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SUR LE CONTENU DU SOCIALISME II,
LE "QUOI FAIRE" ET LE "QUE FAIRE" ou : la socialisation à la révolte n'est pas une socialisation à l'autonomie
L'objectif du Contenu du Socialisme (C. Castoriadis, 10/18, 1979) est de décrire
les bases des institutions sur lesquelles pourrait s'édifier
aujourd'hui une société démocratique.
Il s'agit d'établir le contenu d'un projet politique
qui ne doit pas s'entendre sous sa forme galvaudée, politicienne,
mais comme réinstitution d'une société radicalement
autre, qui pourrait vivre et perdurer, après un mouvement
social révolutionnaire. Remarquons tout de suite que l'hypothèse
explicite du texte est qu'une société démocratique
ne peut advenir que par une révolution. C'est cette hypothèse
que je discuterai en distinguant deux éléments :
le " quoi faire " c'est-à-dire le contenu des
propositions, du " que faire ", le chemin, l'action
politique à établir pour voir ce " quoi "
mis en place.
Je vous ai déjà distribué l'ensemble des
analyses que je considère encore valides, d'une extraordinaire
richesse, décrivant les mécanismes essentiels d'un
projet démocratique. Essentiellement : autogestion, égalité
des salaires et des revenus. Nous pourrions reprendre une par
une et discuter chacune des citations. Je pense que nous n'aurions
aucun mal à tomber d'accord sur leur pertinence en droit.
Cela nous prendrait du temps de mettre noir sur blanc un projet
constitutionnel qui incorporerait et développerait ces
fondations mais je pense que nous y arriverions. Ce n'est donc
pas le " quoi faire " qui posera problème. Il
me semble que cela pourrait même constituer un projet à
long terme passionnant et dynamisant pour un groupe comme le nôtre.
Le point sur lequel nous nous accorderions immédiatement
est que nous ne voulons pas d'un projet parfait qui brillerait
dans le ciel platonicien des Idées : nous voulons un projet
à mettre en oeuvre dans sa totalité, capable d'être
mis aujourd'hui en oeuvre.
Ce sur quoi nous allons en revanche, j'en suis persuadé,
nous opposer, tient au " que faire ", à l'analyse
de la société contemporaine, à la définition
de ce en quoi peut constituer une action politique de nos jours.
En bref, à la réalisabilité du " quoi
faire ".
Avoir une attitude critique, négative vis-à-vis
de la société contemporaine est facile. Repérer
les mécanismes historico-sociaux qui produisent aliénations
et injustice reste aisé. Et comme je viens de le dire,
proposer le modèle d'une société juste et
humaine, aux institutions les moins imparfaites possibles n'est
pas tâche impossible. La difficulté majeure tient
en l'analyse du passage entre l'aliénation passée
et présente et l'autonomie que nous souhaitons pour le
futur. " Que faire " pour oeuvrer à la transformation
la plus rapide de l'aliénation en autonomie ?
Un point me gêne dans l'analyse que fait C. Castoriadis
du présent, un présent qui dure : renvoyer à
la responsabilité collective de la société
contemporaine (" c'est la faute aux gens d'aujourd'hui s'il
n'y a pas plus de mouvements sociaux "), à un manque
de " volonté " me semble un peu facile. Car de
trois choses l'une : soit l'on est face à une conspiration
du silence époustouflante qui cacherait et tairait l'existence
de la solution miracle contenue dans ces textes, soit il y a un
problème majeur de diffusion du message, soit " les
gens " sont trop bêtes, trop velléitaires, congénitalement
ou socialement, pour voir que des solutions existent et qu'ils
peuvent les mettre immédiatement en place, soit enfin et
c'est la position que je défendrai, un texte comme le Contenu
du Socialisme, s'il contient les éléments capitaux
de tout " quoi faire ", s'appuie également sur
des analyses que l'on ne peut pas pour différentes raisons
reprendre dans le cadre d'un " que faire " ce qui nous
conduira à reconsidérer la nature et l'inscription
dans le temps d'un engagement et d'une action politique aujourd'hui.
Le pan principal de l'analyse castoriadienne de l'apathie contemporaine
repose sur une ontologie spécifique, fondant une liberté,
conçue comme libre-arbitre, sur le postulat de l'existence
de la création ex-nihilo, ontologie que je ne discuterai
pas ici mais que je ne fais pas mienne pour deux raisons : elle
repose en dernière instance sur un argument de foi motivé
par le caractère " horrible " de la position
nécessitariste; et surtout, personnellement, je n'ai jamais
fait l'expérience d'un surgissement à partir de
rien, surgissement que je n'arrive même pas à concevoir.
Dans le cadre de cette ontologie, lorsque le " quoi faire
" est défini, il n'y a plus qu'à le vouloir
pour qu'il advienne. Le " que faire " n'est qu'une question
de volonté.
Admettons ce point. Nous tombons alors sur une difficulté
pratique : le projet politique que décrit le Contenu
du Socialisme a été conçu pour une société
industrialisée quasiment autarcique, ce qui pouvait éventuellement
être encore le cas à la fin des années soixante
mais n'existe nulle part de nos jours. Par conséquent,
pour être viable économiquement, un projet pareillement
conçu ne peut s'établir qu'à l'échelle
de la planète (Cf. l'entretien joint). Je rappelle à
tout hasard que les pays industrialisés représentent
moins de sept pour cent de la population mondiale. Ce chiffre
à lui seul ne signifie ni ne prouve strictement rien. Mais
il nous donne des éléments d'appréhension
de ce que pourrait être le pourcentage de la population
mondiale dont l'histoire, la culture politique font douter qu'il
pourrait vivre et supporter une société radicalement
démocratique.
J'en viens par là au point capital. En effet, si le "
que faire " est pour C. Castoriadis une question de "
volonté ", il reconnaît pourtant - et il ne
cesse même d'insister sur ce point - le conditionnement
de cette volonté par le social-historique, le fait que
toute " volonté " passe par le moule déterminant
de la socialisation.
" L'autonomie ne peut être instaurée que par
l'action autonome de la population, elle n'est rien que
cette action autonome. La société autonome n'est
rien d'autre que l'organisation de cette autonomie, qui à
la fois la présuppose et la développe ". (CS,
pp. 123-124 où j'ai remplacé socialisme par autonomie).
La démocratie, ce ne sont pas des institutions, ce sont
les individus socialisés démocratiquement capables
de porter et de donner effectivement corps à la démocratie.
Une société ne peut être autonome que si ses
citoyens sont autonomes.
Or justement : la socialisation à la révolte
n'est pas une socialisation à l'autonomie.
L'analyse de Marx selon laquelle le capitalisme crée de
façon endogène, par la concentration du prolétariat,
par la solidarité des travailleurs à l'usine, par
la paupérisation, les conditions de la révolution
est exacte. Mais précisément 17, l'Espagne, 68,
l'histoire des mouvements révolutionnaires et notre quotidien
au jour le jour nous montrent combien le passage du " quoi
faire " au " que faire " n'est pas qu'une question
de volonté. De même que le statut de martyr ne donne
aucune légitimité morale ou politique, le fait d'être
révolté, révolutionnaire, n'indique en rien
la capacité à vivre librement, la capacité
à propager l'autonomie. Une révolution, y compris
une révolution qui échoue, peut en tant que telle
être socialisatrice, pourvoyeuse d'autonomie en tant qu'elle
permet à la collectivité de reprendre conscience
qu'elle est l'origine de ses lois. Mais cette simple prise de
conscience est négligeable au regard de tous les mécanismes
sociaux dans et par lesquels les individus ont été
socialisés et qui vont à l'encontre des processus
élémentaires qu'exige le fonctionnement d'une société
démocratique.
Pour des raisons pratiques donc, on voit mal comment une révolution
mondiale - tristement, sa seule hypothèse fait sourire
- pourrait advenir, ni comment une révolution nationale
pourrait permettre l'installation à long terme d'une démocratie.
" Que faire " alors ?
Se résigner au cocooning ? Pleurer amèrement sur
le sort funeste d'une humanité qui ne ressemble pas à
celle que nous voudrions qu'elle soit ? Je m'y refuse, ayant fort
à coeur le premier paragraphe du Traité Politique
de Spinoza.
Comment alors oeuvrer efficacement à la société
radicalement autre que celle dans laquelle nous vivons et que
nous appelons tous de nos voeux ?
Personnellement, je ne me sens pas " réformiste "
: je situe la temporalité de mon action bien en-deçà.
Mon autonomie, je l'ai d'abord gagnée en ayant eu deux
chouettes professeurs au collège et au lycée, le
dernier m'ayant introduit à C. Castoriadis, lequel m'a
permis de donner sens à tous mes domaines de prédilection
et de comprendre leur unité précisément dans
la question de l'autonomie. Par conséquent, je crois que
l'éducation, l'école peuvent être le principal
vecteur d'autonomie. Evidemment pas l'éducation et l'école
d'aujourd'hui, où des professeurs, face à des classes
surchargées, ne peuvent être que des dispensateurs
de diplômes vaincus par la loi d'un marché du travail
saturé. Je crois que le " que faire " d'un mouvement
visant l'autonomie passe par la création d'une école
à commencer, pourquoi pas - quitte à vous faire
hurler -, par une école utilisant internet comme support.
C'est mon projet à moyen terme.
Mais mon autonomie, je l'ai gagnée encore et surtout en
analyse. Mon autonomie personnelle, penseront certains d'entre
vous, n'a rien à voir avec mon aptitude citoyenne. Malheureusement
je ne peux pas leur démontrer le contraire. Seulement
leur témoigner de mon expérience personnelle.
S'interroger sur les gains réels ou anticipés d'un
engagement politique, sur les représentations, sur les
mythologies personnelles qu'un tel engagement requiert et s'interroger
sur cela dans le cadre spécifique de l'analyse a été
pour moi capital et libératoire. Peut-on envisager que
l'on puisse authentiquement oeuvrer pour l'autonomie sur la base
de motivations aliénées ? Mais la question est là
encore en-deçà : en analyse, on n'interroge pas
son engagement politique mais la totalité de sa vie. Ce
que l'on découvre, c'est qu'elle est le résultat
de désirs souvent contradictoires dont l'origine est pour
l'immense majorité extérieure, parentale ou sociale,
que ces désirs appartiennent à quelqu'un d'autre,
qu'ils sont, étymologiquement, aliénés
et aliénants quand, comme dans la plupart des cas, on n'a
pas conscience de leur origine. Peut-on promouvoir, propager l'autonomie
en étant aliéné ? Je ne le crois pas. Et
la confrontation avec la misère psychologique, avec l'aliénation
violente d'une population représentative de la jeunesse
masculine française pendant mon service militaire n'est
pas pour rien dans cette position.
Ces différentes expériences m'ont conduit à
penser que l'activité de psychanalyste est aussi une activité
qui porte un projet d'autonomie politique. Je me forme actuellement
à cette activité.
Quand à l'activité politique au sens traditionnel,
elle se résume pour moi à :
- Définir de façon la plus précise les institutions
alternatives, être capable de répondre très
précisément à l'interpellation " vous
critiquez, vous critiquez d'accord, mais que proposez-vous ? ".
Cette tâche me semble déjà surpasser mes capacités
et compétences.
- Propager autour de soi l'argumentaire de ces institutions. Ecrire,
publier, enseigner. Je ne crois pas au meeting, je ne crois pas
que l'on puisse apprendre et participer dans un groupe dépassant
une quinzaine de personnes. Je crois donc en la cellule.
- Agir autour de soi lors de chaque enjeu collectif (association,
municipalité) en appliquant les principes et en proposant
les mécanismes de l'autogestion, y compris et surtout quand
on est minoritaire.
J'ai fait le deuil de voir dans ma vie une société
humaine libre. Ce fut un deuil douloureux mais qui m'a permis
de mieux concevoir mon engagement, sa finalité limitée
mais importante : faire en sorte que des étincelles d'autonomie
subsistent et se développent, en doutant peu qu'elles ne
restent qu'étincelles.
janvier 1997
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