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Fort-da et phase du miroir


Le jeu du fort-da décrit par Freud dans Au-delà du Principe de plaisir (1920) et la phase du miroir de Lacan dont l’élaboration se développe entre 1936 (Congrès de Marienbad) et 1949 (publication de l’article référence) sont des textes majeurs pour appréhender la genèse de l’organisation de la psyché humaine, textes qu’il est possible d’articuler l’un à l’autre. Nous tenterons ici de resituer leur contexte historique et les enjeux théoriques et cliniques dont ils sont porteurs.

Contextes historiques

Pour Freud, la description de l’observation d’un jeu de son petit-fils de dix-huit mois s’insère dans un texte charnière: Au-delà est en effet l’un des articles de transition qui conduisent du premier au second modèle métapsychologique. Le principe économique associé à la première topique repose sur une régulation par un principe unique : le principe de plaisir (maximisation des gains, minimisation des pertes). Or Freud, depuis un certain temps déjà, est confronté dans sa clinique à la présence de répétitions pathologiques qui semblent contredire ce principe de plaisir puisqu’ils paraissent n’apporter aucun gain y compris un gain de maîtrise représentationnelle a posteriori comme dans le masochisme, la mélancolie, les névroses traumatiques.

L’article introduit donc l’hypothèse d’un second principe qui irait au-delà du principe de plaisir, et qui sera par la suite élaboré comme pulsion de mort, pulsion de déliaison visant le retour à l’état inorganique de la matière. Le jeu de la bobine est l’un des exemples qui étayent la nouvelle hypothèse freudienne.

Le contexte de l’hypothèse lacanienne est différent mais également charnière. Il est important de relever que l’intérêt initial du jeune psychiatre se porte sur les psychoses (Le cas Aimée, les sœurs Papins), ce qui n’est peut-être pas sans lien avec la phase décrite. La conceptualisation de la spécificité de la réaction humaine de l’enfant face à son image dans le miroir s’appuie chez à la fois sur des données de psychologie génétique (notamment Wallon qui lui commandera son article sur les complexes familiaux ) et de psychologie comparée (référence à l’éthologie). Cette réaction est à rattacher à la néoténie humaine, c’est-à-dire la prématuration, l’état d’inachèvement fonctionnel du nourrisson et notamment de son système de coordination moteur.

La charnière tient ici à l’introduction des trois catégories Réel, Imaginaire, Symbolique qui amèneront Lacan à dissocier le moment tournant constitué par le miroir d’une étape de maturation psychobiologique et à parler ainsi de phase plutôt que de stade. Cette dissociation permettra de constituer ce moment comme paradigme et de mieux pointer son importance tant imaginaire que symbolique pour la structuration de la psyché.

Il faut aussi noter comme contexte intellectuel de l’époque deux débats qui éclairent certains enjeux d’opposition du discours lacanien sur le miroir : la phénoménologie existentielle française et l’ego-psychologie américaine.

Description

L’observation de Freud est succincte : l’un de ses petits fils avait l’habitude d’envoyer loin de lui les petits objets qui lui tombaient sous la main en prononçant le son prolongé o-o-o-o-o qui constituait l’ébauche du mot fort (« loin » en allemand). Freud observe également chez le même enfant un jeu plus complet : tenant en main un fil attaché à une bobine, l’enfant envoie celle-ci dans son berceau en prononçant le même son o-o-o-o pus le ramène à lui en s’exclamant « Da ! » (« là »).

Freud relie ces jeux à la situation de l’enfant à cette période : une période où sa mère s’absentait pendant de longues heures. Le jeu symboliserait ainsi la disparition et la réapparition de la mère.

Quand Lacan évoque la phase du miroir, il renvoie au phénomène de reconnaissance par l’infans, entre six et dix-huit mois, de son image dans le miroir. Contrairement au chimpanzé qui se détourne de l’image une fois qu’il en a compris l’inanité, le petit humain joue de façon jubilatoire en éprouvant les relations entre ses mouvements dans son environnement et leur reflet. La question est : que se passe-t-il dans le temps spécifique de cette jubilation. Quels sont les effets transformant et organisateurs de l’assomption de soi comme image ?

Enjeux théoriques

Il est utile de détailler les enjeux théoriques de ces deux expériences humaines.

a) Pour le fort-da :

1) C’est d’abord une illustration du caractère central pour la psyché du couple d’opposés : le fort-da marque l’apparition d’une structure binaire primitive au sein de la pensée (présence, absence) qui prend comme support un jeu d’opposition phonétique (o/a), tout cela sur un mode d’être duel : passif (subir l’absence) / actif (être à l’origine de l’absence).

2) Une vraie question s’ouvre ensuite sur l’au-delà du principe de plaisir que viendrait illustrer cette scène : l’insistance du jeu sur la perte, sur la répétition de la séparation, témoigne-t-elle d’une pulsion morbide ou bien peut-elle – dans ce cas précis – être repérée comme maîtrise progressive, c’est-à-dire gain ? D’autant que si l’on considère la perte comme un moment nécessaire de la structuration de la psyché, il serait nécessaire de poser la pulsion de mort comme indispensable à la pulsion de vie, position contradictoire dans le cadre des hypothèses freudiennes qui en font des opposés inconciliables : leur intrication est autre chose que leur instrumentalisation réciproque.

3) Pour Lacan, la bobine est aussi un petit quelque chose du sujet qui se détache – qu’il nommera plus tard objet a - et qui contribue à mettre fin à son statut de toute-puissance fusionnelle avec la mère (même si le fil témoigne de la subsistance du lien). A ce titre, la bobine, c’est aussi lui et ce jeu contribue à la création du je, tout autant qu’à la constitution de l’autre (petit et grand).

4) Le fort-da c’est surtout enfin la marque de l’accession au langage, la substitution de la chose par le mot : l’investissement de la satisfaction dans le langage et l’entrée dans le symbolique.

b) Pour le stade du miroir

1) L’enjeu majeur est celui de la reconnaissance de l’unité corporelle comme métaphorisation de l’unité de la vie psychique : l’image de l’enveloppe du corps devient pour l’enfant symbolique de lui-même. Cette limite corporelle, en apportant un cadrage, lui permet d’atteindre la compréhension de son existence. C’est sans doute pour cette raison que cette expérience est associée à de la jubilation.

2) Vient ensuite la dimension de perte, de limitation, de solitude issue de la séparation avec la dyade imaginaire où mère et enfant ne font qu’un.

3) Il faut y repérer également le moment symbolique où l’enfant se met à quitter son image en se retournant vers la personne qui le porte. Il est alors très important que l’autre puisse lui répondre en le nommant et lui disant : « c’est bien toi là » (en désignant le corps et non le reflet, inversé). L’enjeu est ici cette garantie demandée au grand Autre, l’étayage sur l’autre interpellé comme garant symbolique, Autre dont on éprouve alors le besoin de reconnaissance. Remarquons que cet Autre use du langage pour nommer le sujet et qu’ainsi, le stade du miroir est à insérer dans la séquence d’accès au langage.

4) Notons cependant que l’article ne fait pas mention de la mère. Le texte en revanche est introduit et se conclut par un manifeste d’opposition à une philosophie du cogito, à l’époque – et encore de nos jours – dominante, en l’occurrence la phénoménologie égologique et plus précisément l’existentialisme. L’expérience du miroir permet ainsi de repérer la différence qu’il faut introduire entre sujet, qu’il désigne encore à cette époque comme « je », et instance du moi, différence que ne font pas et ne peuvent faire ses philosophies. L’image dans le miroir apparaît comme la double métaphore de la dimension aliénante de l’image irréductible du moi - porteur de la fonction de méconnaissance et investi libidinalement -, que le sujet cherche à rejoindre, et de la dimension stabilisante de cette imago qui met fin à l’angoisse de morcellement par une représentation stable, permanente, statufiée de soi.

Les implications théoriques de cette position sont importantes dans le débat, et notamment techniques autour de l’ego-psychologie où la visée de ce type de cure est, adaptative, accentuerait l’effet de méconnaissance. Le miroir est donc aussi l’un des biais du retour à Freud. Le miroir sera généralisé par la suite dans le modèle optique inspiré de l’expérience de Bouasse.

4) Lacan conclut son article sur le dernier temps qui achève le stade du miroir : l’identification à l’imago du semblable, le passage du je spéculaire au je social. Ce moment fait entrer l’être humain de plain-pied dans le social, notamment parce qu’autrui deviendra, dans la relation de concurrence qui s’institue, le modeleur de l’objet de ses désirs. Lacan voit ici la source de l’agressivité fondamentale de tout rapport à autrui, fût-il le plus samaritain.

c) Articulation fort-da/miroir

L’inspection des points de rencontre entre les enjeux du miroir et du fort-da nous permet de mettre en lumière les articulations suivantes :

Ces deux expériences sont des moments clés de la maturation et de la genèse de la psyché, à la fois dans sa dimension structurante et personnelle. Dans les deux, on trouve la construction de l’identité autour, d’une part, de l’unification des représentations propres et, d’autre part, de la mise au jour de l’individualité d’autrui, notamment de la mère. Cette construction s’élabore à partir d’un vécu de perte de la fusion initiale et ce vécu, pour être appréhendé, doit être symbolisé. Miroir et fort-da sont donc des temps clés de l’accès au symbolique.

Cette perte, nécessaire à la maturation humaine et qui sanctionne l’acceptation du principe de réalité, pointe également le tragique de l’existence humaine puisque cette dernière consistera à circonscrire sans fin le vide sisyphien fondamental créé par cette perte.

Enjeux cliniques

Sur le plan de la clinique, miroir et fort-da peuvent aider à repérer certains symptômes qui témoignent d’une mauvaise résolution de ces moments structurants.

Ces derniers étant pré-oedipiens, c’est essentiellement dans la clinique de la psychose qu’ils pourront être utiles mais aussi, de façon plus large, quand ces enjeux sont actuels, en clinique infantile.

L’image morcelée et les angoisses associées du corps psychotique peuvent être rapportées à l’enjeu unificateur du miroir. Lacan propose de voir également dans les représentations anatomiques inconscientes des hystériques un écho de cette problématique.

Le cadrage, la limitation que met en place également cette phase ne donnent pas seulement consistance au corps propre mais également à l’espace-temps. Or, c’est justement cette consistance défaillante que l’on peut repérer de diverses façons dans la psychose.

Dans certains cas il est possible de voir que miroir et fort-da n’ont pu se mettre en place car l’enfant reste dans la toute-puissance fusionnelle où l’ensemble du réel vient signifier la mère. La perte, la différenciation, le rapport à autrui ne se sont pas réalisés, ce qui éclaire la difficulté des psychotiques à entrer dans une relation duelle directe – éléments que l’on peut repérer plus tard, chez certains d’entre eux, dans leur utilisation spécifique de la conjugaison.

La phase du miroir permet enfin de pointer des symptômes non psychotiques quand le temps de l’unification s’est correctement réalisé mais lorsque les temps suivants ne se sont pas achevés :

  • La fascination par l’image peut devenir captation surtout quand elle est confortée par le tiers garant. Cet enjeu se repère chez les personnes littéralement amoureuses de leur image, surtout en ces temps de prégnance télévisuelle.
  • L’inachèvement de la phase du miroir peut se repérer également dans certains cas de délinquance lorsque l’autre n’a pas joué son rôle de garant symbolique.

Conclusion

Miroir et fort-da illustrent ainsi l’hypothèse centrale de la psychanalyse : le caractère structurant de l’infantile dans l’appréhension des symptômes pathologiques.

Il est cependant dommage que les analystes négligent le travail que la psychologie génétique a entrepris pour compléter l’analyse des temps structurants de la maturation psychique, tant sur le plan de la construction de soi, d’autrui, que de l’acquisition du langage. Un travail de mise en rapport des deux disciplines reste ainsi peut-être à réaliser.

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(c) Stéphane Barbery