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Instances de Bach et d'Ella : "L'être humain est structuré comme une fugue" (1995)


[Ce texte est composé de mails postés sur la liste-questions-chouettes]

Je suis prêt à convertir qui veut à la Beauté Infinie de J.S. Bach, origine avec Ella Fitzgerald, de mes plus grands plaisirs musicaux et peut-être artistiques.

On ne peut accéder à ces abîmes d'émotion radieuse que si quelqu'un vous a expliqué le principe de l'écriture contrapunctique, le principe de la fugue.

Ce principe est simple :
La fugue commence par une toute petite mélodie qui sera le "thème de la fugue". Ce thème achevé, il est joué un ton plus bas par une deuxième voix alors que la première voix entame un air, le contrepoint, destiné à mettre en valeur et en lumière le thème joué par la 2ème voix. Arrive en général une troisième voix et ainsi de suite jusqu'à parfois six voix. (Pour bien saisir de quoi il s'agit, dites-vous que le canon est la forme la plus simple de la fugue). Après l'introduction de toutes les voix, chacune va opérer des variations sur le thème : en le jouant plus vite, plus lentement, à l'envers, inversé, etc.

Le plaisir de l'écoute d'une fugue ne peut surgir que si l'on s'attache à suivre les apparitions du thème, ses transformations, le jeux des voix qui se répondent, se complètent, se mettent en lumière. Si l'on n'a pas saisi cela, Bach ressemble à une machine à coudre. Et dès que l'on sait écouter : on tombe en extase.

Ma question a toujours été : la forme de la fugue, pour procurer un tel plaisir, correspond-t-elle à une forme plus générale dont nous ferions constamment l'expérience ? Pourquoi cette forme spécifique, la fugue, procure-t-elle un tel plaisir ? Remarquons que le Jazz, avec ses spécificités ryhtmiques, EST en fait de la fugue : plusieurs voix (instruments dans une formation) varient sur un thème.

Je cherchais cet après-midi des partitions simples en écoutant rapidement le Clavier Bien Tempéré tout en ayant à l'esprit la lecture critique que je suis en train de faire du séminaire XI de Lacan - quand une hypothèse m'est apparue qui m'a suffisamment réjoui pour que je décide de vous en parler.

L'être humain, vu après la psychanalyse, est un feuilleté d'instances inconscientes ou non, un feuilleté de désirs souvent contradictoire mais pourtant synchroniques, dont le résultat produit un comportement, une humeur.

L'analogie avec la fugue est à ce titre fascinante : suivre une fugue, c'est visualiser-entendre les instances-voix, les désirs-voix qui se superposant sur la portée du temps et qui produisent une tonalité d'émotions.

Aphorisme : "L'être humain est structuré comme une fugue"

Continuons cette analogie :

La fugue, c'est l'état dans lequel nous sommes en permanence, quand nous avons consciemment à l'esprit un désir ou une représentation et que nous devinons (ou en tous cas, on le devine après avoir fait l'expérience de l'analyse où cela nous apparaît comme une fulguration), et que nous devinons, donc, qu'en nous travaillent en sous-main des représentations et des désirs dont nous n'avons pas conscience. Ces niveaux empilés travaillent parfois harmonieusement, parfois non (et produisent alors symptômes et souvent souffrance sous forme d'angoisse). Mais quelle que soit leur harmonie, cet empilement aboutit toujours à UN comportement, à UN état.

La Fugue, telle que j'en parlais avant hier, c'est cela : un empilement de voix dont certaines travaillent en sous-main, sans que nous puissions les suivre bien qu'elles soient là, et qui collectivement s'assemblent pour créer UNE musique.

Peut-être le plaisir de la musique vient-il du fait que celle-ci est harmonieuse, quelle que soit la tonalité émotionnelle (joyeuse ou triste) dans laquelle cette harmonie s'exprime. Cela expliquerait sans doute aussi pourquoi j'ai tant de mal à écouter la musique "pathologique" [;-)] contemporaine, rationalisante et conflictuelle.

Les Suites quand à elles ne procèdent pas du feuilleté. C'est une unique ligne mélodique. Je trouve pour ma part d'énormes ressemblances entre les Suites pour Violoncelle et les solos de piano de Thelonious Monk. Et les deux me font penser à cet état psychique où nous nous laissons aller au fil de notre pensée, en laissant tomber la puissance des censures et du tri formalisant, pour simplement voir les formes s'engendrer les unes à la suite des autres dans un long morphing continu - comme le générique de Thalassa. Le rêve, les rêveries diurnes, c'est cela : une suite.

Un peu comme si le millefeuilles devenait meringue.

Serais-je tomber par hasard en formulant ces hypothèses sur une grille d'explication éclairante de notre appréhension du monde ?

Ce que je viens de dire du paralléllisme entre Fugue et structuration topique de la psyché peut tout aussi bien s'appliquer à la peinture : un tableau est un agencement de formes, souvent instanciées par le biais de la perspective, variant ou illustrant une scène, une émotion, et dont la combinaison simultanée produit UN tableau. Outre l'identification projective avec une thématique, outre l'empathie spécifique avec une tonalité émotionnelle, un tableau ne peut-il pas plaire parce que la structuration de ses élements, son feuilletage spécifique, renvoie à la structure des instances de la psyché qui le contemple ? Si cette hypothèse vaut pour la peinture, elle s'applique conséquemment à tous les arts utilisant l'image et le visuel.

Et cette hypothèse pourrait s'appliquer tout autant à la littérature. Les personnages et le décor ne sont-ils pas les voix d'un contrepoint dont l'histoire est le thème ?

Une hypothèse à travailler.



 
(c) Stéphane Barbery