrant consiste en une succession de changements d’attitude : paternelle-dominante-hurlante d’un côté, maternelle-cajolante-tendre de l’autre, ce qui correspond exactement à la polarité proposée par Ferenczi pour expliquer dans son texte précédent le phénomène hypnotique.

 

Le cheval, bien sûr, ne comprend pas les injures ou les mots tendres du maréchal-ferrant. Il ne perçoit qu’une série d’intonations et de gestes de domination/maternage. Et c’est justement l’effet qu’elle produit sur un être hors du langage qui impressionne autant. Peut-être la phylogenèse a-t-elle laissé subsister en nous des traces des mécanismes de régulation sociale animale, en lesquels figurerait l’alternance domination/maternage. Mais surtout, on songe au statut d’infans que chacun a connu et où les deux modalités majeures de régulation extérieure du comportement étaient la terreur et la douceur : terreur de commettre un acte interdit, douceur d’être le « bon enfant ».

 

Le dressage du cheval sauvage nous renvoie donc à notre passé d’animal pré-langagier, phylogénétiquement tout autant qu’ontogénétiquement. Il met en lumière la manière dont la suggestion utilise un biais très archaïque pour parvenir à ses fins : un en-deçà du langage. C’est finalement là que suggestion et analyse trouvent leur ultime différence : la suggestion utilise le langage comme instrument secondaire et formel d’aliénation, la psychanalyse comme outil nécessaire de cheminement vers l’autonomie. Dans le premier cas, le sujet est dépossédé de son langage, dans le second, par le langage, il accède à un en-deçà du langage qu’il pourra enfin mettre en mots - y compris grossiers et nécessairement performatifs

 

Ferenczi note à la fin de l’article que l’utilisation excessive de l’hypnose paternelle et maternelle au cours des quatre premières années en vue de « domestiquer » l’enfant produit des adultes aliénés, réceptifs à la suggestion, mais qui forment surtout « la majeure partie des névrosés » (1970 :1913, 31). On voit, par contraste, le lien qui relie psychanalyse, langage et autonomie.

 

 

D.                           Conclusion

 

Ferenczi ne sort pas des cadres de la théorie freudienne en insistant sur l’étiologie infantile des troubles adultes. Néanmoins, il produit selon nous des apports spécifiques dont le noyau tient dans l’hypothèse selon laquelle la langue infantile, dans ses modalité spécifiques, peut servir de paradigme à la parole analytique et en expliquer l’extraordinaire efficacité.

 

Premier apport : si la parole analytique a à voir avec l’enfance, ce n’est pas seulement en raison de ce qu’elle évoque, mais en raison aussi des modalités langagières mêmes de cette évocation, qui s’ancrent dans la régression à une période aujourd’hui dépassée des « mots magiques » et restitue à la parole la valeur performative qu’elle détenait primitivement, en produisant par la même des effets réels dans la vie de l’analysant.

 

Deuxième apport : cette régression n’en est pas pour autant retour à une vie infantile où le sujet est soumis à l’autorité et, partant, au pouvoir de suggestion de l’adulte. La parole analytique, si proche qu’elle soit d’une parole primitive, ne coïncide avec celle-ci que dans sa valeur performative ; il s’agit de régresser pour mieux grandir, en revenant au point de départ occulté pour mieux bâtir le sujet adulte. C’est la différence entre psychanalyse et suggestion.

 

Troisième apport : par conséquent, l’analysant n’est jamais (et en particulier face à l’analyste) enfant crédule ; il refait seulement le parcours qui aurait dû le mener à l’autonomie et permettre la formation d’un adulte capable de s’assumer comme sujet de ses propres désirs.

 

 
(c) Stéphane Barbery