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I. L’ANAMNESE D’UNE TECHNIQUE


 

Cette première partie, qui veut éclaircir les rapports à l’œuvre entre biographie et technique analytique, s’appuie sur le compte-rendu de la lecture des trois volumes de la correspondance Freud-Ferenczi. Ce travail de lecture aurait pu, à lui seul, constituer la matière d’un mémoire de deuxième cycle ; en volume comme en matière, La Correspondance est un ouvrage considérable et dont l’importance ne peut être réellement saisie qu’au terme de sa découverte. Aussi le compte-rendu de lecture occupe-t-il une place importante : choix a été fait de lui donner toute sa mesure, quitte à ne pas en développer tous les tenants conceptuels et cliniques mais seulement à en éclairer et privilégier certains.

Pour ceux-ci, la lecture de la correspondance a permis de dégager trois niveaux d’appréhension de la dialectique biographie/technique :

 

  • Le premier niveau, celui de la subjectivité, lié à la formation de la personnalité de Ferenczi, pose une première question  : le « style » de la technique de l’analyste ne dépend-il pas fondamentalement du noyau structurant de sa psyché, de la façon dont il investit subjectivement la fonction d’analyste ?
  • Le deuxième niveau, transférentiel, est lié à l’affaire Elma-Gizella, affaire centrale de la vie de Ferenczi, et au rapport qu’il entretient avec Freud en tant que figure paternelle, mentor et analyste ; Ferenczi le dit explicitement : ses tentatives d’innovations techniques prennent leur origine dans son expérience personnelle de la répétition et dans la rigidité de la technique de Freud. Ce niveau est donc celui de l’analyse de l’analyste comme cadre - ici réactionnel - de sa technique.
  • Un troisième niveau, historique, est lié à la période spécifique où se déroulent les faits, temps de pionniers où la technique, où le cadre théorique de la psychanalyse se formulent à partir de ses essais et de ses échecs. Les erreurs de l’époque, les tentatives qui apparaissent aujourd’hui comme des fautes déontologiques, les fautes techniques, soulignent la manière dont le dispositif analytique s’est établi au fil du temps, soulignent l’historicité de la technique analytique.

 

Lors d’une première rédaction de ces pages, le rappel nécessaire des éléments majeurs de la biographie de Ferenczi était organisé autour de trois aspects thématiques  : son « assoiffement de franchise », son rapport à la mère et l’affaire Gizella-Elma, et son rapport au père et à Freud. Sous cette présentation, il était difficile de repérer ce qui relevait respectivement du simple rappel des faits et de nos tentatives de réflexions ordonnées aux trois niveaux sus-mentionnés. Nous avons donc réorganisé nos propos en séparant de façon distincte ces deux aspects - rappel des faits / élaboration personnelle - afin d’en permettre une meilleure lisibilité.

 

A.   Eléments biographiques (1873-1919)

 

Les sources concernant Ferenczi sont encore peu nombreuses et éparses. Il n’existe pas à ce jour de biographie qui fasse référence. L’essentiel des informations que l’on peut trouver se situe dans les préfaces des volumes des Œuvres Complètes, dans sa correspondance publiée ainsi que dans le Journal Clinique. Si les deux premiers volumes de la correspondance nous livrent une vue directe de l’intimité de Ferenczi, le troisième volume qui couvre la période la plus longue, de 1919 à 1933, ne livre en revanche presque aucun détail sur sa vie personnelle.

 

Quand on ne connaît pas son œuvre, la figure de Ferenczi est souvent caricaturale : on sait qu’il fut l’un des épigones principaux de Freud et le psychanalyste, traducteur et formateur hongrois qui fit de Budapest l’une des capitales de la psychanalyse. Mais, immédiatement, cette mémoire est associée à une image - déjà effective de son vivant - d’« enfant terrible de la psychanalyse » (1982 :1931, 99) qui tenta des expérimentations « fantaisistes » (1982 :1931, 99), « naïves » (1982 :1931, 112) mais qui conserva, jusqu’à la fin de sa vie, l’amitié, l’affection filiale de Freud au-delà des critiques que ce dernier pouvait lui adresser, comme en témoigne ce passage souvent cité de leur correspondance :

 

Vous vous êtes sans doute éloigné de moi au cours des années passées, mais pas suffisamment, j’espère, pour qu’un mouvement vers la création d’une analyse d’opposition soit à redouter de la part de mon paladin et grand vizir secret. (2000, 13/12/29, 419)

 

Cette image plutôt dépréciatrice d’agitation juvénile est renforcée par une rumeur vraisemblablement alimentée par Jones, que de nombreux auteurs jugent malveillante, et qui continue de courir : celle d’une fin de vie marquée par la psychose (qui relativiserait rétroactivement son œuvre) alors que les troubles dont Ferenczi a souffert dans les derniers mois de sa vie sont clairement d’ordre neurologique et sont le résultat d’une anémie de Biermer dite pernicieuse (troubles de la métabolisation de la vitamine B12), incurable à l’époque.

 

Cette double image dépréciée, celle d'un praticien de second plan et d’un individu pathologique, trouve sans doute également son origine dans le délai très long – presque cinquante ans - qui différa la publication des Oeuvres Complètes d’une part, du Journal Clinique et de la Correspondance avec Freud d’autre part. Pour se rendre compte de l’intensité de cette correspondance, il faut savoir que de 1908 à 1933, Freud et Ferenczi s’échangèrent plus de mille deux cents lettres, soit 50 par an, presque une par semaine pendant 25 ans et plusieurs par semaine les premières années !

 

Or, seul l’ensemble de ces textes de nature diverse permet de situer Ferenczi à sa juste valeur, seuls ils permettent d’appréhender la spécificité de ses contributions au mouvement psychanalytique. Seule la lecture intégrale de ces textes - et notamment la correspondance - permet également de démythologiser ce temps des pionniers de la psychanalyse : c’est là sans doute un des bénéfices majeurs d’un travail approfondi sur Ferenczi.

 

1.       Enfance et formation

 

Né le 7 juillet 1873 à Miskolc en Hongrie, Sandor Ferenczi est le huitième enfant d’une fratrie de onze. Sa mère, d’origine viennoise, est une figure sévère qui s’occupa conjointement à la mort de son mari de ses enfants et de la librairie familiale, qu’elle fit prospérer en ouvrant une succursale.

 

De manière intermittente, dans sa correspondance et son Journal Clinique, Ferenczi avoue une fixation intense sur cette figure, avec violent ressentiment et ambivalence :

 

Quand j’étais un petit garçon, j’étais dans une rage impuissante contre ma mère qui me traitait avec trop de sévérité. (…) Il est possible que les traitements sévères de  ma mère (et la douceur de mon père) aient eu pour conséquence chez moi un déplacement du complexe d’Œdipe (le meurtre de la mère, l’amour du père). (26/12/12, 1992, 474).

 

Madame G. doit endurer de ma part des sorties sauvages et passionnées. Je reconnais dans ces sorties les explosions de colère (réprimées en leur temps) contre ma mère, aimée d’un amour sans espoir (13/11/16, 1992b, 171).

 

En R.N. je retrouve la mère, la vraie précisément, qui était dure et énergique et dont j’ai peur (1985, 94).

 

Ferenczi aurait par ailleurs été le préféré de son père, Bernath Fränkel, un juif d’origine polonaise qui participa en 1848 à l’armée des volontaires qui combattaient contre les Habsbourgs pour l’indépendance de la Hongrie, et qui magyarisa son patronyme en « Ferenczi ». Libraire, éditeur, libéral et nationaliste hongrois, le père meurt alors que Sandor a 15 ans. Cette mort constitue un élément marquant de la vie de Ferenczi.

 

A la fin de ses études médecine à Vienne (rappelons-nous que sommes alors en Autriche-Hongrie) où il semble avoir « mené la belle vie » (1992, 11), Ferenczi s’installe en 1897 - il a 24 ans - à Budapest, alors formidable lieu et carrefour de culture cosmopolite et progressiste. D’abord externe dans un service qui s’occupe de prostituées, il entre en 1900 dans une unité de neurologie et de psychiatrie d’une maison des pauvres et, en 1904, à la polyclinique d’une caisse-maladie coopérative. Il ouvre ensuite son propre cabinet d’omnipraticien (médecin généraliste) et de neuropsychiatrie et devient expert-psychiatre auprès des tribunaux.

 

2.      Les débuts de la relation à Freud

 

Au moment de sa rencontre avec Freud en 1908 (il a 34 ans, Freud, 51 ans : dix-sept ans les séparent donc), Ferenczi possède une solide culture et une expérience médicale et thérapeutique étendue : chimiothérapie, hypnose, tests d’association de mots de Jung. Dès leur rencontre se noue entre les deux hommes une relation d’amitié profonde puisque – événement exceptionnel tant il préservait ses moments de détente - Freud l’invite la même année à passer ses vacances à Berchtesgaden avec sa famille, dont les membres l’adoptent également.

 

Les années suivantes, Freud invitera systématiquement Ferenczi à passer une partie de ses vacances avec lui. Deux voyages sont particulièrement importants : le voyage en Sicile et le voyage aux Etats-Unis. Le voyage aux Etats-Unis avec Jung, qui marque un moment important pour l’histoire de la psychanalyse, n’a laissé que très peu de traces dans la correspondance Freud-Ferenczi, à l’exception d’une référence au « complexe fraternel » de Ferenczi et à sa compétition avec Jung. Il ne peut donc être évoqué plus avant.

 

Le voyage en Sicile est en revanche l’occasion d’un événement qui structurera durablement la relation Freud-Ferenczi et dont on a gardé la trace. Lors de ce voyage, Freud propose à Ferenczi de travailler avec lui sur le cas Schreber. Dès le premier soir, alors que Freud s’apprête à lui dicter ses réflexions, Ferenczi, angoissé à l’idée d’être soumis au pouvoir de suggestion de Freud et de ne jouer qu’un simple rôle de secrétaire (02/02/16, 1992b, 127), se révolte et Freud se braque. Ils ne parleront de cet incident que dans des lettres écrites à leur retour (169F, 170 Fer, 171 F, 173 Fer, 174 F, 10/1910, 1992, p. 225-237) où Freud dénonce l’infantilisme de Ferenczi, son inhibition rêveuse, que ce dernier reconnaît volontiers comme résultant de sa résistance à sa « composante pulsionnelle homosexuelle ». Ferenczi insiste longuement sur l’extraordinaire chance que constitue la psychanalyse, qui rend possible d’évoquer toutes les déterminations inconscientes, infantiles, sexuelles qui éclairent les actes et, par conséquent, de libérer « les pensées et la parole de la contrainte d’inhibitions inutiles » (idem).

 

Freud répond à cette interpellation par un aveu célèbre où il met en avant les limitations de son contre-transfert personnel et l’événement traumatique qu’a constituée pour lui sa relation et sa rupture avec Fliess :

 

Pourquoi je ne vous ai pas engueulé, ouvrant ainsi la voie à l’entente ? Il est parfaitement exact que c’était de la faiblesse de ma part, aussi bien ne suis-je pas ce surhomme ya que nous avons construit et je n’ai pas non plus surmonté le contre-transfert. Je ne le pouvais pas, comme je ne le peux pas pour mes trois fils, parce que je les aime et qu’en même temps ils me font de la peine.

Je n’ai plus aucun besoin de cette totale ouverture de la personnalité, vous l’avez non seulement remarqué mais aussi compris, et vous êtes remonté fort justement à la cause traumatique de cet état de choses. Alors pourquoi vous êtes-vous ainsi entêté ? Depuis le cas Fliess, dans le dépassement duquel vous m’avez précisément vu occupé, ce besoin s’est éteint chez moi. Une partie de l’investissement homosexuel a été retirée et utilisée pour l’accroissement de mon moi propre. J’ai réussi là où le paranoïaque échoue. (06/10/10, 171 F, 1992, p. 231)

 

Le rêve de Ferenczi d’un dialogue transparent avec Freud, rêve de totale authenticité, s’éteint donc. Il n’y aura pas de véritable mutualité entre les deux hommes comme il pourra y en avoir par la suite entre Ferenczi et Groddeck. D’autant que Freud va être sollicité transférentiellement par Ferenczi durant la longue période de l’affaire Elma-Gizella.

 

3.      L’affaire Elma-Gizella

 

Le rapport de Ferenczi à l’analyse doit impérativement prendre en considération l’affaire qui court pendant plus de dix ans et qui sera à l’origine de ses troubles névrotiques, hypocondriaques et psychosomatiques les plus importants : l’affaire Elma-Gizella, autrement dit l’affaire du choix de son épouse. Cette triste affaire est l’occasion pour Ferenczi de faire l’expérience à la première personne des effets de l’aliénation inconsciente, du transfert, des limitations d’une certaine technique psychanalytique et de la question de la répétition. Elle aura également des effets négatifs dans ses rapports à Freud : quels que soient les talents analytiques de Ferenczi, la force de son aliénation, la durée de ses manifestations incitent Freud à une certaine méfiance envers l’homme.

 

Toute la vie amoureuse de Ferenczi s’organise en effet autour d’une figure maternelle, celle de Gizella Pálos, une femme mariée, de huit ans son aînée. Dans sa correspondance à Freud, il ne la désignera jamais – jusqu’à son mariage - par son prénom mais par la formule « Madame G. », compromis entre « Madame P » et « Gizella », qui témoigne de la fonction symbolique qu’elle incarne : non pas femme à conquérir mais mère mariée qui eût, à ce titre, été parfaite aux yeux de Ferenczi si son âge lui avait permis d’avoir des enfants : le désir de constituer une famille, de devenir père, est extrêmement puissant chez lui et, entre autres déterminations, va contribuer à créer les conditions de l’affaire. Rappelons-en le détail.

 

Les familles de Gizella (née Altschul) et de Ferenczi habitent toutes deux Miskolc et sont très proches. Le frère cadet de Ferenczi épousera la fille cadette de Gizella, Magda. La liaison de Ferenczi et de « Madame G. » débute quant à elle autour de 1905 (Ferenczi évoque 1900 dans sa lettre du 17/10/16, 1992b, 161). Ferenczi présente « Madame G. » à Freud qui semble l’apprécier sincèrement puisqu’il n’oublie pas de la saluer dans chaque lettre et qu’il entretiendra avec elle, aux moments critiques de l’affaire, un échange de lettres privées.

Vers 1910, Ferenczi prend « Madame G. » sur son divan. A l’issue de cette analyse, « Madame G. » lui demande d’analyser sa fille Elma, qui souffre de différents symptômes liés à ses relations ambivalentes avec des fiancés potentiels.

Ferenczi accepte. L’analyse semble fructueuse lorsque le prétendant le plus sérieux d’Elma se suicide pour elle. La situation de la « jeune femme en détresse » sollicite visiblement une structure fantasmatique pivot de Ferenczi et devient le catalyseur de l’affaire :

 

Elma est devenue particulièrement dangereuse pour moi, au moment où – après le suicide du jeune homme – elle avait absolument besoin de quelqu’un qui la soutienne et l’aide dans sa détresse. Je ne l’ai fait que trop bien – même si entre-temps, j’ai imposé, avec effort, de la réserve à ma tendresse. Mais la brèche était ouverte – et maintenant elle envahit mon cœur, victorieusement selon toute apparence (03/12/11, 256 Fer, 1992, 334).

 

Ainsi, Ferenczi propose le mariage à Elma, qui est sa patiente et la fille de son amante non encore divorcée ! Et parce qu’elle est transférentielle et ambivalente, cette situation s’exprime chez lui sous la forme d’un doute véritablement obsessionnel concernant son choix matrimonial : pendant plus de dix ans, sa question est : « Elma ou Gizella ?». Ce doute conduit Ferenczi à « placer » Elma chez Freud, qui ne refuse pas (02/01/12, 1992, 344) et envoie des comptes-rendus détaillés à Ferenczi. Quatre mois plus tard, Freud, afin de pouvoir recevoir d’autres patients met fin à l’analyse d’Elma alors que celle-ci n’est visiblement pas terminée.

 

L’analyse d’Elma montre que ses sentiments pour Ferenczi ne sont pas profonds et répondent à des déterminations inconscientes qui ne se satisferaient pas d’un passage à l’acte. C’est d’ailleurs tout aussi vrai pour Ferenczi. Si, pour Elma, il s’agit d’une problématique liée au père, pour Ferenczi les déterminants sont  le besoin de devenir père, une sexualité insatisfaisante avec « Madame G. » et une fascination pour la « coquetterie et la méchanceté » d’Elma qui en font, selon son témoignage, une représentation de la mort, qu’il a si « fortement investie » pendant sa puberté (18/07/12, 1992, 412).

 

Dans un premier temps, Freud, conscient de la nature transférentielle de la situation, ne donne jamais explicitement de conseils à Ferenczi bien qu’il ne pense pas que le mariage avec Elma puisse aboutir à quelque chose d’heureux et qu’il ait de l’estime pour « Madame G. ». Il craint en effet, ainsi qu’il le révélera plusieurs mois après alors que l’affaire semble sur le point de se terminer, que Ferenczi ne prenne le contre-pied de cette recommandation dans un geste d’opposition névrotique (09/07/13, 1992, 528).

 

Elma retourne donc à Pâques 1912 à Budapest où Ferenczi temporise en lui imposant une troisième tranche d’analyse avec lui, comme condition de la possibilité de leur mariage ! On se demande de quelle façon Elma pourrait bien exister comme sujet dans un tel enchevêtrement d’instrumentalisations explicitement méprisantes à son égard. Le seul rôle auquel elle est destinée est celui de faire de Ferenczi un père, de l’aimer et de ne pas le déranger dans son travail.

 

Reconnaissant qu’Elma ne l’intéresse plus, mais se résignant très mal à ne pas être père, frustré de relations sexuelles, Ferenczi décide de se « procurer un soulagement par la voie normale de la prostitution » (12/07/12, 1992, 410, décision au point de départ d’un accès psychosomatique et hypocondriaque qui ne le laissera jamais véritablement en paix. Pensant avoir contracté la syphilis, Ferenczi souffre de troubles de la région anale, puis tente de se dépêtrer d’un symptôme neurasthénique au moyen d’opérations sur les volets de la paroi nasale, rendues responsables de ses troubles respiratoires nocturnes. Plus tard, la conversion somatique s’effectuera sous la forme d’une maladie de Basedow (hyperfonctionnement de la thyroïde) dont il faut relever qu’elle est associée chez Freud à une culpabilité morbide, comme il en témoigne dans la Gradiva, texte que Ferenczi avait lu :

 

Je connais un médecin qui avait perdu une de ses malades atteinte de la maladie de Basedow et qui ne pouvait bannir complètement le soupçon d’avoir peut-être contribué à cette issue fatale par une médication imprudente. (…) Or, le médecin en cause n’est autre que moi-même. (Freud, 1986 :1907a, 218).

 

Faut-il voir là une origine possible du choix de la maladie par Ferenczi ? Personne ne peut l’affirmer mais la coïncidence ne peut pas ne pas être notée.

 

Les bénéfices secondaires de cet accès hypocondriaque sont d’abord le rapprochement avec « Madame G. » et le maternage de celle-ci (328 Fer, 1992, 433). Ferenczi interprète longuement, dans une lettre auto-analytique époustouflante, son hypocondrie (26/12/12, 1992, 470-476) : il y voit une vengeance retournée contre Freud et « Madame G. », mais surtout la mise en acte d’une scène de castration qui fait écho à une scène d’attouchements infantiles avec sa sœur Gisela, attouchements surpris par la cuisinière qui les avait menacés avec un couteau.

 

Dix mois plus tard, alors qu’Elma est en passe de se fiancer avec jeune américain d’origine norvégienne, John A. Nilsen Laurvik, Ferenczi résume l’affaire Elma dans les termes suivants :

 

Quand j’ai opté pour Elma, je me suis arraché avec violence à Madame G., ce pourquoi j’ai dû exagérer les qualités d’Elma (j’étais à l’époque passagèrement impuissant avec Madame G.). Puis vint la grande déception avec Elma ; le chemin vers Madame G. m’était alors (intérieurement) barré, il ne restait qu’une issue : être malade (troubles somatico-neurasthéniques et hypocondrie : manifestement mes points de fixation). Peu à peu (peut-être aussi à l’aide de la diversion par la maladie, c’est-à-dire l’autoérotisme), la tendance assez obstinée à cultiver l’idée de revenir avec Elma a cédé ; en même temps l’amour et la bonté de Madame G. m’ont permis de renouer encore une fois les relations intellectuelles et tendres avec elle. Quand j’ai vu enfin qu’Elma non plus ne se sentait plus liée, j’ai été intérieurement libéré d’elle, sans retrouver mon ancien amour inconditionnel et enthousiaste pour Madame G ; ce qui restait en moi, c’était plutôt de l’amitié, de la tendresse, une communauté intellectuelle, mais pas tout à fait dépourvue d’érotisme.

Si je considère l’ensemble de l’évolution des choses, je dois en conclure que l’effet (donc probablement le but) de toute l’affaire Elma était sans doute le suivant : atténuer l’attachement rigide à la vieille relation amoureuse avec Madame G., dicté par la pitié ; empêché par la fixation maternelle, je n’ai pas été capable de réaliser cela, consciemment et volontairement ; une circonstance extérieure devait me venir en aide (Elma), pour me déculpabiliser en quelque sorte. Elma a servi à rationaliser mes tendances à l’indépendance (16/10/13, 1992, 545-546).

 

Une telle lucidité, qui témoigne qu’au cœur de toute l’affaire il faut lire la tentative d’indépendance à l’égard de la fixation maternelle, peut laisser penser que l’affaire va se conclure. Les quatre cents pages du deuxième volume de la correspondance (1914-1919) témoignent du contraire. Elma se marie finalement avec J. Laurvik et part s’installer aux Etats-Unis. La première guerre mondiale éclate, ce qui permet à Ferenczi, comme nous le verrons, d’effectuer trois courtes tranches d’analyse avec Freud. L’affaire Elma-Gizella constitue selon l’expression de Freud le « champ de bataille intérieure » (04/02/16, 1992b, 127) de Ferenczi qui continue à douter, d’autant que cette fois, maîtrisant la situation et y trouvant sans doute l’expression d’une revanche, c’est « Madame G. » qui temporise pendant plusieurs années : elle évoque et envisage toujours auprès des protagonistes l’union de Ferenczi avec Elma, dont le mariage raté se termine par un retour à Budapest à la fin de la guerre.

 

Enfin, pour ne rien passer sous silence du sordide de la situation, on apprend que Ferenczi a été l’amant de la sœur de « Madame G. », Saroltà (18/11/16, 1992b, 175).

 

Après toutes ces péripéties - et sans évoquer les tractations pour le divorce de « Madame G. » -, Ferenczi épouse enfin Gizella en mars 1919. Il a quarante-six ans, elle en a cinquante-quatre. Le jour de la cérémonie, l’ex-mari, M. Palos, meurt d’une crise cardiaque.

 

4.      Freud analyste de Ferenczi

 

Pour l’essentiel, ce sont des raisons pratiques qui n’ont pas permis à Ferenczi de commencer plus tôt l’analyse dont il ressentait le besoin depuis longtemps - et notamment en raison de tous les symptômes liés à l’affaire Gizella-Elma : l’impossibilité matérielle de laisser sa clientèle et ses postes pendant plusieurs semaines pour se rendre à Vienne. Deux éléments vont modifier la situation : le premier est lié aux symptômes psychosomatiques provoqués par l’affaire Elma-Gizella qui intensifient le besoin de traitement. Le second est le déclenchement de la première guerre mondiale. Ferenczi est alors incorporé en tant que médecin militaire, donc libéré de ses contraintes professionnelles habituelles. L’analyse se fera ainsi pendant les permissions de Ferenczi.

 

La première période d’analyse a lieu en octobre 1914 et dure entre quinze à vingt jours, à raison de deux séances par jour. Elle est brusquement interrompue par la mobilisation de Ferenczi. La frustration provoquée par cette interruption est intense. Voici ce que Ferenczi écrit quelques semaines plus tard à propos cette période :

 

De ces semaines d’analyse, le bénéfice psychique majeur que j’ai enregistré est la reconnaissance de la violence des pulsions homosexuelles en moi. Quant à la solution de la relation à la femme – et c’est bien elle qui nous ouvre d’abord la vie réelle – je n’y suis pas parvenu. De temps en temps, l’examen rapide d’un rêve m’apporte la confirmation de votre proposition de solution : 1) érotisme urinaire – ambition – scène observée nuitamment ( ?) 2) importance de la question de l’enfant, etc. (18/12/14, 1992b, 46).

 

Et quelques jours plus tard :

 

Je n’ai toujours pas atteint les options définitives – malgré mon âge – et suis encore profondément pris dans le juvénile – pour ne pas dire l’infantile (31/12/14, 1992b, 47).

 

Ferenczi ne veut alors toujours pas prendre de décision à propos de Gizella. Il poursuit le travail engagé mais non abouti par des moments ponctuels d’autoanalyse :

 

Les impressions du dernier voyage à Budapest m’ont amené à pratiquer une auto-analyse d’une heure, qui a mis au jour l’énorme importance, chez moi, de l’angoisse de castration. (02/09/15, 1992b, 90)

 

On sent Freud excédé par les atermoiements de Ferenczi qui se convertissent en symptômes psychosomatiques divers. Il intervient alors énergiquement pour pousser Ferenczi à mettre un terme à la situation de temporisation infinie :

 

L’analyse doit intervenir avant ou après l’action et ne doit pas gêner celle-ci, surtout là où, s’agissant d’auto-analyse, ses chances sont réduites. Agissez donc avec le plus de rapidité et de décision possible et laissez pour le moment l’analyse de côté, ou alors traitez-la comme un plaisir supplémentaire, sans influence réelle. (18/01/16, 1992b, 123)

 

La deuxième période d’analyse va du 14 juin au 5 juillet 1916, à raison de deux séances par jour. Voici ce qu’écrit Freud à ce propos :

 

Comme c’est ce que vous voulez – et si votre destin le permet, je vous réserverai donc, à partir de la mi-juin, deux séances par jour. J’espère qu’on vous verra aussi beaucoup autrement, et j’aimerais que vous preniez au moins un repas par jour chez nous. La technique exigera cependant qu’en dehors des séances rien de personnel ne soit abordé. (01/06/16, 1992b, 149)

 

Le bilan qu’en fait Ferenczi, dans une lettre qui laisse transparaître les premiers éléments d’un transfert négatif est très mitigé :

 

Avant tout, je crois pouvoir constater que ces trois semaines ont été les plus décisives de ma vie et pour ma vie. Je trouve ma disposition psychique changée à l’égard de presque toutes choses et de toutes personnes. Aujourd’hui, j’ai dit à Gizella que j’étais devenu un autre homme, moins intéressant mais plus normal. Je lui ai avoué, aussi, que quelque chose en moi regrette l’homme d’avant, un peu instable mais tellement capable de grands enthousiasmes (et, à vrai dire, souvent inutilement déprimé). (…) J’ai dû constater (après la première journée d’analyse) que j’avais une attitude plus tempérée à l’égard des patients. Il faut attendre pour savoir si cette attitude sera utile ou nuisible à la cure.

(…).

Sur le plan de la théorie, il est très intéressant d’apprendre pourquoi le patient en psychanalyse ne peut pas être reconnaissant à son médecin. Il est vrai que le médecin l’a « rendu à la santé », autrement dit lui a enseigné de faire face aux exigences réelles de la vie. Mais il lui a enlevé la jouissance qui, dans l’inconscient, accompagnait tous ses symptômes, aussi désagréables ou même mortels qu’ils aient été. Celui qui était resté un enfant, donc un être humain insouciant au fond, l’analyse le transforme soudain en quelqu’un d’autre, qui devient vraiment conscient de toutes ses responsabilités (10/07/16, 1992b, 151).

 

La fréquentation du divan de Freud est à ce titre pour Ferenczi la possibilité de prendre conscience d’une structuration à l’origine de toutes ses futures innovations techniques : la répétition.

 

C’est incroyable, tout ce que je dois à la précédente analyse pour ma technique analytique. Il me semble que c’est maintenant seulement que je saisis l’importance de la répétition pendant la cure, dans toute sa profondeur (symptômes nasaux, insomnie ont presque complètement disparu) (28/07/16, 1992b, 155).

 

C’est précisément pendant cette période (31/03/19, 1992b, 378) que Freud commence à élaborer le concept de répétition, qui dessine avec Au delà du Principe de Plaisir une perspective plus fataliste, plus limitée et donc plus pessimiste aussi de la psychanalyse : une vision où le principe de plaisir achoppe, même après levée du refoulement, sur le retour économiquement absurde du même, sur l’absence de changement, sur l’échec thérapeutique - situation qu’illustre à sa manière le cas Ferenczi.

 

Cette deuxième période d’analyse, en mettant en valeur aux yeux de Ferenczi l’importance de la répétition, a aussi un autre effet dans sa vie. Ses intérêts psychanalytiques changent :

 

L’intérêt pour les finesses de la technique est venu remplacer mes intérêts bio-psychologiques d’avant. (14/08/16, 1992b, 157).

 

Les recherches bio-psychologiques de Ferenczi sont constituées par les travaux qui aboutiront à Thalassa et qui devaient, à ses propres yeux, constituer sa contribution scientifique majeure.

 

La troisième période d’analyse court du 26 septembre 1916 au 9 octobre 1916. Cette fois le rythme en est encore plus surprenant, presque caricatural - au point de se demander s’il s’agit encore de psychanalyse ou de performance :

 

Je vous prie de me réserver trois heures par jour (1 ½ + 1 ½ ou 1+2). Je n’ose vous demander de m’en accorder quatre. (15/09/16, 1992b, 160)

 

Quel temps pour la perlaboration dans une telle frénésie ? Quelle représentation, sinon celle d’un processus cathartique, peut-on avoir de l’analyse en se soumettant à ce type de « cure » ? On comprend que, cette fois encore, le bilan qu’en tire Ferenczi est empreint de doute et d’inquiétude et qu’il se résume en un sentiment paradoxal de désintérêt pour la psychanalyse :

 

Dans les séances d’analyse, je remarque que je porte un jugement beaucoup, beaucoup plus tempéré sur le cas des patients. A vrai dire, je perds aussi en partie, de ce fait, mon intérêt antérieur, presque passionné, pour le travail analytique. (…). C’est sûrement la conséquence du refroidissement de la relation narcissique à tout ce que j’ai accompli moi-même. Ce serait dommage (grand dommage !) s’il apparaissait que je ne peux, objectivement, mobiliser suffisamment d’intérêt pour le travail scientifique et qu’en réalité je fais partie de ceux dont les intérêts supérieurs sont pathologiquement déterminés et dont la guérison entraîne le renoncement à certaines réalisations. (17/10/16, 1992b, 161-162)

 

Peut-on véritablement imaginer qu’une cure réussie aboutisse à un désintérêt pour la méthode qui l’a rendue possible et qui était alors si puissamment investie ? Cela paraît peu probable et conforte l’hypothèse d’un transfert négatif, que semble confirmer l’apparition d’un doute « névrotique » à propos précisément de la technique :

 

A l’opposé du narcissisme manifesté jusqu’à présent, je remarque, depuis mon retour de Vienne, des sentiments d’infériorité nets, surtout en ce qui concerne mon talent analytique. (Ces sentiments ont certainement aussi une justification objective. Mais il est possible que je l’exagère maintenant névrotiquement, c’est-à-dire que je représente ainsi le fait de « ne rien réaliser »). (20/10/16, 1992b, 163-164)

 

Freud de son côté intervient encore plus activement qu’il ne l’avait fait auparavant pour inciter Ferenczi à épouser Gizella.

 

L’affaire Elma-Gizella prend fin lorsque « Madame G. », la figure maternelle, est en position de décider pour lui et lorsque Freud, la figure paternelle, décide effectivement pour lui puisque Ferenczi lui demande d’être son intermédiaire pour demander officiellement « Madame G. » en mariage - ce que Freud fera (25/03/17, 1992b, 216).

Après quelques mois de temporisation, cette fois-ci du côté de Gizella, puis quelques mois d’attente dûs aux tractations juridiques du divorce, Ferenczi épouse Gizella.

 

Le mariage ne sera évidemment pas une solution miracle. Ferenczi, relisant leur correspondance, assure Freud du caractère transférentiel qu’il a joué dans toute l’affaire, précise que ce transfert négatif n’a pas pris fin et qu’il souhaiterait pouvoir « commencer » une autre relation :

 

J’ai compris comme dans une illumination que, depuis le moment où vous m’avez [déconseillé] d’épouser Elma, j’avais déjà fait preuve d’une résistance contre votre personne que même la tentative de cure Ya n’a pu surmonter, et qui était responsable de toutes mes susceptibilités. Une rancune inconsciente au cœur, j’ai cependant suivi « en fils » fidèle tous vos conseils, j’ai quitté Elma, je me suis de nouveau tourné vers ma femme actuelle, auprès de laquelle j’ai persévéré malgré d’innombrables tentations répétées. Le mariage – conclu dans des circonstances si extraordinairement tragiques – n’a d’abord pas apporté la stabilisation intérieure espérée. Mais la résistance semble peu à peu s’épuiser et une lettre comme celle-ci peut vous montrer que j’ai la volonté de reprendre avec vous – en fait, de commencer peut-être – la relation franche et libre de toute susceptibilité mesquine. Il semble que je ne sois capable d’être heureux de vivre et de travailler que quand je peux être et reste dans de bons, voir dans les meilleurs termes avec vous. La conviction que j’ai trouvé en Madame G. ce qui est le mieux pour moi, compte tenu de ma constitution, est le premier fruit de ma réconciliation intérieure avec vous. (23/05/19, 1992b, 393-394, nous soulignons)

 

Tous les éléments du transfert de Ferenczi sont présents dans ce témoignage : sa lucidité (qui dissèque notamment sa rancune), son authenticité, sa position filiale, l’injonction à être le « bon fils », et sa frustration quant à la fin de l’affaire (« compte tenu de ma constitution »). Cette frustration ne sera jamais véritablement résolue, comme on le constate dans la correspondance avec Groddeck (25/12/21, 1982b, 58). En déformant les faits, Ferenczi rend Freud responsable de l’échec de ses fiançailles avec Elma. Mais surtout, cinq ans plus tard, en janvier 1927, alors qu’Elma vit chez les Ferenczi et souffre de divers maux soignés régulièrement par Groddeck – lequel pense, à juste titre, qu’elle ne s’en sortira pas si elle ne change pas de cadre de vie - on apprend que Gizella projette encore le mariage de sa fille avec son mari en envisageant de s’en écarter par un divorce (08/01/27, 1982b, 135).

 

5.      1919-1933

 

Comme précédemment indiqué, le troisième volume de la correspondance avec Freud (Cf. compte rendu en Annexe) ne livre plus d’accès à la vie privée de Ferenczi, comme pouvaient le faire les deux premiers : Ferenczi ne se confie plus à Freud. En tout cas, plus comme un analysant. C’est le Journal Clinique qui nous donne les clés de cet éloignement : Ferenczi reproche à Freud de ne pas mettre au cœur de la psychanalyse sa vocation de soin, d’aide thérapeutique.

 

Les années qui suivent la guerre, de son mariage en 1919 jusqu’à sa mort en 1933, seront donc pour Ferenczi des années où s’élaboreront les suites du transfert négatif à Freud, années d’où la satisfaction personnelle est absente, où les symptômes psychosomatiques sont quotidiens, l’inhibition au travail forte. Seul semble perdurer l’intérêt pour la clinique, la lutte, dans ce domaine, contre l’hypocrisie et, partant, les tentatives d’amélioration technique développées dans les parties III et IV de ce travail.

 

On retrouve ainsi l’effet du transfert négatif de la « cure » de Ferenczi à la fois dans la technique active où il s’agit de dépasser les stagnations dans la répétition, et dans la technique de relaxation :

 

Ma propre analyse n’a pu aller assez en profondeur, parce que mon analyste (de son propre aveu, une nature narcissique), avec sa ferme détermination d’être en bonne santé et son antipathie pour les faiblesses et les anomalies, n’a pas pu me suivre dans cette profondeur et a commencé trop tôt avec « l’éducatif ». Le fort de Freud, c’est la fermeté de l’éducation, comme le mien c’est la profondeur dans la technique de la relaxation. Mes patients m’amènent peu à peu à rattraper aussi cette partie de l’analyse. (JC, p. 113).

 

Freud semble d’ailleurs avoir cerné la nature du transfert de Ferenczi puisque, dans une lettre à Groddeck, Ferenczi écrit ceci :

 

Le Professeur Freud a pris une ou deux heures pour s’occuper de mes états ; il s’en tient à son opinion précédemment exprimée, à savoir que l’élément principal chez moi serait ma haine à son égard, lui qui (tout comme autrefois le père) a empêché mon mariage avec la fiancée plus jeune (actuellement belle-fille). Et, de ce fait, mes intentions meurtrières à son égard, qui s’expriment par des scènes de décès nocturnes (refroidissements, râles). Ces symptômes seraient surdéterminés par des réminiscences d’observation du coït parental. Je dois avouer que cela m’a fait du bien de pouvoir, pour une fois, parler de ces mouvements de haine face au père tant aimé. (27/02/22, 1982b, 64-65).

 

Mais quand on compare l’analyse de Ferenczi à celle que fait ce dernier dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » (1995 :1937, 236-237), texte écrit quatre ans après la mort de Ferenczi, on ne peut que mesurer l’écart qui sépare les deux hommes : Freud, depuis longtemps déjà, restreint les conditions du succès de l’analyse à des éléments relevant du « destin » (intensité et plasticité de l’exigence pulsionnelle, force du moi, intensité des situations difficiles ou traumatiques rencontrées, influence inéluctable de Thanatos) ; Ferenczi, contrairement à ce qu’écrit Freud dans cet article, ne cherche pas coûte que coûte à réduire la durée de l’analyse, mais tente, par des innovations techniques, de répondre à la demande de soulagement de souffrance des personnes qui viennent le voir, justement, pour moins souffrir ; autrement dit il cherche à augmenter la puissance thérapeutique de l’analyste. Pour Freud, les limites de l’analyse sont essentiellement les limites de l’analysant. Pour Ferenczi, les limites de l’analyse sont essentiellement celles de l’analyste.

 

Une sorte de foi fanatique dans les possibilités de succès de la psychologie des profondeurs m’a fait considérer les échecs éventuels moins comme la conséquence d’une « incurabilité », que de notre propre maladresse, hypothèse qui m’a nécessairement conduit à modifier la technique dans les cas difficiles dont il était impossible de venir à bout avec les techniques habituelles.

C’est donc à contrecœur que je me résous à abandonner les cas les plus coriaces, et je suis peu à peu devenu un spécialiste des cas particulièrement difficiles dont je m’occupe maintenant depuis un très, très grand nombre d’années (1982 : 1931, 100)

 

Qu’est-ce qui explique alors cette différence de position entre Freud et Ferenczi ? De quelle nature est-elle ? S’agit-il d’une donnée névrotique (échue à la structure de chacun) ? D’une donnée transférentielle (née de leur histoire commune) ? D’une donnée évènementielle (ancrée dans la succession des événements individuels) ? Ou bien encore d’une donnée historique (liée à l’époque, au statut de science pionnière de la psychanalyse) ? L’imbrication de ces différents niveaux dans la succession des événements liés à l’affaire Elma-Gizella et à l’analyse de Ferenczi avec Freud rend à présent nécessaire une tentative de les démêler et de statuer sur leur importance respective.

 

 

B.   Réflexions cliniques : la technique éclairée par la biographie

 

Cette tentative se déploie selon trois niveaux :

  • celui de la subjectivité de Ferenczi,
  • celui de ses rapports à Freud,
  • celui du cadre historique des faits.

 

Au préalable, permettons-nous tout de même de réagir en tant que futur clinicien. On ne saurait passer sous silence l’étrange impression provoquée en nous par la lecture des deux premiers volumes de la correspondance Freud-Ferenczi. Une figure idéalisée par nous de Ferenczi a, sans nul doute, été sérieusement entamée par ce que ces textes donnent à saisir : les symptômes névrotiques, hypocondriaques et psychosomatiques importants qui y sont décrits, la position infantile (dans son aspect de passivité manipulatrice) de Ferenczi face à autrui, hantent ensuite la lecture et l’analyse que l’on peut faire de ses écrits. Un fils aliéné qui ne peut dormir sans somnifère (27/02/22, 1982b, 65) peut-il constituer une pleine figure identificatoire psychanalytique ? La publication en avril dernier du dernier tome de la correspondance contrebalance en partie ce sentiment négatif mais ne l’occulte pas. Il devait donc être mentionné.

 

Le sordide vient d’ailleurs moins des faits décrits que de la façon dont ils sont exposés à Freud. Le sentiment de malaise à plusieurs reprises ressenti trouve peut-être son origine dans ce qu’il est difficile d’appeler autrement que « l’exhibitionnisme » de Ferenczi et la façon dont il contraint le lecteur à une position de voyeur. Freud et Ferenczi ont conscience de la valeur de leur correspondance en tant que document historique de l’histoire de la psychanalyse. En conservant et archivant ces lettres, ils ne peuvent ignorer la forte probabilité de leur publication ultérieure. Cela explique sans doute la réserve de Freud. Cela éclaire aussi le malaise éprouvé - un peu comme si nous étions assis au milieu du cabinet de Freud et comme si Ferenczi, sur un divan épistolaire, nous convoquait comme témoin, comme tiers de leur échange.

 

C’est sous l’éclairage de ces impressions subjectives que se tient donc la réflexion qui suit, ordonnée aux niveaux à l’œuvre dans la dialectique biographie/technique  : subjectif, transférentiel, historique.

 

1.       Le niveau subjectif

 

Ce premier niveau s’ancre dans le cœur de la personnalité de Ferenczi : dans les éléments constitutionnels de sa psyché et dans ses structurations événementielles précoces forgées pendant l’enfance. Deux caractéristiques à ce niveau forment les rails de son existence : son assoiffement de franchise et son besoin d’aider.

 

a)       L’assoiffement de franchise

 

Le trait principal, structurant la totalité du mode de communication et d’interaction de Ferenczi, est son authenticité, son refus viscéral de toute hypocrisie, de toute duplicité. Ses derniers textes, et notamment son Journal Clinique, en éclairent l’origine infantile : ne pas reproduire le double discours des parents, ne pas reproduire avec autrui les mensonges pathogènes des adultes, ne pas être avec ses analysants comme ses parents ont été avec lui :

 

Tout ce projet de mutualité (…) (n)’était-ce pas un antidote inconsciemment recherché contre les mensonges hypnotiques du temps de l’enfance ? (1985, 86)

 

Mais quelle qu’en soit l’origine, c’est cette authenticité qui caractérise pour nous le mieux la figure de Ferenczi. C’est elle qui le rend, par delà ses faiblesses, si sympathique et qui explique sans doute aussi son investissement de la psychanalyse. C’est ce trait que semble avoir apprécié Freud dans leurs échanges, même si lui-même conservait une distance que son statut de « maître » et, comme on le voit dans les échanges qui suivent « l’épisode de Palerme », son expérience douloureuse avec Fliess, permettent d’expliquer.

 

Plus encore, Ferenczi était persuadé que l’authenticité absolue de la communication dont on fait l’expérience en analyse - et qui en est même la condition de possibilité - pouvait également fonctionner dans tous les échanges interindividuels.

 

Ferenczi insiste – et, à ce propos, Freud paraît sceptique - sur le fait que le champ de parole qu’ouvre la psychanalyse ne se cantonne pas au règlement des névroses mais peut dissoudre dans l’authenticité les conflits intersubjectifs superflus. Si, en raison de la multiplicité des instances et des désirs parfois contradictoires qui nous constituent, le sujet de la parole d’un individu n’est pas toujours son propre moi mais d’autres instances en lui, pour ne pas dire des instances inconscientes, alors on peut en imaginer les effets négatifs quand cette multiplicité est démultipliée dans les instances d’autrui. Pour reprendre la formule « wo es war, soll ich werden », on peut dire que de nombreux conflits interpersonnels adviennent lorsque, entre deux individus, ça parle (Es spricht) en lieu et place de leur Moi (Ich spreche), ce qui ne va pas sans interroger la nature et l’unité de la notion de sujet. Pour Ferenczi, l’expérience de la parole analytique permet au Moi, y compris hors les murs du cabinet, de reprendre la parole : non pas simplement dans son rapport à lui-même mais dans son rapport aux autres. En cela, la psychanalyse serait aussi une « soignante des relations intersubjectives ».

 

De surcroît, lors d’un conflit de parole entre sujets inconscients, l’impossible communication ne trouve d’issue que dans la tension agressive. Plus qu’un soin, la parole est donc aussi pacificatrice, antalgique des dysfonctionnements « conversationnels ». C’est sans doute par ce biais que la psychanalyse, à supposer que la parole spécifique qu’elle rend possible se répande massivement, pourrait aussi, aux yeux de Ferenczi, avoir des effets sociaux et politiques de première importance :

 

C’est une perspective consolante de penser que, pour les générations futures, s’expliquer de façon aussi libre et ouverte (sans danger d’éveiller des susceptibilités infantiles) ne sera pas exceptionnel. Une perspective qui n’a pas encore été suffisamment prise en compte. Quand vous parlez des chances de la psychanalyse, vous ne devez pas négliger ce point de vue. Une fois que la société aura dominé son côté infantile, des possibilités jusqu’ici totalement insoupçonnées de la vie sociale et politique s’ouvriront. Pensez donc seulement ce que cela signifierait qu’on puisse dire la vérité à tout un chacun, au père, au professeur, au voisin et même au roi. Toute autorité fondée sur le mensonge que l’on s’impose à soi-même irait au diable – l’autorité justifiée resterait, bien sûr. (05/02/10, 109Fer, I, 141)

 

L’attachement viscéral à l’authenticité, la lutte constante contre l’hypocrisie par la vertu de la parole et de la communication, est donc le trait de caractère principal qui structure le rapport à la psychanalyse de Ferenczi et explique en grande partie ses innovations techniques :

 

  • Ne pas être hypocrite face aux stagnations des analysants le conduit à la technique active ;
  • Ne pas être hypocrite face aux difficultés des analysants qui ont vécu un traumatisme réel le conduit à la relaxation et à la néocatharsis ;
  • Ne pas être hypocrite envers les patients relativement à l’importance d’un contre-transfert mal analysé le conduit à l’analyse mutuelle.

 

b)       Le besoin d’aider

 

Je suis un thérapeute incorrigible. (12/10/10, 1992, 234).

 

L’assoiffement de franchise seul aurait pu conduire Ferenczi à une carrière de détective ou de juge ! Il fallait un autre trait structurant pour expliquer son implication thérapeutique. De fait, Ferenczi est sous le joug d’un désir « incorrigible » d’aider et de soigner.

 

C’est une fois encore dans son Journal que se lit l’origine de ce désir : la rage impuissante de Ferenczi contre sa mère et une scène traumatique, lesquelles ne peuvent pas s’exprimer autrement que sous la forme d’une formation réactionnelle : le devoir compulsif d’aide à tous ceux qui souffrent - surtout les femmes - sur le mode du « bon fils ».

 

Effet d’après-coup de scènes passionnelles qui ont vraisemblablement eu lieu, au cours desquelles vraisemblablement une femme de chambre m’a laissé jouer avec ses seins puis a pressé ma tête entre ses jambes, si bien que j’ai pris peur et que j’ai commencé à étouffer. C’est la source de ma haine des femmes : c’est pour cela que je veux les disséquer, c’est-à-dire les tuer. C’est par là que l’accusation de ma mère : « tu es mon meurtrier », m’a atteint de plein cœur et m’a amené 1) à vouloir compulsivement aider tous ceux qui souffrent, surtout les femmes, 2) à fuir les situations dans lesquelles je devrais être agressif. Donc, intérieurement, le sentiment que je suis assurément un bon gars, et avec cela, réaction de rage excessive même pour une offense insignifiante et, finalement, réaction de culpabilité excessive pour la moindre faute (1985, p. 112).

 

Ailleurs, c’est à son père que Ferenczi relie ce trait structurant fondé sur l’empathie et l’identification à l’individu souffrant. On a souvent le sentiment que Ferenczi est en position de réparation, en position de protection du père tendre face à la mère dure. On ne voit pas comment comprendre autrement des notations du Journal Clinique telles que celles-ci :

 

Si j’avais pu amener mon père, en son temps, à faire un tel aveu de vérité et à comprendre le danger de la situation [Ferenczi avoue à une patiente qu’il a souvent peur que sa cure n’échoue et finisse dans la folie ou le suicide], j’aurais sauvé ma santé mentale. (1985, p. 86).

 

Ferenczi fait également allusion à la mort de son père comme origine de son besoin d’aider. Un échange avec Freud sur ce sujet provoque l’aveu suivant :

 

L’explication de vos tendances médicales m’a personnellement beaucoup intéressé. Il me manque, certes, ce besoin d’aider et j’en vois maintenant la raison : n’avoir perdu aucune personne aimée dans mes jeunes années (10/01/10, 99F, 1992, 133)

 

Contrairement à Ferenczi, Freud n’éprouve pas le besoin d’aider. Et cet aveu interroge nécessairement le futur thérapeute : peut-on assumer le rôle de psychothérapeute dans l’indifférence, sans « besoin d’aider » ? La froideur tant reprochée aux analystes « type » n’est-elle pas issue de l’incapacité de ceux-ci – à l’instar de Freud - à se reconnaître, comme Ferenczi, dans la souffrance de leurs patients ? La pratique psychanalytique en aurait-elle été changée si Freud avait perdu une personne aimée dans sa jeunesse ? Toutes les interrogations sur la technique analytique ne sont-elles pas des interrogations sur l’enfance et sur la relation d’objet de Freud ? Freud aurait-il pu assumer sa position de fondateur s’il n’avait pas eu comme modèle paternel une figure de patriarche ? Même si la question peut sembler excessive, elle souligne à sa manière l’importance indépassable du transfert, l’influence de la subjectivité ancrée dans la petite enfance sur la technique, sur l’investissement de la fonction n’analyste c’est-à-dire de soignant. Et il est raisonnable de penser que le transfert du fondateur de la psychanalyse a, plus qu’un autre, une importance considérable.

 

N’oublions pas d’ailleurs, pour achever cette incise, la remarque capitale de Freud lui-même concernant la technique :

 

C’est à une longue pratique que je dois les règles techniques exposées ici. Elles m’ont été enseignées à mes propres dépens en employant d’autres méthodes. (…) je n’hésite pas à ajouter que cette technique est la seule qui me convienne personnellement. Peut-être un autre médecin, d’un tempérament tout à fait différent du mien, peut-il être amené à adopter, à l’égard des malades et de la tâche à réaliser, une attitude différente. C’est ce que je n’oserais contester. (1904-1918, p. 61, nous soulignons)

 

Ainsi, cette relativité subjective de la technique freudienne, son statut de résultat expérimental qu’il faut conserver à l’esprit, sont nécessaires pour appréhender les enjeux et tentatives ferencziennes.

 

La mise en perspective du besoin d’aider de Ferenczi et l’absence de ce besoin chez Freud, accentue davantage l’importance du niveau subjectif. Les explications que propose Ferenczi lui-même pour l’expliquer montrent également que la position de thérapeute n’est pas une position en soi morale, une vocation sainte - mais qu’elle peut trouver sa source de façon réactionnelle dans des blessures personnelles (« les mensonges hypnotiques du temps de l’enfance ») voire dans la haine (la mère de Ferenczi). C’est précisément cette possible origine qui justifie l’exigence absolue de l’analyse de l’analyste et pose donc la question du transfert.

 

2.      Le niveau transférentiel

 

Il s’enracine, pour Ferenczi, dans l’affaire Elma-Gizella, dans ses rapports personnels à Freud au titre de figure paternelle, mentor et analyste et dans sa place au sein de la communauté des analystes. De façon évidente chez Ferenczi, et de son propre aveu, le choix d’investir le champ de la technique, alors qu’il confesse préférer des sujets plus théoriques, métapsychologiques, est né de son analyse inaboutie. Ferenczi est face à Freud comme un fils spirituel et comme un fils en crise oedipienne pendant l’affaire Elma-Gizella,

 

a)       Ferenczi fils de Freud

 

Le ton des lettres de Ferenczi à Freud, qui illustre leur relation, le campe durant les premières années en jeune homme transi, timide, mais timidité temporisée par sa lucidité analytique de fils prodige, d’enfant soucieux de satisfaire, avec, partant, toute l’inhibition que cela implique :

 

Je ne pouvais pas m’ouvrir tout à fait librement à lui ; il avait trop de ce « respect pudique », il était trop grand pour moi, il avait trop d’un père. (25/12/21, 1982b, 56)

 

Le ton de Freud est, en effet, paternel, et l’on ressent de sa part une véritable affection filiale tant il semble trouver en Ferenczi un fils idéal. Ce n’est pas innocemment – compte tenu des conventions sociales de l’époque – qu’il avoue même avoir pensé à marier sa fille Mathilde à Ferenczi (07/02/09, 1992, 51).

Ferenczi est pour Freud un fils idéal parce que, pour des raisons de superstitions personnelles, il pense qu’il ne dépassera pas l’âge de 62 ans (Cf. note 1, 1992b, 37) et qu’il lui faut par conséquent pérenniser son œuvre au travers de personnes de confiance qui conserveront sa ligne. L’origine juive de Ferenczi, sa proximité « nationale » (l’Autriche-Hongrie), et surtout la compréhension intelligente qu’il a de son œuvre sont sans doute, avec son authenticité, les éléments qui séduisent Freud.

 

Mais si Freud voit en Ferenczi un fils, si Freud cherche un fils, Ferenczi s’inscrit parfaitement dans cette relation de filiation où l’enjeu est aussi pour lui de retrouver le statut de fils préféré aux autres frères, enjeu qu’il faut appréhender à la lumière de son enfance au sein d’une fratrie très nombreuse. Cette crispation filiale constitue le proverbial « complexe fraternel » de Ferenczi et aura d’indéniables effets de tension dans ses rapports avec les autres analystes (Jung, Abraham, Groddeck). Les premières années de la correspondance avec Freud y font souvent référence (1992, 119 ; 1992, 132 ; 1992, 142, 15/06/17, 1992b, 246). Peut-être d’ailleurs peut-on aussi lire les innovations techniques de Ferenczi comme des tentatives d’asseoir défintivement sa place dans la fratrie.

 

Freud et Ferenczi se moqueront tous deux, lors d’une période de crise dans l’affaire Elma, de cette relation filiale : Freud commence ces lettres de l’époque par « Cher fils » (17/11/11, 1992, p. 330). Et Ferenczi, un peu plus tard, reconnaît :

 

Pardonnez-moi de ne rien écrire aujourd’hui de plus important que mes affaires personnelles. J’ai conscience de vous imposer ainsi des soucis dont je devrais, en fait, venir à bout tout seul. Mais – vous le savez – je reste toujours le fils – un fils à vrai dire empêtré dans un combat douloureux pour son autonomie. (18/02/12, 1992, 366)

 

Au-delà de cette relation filiale affective, un dialogue scientifique se noue où chacun trouve dans l’autre l’interlocuteur intellectuel qui lui fait défaut dans leur entourage immédiat. On est surpris de constater à quel point Freud a peu d’interlocuteurs de confiance (mis à part les six membres du comité secret) pour lire et réagir à ses textes. Parmi les membres de ce comité, Ferenczi apparaît comme celui en lequel il place le plus d’espoir pour assurer après lui l’avenir de la psychanalyse, qui apparaît alors bien fragile à ses yeux. Après le départ de Jung, Ferenczi apparaît dans la correspondance comme celui des « fils » en lequel il place le plus d’espoir.

 

La perspective de tout faire tout seul, aussi longtemps que je vivrai, et de ne pas laisser un successeur pleinement valable, n’est pas très consolante. Aussi vous avouerai-je que je suis loin d’être serein et que cette vétille me pèse lourdement.

Je m’appuie maintenant de nouveau sur vous et j’espère, en toute confiance, que vous ne me décevrez pas (23/01/12, 1992, 352)

 

Et pendant la guerre :

 

A présent, vous êtes vraiment le seul à travailler encore à mes côtés (31/07/15, 1992b, 86).

 

De la même façon, jusqu’en 1918 où l’Ecole de Budapest se met véritablement en place, Ferenczi n’a d’autre interlocuteur proche que Freud.

 

Le complexe filial de Ferenczi ne permit cependant pas à leur relation d’aboutir à des textes coproduits. L’épisode de Palerme sur Schreber fut suivi de l’incapacité à collaborer dans le cadre de leur projet d’ouvrage commun sur Lamarck. De la même façon, les curieuses expériences sur la télépathie (Ferenczi avait un goût prononcé pour l’occultisme mais sans l’investissement pour le spiritisme religieux de Jung) qu’ils organisèrent avec des voyantes tournèrent court. Sur ce goût, Ferenczi écrit :

 

Mon « inclination pour les choses occultes » n’est pas « secrète » mais tout à fait patente – d’ailleurs elle n’est pas, à proprement parler, une inclination pour l’occulte, mais un besoin de « désoccultation », fondé, en dernière instance, sur certaines tendance magico-religieuses, dont je me défends en voulant apporter la lumière sur ces choses. Je suis convaincu de l’existence réelle de l’induction de pensée (24/07/15, 1992b, 82).

 

Si elles avaient abouti, ces expériences sur la télépathie auraient, pour Freud, constitué la contribution scientifique majeure de Ferenczi – mais elles ne débouchèrent sur rien alors même que Freud y contribua par de fréquentes annotations épistolaires.

 

Mais peut-on être autre chose qu’un fils quand un maître et analyste, celui qui a donné sens à votre vie et votre pratique, veut voir en vous un fils, veut faire de vous un fils ?

 

b)       Dynamique inconsciente : l’affaire Elma-Gizella

 

Si les rapports de Freud à Ferenczi n’avaient été que bilatéraux et strictement intellectuels, un peu à la manière des rapports Abraham-Freud, les différents transferts croisés n’auraient pas atteint l’intensité qui était la leur au point culminant de l’affaire Elma-Gizella. L’affaire Elma-Gizella semble à ce titre digne d’un épisode de la famille des Atrides.

 

Pour illustrer la complexité des places symboliques multiples occupées par chaque acteur, il faudrait, à partir des lettres de la correspondance, effectuer une analyse des échanges de paroles pour dresser un schéma des flux langagiers par où est rendu flagrant que chaque individu n’est pas le locuteur de son discours et par où se dessine le décalage qui rend impossible que chacun s’adresse directement à son véritable interlocuteur.

 

On peut ainsi dresser un tableau où chaque fin de ligne peut entrer en boucle infinie avec le début d’une autre ligne :


Elma

è

Freud

è

Ferenczi :

l’analyse d’Elma

Elma

è

Ferenczi, Freud

è

Son père :

La problématique paternelle d’Elma

Ferenczi

è

« Madame G. », Elma

è

Freud :

La quête d’amour paternel de Ferenczi et passivité manipulatoire infantile.

Ferenczi

è

Freud

è

« Madame G. » :

La lettre à Gizella

Ferenczi

è

Elma, « Madame G. »

è

Sa sœur Gisela :

Scène d’attouchements infantiles réprimée par la cuisinière (26/12/12, 1992, 473)

Ferenczi

è

« Madame G. »

è

Sa mère

Ferenczi

è

Elma

è

Son père en détresse

Ferenczi

è

« Madame G. »

è

M. Palos (figure du père)

Ferenczi

è

Elma

è

Figure de la mort

Freud

è

Ferenczi

è

Son fils (et l’avenir de son oeuvre : la psychanalyse), (23/01/12, 1992, 352 et 30/09/18, 1992b, 327)

« Madame G. »

è

Freud

è

Ferenczi

« Madame G. »

è

Elma

è

Ferenczi (ressentiment)

 

Et, en même temps que chacun s’adresse à quelqu’un d’autre, chaque acteur est contraint par les autres à investir des rôles symboliques incompatibles entre eux. Ainsi :

  • Freud est à la fois : père de Ferenczi et d’Elma, mari de Madame G
  • Ferenczi est à la fois : fils de Freud, fils de « Madame G. », mari de « Madame G. », mari d’Elma, père d’Elma, frère d’Elma.
  • Elma est à la fois : fille de « Madame G. », fille de Ferenczi, fille de Freud, femme de Ferenczi

 

Pour Ferenczi, il s’agit essentiellement de solliciter le père (Freud) pour mieux haïr ses décisions. En envoyant Elma chez Freud, Ferenczi se coule dans un état de manipulation infantile en laissant à Freud le choix de lui attribuer la fille (sœur) ou la mère pour s’assurer de l’amour du père :

 

Il est à remarquer que ma curiosité infantile pour l’intimité paternelle a considérablement diminué ces derniers temps. L’essentiel de ma curiosité était manifestement de savoir si mon père m’aimait. La grande et profonde sympathie que vous m’avez manifestée pendant ces jours difficiles semble m’avoir rassuré à cet égard (20/01/12, 1992, 351).

 

On comprend mieux de cette façon le chaos provoqué par l’affaire !

 

Il serait d’ailleurs possible d’utiliser ce véritable « cas clinique » comme support de l’analyse de la notion de sujet, question déjà évoquée plus haut. Les implications métapsychologiques et épistémologiques en sont denses. Grosso modo, deux positions s’affrontent :

  • D’un côté les tenants de la « fin du sujet » défendue par le courant structuraliste : le « sujet » n’est qu’un support fluctuant de chaînes multidimensionnelles, de grilles signifiantes qui le dépassent et dont il n’est que le point médian, le lieu de compromis. Ainsi, dans l’affaire Elma-Gizella, chaque acteur tente de trouver le compromis le plus logique entre les différentes contraintes, inconscientes ou non, qui le régissent. La notion de sujet devient ainsi évanescente puisque, au sein de chaque individu, plusieurs sujets (plusieurs désirs, inconscients ou non) s’affrontent. Dit autrement, le sujet se déplace d’instance en instance selon la force relative, quantitative, du désir ou de la structure à l’oeuvre : le moi n’est plus qu’un lieu transitoire, temporaire et partagé de la subjectivité.

 

Déplacement du « sujet » selon l’intensité  relative du désir ou de l’instance dominante

 

 


  • De l’autre côté, les critiques (phénoménologiques, humanistes ou anti-nécessitaristes) du structuralisme, qui défendent la notion d’unité d’un sujet humain qui serait caractérisé par sa capacité de choix, de libre-arbitre. Cette position recentre le sujet sur le moi.

 

 

 


L’enjeu en est crucial puisque, appliquées au processus thérapeutique, ces positions amènent à une série d’interrogations : en analyse, « qui » parle ? Comment appréhender la notion de responsabilité et ses implications de culpabilité ? A « qui » s’adressent les éventuelles intervention du thérapeute ? Ou enfin : comment formuler, en terme de subjectivité, l’objectif d’autonomie de la psychanalyse ?

Nous envisageons de revenir sur ces questions et de les travailler lors d’une recherche ultérieure en continuant ainsi, sur un registre clinique, ce que nous avons entamé dans un travail philosophique antérieur (« L’imagination kantienne, une lecture castoriadienne », 1994).

 

c)        Les moments « d’analyse » avec Freud

 

En sus du transfert mutuel de relation filiale entre Freud et Ferenczi sur un plan intellectuel, l’affaire Elma-Gizella conduit Freud à être un acteur majeur de la chaotique scène oedipienne ferenczienne, sous-jacente à son doute relatif au choix de sa future épouse : nous sommes là dans le cadre d’un transfert qui n’est plus seulement intellectuel mais « familial ». L’intensité du transfert Freud-Ferenczi connaîtra son point culminant quand il deviendra véritablement psychanalytique, pendant les trois très courtes périodes où Freud reçoit Ferenczi sur son divan. L’essentiel des faits a déjà été rappelé.

Insistons en revanche sur les problèmes qui ont pu accroître ce transfert et qui ont conduit Ferenczi à concentrer son travail sur les problèmes de technique.

 

Tout d’abord, Freud a écrit de nombreuses fois sa réticence à analyser Ferenczi : il craint « d’exposer un de (s)es auxiliaires les plus indispensables au danger d’un éloignement personnel découlant de l’analyse » (04/05/13, 1992, 509-510).

 

Si la guerre n’était pas arrivée, (…) j’aurais peut-être hésité à me charger de vous (02/12/14, 1992b, 40).

 

Il ne veut pas, alors qu’il est isolé dans une Europe en guerre, perdre le seul interlocuteur qui lui reste ainsi que le postulant le plus sérieux au titre d’héritier spirituel en charge du développement de « la cause ». Freud, dans le cadre de son analyse avec Ferenczi, travaille donc sous la contrainte personnelle de ne pas le perdre. Il s’agit d’une détermination contre-transférentielle majeure.

 

Ensuite, si Freud accepte probablement de prendre Ferenczi en analyse, c’est pour tenter de mettre un terme à l’affaire Elma-Gizella. Or, les périodes d’analyse sont trop courtes pour produire un réel effet désaliénant à ce propos ; Freud en vient donc à sommer Ferenczi de prendre une décision.

 

L’analyse doit intervenir avant ou après l’action et ne doit pas gêner celle-ci, surtout là où, s’agissant d’auto-analyse, ses chances sont réduites. Agissez donc avec le plus de rapidité et de décision possible et laissez pour le moment l’analyse de côté, ou alors traitez-la comme un plaisir supplémentaire, sans influence réelle. (18/01/16, 1992b, 123)

 

Quid, à la lecture de cette phrase, de la neutralité analytique, de l’absence d’intervention et de conseil que préconise Freud dans ses écrits techniques ? Freud ne peut ignorer qu’il ne s’adresse pas seulement à un ami, un fils idéal mais aussi, depuis qu’il l’a accepté sur son divan, à un analysant. N’y a-t-il pas là un exemple de la « technique active » que Ferenczi mettra en place un peu plus tard pour faire face aux situations de répétition sans issue, par exemple chez certains obsessionnels ?

 

Le moment le plus surprenant de cette « activité » interroge sur l’intensité du contre-transfert freudien. Il se laisse voir dans une lettre que Freud adresse à Gizella, dont il juge que le contenu est « trop sincère » pour Ferenczi (11/02/17, 1992b, 205) mais que, bien entendu, Gizella lui fera lire et que nous citons presque intégralement tant elle éclaire l’implication de Freud dans l’affaire :

 

Actuellement, je reçois peu de nouvelles de notre ami. J’attends du bien, moi aussi, de son séjour dans les Tatras. Moi-même, j’en ai beaucoup supporté de sa part. Depuis que je vous connais et que je suis au courant de vos relations, j’ai ardemment souhaité vous savoir unis. Il n’est pas homme à pouvoir vivre et travailler sans une relation d’appartenance intime avec quelqu’un d’autre. Et où trouverait-il une personne plus excellente que vous ? Bien que moi aussi, j’aie eu l’impression que le meilleur moment avait été manqué, j’ai œuvré à la réalisation de ce souhait par les moyens les plus variés : directement et indirectement, dans la relation amicale et par l’analyse, prudemment, afin que mes exhortations ne suscitent pas son opposition, et en insistant lourdement pour faire valoir mon influence. Je l’ai poussé à se libérer de vous, pour qu’il mette à l’épreuve sa capacité à se créer quelque chose d’autre, puis je l’ai orienté vers vous quand il est apparu qu’il n’était pas en mesure de se passer de vous et de vous remplacer. J’ai vraiment tout essayé, sans aucun succès. Finalement, il a fallu que je lui déclare brutalement qu’il ne voulait rien de décisif et faisait mauvais usage de l’analyse elle-même pour camoufler son refus. Ce n’est d’ailleurs pas un refus, il ne veut qu’une chose : ne rien changer, ne rien faire, attendre passivement que quelque chose lui vienne en aide. Et puis est arrivée cette affection stupide, insignifiante, mais indiscutablement organique, la maladie de Basedow, qui lui a permis de se libérer des pièges par où j’espérais l’attraper. Qu’il n’obtienne pas de vous et de la vie plus qu’il n’a obtenu jusqu’à présent m’affecte profondément. Mais je n’y peux rien. (23/01/17, 1992b, 199).

 

Le paternalisme extraordinairement puissant de Freud se montre ici à découvert. Dans son discours, Ferenczi est un enfant capricieux que l’on manipule. Déontologiquement parlant ensuite, que penser de la manœuvre « par l’analyse » ? Cette lettre est le témoignage d’une violation majeure - et sur la durée - du principe de neutralité : Freud confesse en effet avoir utilisé le pouvoir suggestif que lui confère la situation analytique pour contraindre Ferenczi à prendre une décision. Au nom de quoi ? Au nom de ce que Freud pense être le mieux pour Ferenczi : l’extraordinaire finesse psychologique de Freud s’arrête à un constat d’échec sans tenter de l’interpréter ou de le lier aux conditions de l’analyse, aux conditions de ses interventions. Pourquoi Freud tient-il autant à ce mariage avec Gizella ? Comment comprendre un tel investissement, de tels efforts, s’il n’y a pas aussi de forts éléments contre-transférentiels dans cette situation de mariage ? Certes, on comprend que Freud puisse être excédé par cette affaire qui dure depuis presque dix ans et qui inhibe et diminue Ferenczi. Pour autant ces interventions – qui plus est versatiles – ne viennent-elles pas asseoir la position infantile de Ferenczi alors que la finalité de son analyse ne devrait pas être la fin du doute obsessionnel et le mariage mais l’autonomie prise face aux représentations et décisions parentales ?

 

 

Quelles leçons tirer de des moments passés par Ferenczi sur le divan de Freud ? Sans doute que ce ne fut pas une analyse : les conditions concrètes, matérielles mais aussi intertransférentielles liées à la relation préalable de Freud à Ferenczi ne pouvaient pas permettre à Ferenczi de déployer librement sa scène inconsciente, de construire son fantasme pour l’objectiver et donc mettre à distance sa position infantile. Elle ne pouvait trouver que le symptôme pour s’exprimer en raison de la situation oedipienne, libidinale dans laquelle le plaçait l’affaire Elma-Gizella. De simples séances de libre-association, y compris avec le fondateur de la psychanalyse, ne constituent pas nécessairement une analyse…

Cette situation d’entre deux ne pouvait, eu égard à la structure paternelle ferenczienne, que provoquer de la résistance mais aussi de la rancune, autrement dit : du transfert négatif. Cette négativité, Freud avouera plus tard qu’il n’était pas en mesure d’en percevoir les indices « en raison de l’étroitesse de l’horizon en cette aube de l’analyse » (1995 :1937, 237). Si Freud en effet n’arrivait pas, lui le fondateur de la psychanalyse, le maître, à guérir Ferenczi, c’était donc que sa technique n’était pas parfaite. Quoi d’étonnant donc à ce que les intérêts de Ferenczi s’orientent sur la voie de la technique, à la manière d’un reproche, en signe de l’inaboutissement de sa cure ?

 

3.      Le niveau historique

 

Un troisième niveau permet de comprendre les rapports biographie/technique chez Ferenczi. Il est lié à la période spécifique où se déroulent les faits, temps de pionniers où la technique, où le cadre théorique de la psychanalyse continuent à se formuler à partir de ses essais et de ses erreurs. Les tentatives de cette époque, qui peuvent apparaître aujourd’hui comme des fautes déontologiques et techniques, soulignent la façon dont le dispositif analytique s’est établi au fil du temps et éclaire l’historicité de la technique analytique.

 

a)       La question de l’analyse de l’analyste

 

S’il y a une leçon à retenir de la vie de Ferenczi marquée au fer rouge par l’affaire Elma-Gizella, c’est la nécessité absolue, impérative, sur laquelle Ferenczi lui-même insistera avec force, de l’analyse de l’analyste.

 

Quelle crédibilité pour un analyste qui souffre des symptômes qu’il est censé guérir ? Que penser du contre-transfert de Ferenczi pendant tout le temps que dure l’affaire ? Peut-on vraiment aider à dénouer des aliénations oedipiennes quand on est soi-même aliéné de façon massive à cette problématique ? La technique active, l’analyse mutuelle, sont-elles des innovations techniques ou bien, pour beaucoup, des acting out, les conséquences d’une analyse inaboutie ?

 

Ces questions posées, il convient de rappeler les conditions très particulières de la situation de Ferenczi et de la psychanalyse à l’époque des faits : Ferenczi, durant cette affaire, a conscience qu’il a besoin d’une analyse, le dit, envisage les modalités pratiques de celle-ci. Elles sont quasi-impossibles. Seul Freud, pour des raisons de hiérarchie analytique et de proximité géographique, pourrait être son analyste. Or, Ferenczi ne peut se permettre matériellement un arrêt professionnel de plusieurs mois et simultanément, comme nous l’avons vu, Freud rechigne à le prendre sur son divan.

 

Du point de vue donc de l’éthique psychanalytique, s’il est possible de condamner les dysfonctionnements de tous ordres de la situation, il faut impérativement relativiser notre jugement actuel, parce que c’est précisément grâce à ces difficultés des premiers temps que sont nées les améliorations ultérieures en matière d’exigences préalables à toute pratique analytique : s’il ne faut donc pas minorer le caractère problématique de la « formation » de Ferenczi, c’est aussi pour mieux mettre en lumière les contraintes historiques qui pesaient sur celle-ci, pour mieux souligner également que c’est ce type de difficultés qui a conduit à l’établissement des cadres de formation actuels, lesquels, parce qu’ils sont eux aussi socialement et historiquement contraints, doivent être, en toute logique, envisagés comme provisoires et à améliorer.

 

b)       Cadre de l’analyse au début du 20ème siècle

 

Dans le même ordre d’idée, la correspondance Freud-Ferenczi donne largement à voir ce qu’étaient les pratiques problématiques du début de l’analyse.

 

Pour exemple :

- Vers 1910, Ferenczi prend « Madame G. » sur son divan. Premier élément de surprise : ces premières « analyses » où l’analyste est aussi l’amant de l’analysante ! A l’issue de cette analyse, « Madame G. » demande à Ferenczi d’analyser sa fille Elma qui souffre de différents symptômes liés à ses relations ambivalentes avec des fiancés potentiels. Deuxième surprise : Ferenczi accepte. Troisième surprise : la façon dont Freud intervient dans la situation, en acceptant d’analyser Elma (02/01/12, 1992, 344) et en envoyant des comptes-rendus détaillés à Ferenczi.

Tout se passe comme si les questions déontologiques de confidentialité échappaient totalement à la situation qui se transforme alors en une scène familiale où l’analyse est appréhendée comme un traitement médical et non comme une pratique marquée par la spécificité de la parole qu’elle met en jeu en jeu. Pour preuve, ce passage d’une lettre de Freud à Gizella - qui bien entendu transmet les lettres à Ferenczi - où il écrit :

 

S’y ajoute en ce qui le concerne, lui, le fait que son homosexualité exige impérieusement un enfant et qu’il porte en lui la vengeance contre la mère, issue des impressions d’enfance les plus fortes. (…) C’est bien assez que son propre choix se trouve déjà dévalorisé par la constatation qu’il oscille de façon automatique de la mère à la sœur, comme naguère dans ses jeunes années. (17/12/11, 1992, 336-337).

 

Freud résume parfaitement la situation. Mais que penser de cette interprétation analytique qui concerne Ferenczi dans une lettre à Gizella qui a, au demeurant, pour but de la préparer au pire ? Ne sommes-nous pas témoins d’une instrumentalisation de l’analyse par l’entrelacement chaotique des relations transférentielles?

 

Freud, afin de pouvoir recevoir d’autres patients, met fin, après quatre mois, à l’analyse d’Elma alors que celle-ci n’est visiblement pas terminée. C’est une modalité pour le moins curieuse et impensable aujourd’hui de la durée et du protocole de la fin de la cure.

 

En nous replaçant dans l’organisation sociale sexuelle de l’époque, cet épisode semble en outre mettre en lumière le rapport problématique aux femmes de Freud et Ferenczi. Il montre aussi le caractère « tribal » de la psychanalyse de l’époque, où la cure n’était pas le lieu confidentiel de la reconstruction des sujets mais une technique que l’on employait comme toute technique médicale au sein même de sa famille, de son entourage, sans prise en considération de sa spécificité.

 

- Quid de la naïveté troublante de Freud, lorsqu’il analyse Ferenczi plusieurs fois par jour et insiste pour qu’il prenne au moins un repas avec lui et sa famille, qui le pousse à croire que l’analyse dépend d’un lieu – le cabinet de consultation –  et d’un temps – la durée de la séance - et qu’il est possible de basculer, en quelques minutes et plusieurs fois dans la même journée, d’une relation analytique à une relation amicale sans effet patent sur l’une ou l’autre relation ?

 

La complexité de l’expérience du transfert n’a été appréhendée que petit à petit et c’est dans la maldonne de la relative ignorance de l’époque - reconnue par Freud lui-même dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » (1995 :1937, 236-237) - que s’est construit le rapport personnel de Ferenczi à la technique, qu’il a construit en expérimentateur ses hypothèses pour mieux répondre aux enjeux thérapeutiques de cette comp