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Viderman, La construction de l’espace analytique


  1. Thèse
  2. L’analyse est une construction et non une reconstruction d’un passé objectif. Elle n’est pas exercice de mémoire mais création originale, dans le registre performatif (p. 66) (Cf. faire par le dire, p. 292), d’un mythe-synthèse élaboré à partir de projections pulsionnelles éclatées sous l’impact de la défense. Elle est création de l’analyste qui reposerait, en dernière instance, sur sa seule parole (p. 107).

    Certes, on peut reconstruire, à la manière d’un enquêteur, le refoulé secondaire, l’histoire des éléments traumatiques qui sont entrés en résonance avec le fantasme originaire mais, au final, il est inutile de se fixer sur une réalité historique onto ou phylogénétique. Cette dernière est soit par nature, soit par le fait du cadre analytique, inaccessible, et Viderman affirme qu'elle possède un intérêt moindre que l’éclairage apporté par le fantasme originaire construit (Cf. l’erreur de Freud sur le nibbio de Léonard).

    Viderman critique donc l’obsession freudienne de trouver un événement historique (individuel ou phylogénétique) irrécusable qui puisse servir de fondement à la théorie.

    L’interprétation n’est pas pur sens, elle est " l’hybride qui actualise la force sous les espèces du sens. (...) L’analysé ne l’entend que parce qu’elle n’est pas pour lui sens, mais force " (p. 293).

     

  3. Justifications
    1. Langage
    2. Le langage est organisation de l’expérience sensible. Viderman applique au langage et à l’inconscient, sans y faire véritablement référence, l’analyse kantienne des catégories transcendantales qui structureraient notre perception du monde par le biais de filtres ordonnateurs. L’inconscient, et plus précisément la pulsion, constitue ici le nouménal, le langage, les catégories transcendantales (Cf. l’expérience des neuf gris de Lehmann, 1889, p. 80).

      Il n’y a plus grand chose de commun entre le fait de nature qu’est la pulsion et le fait de culture qu’est l’interprétation. L’interprétation doit donc, pour retrouver son objet, avoir pour visée de se libérer du langage (p.74).

      Un mot est un microcosme de conscience humaine " (Citation de Vygotski, p. 81).

      L’inconscient ne nous apparaît pas davantage " structuré comme un langage " que le monde extérieur. On ne le trouve structuré comme un langage que parce qu’il vient à notre connaissance que par le langage " (p. 62).

      L’interprétation ne dit pas (seulement) ce qui est, mais fait être (aussi) ce qu’elle dit " (p. 120).

       

    3. Contre-transfert personnel
    4. L’analyste filtre parce qu’il est aussi un sujet d’une histoire spécifique, seul face à l’analysant.

    5. Contre-transfert théorique
    6. Pour pouvoir interpréter, il faut un cadre théorique. L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible (Klee).

    7. Métapsychologie

    Le refoulé originaire n’a jamais été conscient, ne fait pas partie de la mémoire du sujet : toute venue à la parole de ce dernier ne peut donc qu’être frappée d’un coefficient élevé d’incertitude.

     

  4. Illustrations freudiennes
    1. Le souvenir d’enfance de Léonard de Vinci
    2. Dans l’un de ses carnets, Léonard écrit : " un de mes premiers souvenirs d’enfance est qu’étant encore au berceau, un nibbio vint à moi, m’ouvrit la bouche avec sa queue, et plusieurs fois me frappa avec la queue entre les lèvres ".

      Freud traduit nibbio par vautour. Il fait de la queue de l’oiseau un symbole phallique, de la scène un allaitement transposé en fellation. Quel peut être alors le lien entre mère et vautour ? Freud fait appel à la divinité égyptienne Mut, maternelle et à tête de vautour, et à l’utilisation de la croyance ancienne dont Léonard devait très certainement avoir eu connaissance selon laquelle il n’existe que des vautours femelles fécondées par le vent.

      Le nibbio serait donc le fantasme d’une mère allaitante et qui aurait conçu Léonard sans père, mère phallique, clé de son choix d’objet homosexuel.

      Pfister semble confirmer cette hypothèse en découvrant, dans le tableau Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant qui se trouve au Louvre, dans les replis du manteau de la vierge, une forme qui apparaîtra indubitablement à tous comme celle d’un vautour dont le bec touche les lèvres de l’enfant.

      Or nibbio est en fait un milan...

      Question : la construction du fantasme de Léonard par Freud est-elle à considérer comme nulle et non avenue ou bien illustre-t-elle l’activité permanente de l’analyste pour lequel la réalité historique est moins importante que la vérité " inconsciente " du fantasme originaire ?

    3. L’homme aux loups

    Idem sur la réalité de la scène originaire.

     

  5. Critiques

  • A aucun moment Viderman ne définit les critères de vérité de l’inconscient (p. 109) qui font que l’interprétation n’est pas arbitraire.

- L’effet thérapeutique ? L’exemple de l’homme aux loups est là pour montrer en quoi la construction de son fantasme originaire n’a pas résolu une partie importante de ses problèmes (Cf. ses tranches ultérieures faites avec Freud, Mack Brunswick et un analyste allemand plus tard encore).

- L’acquiescement par l’analysant ? La notion de " force nécessaire " (p. 293) introduite dans le chapitre IX nous place très près de la suggestion autoritaire (violence hypno-suggestive, p. 270) qui remet en cause la subjectivité de l’analysant... Par ailleurs Viderman écrit que l’acquiescement est plus un indice concernant la positivité du transfert que la validité de l’interprétation (p. 89). Pour ne pas parler de la notion de moment opportun (p. 303)…

Que peut bien signifier " réduplication (approximative) réfractée par l’espace analytique " (p. 115) ?

Comment éviter alors l’arbitraire, la déraison (Wahnwitz, Cf. Freud, L’homme aux Loups, cité p. 106) de la construction ? Quels sont les critères de " vérité " qui font que la psychanalyse n’est pas une simple religion, et le psychanalyste, son officiant ? Pourquoi faudrait-il croire l’analyste " sur parole " ? Pourquoi faudrait-il lui accorder sa " foi " (p; 287)? D’où l’analyste tire-t-il son autorité ? Est-ce seulement un statut social ou répond-t-il à la demande et à la fonction que la société lui assigne : alléger un certain type de souffrance ?

  • Viderman souscrit au pessimisme fondamental de Freud en reprenant à son compte la fondation pulsionnelle de la compulsion de répétition (pulsion de mort), qui pose une limite biologique indépassable au succès thérapeutique de l’analyse (Cf. la pauvreté et le caractère aléatoire des résultats p. 113 et pp.276-278). Peut-on continuer à être psychanalyste dans une position de soin palliatif ?

Si, pour Viderman, il faut être analyste pour accéder aux couches les plus profondes de soi-même (p. 168), la psychanalyse ne sert-elle qu’à produire des psychanalystes ?

  • Dans les propos de Viderman, l’analyse semble moins une co-construction qu’une construction du seul analyste à tel point que l’analysant devient presque superflu (Cf. Léonard).
 
(c) Stéphane Barbery