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LE COMPLEXE DU PHILOSOPHE
Ou pourquoi la philosophie professionnelle est ennuyeuse et terrorisante (1995)


1) Le philosophe doit faire sérieux. Afin de ne pas être considéré comme pur parasite social, il se doit de justifier son salaire, sa charge, ses occupations.

2) Or quoi de plus " sérieux " que la science et la morale. L'une est apodictiquement certaine et crée des miracles comme les antibiotiques. L'autre se charge de dire comment il faut vivre, ce qu'il ne faut pas faire, garantie la valeur, la sûreté d'autrui et de soi-même. Le philosophe est donc contraint pour légitimer ses occupations de faire dans le moralisme scientifique qu'il appelle Ethique histoire de dire que c'est autre chose qu'un devoir de sérieux.

3) Si les scientifiques et les moralistes sont impliqués comme tout un chacun dans les résultats de leurs travaux - ils recherchent comme les autres puissance matérielle et protection - ils bénéficient d'un rare avantage : la science et la morale paraissent altruistes et quoi de plus égocentriquement jouissif que d'être regardé par autrui comme altruiste c'est-à-dire bon !

4) Altruistes, la science et la morale sont donc des occupations dignes de saints laïques. Or le saint jouit d'un privilège qui le rend immensément enviable : sa sanctification l'immortalise. Il a le droit aux souvenirs des hommes, il devient l'un des grands-pères de l'humanité. Il aura le droit de figurer sur les billets de banques des temps futurs. Billets qui - soit dit en passant - rétribueront de prochains philosophes. Gardons-nous donc bien de penser que le sérieux est un sacerdoce.

5) La société paie en effet ses philosophes, leur permet de vivre confortablement, leur permet de se balader au gré des colloque et autres conférences. Pourquoi les sociétés se permettent-elles ce luxe ? Et bien très égocentriquement, elle aussi, pour s'assurer une postérité. Il faut quelques qualités peu fréquentes pour passer pour altruiste : de la rhétorique et de l'auto-conviction et surtout une capacité hors du commun à rationaliser (voir sur ce terme la définition qu'en donne un bon dictionnaire de la psychanalyse). Si notre époque laisse surgir, si notre époque produit un Grand Nom altruiste, alors ce dernier justifiera l'étude pendant quelque siècles de cette époque qui tirera à elle, à cette occasion, la couverture de l'immortalité de ce Grand Nom.

6) Remarquons que c'est ce mécanisme qui justifie cet autre luxe qu'est l'historien. On paie des historiens afin que les sociétés futures se sentent contraintes d'en posséder elle-même de façon à ce qu'elles ne nous oublient pas nous...

7) Par 1), 2), 3), 4) et 5), le philosophe se doit donc d'être altruiste immortel, c'est-à-dire sérieux, c'est-à-dire homme de science et de morale. De la science il ne peut pas prendre le contenu car il ne serait alors plus philosophe. Il en prendra donc la forme, le ton. La morale sera le contenu de ce ton.

8) Pour devenir philosophe, suivez les trucs et astuces qui suivent.
a) Utilisez généreusement quelques mots inorthographiables à consonance antiquisante (le paradis perdu est un mythe universel) ou étrangère (les personnes qui ne parlent pas la langue l'accepteront sans justification et vous gratifieront d'un respect qui est toujours bon à prendre); Attention respecter les doses : pas plus de vingt mots-mystères par philosophe sous peine de descendre dans la catégorie moins médiatisée de l'oracle ou du prophète de petites sectes (voyez la confrérie des héraclitologues...). N'hésitez pas à terroriser lexicalement. Les gens ont besoin de la jouissance consistant à vaincre une difficulté, à décrypter pour pouvoir accorder du mérite à ceux qui leur ont permis cette jouissance. N'oubliez pas qu'il paraît que le génie, le sérieux est difficile. Terroriser est donc un devoir corporatiste du philosophe.
b) Formalisez par force conjonction de coordination, car il est toujours bon de savoir où est donc Ornicar et parce que le sentiment d'une logique imparable répond à l'angoisse du doute et à la jouissance du certain, présents chez chacun (le deuil du Père Noël est toujours douloureux);
c) Glissez en sous main et en coup de vent vos axiomes sans jamais revenir dessus : choisissez pour cela un passage suffisamment hermétique pour qu'il fatigue l'attention du lecteur et introduisez les en incise comme une remarque qui va de soi; donnez l'illusion d'une démonstration suffit : le lecteur, étudiant en général, s'il va jusqu'à faire l'effort pénible de la lire, ne retiendra que le théorème final, seule phase du texte qu'il pourra mémoriser et utiliser lors d'une dissertation. N'ayez crainte du lecteur universitaire il ne se souciera quant à lui, comme dans ces jeux d'enfants de reconnaissance de forme ou de dominos chinois, que de repérer dans votre discours l'héritage de vos prédécesseurs.
d) Faites références sans avoir l'air de les discuter directement à vos prédécesseurs déjà sanctifiés (le mieux est de ne pas les nommer : il faut bien laisser un travail de thèse aux futurs universitaires). C'est une démonstration de sérieux qui coûte peu, permet d'étoffer votre ouvrage (attention en effet à ne pas livrer un pavé de moins de 400 pages : norme actuelle du sérieux), qui rassure le lecteur et le flatte puisque cela lui permet de se considérer aussi sérieux que vous.

9) Pour ce qui est du contenu : mérite personnel, crime d'autrui, pourquoi les autres sont pas-bons-méchants, pourquoi ils vous flouent, pourquoi vous êtes gentils, voilà les grands sujets altruistes. Pour cela faites appel aux grands mots, les envolées lyriques marchent bien : Liberté ! Devoir ! Responsabilité! Visage d'autrui !

10) Bien sûr il vous faudra aborder la raison du pourquoi des effets peuvent arriver sans cause : c'est la difficulté du genre. Après tout, n'est pas philosophe qui veut. Mais ne vous inquiétez pas : quarante ans de pratique de ton sérieux et vous verrez que la tâche n'est pas si impossible.

11) En cas de crise de découragement, révisez vos classiques, pensez au modèle du genre, notre maître à tous et surtout le maître de nos maîtres : Emmanuel Kant (à défaut un phénoménologue du siècle si possible probe et victime : Husserl par exemple). Pensez à ce chef d'oeuvre qu'est le mot " noumène ", à ce bonheur d'expression qu'est " l'impératif catégorique ", à ces modèles impérissables que sont l'introduction des catégories et du fait de la raison. Bien sûr pour être sanctifié, il vous faudra faire différent. Dites vous alors que si quelques un ont pu faire différent de leurs prédécesseurs, la tâche si difficile qu'elle soit est sans doute possible. Surtout, surtout n'oubliez pas votre devoir de sérieux.

12) Faites suer et terroriser : vous serez philosophe.




 
(c) Stéphane Barbery