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Siegel, la martingale du récit
et le romancier, héros romanesque


J’éprouve une profonde admiration pour David Siegel.
Son livre, Secrets des Sites Web qui Réussissent, m’avait impressionné par sa capacité à aller à l’essentiel, à formuler de façon claire, créative et talentueuse les enjeux du webdesign.
Mais ce domaine spécialisé laissait à penser qu’il ne s’agissait que d’un bon professionnel, d’un technicien doué, bref d’un remarquable sous-traitant.
Je ne m’attendais pas à ce que cet esprit brillant éclaire avec autant de puissance les arcanes de la structure du récit, de la structure de tout récit.

C’est pourtant ce que ce typographe de formation fait en quelques pages, au sein d’un site personnel dont la dernière mise à jour date de 1998 - pages sur lesquelles je suis tombé par hasard et que vous trouverez ici : http://www.dsiegel.com/film/

Certes, le point de départ de sa démarche est l’analyse du box-office cinématographique américain et de la mécanique des jeux vidéo, avec la visée déclarée de créer un générateur de scénarios destiné à le rendre riche : une martingale scénariographique. Pour un lecteur du vieux continent, cette vénalité assumée a quelque chose d’un peu vulgaire : un européen préférera la postérité et la jouissance posthume à la gloire médiatique de la puissance actuelle mesurée en dollars.
Mais l’européen se taira face au double choc que constitue la lecture de ses pages :
- David Siegel partage sa martingale avec le monde.
- Cette martingale qu’il nomme « Nine-act Structure », la structure en neuf temps – et que je propose d’appeler un Siegel – permet d’appréhender, bien mieux que Victor Propp et son article inaugural sur la morphologie du conte, la structure nécessaire à tout récit réussi.

Ce qui suit est une synthèse du Siegel. Je la prolongerai par une hypothèse personnelle sur le statut du romancier, et plus généralement du créateur, au regard de son œuvre, qui éclaire une bonne part des discours sur la littérature.

Siegel rappelle en premier lieu que tout récit obéit à la règle des trois P et doit comporter :
- Prémisse (Premise) : c’est le cadre répondant aux questions : « quoi », « où », « quand » et « que se passerait-il si ».
- Personnages (People), le « qui ». Afin d’être crédibles, ils doivent avoir un réel passé, une biographie qui ne coïncide pas nécessairement avec le récit.
- Péripétie (Plot), le « comment » : déroulement, linéaire ou à double détente, des événements.

Rien d’innovant jusque là. L’apport du Siegel vient de sa distinction entre les intrigues à but unique et celles à double détente.
L’idée principale en est la suivante : un scénario classique, linéaire donc prévisible, peine, caractère prédictible oblige, à maintenir l’intérêt de son public. L’intrigue à double détente consiste dans un premier temps à faire courir le héros après un objectif erroné qui le conduit pourtant, à la moitié du récit, à réaliser son erreur et à poursuivre un deuxième mais cette fois véritable objectif résolutif qui lui permet d’accomplir son destin.

Les neuf temps de l’intrigue à double détente peuvent se résumer ainsi :

Le Siegel


Temps 0 : une ancienne étincelle
Pour Siegel, une bonne histoire est comme une collision ferroviaire : plus les trains viennent de loin, plus l’impact est spectaculaire. Le vrai méchant - fut-il une abstraction -, est toujours incarné par un personnage mûr qui a mis du temps à se construire. L’intrigue se trame toujours depuis au moins dix ans. Ce qui précède le récit correspond ainsi à une longue succession d’investissements patients du méchant, et parfois du héros, en vue de la réalisation d’un plan qui arrive enfin à son terme. Une scène courte, inaugurale, relie le héros au méchant. Grand classique : le méchant fait, intentionnellement ou pas, du mal aux proches du héros. Cette scène ne doit pas être montrée, c’est l’une des pièces principales d’un puzzle qui ne sera appréhendé que bien plus tard, parfois sous forme de flash-back.
Il est important de distinguer le contexte historique général de l’histoire, la biographie des personnages qui leur donne de l’épaisseur, et cette toile de fond initiale qui sème les graines du conflit.

Temps 1 : le pano d’ouverture
Le matériel d’analyse de Siegel est constitué des blockbusters hollywoodiens qui commencent régulièrement par une scène panoramique souvent aérienne, plongeante, coûteuse, métaphore du regard du Dieu biblique sur les hommes. Le temps 1 plante le décor. A partir de là, on sait où l’on est.

Temps 2 : quelque chose de mal arrive
Si rien n’arrive dans les premières minutes, c’est que l’histoire a commencé trop tôt. En général, ce temps 2 correspond au lancement des opérations par le méchant et tout se déroule alors au mieux pour lui. Cet événement déclenchant est triplement caractérisé : il est moralement condamnable et souvent très violent ; il est mystérieux ; il est visuel.
Il constitue l’extrémité d’un fil que l’on tire et qui va permettre de dérouler toute la pelote. L’incident est distinct des cahots du héros au temps 3 et il ne sera véritablement compris qu’au temps 6.

Temps 3 : rencontre avec le héros et ses opposants
Le problème ne peut être résolu que par un individu insatisfait de son quotidien, lié par hasard à l’incident du temps 2. Au départ, le héros refuse l’appel car aucune personne saine d’esprit ne voudrait y répondre. Il le refuse également car, hormis quelques très rares exceptions, il n’est à ce moment du récit pas la bonne personne pour jouer le rôle du héros, il est même souvent la personne la moins indiquée pour accomplir la mission. Mais, parce qu’il n’y a que lui, il s’y résout et rassemble le matériel et les alliés dont il a besoin pour sa quête, tout en n’oubliant pas son objectif personnel, son désir à satisfaire.

C’est également le temps de la prise de connaissance de l’équipe adverse. Même si on a pu voir au temps 2 une partie de ses méfaits, c’est à ce moment en général qu’on découvre le bras droit, l’exécutant des basses œuvres du grand méchant. Celui-ci n’est, à ce moment du récit, perçu que dans sa dimension de puissance, sa vilenie n’étant révélée qu’à la fin du temps 5.

David Siegel utilise une métaphore intéressante pour décrire la mécanique des temps 3 et 4 : « three bumps and a push » - trois chocs et une poussée qui vont conduire le héros du plongeoir au fond de la piscine en compagnie des méchants.

Temps 4 : engagement
Il s’agit ici en général d’une scène passerelle vers le temps 5. Elle est facile à repérer car après elle, il n’y a plus de retour possible. C’est le push après les trois bumps et Siegel utilise une autre métaphore : c’est le moment qui conduit quelqu’un à sauter d’un bateau tout habillé dans l’eau. Personne ne le ferait sans des circonstances extraordinaires (amenées par le temps 3) : ce peut être pour sauver sa peau, pour sauver quelqu’un, poussé par quelqu’un de malveillant ou de bienveillant.

Temps 5 : à la poursuite du mauvais objectif
Le héros qui ne possède pas encore toutes les informations pertinentes a toutes raisons de croire qu’en accomplissant son premier objectif, il réussira sa mission. Le public, qui dispose des mêmes éléments, partage cette analyse. Ce temps 5 est rythmé par des complications croissantes (au cinéma, cycles de 8-12 minutes nommés « whammos ») suivies de périodes de répit où le héros collecte les indices de la toile de fond initiale. Le temps 5 correspond au point le plus bas pour le héros car c’est le grand méchant qui détient alors toutes les cartes.
Ce temps est celui du bras droit du méchant ou celui de la rencontre d’assistants bienveillants.

Temps 6 : renversement
Au moment où les choses vont le plus mal, le vrai méchant se révèle ou le héros découvre la dernière pièce du puzzle, souvent sous la menace d’une arme ou alors qu’il est en prison, et chacun connaît enfin la véritable trame de l’histoire. Le temps 2 prend enfin tout son sens. Le revirement n’est pas toujours une scène mémorable et peut utiliser un flash-back. La découverte de l’histoire révèle une faiblesse dans le plan du méchant, légitime le conflit et permet ainsi au héros d’envisager de sauver la situation. Ce temps est le moment clé du récit, la pierre de touche qui maintient l’ensemble des tensions de l’histoire. C’est également le point où l’impact du plan du méchant devient plus global et menace l’ensemble de la société, voire le monde.
Siegel distingue deux types de renversement : ceux, légitimes, liés à la toile de fond inaugurale ; ceux, illégitimes, artificiels, qui arrivent comme des cheveux sur la soupe.

Temps 7 : à la poursuite du nouvel objectif
Le compte à rebours est enclenché. Tout le monde sait désormais ce qu’il y a à faire. Le héros conçoit alors rapidement – son premier échec l’a rendu efficace - son nouveau plan qui implique généralement un changement de lieu vers une hauteur d’où l’on peut choir. Le plan du héros n’est pas entièrement dévoilé au public, en attente de la démonstration de son talent. Ce temps est organisé comme le mouvement d’une balançoire où le héros et le méchant peuvent à tour de rôle provoquer la chute de l’autre. Evidemment, le plan ne marche pas comme prévu mais grâce à un peu de chance, de force, de magie, et de mérite récompensé, le héros gagne. La victoire est régulièrement rendue possible grâce au retournement d’un aide de camp du méchant ou à l’aide inespérée d’un personnage secondaire qui avait initialement fuit ses responsabilités.
Le temps 7 dure rarement plus de vingt-quatre heures et se déroule presque toujours en temps réel plutôt qu’en temporalité accélérée. Alors que l’ensemble des autres temps s’étend en général sur trois à dix jours, ce temps est similaire à celui d’un face à face.
Evidemment, le méchant peut être définitivement défait ou il peut s’enfuir vers le monde des épisodes ultérieurs…

Temps 8 : emballez c’est gagné
La police est là. Le final doit être le plus court et resserré possible en laissant le soin au public de suivre seul les implications qu’il peut déployer sur la base d’un sentiment d’accomplissement et de renaissance où le monde est simplement restauré à son état normal et non pas maintenu dans une apothéose extatique.

Est-ce mon statut de novice en narratologie, est-ce mon inculture structuraliste qui m’ont conduit à être exagérément impressionné par le Siegel ? La lecture de Propp et de quelques autres textes introductifs à la narratologie m’avait pourtant déjà initié à la morphologie structurale sous-jacente à tout récit. Les contes d’Erickson ont également esquissé d’autres pistes pour appréhender sa nature. Mais j’avoue que la forme siegelienne, extraite du divertissement hollywoodien, m’apparaît d’une grande profondeur, au point que je l’identifie désormais dans presque toutes les histoires que je connais ou que je rencontre, quel qu’en soit le medium.

On peut trouver sur le net d’autres sites décrivant les trucs et astuces de bon sens qu’un auteur peut et doit utiliser pour construire son histoire mais le Siegel résume l’essentiel : il faut un héros. Un seul héros. Ce héros connaît le quotidien et sa frustration. Mais son désir et la nécessité viscérale pour lui de mettre fin à son insatisfaction vont le conduire à faire ce que la quasi-totalité des êtres humains ne fait pas : dépasser ses limites, vaincre les obstacles, supporter l’abîme de la dépression, résoudre une énigme, se donner les moyens de réussir, risquer l’échec.

Quel est le sens de ce qui se dévoile dans cette structure ?
Est-ce l’arcane de la cérémonie initiatique ouvrant à l’âge adulte que nos sociétés ont aujourd’hui évacuée dans sa forme officielle collective et publique ? Est-ce l’écho d’un regret de cette épreuve ?
Est-ce le projet universel, le modèle de toute vie réussie dont le fondement serait phylogénétique, mémétique, biologique ?
Le plaisir du récit viendrait-il d’une réalisation par procuration de ce projet ? Le récit serait-il une forme divertissante de suggestion positive, hypnotique, répétée et déclinée comme une méthode Coué subliminale de ce projet ?
Que clôt ce mythe ? A quel désir de satisfaction répond-t-il ? Ce sont là des questions fondamentales qui me semblent encore ouvertes...

Les échanges sur ses questions avec ma femme, Muriel, romancière, m’ont conduit à utiliser le Siegel dans le cadre d’une autre hypothèse qui éclaire quelque chose qui m’a toujours surpris : le volume énorme de la glose sur la littérature, de la place accordée à la critique et à l’histoire littéraire dans nos sociétés, bref la religion de l’écriture et la panthéonisation des auteurs.
Cette hypothèse est simple : les romanciers, les auteurs, sont perçus par les lecteurs comme les véritables héros de leurs créations. Les héros de leurs récits sont l’équivalent des bras droits des méchants : des exécutants. Le véritable héros, c’est celui qui réussit non pas à vaincre mais à créer. D’où la transformation de la vie des auteurs en récit. D’où les doctorats de lettres et les notices biographiques de la quatrième de couverture comme post-scriptum ouvrant sur la métahistoire, la vraie, l’importante car identificatoire : celle de l’auteur. D’où la frénésie autrement curieuse suscitée par les premiers romanciers : qui seront les nouveaux héros ? D’où la perpétuation magnifiée de la mémoire des Achilles au récit agile, des Ulysses voyageurs de la narration, des Thésées du roman.
Pour devenir vous-même des héros, n’ignorez plus de vous resouvenir de ceci : three bumps and a push.

Stéphane Barbery
Avril 2003, Omaha Beach

PS : La magie d’Internet est elle-même romanesque ! J’ai contacté David Siegel par mail afin d’obtenir son autorisation pour la publication de ce texte. Dans les heures suivantes, je recevais une invitation à l’appeler à New York pour discuter de rectifications et précisions qu’il souhaitait y apporter. Un véritable bonheur de deux heures de discussion profonde a suivi où David, qui apprend le français et qui s’est servi de Tintin et le Temple Solaire pour illustrer sa structure (renversement illégitime : la découverte par Tintin de l’annonce de l’éclipse) m’a précisé ceci : il ne cesse d’affiner cette structure depuis plusieurs années et elle est au cœur de plusieurs projets : l’écriture d’histoires, la vente d’un ou deux scripts à Hollywood pour acquérir de la crédibilité et financer un livre associé à une base de données Internet analysant plusieurs dizaines de film. Ma dénonciation de sa vénalité l’a fait beaucoup rire.

PS2 : En laissant pauser ce texte quelques jours et en l’utilisant pour construire un récit, j’ai pu repérer une absence majeure dans le Siegel : celle de la thématique amoureuse. Le héros ne devient pas l’homme qu’il est en puissance par son seul faire mais également – voire principalement – par l’assomption de son identité sexuelle dans la découverte de l’autre sexe et de la sexualité amoureuse. Propp avait pris cet aspect en compte : "ils se marièrent, vécurent heureux, et eurent beaucoup d’enfants..."


 
(c) Stéphane Barbery