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Mode d’emploi pour une pensée freudologiquement correcte
Ou comment réussir à l’Université en une leçon


Pour espérer un jour faire partie de la tribu des chargés de cours en freudologie, suis attentivement les règles suivantes :

  1. Spécialise-toi dans une micro-niche non encore occupée. Le plus simple est de prendre une notion peu intéressante (toutes les niches des notions intéressantes sont occupées par les seigneurs dont tu dois devenir le vassal pour espérer devenir seigneur quand tu seras vieux) et de montrer qu’elle éclaire de façon transversale l’œuvre de Freud, que Freud avait tout compris de cette notion.
  2. Rappelle-toi, tu es un historien, pas un penseur. Tu dois conforter, pas innover.
  3. Cite Freud dans la GW et la SE. Précise que la traduction française n’est que contre-sens, censure, erreur, tronquement.
  4. Cite des anecdotes biographiques inédites tirées d’une correspondance rare de Freud.
  5. Montre que Freud avait tout compris avant tout le monde.
  6. Montre que Freud n’avait pas tout compris de ce qu’il disait lui-même.
  7. Cite un commentateur, si possible chef de ton école doctorale ou qui occupe une position clé dans le monde français de l’édition psychanalytique, qui prétend avoir mieux compris de ce que Freud n’avait pas compris de sa pensée.
  8. Montre que ce commentateur s’est légèrement trompé et que tu as mieux compris ce que le commentateur prétend avoir mieux compris ce que Freud n’avait pas compris de sa pensée.
  9. Utilise si possible pour ta démonstration les résultats d’un auteur anglo-saxon dont la publication n’est pas encore traduite en français. Cite cet auteur pour montrer que tu es à la pointe de l’information.
  10. Trouve coûte que coûte des analogies avec le champs des sciences dures à la mode (chaos, catastrophe, biologie).
  11. Si possible, utilise une ou deux références philosophiques lourdes (Platon, Aristote, Kant, Hegel).
  12. N’hésite pas à prendre un ton moraliste, donneur de leçons (ah, si seulement les autres étaient aussi sérieux et doués que toi !).
  13. Cite tes autres articles, surtout les non-publiés.
  14. Critique Lacan tout en lui reconnaissant son intelligence.
  15. Moque-toi des réactions des élèves directs de Freud (Ferenczi est utile) en montrant combien tout le monde s’est comporté de façon infantile face à la figure de Freud.
  16. Fais des allusions subtiles à la clinique mais sans faire la bourde de l’évoquer directement (tu perdrais ton aura de théoricien).
  17. Travaille à la marge, surtout ne critique pas frontalement, considère-toi comme un éditeur, et ton travail comme un appareil critique, une production de notes en bas de page de vérités incontournables : sois scolastique.
  18. Ne te pose jamais la question de savoir pourquoi tu perds autant de temps et d’énergie à écrire des articles ou des conférences sur des points secondaires, ce qui te permet d’éviter de te confronter à la clinique où l’on ne rencontre que de la racaille souffrante mais cependant utile pour asseoir son train de vie. La culpabilité liée à la reconnaissance de ta soif de pouvoir pourrait inhiber, donc retarder ponctuellement, ta recherche, ce qui ouvrirait des opportunités à tes concurrents : les places sont rares donc chères, n’oublie pas la vraie règle d’or, survival of the fittest.
  19. Utilise un style obscur, peu soucieux des enchaînements : il faut donner du travail à ses lecteurs. Soigne ton « abstract » car tu sais que seule cette partie sera lue.
  20. Si on te charge d’un cours, ne le prépare pas (ce serait perte de temps) : lis un brouillon de ton article. Insiste bien sur le fait que c’est une recherche en cours, que c’est ton hypothèse, qu’elle est discutable et que malheureusement le temps que tu as ne te permet pas d’exposer l’immensité de ta réflexion qui seule éclairerait les contradictions évidentes que les étudiants impertinents – et qui ne feront donc jamais parti de ta tribu – ne manqueront pas de relever. Si la remise en cause devient trop intense, reste silencieux, cela provoquera chez eux un malaise surmoïque et tu pourras finir tranquillement.

Si tu respectes scrupuleusement toutes ces règles, si tu noues des relations oedipiennes avec un seigneur qui pourra utiliser tes travaux ou ton poste pour augmenter son territoire (ou faire chier le voisin), alors peut-être un jour…

Exemple d’utilisation de cette méthode

Micro-niche : Le rien chez Freud.

Article résumant ta thèse : « Parler pour ne rien dire : Hans, Einstein et la clinique du néant. »

Abstract : Cet article est le résumé d’une long travail de recherche où l’œuvre de Freud dans sa double dimension synchronique et diachronique est réinterrogée à l’aulne du paradigme de la physique einsteinienne du néant. Il sera montrer que le rien est d’une aide précieuse pour sortir des impasses techniques rencontrées par la clinique infantile post-bionienne.

Extrait de l’article : « Prenons une hystérique muette dans le coma, que cherche-t-elle à nous dire : rien. Que cherche-t-elle à faire sur le plan sexuel : rien. Que peut-on pour elle ? Rien » Cette phrase de Freud tirée d’une correspondance inédite au Pif-Zeitung Munich en 1915 - c’est-à-dire au moment même où il dialoguait avec Einstein - , découverte que nous devons au professeur Kiskasslagueulansky et publiée dans la Harvard Comic School of Psychopathology (N° 0, à paraître, en 2002), cette phrase donc que nous mettons en ouverture de notre travail est capitale pour saisir l’importance de la pensée du néant pour la psychanalyse contemporaine. D’une part elle refonde les socles étiologiques de l’hystérie mais surtout elle résonne de façon évidente avec le fameux rêve silencieux et vide que Freud évoque comme la clé de ses découvertes ultérieures et que nous avons malheureusement perdu (Voir sur ce point la note contestable dans la bibliographie de la GW. Nous nous rapprocherions quant à nous plutôt du point de vue des éditeurs anglais).

Comme le dit Pascal en référence au Timée : devum nada pensarum ousque psycheus nada comprenarum.

Or justement rien, comme le souligne Pontalis en reprenant une remarque pertinente – et pour une fois compréhensible - de Lacan, c’est justement ce que disait le petit Einstein quand il ne parlait pas encore ! Or Einstein produisit une théorie de la relativité c’est-à-dire des suites chronologiques du néant et non pas une girafe comme le petit Hans, fils d’un Max Graff dont il faut bien remarquer la position infantile vis à vis de Freud.

C’est donc dans la relativité que nous tenterons d’éclairer l’accès au dire, et plus particulièrement au rien dire au titre de condition fondamentale de la création comme pulsion sublimée. Seule, en effet, l’appréhension de l’univers physique – donc du somatique – comme courbure d’espace-temps permet, à partir de l’exemple des trous noirs, d’appréhender la castration comme origine et source de toute dynamique. Pour conclure en éclairant la dialectique dire/faire, nous proposerons de revenir à la technique ferenczienne de relaxation où il s’agit bien évidemment de ne rien faire.

Tuyau  : cet extrait légèrement délayé permet de tenir un cours de deux heures en troisième cycle.



11/2000



 
(c) Stéphane Barbery