1) Tout d'abord, pas de
surprises. Les passages les plus importants du tome 3 sont déjà archi-connus.
Les lire dans leur contexte permet seulement de les dédramatiser, de les
démythifier, de les dé-théâtraliser. Notamment les derniers échanges où l'on
perçoit combien, sur le fond, il n'y a pas d'opposition mais une simple
incompréhension autour du traumatisme et de la "relaxation" - dont on
doute que Freud en ait jamais fait l'expérience.
2) Ensuite : soulagement.
En ce qui me concerne, la lecture des deux premiers volumes a revêtu un
caractère pénible. On y voit Ferenczi patauger lamentablement dans l'affaire
Elma-Gizella et, à rebours, on comprend pourquoi Freud a dérogé à sa règle
d'abstinence pour intervenir "activement" afin que cesse la
situation.
Dans ce volume, les lettres ne se
font l'écho d'aucun théâtre intérieur. Ferenczi y retrouve sa dignité. Et le
lecteur n'a plus le sentiment désagréable d'être le voyeur d'une analyse
épistolaire (un paragraphe excepté, p. 30, qui témoigne de l'échec de l'issue
de l'affaire…).
3) Ferenczi y retrouve sa
dignité car hormis son incapacité rigide à supporter un désaccord avec Freud
(le passage sur la crise de Rank et les enjeux autour des Perspectives
sont à ce titre exemplaires, Cf. également p. 454), hormis la formation
réactionnelle que constitue son souci de protéger un Freud vieux et malade qui
le conduit à taire ses recherches cliniques, il n'est plus - enfin - dans une
position totalement infantile face à Freud. Il confesse d'ailleurs avoir
dépassé le stade de sevrage (p. 91).
4) L'absence de
description des mouvements intérieurs des deux protagonistes dans ce tome
laisse place à des thèmes plus objectifs : la maladie, l'argent, l'expansion de
la cause.
a) La
maladie : les lettres qui ne mentionnent pas de problème de santé sont
rarissimes. Dans les premières années, Freud et Ferenczi semblent surenchérir
l'un sur l'autre. Freud se voit mort le mois suivant. Ferenczi continue à
souffrir de ses éternels troubles somatiques. Sur le terrain de la maladie,
l'impression forte de ce tome 3, c'est l'aperçu du calvaire de Freud torturé
par sa prothèse - calvaire dont on se dit qu'il a du être bien long puisqu'il
commence dès le début des années 20. Les plaintes de Ferenczi sont noyées dans
son hypocondrie initiale, ce qui rend d'autant plus tragique et brutale sa fin.
Il est
intéressant de voir que c'est le cancer de Freud qui provoque la décompensation
maniaque de Rank (p. 215-216). Intéressant également de relever que Ferenczi
trouve l'origine de son intérêt pour le traumatisme dans son expérience de la
maladie où il se voit fréquemment mourir (p. 446).
b)
L'argent : l'après-guerre a un effet dévastateur sur les économies de l'Europe
centrale. La question des revenus est donc omniprésente. Grosso modo, à
partir des années 20, Freud ne travaille plus que pour subvenir aux besoins de
sa famille. Les patients anglo-saxons, notamment américains, sont considérés
comme de véritables vaches à lait, au point qu'on ne cesse de se demander
quelles conséquences contre-transférentielles cette instrumentalisation
monétaire a pu provoquer.
Ce qui est
d'ailleurs lié et redoublé par le thème de la maladie : lors de nombreuses
périodes de souffrance, Freud et Ferenczi continuent à conserver des patients à
des seules fins financières (ex : p. 280, 337, 378). Cette question nous semble
inséparable de "l'hygiène du psychanalyste" qu'évoque Ferenczi (p.
259). L'éthique psychanalytique peut-elle s'effacer face aux contraintes
concrètes, matérielles qui pèsent sur l'analyste ? D'autant que Freud avoue
qu'il est "fed up" de l'analyse comme thérapie (p. 429)… Question :
une organisation psychanalytique peut-elle couvrir de telles situations ?
N'est-il pas du devoir de la collectivité des analystes de veiller à cette
question ?
c)
L'expansion de la cause : l'essentiel du contenu de ce tome 3 est alimenté par
cette thématique :
·
Les enjeux des Perspectives de Rank et Ferenczi
·
La crise névrotique de Rank, le démarquage de Ferenczi
et le reflux de "l'activité"
·
La question de l'analyse profane et les américains
·
La question de la formation, notamment à Berlin
·
Le despotisme de Jones
·
La montée en puissance d'Anna et de Mélanie Klein
·
Les tracas à propos de l'édition des revues et des
ouvrages
·
L'expansion dans les pays non saxons.
5) On retrouve avec
bonheur, souvent par le truchement des notes des éditeurs que l'on remercie
vivement pour ce travail, les détails "people", humanisant, sans
lesquels une communauté ne peut constituer son histoire :
- La Sokolnika (pp. 25-31)
- Le pseudonyme et les opérations de Marie Bonaparte
(p.178)
- Les jugements de Freud sur Jones (p. 102, 108), les
Berlinois (p. 189), Groddeck (p. 248, 264) et les américains
("barbares à dollars", p. 307)
- La "compagne de vie" d'Anna Freud (p.
294)
- La morphinomanie de Mack Brunswick (p. 294)
- Le péché de jeunesse de Reich (p. 113)
- Le retour de la télépathie (p. 231)
- Les différents deuils
- L'identification de la troisième personne sur la
photo célèbre de Ferenczi et Gizella : ni plus ni moins qu' E. Severn : la
R. N. du Journal Clinique avec laquelle il entreprit son analyse
mutuelle (p. 451). Ce qui ne laisse pas d'interroger sur leurs rapports
(hypothèse personnelle : tentative pour réparer la sévérité pathologique
de sa mère, Cf. Journal Clinique p. 94)…
6) Ce tome 3 permet à
nouveau de saisir l'ahurissante puissance de travail de Freud dont le critère
de mesure des effets de sa maladie est le constat qu'il reste pour la première
fois de sa vie mature improductif pendant quatre mois ! (p. 226). On
est surpris également par la tranquillité avec laquelle il introduit des
notions radicalement nouvelles (Au delà, Le moi et le ça, le masochisme, etc.),
sans remous, sans affect de rupture et avec toujours la même lucidité critique
exacerbée sur la valeur de ces textes (p. 118, 138).
A noter une coquille importante
relevée par Ferenczi, jamais corrigée dans les éditions française de "le
Moi et le Ca" (p. 133).
A nouveau une surprise sur le
plan de l'éthique : Freud écrivant à l'homme aux loups pour lui faire confirmer
son interprétation dans la seconde controverse avec Rank (p. 290).
7) Sur le fond, ce sont
bien entendu les trop peu nombreuses mais importantes remarques sur la technique
analytique qui font la valeur du volume :
- Fixation d'un terme
- Traumatisme de la naissance et transfert maternel
- Technique "active" et sa subordination à
la remémoration (p. 402); son ascétisme comme formation réactionnelle (p.
481)
- Répétition/remémoration
- Durée des séances et de l'analyse : Freud reproche
à Brill les séances de 35 mn (p. 362) et à de très nombreux autres les
cures de seulement quelques mois.
- Attachement de Ferenczi pour les névroses graves
(p. 311), les psychoses et les traumatismes (p. 467)
- Le "tact" comme évaluation préconsciente
des différentes réactions que l'on attend des interventions (p. 370 et
372)
- La différence entre cure de psychose et cure de
névrose (p. 388)
- La sous-estimation de la réalité traumatique dans
la pathogenèse (p. 421)
- La formation cicatricielle réactionnelle au trauma
(pp. 450-451)
- La fonction de maîtrise du trauma du rêve (p. 469).
- L'empirisme de Ferenczi (p. 475).
8) Au final, une lecture
qui vient mettre fin à l'impression désagréable suscitée par les deux premiers
volumes. Si le contenu psychanalytique est faible, si l'on ne trouve aucun
élément que l'on ne connaissait déjà, l'arrière-plan historique que dépeignent
ces lettres permettent de démythologiser les origines de la psychanalyse et
certains des enjeux qui lui donnent son identité. Une lecture par conséquent
nécessaire mais qui, comme dans toute correspondance, ne peut livrer son
intérêt qu'à des lecteurs qui connaissent déjà l'œuvre des auteurs.
24/04/2000