La petite leçon de mars - 08

Pour un thé contemporain

 

La cérémonie du thé (macha) est une transe (un léger état de conscience modifié, une méditation agnostique partagée). Tous les éléments qui perturbent le flow de cette transe doivent être modifiés. Tous ceux qui l’intensifient, y être intégrés.

 

1) La parole perturbe la transe : pendant le temps spécifique de la cérémonie, aucune parole ne sera échangée. Des explications seront données avant. Une reprise chaleureuse et un échange de paroles seront proposés après. Mais aucun échange pendant la procédure et certainement pas les formules rigides, a fortiori en japonais, qui tiennent plus du réflexe conditionné que de la relation.

 

2) L’inspection des objets implique un fonctionnement cognitif qui isole et fait sortir du registre de la transe. L’inspection aussi bien du bol que des autres instruments aura donc lieu – après – la temae. Il n’y a pas de temae d’inspection. Ce moment de partage doit être le plus détendu, informel et chaleureux possible. Il faut mettre fin aux fantômes de relations hiérarchiques médiévales dans le thé. Le thé contemporain ne peut singer un thé pour daimyo.

 

3) Tous les gestes qui n’ont pas de sens doivent être retirés. Il ne peut y avoir de semblant dans le thé. Ainsi l’inspection de l’extrémité du chasen – comme si –  l’on vérifiait l’intégrité de ses brins est absurde. Cette vérification n’est pas une « purification » symbolique et penche plutôt du côté du rituel obsessionnel. En revanche la fonction de réchauffage et d’humidification du chasen peut être chorégraphiée à l’identique avec, pour le préparateur, une intention tournée vers cette fonction (le mouvement de poignet Omote ayant dans ce cadre plus de sens que l’élévation Ura).

 

4) Rendre cohérent le respect montré aux objets et l’importance accordée à la purification symbolique : ne jamais placer le couvercle d’un natsume, ni un chashaku, directement sur le tatami mais sur un fukusa plié, un kobukusa ou un kaishi.

 

5) Réajuster le timing là où cela est nécessaire : il y a toujours trop peu de temps entre l’invitation à manger la sucrerie et l’arrivée du bol pour l’invité qui doit se presser d’engouffrer sa gourmandise sans pouvoir l’apprécier à son rythme. On pourrait inviter à la dégustation dès le début de la temae. Mais un problème survient alors : cela empêche l’invité d’entrer dans la transe puisqu’il doit faire deux choses à la fois (manger / contempler, se connecter).

Proposition : manger le gâteau, avec l’hôte, dans un temps spécifique détendu – avant la temae. Moment de partage du sucré, symbolique du partage des douceurs de la vie. Ce partage peut catalyser la communion dans la transe et est conforme avec l’esprit du ichi-za (suspension des hiérarchies sociales dans la pièce de thé où tous les présents sont assis au même niveau).

 

6) Conserver les éléments même étrangers qui nous relient au plus grand, au plus noble. Les saluts, qui pourraient paraître obséquieux ou exotiques pour des non-japonais, devraient être repris par toutes les cultures du monde.

 

7) Supprimer les éléments qui sont trop spécifiquement liés à la culture japonaise : l’éventail comme substitut du sabre est une référence soit trop météorologiquement ancrée (et ignore alors le contexte local) soit trop violente. Il faut en finir avec l’imaginaire bushi.

 

8) Réfléchir à une tenue qui ne fasse pas exotique tout en étant cérémonieuse : les chaussettes blanches sont trop minimalistes. Jean et tenue de sport sont rigoureusement à prescrire. Peut-être la clé est-elle dans la suppression ou la réduction de la couleur (sauf, comme pour les kimonos féminins, s’ils célèbrent la saison ou s’ils ont été choisis pour leur nature cérémonieuse). Le costume noir occidental régulièrement utilisé par les japonais pour le thé ne fait pas si étrange que cela. Une chemise blanche associée à un haut noir pourrait produire l’effet requis.

Il ne serait pas absurde d’adopter le samue, qui est unisexe, beau, raisonnable en prix, peut être porté par dessus d’autres vêtements, est connecté au sacré et au profane (vêtement – de travail – des moines). Le samue a également dans l’imaginaire contemporain une tonalité jedi qui lui permettrait d’être adopté facilement.

 

9) Ajouter du sens, de l’intensité, partout où cela est possible.

Proposition : tracer un caractère (ou un mot) dans le macha au fond du bol, de la pointe du chashaku, à la façon des traits omote. Prendre conscience alors de la portée du caractère tracé.

 

10) Que faire des bruits « secs » (claquage du fukusa chez Omote, « poc » du hishaku sur le futaoki en bambou) ? Il y a à la fois une beauté ranimante, revivifiante, dans ses bruits et simultanément une trace de violence, un hiatus dans le flow d’un environnement où toutes les perceptions sont adoucies. Les éviter ? Les conserver pour leur fonction de kyosaku-警策 ?

 

11) L’énergie de notre temps. Ce n’est pas la même chose que de bouillir l’eau au charbon dans une civilisation qui ne connaît pas l’électricité, et utiliser ce moyen quand il n’est plus l’évidence du quotidien mais une rareté exotique. La sophistication et la beauté d’un sumi temae quand le feu est le seul médium de chauffe sont remplacées par une vibration de carnaval dans des habitats au double-vitrage. Le caractère élémentaire du feu – dans sa version charbon qui ne fume pas ni ne met en danger – , la nostalgie primale qu’il suscite en nous en saturant tous nos sens, est un catalyseur puissant de la transe. Mais s’il devient une préciosité non naturelle, s’il devient un embarras contraint qui réclame des lieux spécifiques auxquels personne n’a accès, a-t-il vraiment sa place pour un thé contemporain courant quand l’enjeu est d’en promouvoir la valeur universelle ?
Les résistances électriques habillées de plastique laid pour simuler le charbon avec leur cordon 110v des années 50, les plaques chauffantes plus récentes avec leur ventilateur au bruit hideux, les réchauds à gaz de camping ou à alcool à brûler qui pue ne sont, cela va de soi, pas des options à conserver. Il nous convient d’inventer un mode de chauffe à la fois pratique, silencieux et beau. Capable de porter du symbole. Par exemple un dispositif électrique rechargeable dont on pourrait dire : « l’eau bout grâce au soleil de tel lieu, à tel jour; ou grâce au vent d’ici, la nuit dernière, etc ». Créer un « vent dans les pins » avec un authentique vent dans les pins.

 

12) Proposition polémique : le vouvoiement comme chaussettes blanches du langage.
Une cérémonie requiert un degré suffisant de formalisme pour sortir de l’ordinaire. Elle permet de nous reconnecter à une part noble, distinguée, honorante, de nous-même et d’interagir avec autrui sur ce registre. Cette proposition consiste à choisir délibérément d’utiliser le vouvoiement, pour toutes les activités liées au thé (leçons, préparations, temae), en court-circuitant les effets de distance guindée et de hiérarchie sociale qu’il pourrait impliquer, et en s’accordant sur le fait que ce registre d’échange, partie prenante du rituel, vise quelque chose de plus grand en nous, une part qui nous dépasse et à laquelle la cérémonie nous donne accès. Il y a dans le tutoiement sans-culotte, un effet d’agrégation, de dissolution dans la meute rassurante. Le vouvoiement réinstitue l’individu dans une certaine forme de solitude mais qui a justement à voir avec l’expérience de l’accueil du singulier et du plus-grand-que-soi qui devrait être la finalité de cette voie. Le vouvoiement est alors, non pas une minoration d’un lien chaleureux, affectueux, mais à l’inverse  sa sublimation. Un pas-de-deux esthétique joyeux. Une expérience existentielle.
Questions non-triviales : comment s’adressent les apprenants d’une leçon de thé entre eux, surtout s’ils sont proches ? Peut-on faire des aller-retours tutoiement/vouvoiement sans que cela devienne artificiel ?

 

13) Du wabi défensif à l’élémentaire solaire ?
Quels sont les éléments constitutifs de l’esthétique wabi-sabi au cœur de la cérémonie japonaise du thé qui ont vocation universelle ? Quels sont ceux qui peuvent être assimilables par toutes cultures, à toutes époques ? Quels sont ceux qui relèvent au contraire d’accidents arbitraires de l’histoire et de la géographie du Japon et sont indissociables de sa construction identitaire spécifique ? La beauté wabi contient-elle des postures, des effets « non-sains » (qu’on ne souhaiteraient pas à ceux qu’on aime) qu’il convient de repérer et d’isoler comme tels pour lui permettre de toucher, dans le futur, le plus grand nombre ?

Le wabi (le rustique, le dépouillé, le modeste, le patiné) est-il indissociablement lié au sabi (le désespoir solitaire silencieux) ?
La célébration esthétique de l’impermanence (de l’accidenté, de la stigmate) n’est-elle pas un mécanisme de défense post-traumatique qui fige dans un deuil permanent, dans une dépression à bas-bruit, une anticipation continue de l’imminence de la mort ?
Ou encore et avec une provocation intentionnelle : la cérémonie du thé à la japonaise est-elle pour beaucoup un effet, une source d’austérité gratuite, de spleen rationalisant, d’angoisse refoulée ? Un violoncelliste qui ne jouerait exclusivement que les suites de Bach n’aurait-il pas de bonnes raisons de sombrer dans l’alcoolisme ?

Les Japonais se devaient pour des raisons d’identité nationale de se démarquer de l’esthétique virtuose, ornementée, démonstrative du continent. Les catastrophes naturelles, l’inquiétude quotidienne provoquée par les tremblements de terre permanents, les cicatrices collectives de longues guerres civiles où le pouvoir n’est pas celui de la cour impériale comme au temps de Heian, mais aux mains de chefs militaires perpétuellement inquiets pour leur survie, tous ces éléments et d’autres ont résonné avec les propositions de dépouillement du zen et ont abouti au wabicha de Rikyu cristallisé pour les riches et les puissants de son temps requis de valider constamment une pyramide hiérarchique rigide. Comment pourraient se reconnaître dans ce miroir les êtres humains qui ont la chance de ne pas subir la même gravité, les mêmes contraintes historiques et sociales ?

Quand on a été ému aux larmes par un tokonoma, par une temae d’été ou d’hiver, sans chichi, au bord d’un jardin au raffinement inimaginable en Occident, on sait pourtant qu’existe dans ce dispositif une joie qui mérite d’être partagée par tous. Cette joie a traversé les frontières et les époques. Elle peut en franchir d’autres.

Hypothèse : une transe rituelle légère n’a pas besoin du sombre, d’un contrôle obsessionnel défensif. Les formes larges, ouvertes, chaleureuses des bols de Koetsu témoignent de la possibilité d’un thé solaire. Qui reste à créer.

Le wabi libéré du sabi se trouve peut-être dans l’élémentaire : cette émotion que nous avons autour d’un feu de camp en forêt, face à une physique pré-atomiste – la terre, le feu, l’eau, le métal, le végétal. Une simplicité hors-temps, peut-être reliée aux empreintes fantômes de l’histoire du genre humain, sur cent mille ans, en nous. Sublimée dans un protocole souple, joueur, souriant.

Comment un thé qui ne viendrait pas avec un vrai sourire pourrait-il être un thé ?

 

Stéphane Barbery
v1.3 du 16 janvier 2018

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