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CONTRE LE TRANSCENDANTALISME 1


A. Le Problème

1) L'idéaliste transcendantal commence par dire : « époché, époché », on ne peut rien dire de l'objet car toute pensée, tout discours sont représentations et la représentation n'est pas l'objet. Ne pouvant sortir de lui-même comme pôle représentatif, il ne peut dire ce qui vient de lui comme sujet (connaissant, représentant) et ce qui vient de l'objet.

2) Définition : l'être humain est un pour-soi qui se pose par la frontière (soi / non-soi), ne connaît que des représentations et s'oppose par là à l'en-soi.

3) Le pour-soi est monadique, l'en-soi, commun. Chaque pour-soi est enfermé dans son flux de représentations propre mais l'en-soi est simultanément accessible à une pluralité de pour-soi.

4) L'idéaliste généralise rarement cette thèse à tout pour-soi et se récrie lorsqu'on lui parle du pour-soi canin ou de la spécificité de la représentation du rat.

a) L'être humain est certes un pour-soi spécifique, mais un chien a des représentations. Il ne peut juger de sa pâtée qu'à travers ce que sa frontière lui permet d'appréhender. Le vétérinaire diététicien qui lui a préparé sa pâtée peut, lui, avoir plusieurs représentations de la pâtée : un haut-le-coeur humain ; un miam-miam canin empathique compte tenu de son savoir empirique de vétérinaire ; une description moléculaire de diététicien ; une description atomique puis quantique de physicien amateur.

b) Question : peut-on dire que la bactérie qui se trouve dans la pâtée et s'en délecte se représente quoi que ce soit? Le mécanisme stéréochimique de sa membrane reconnaît mécaniquement ce qu'il faut laisser passer. Faut-il alors faire débuter le pour-soi aux vivants pourvus de sens différents ?


5) Questions : y-a-t-il un arrière-monde derrière notre représentation plurielle du monde ou l'être humain a-t-il ce pouvoir spécifique (de par sa réflexion et la science qu'elle produit) de dissoudre la barrière gnoséologique du pour-soi pour atteindre l'en-soi en tant que tel ?

6) Problème : la science, un produit du pour-soi humain, nous apprend (Darwin, l'évolution) que l'en-soi est à l'origine du pour-soi.

7) Question : le pour-soi est-il indépassable ? Alternative : l'en-soi est-il indépassable ? (dans les deux cas, quel statut ontologique accordé à l'autre dépassé ?).


a) Définitions : un idéaliste pose que le pour-soi est indépassable ; un matérialiste que le pour-soi est un produit de l'en-soi et que par conséquent l'en-soi est indépassable.



B. Le cadre.

1) L'idéaliste pose que le pour-soi est indépassable pour plusieurs raisons.

a) Il insiste tout d'abord sur la spécificité du pour-soi. Celui-ci est monadique. Ce dernier ne peut donc être un objet de science car la science présuppose du commun, de l'universellement accessible.

b) Les représentations du pour-soi semblent avoir un être spécifique que l'on ne pourrait tirer de l'en-soi. Exemple traditionnel : j'ai beau savoir que le bleu correspond à un rayonnement photonique de telle longueur d'onde, cela ne me dit rien sur le bleu que je vois. Je ne peux induire la particularité du bleu que je vois des grains de lumière. Idem pour tous les sens.


2) La raison traditionnellement évoquée concerne l'origine de l'ordre des représentations, de l'ordre qui régit les pour-soi.

a) Si l'ordre du pour-soi vient de l'en-soi, alors plus aucune des connaissances du pour-soi n'est certaine : l'empirisme, qui peut s'incarner dans un relativisme sceptique, est indépassable.

b) Si l'ordre du pour-soi vient de l'en-soi et si l'ordre de l'en-soi est nécessaire, s'il est régi par le principe de raison suffisante, alors le libre-arbitre n'existe pas, il n'y a donc pas de responsabilité personnelle (plus de mérite, plus de culpabilité, plus de châtiment), et l'histoire humaine est définitivement fixée par conséquent absurde.

3) Le pour-soi semblant spécifique et les conséquences d'une dérivation de l'ordre du pour-soi par l'ordre de l'en-soi répugnantes, l'idéaliste pose que le pour-soi humain est lui-même à l'origine de l'ordre de ses représentations, lui-même à l'origine de l'ordre de son pour-soi. Cet ordre spécifique au pour-soi et qui n'est pas tiré de l'en-soi : c'est le transcendantal.

4) L'idéaliste ne pouvant dériver l'ordre du pour-soi, le transcendantal, de l'en-soi, est contraint de faire de cet ordre du pour-soi une création ex nihilo, un être qui surgit de rien.


C. Applications kantiennes

1) Si l'ordre de nos représentations n'a pas l'en-soi pour origine, plusieurs problèmes se posent. La tentative de résoudre ces difficultés constituent le coeur de la Critique de la Raison pure : les deux Déductions transcendantales et le Schématisme. Si ces chapitres échouent, le transcendantalisme kantien éclate. L'obscurité de ces deux chapitres ne devrait pas constituer, comme elle le fait souvent, le refuge des transcendantalistes : un argument d'autorité n'est pas un argument. Il convient de voir si le texte remplit sa mission ou non, s'il est cohérent ou non, quelles que soient par ailleurs la valeur et la profondeur de telle ou telle remarque ou analyse. Or une lecture attentive, sans parti-pris initial, ne peut aboutir en toute honnêteté qu'à ce terrible constat : ces textes ne répondent pas aux problèmes posés par le transcendantalisme, ces textes ne sont pas cohérents, leur obscurité marque un échec.

2) Question : quelle est l'origine des formes pures de l'entendement (les douze catégories) comme de la sensibilité (espace et temps) ? La question n'est pas évoquée (ou en deux lignes pour désigner l'imagination. Question bis : quelle est l'origine de l'imagination ?).

3) Question : pourquoi douze catégories plutôt que onze, vingt-six ou soixante-quatre et pour quoi celles-ci plutôt que d'autres ? La question n'est pas évoquée.

4) Question : comment peut-on savoir quelles sont les formes pures puisque notre conscience est phénoménale, puisque notre conscience vient après ? Le problème du statut de l'auteur de la Critique de la Raison pure ne semble pas aperçu.

5) Question : comment les formes pures peuvent-elles s'appliquer, être homogènes à l'en-soi ?

a) Il n'y a pas de schématisme de l'Esthétique transcendantale : pourquoi le temps serait-il homogène à l'en-soi ?

b) Les vingt paragraphes censés décrire le schématisme sont, il faut bien l'admettre, tout simplement incohérents : le schème y est décrit comme une détermination du temps, puis immédiatement après comme une détermination de l'espace, comme procédé imageant. (règle de construction de l'image). Kant lui-même reconnaît le caractère insatisfaisant de son texte en caractérisant, solution un peu facile, le schématisme « d'art caché dans les profondeurs de l'âme humaine et dont il sera toujours difficile d'arracher le vrai mécanisme à la nature, pour l'exposer à découvert devant les yeux » (A 140, B179, T.P., p. 152). Le transcendantalisme repose sur le schématisme et les transcendantalistes admettent que l'on ne peut rendre compte du schématisme. Qu'est-ce qui distingue alors le transcendantalisme, au moins kantien, d'une religion ?


6) Question : si nos jugements déterminants appliquent au monde l'ordre du transcendantal, si donc l'ordre du monde pour nous tire son origine de notre conscience déterminante, pourquoi n'avons-nous pas immédiatement accès à la connaissance de cet ordre ? Comment expliquer, dans le cadre du transcendantalisme, l'histoire des sciences ? Si nous sommes à l'origine de l'ordre de notre représentation du monde, pourquoi a-t-il fallu attendre Newton pour avoir accès à la gravité que nous posons continuellement ? Pourquoi un Nambikwara n'y a-t-il pas accès ?

7) En admettant que le transcendantalisme kantien réponde à toutes ces questions il en subsisterait encore une : qu'est-ce qui explique la répétition des phénomènes ? On peut tout à fait imaginer un monde satisfaisant aux formes pures kantiennes dans lequel chaque événement ne se produit qu'une seule et unique fois et dans lequel donc aucune science ne serait possible. Kant ne rend pas compte que le cinabre est rouge et lourd (A 100-101, T.P., p. 113) et il est contraint de supposer « nécessairement aux phénomènes la faculté de se reproduire » (A 101-102, T.P., p. 114). Or la répétition des phénomènes suppose que l'en-soi est régi par un ordre non transcendantal auquel on a accès, ce qui est contradictoire avec les prémisses acceptées.




 
(c) Stéphane Barbery