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AXIOMES POUR L'INTELLIGENCE DE LA JOIE (1996)
Ce qui suit est librement inspiré de la troisième partie de l'Ethique de Spinoza.
1) Le désir est l'essence de l'homme.
Explication : il n'existe aucun acte humain qui ne soit pas le résultat, l'effet d'un désir. Tout acte, y compris celui qui semble le plus gratuit ou le plus absurde est donc
compréhensible, explicable si l'on connaît le désir (les désirs) qui l'a (l'ont) motivé.
2) Le désir est infini, insatiable, jamais serein.
Explication : l'être humain désire parce qu'il est un être fini, parce qu'il vit dans le manque. S'il était infini, s'il ne manquait de rien, il ne désirerait pas. La sérénité
absolue comme état de non désir (décrite, par exemple, par les théories bouddhiques) est par conséquent impossible.
3) L'être humain ne cesse donc sa vie durant de chercher plus : plus de pouvoir, de puissance d'agir, d'emprise sur les choses, sur le monde. Son objectif est
d'échapper à toutes les limitations qui le contraignent. L'être humain rêve d'omniscience, d'omnipotence : il désire être dieu.
Remarque : cela explique très concrètement pourquoi il cherche : à ne pas payer ses impôts, à dominer son entourage (par la force mais également par ses vertus, en
étant le plus aimé), à être le meilleur dans sa discipline et dans toute discipline, à imposer ses vues, à ne pas être contredit, etc.
4) Ce désir infini est régi par un principe de maximisation des gains et de minimisation des pertes (en terme de pouvoir, de puissance d'agir).
Exemple : si l'on me propose deux barils de lessive au lieu d'un seul, je choisirai les deux plutôt que l'unique; si l'on me propose de perdre deux barils plutôt qu'un
seul, je choisirai de n'en perdre qu'un.
5) Définition de la joie : tout gain (en terme de puissance d'agir, d'emprise sur le monde), toute satisfaction partielle du désir infini, se traduit par un sentiment
de JOIE; toute perte par un sentiment de peine.
Remarque : le langage courant distingue le plaisir de la joie. Ici, les deux notions ne possèdent pas de différence de nature et sont le résultat du même processus. Le
« plaisir » est seulement la joie temporaire en général liée au corps, alors que le terme de « joie » est réservé à des sentiments liés à des gains plus durables, plus
importants, moins quotidiens.
6) L'intensité de la joie dépendant de l'ampleur du gain, le principe de toute vie humaine, en tant qu'elle cherche à satisfaire le désir infini, est de
chercher à ressentir des joies successives de plus en plus grandes (c'est l'effet cliquet).
7) La joie dépendant d'un gain d'emprise sur le monde, elle est indissociablement liée à la liberté définie comme conscience des causes qui nous poussent à
agir.
Explication et exemple : plus on a d'emprise sur le monde, moins on est contraint par lui, plus on est libre.
Un chômeur en fin de droit a moins d'emprise sur le monde, donc moins de liberté, qu'un rentier bien portant. Cela n'est pourtant plus exact si le rentier ne s'est
jamais posé de question sur ce qui le pousse à agir, s'il agit comme un robot; et si le chômeur sait pourquoi, s'il a conscience des raisons qui le font agir de telle ou
telle manière, si ce qu'il fait ou ce qu'il subit, il le fait ou le subit en pleine conscience, librement. On peut être plus libre dans l'adversité que dans l'opulence.
L'emprise sur le monde matériel est toujours aléatoire et temporaire alors que l'emprise sur soi (par le biais de la conscience des causes qui nous font agir) est
définitive. Le gain attaché à cette emprise est par conséquent plus important: la joie plus grande.
8) Un gain aliéné (sans conscience des causes) étant toujours inférieur au même gain conscient, au même gain librement conquis, la joie la plus grande est
obtenue dans la liberté c'est-à-dire dans la connaissance des causes qui nous poussent à agir. La liberté étant une connaissance, sont nécessaires à la joie : la
réflexion, le savoir, la psychanalyse... la philosophie. Cette dernière sort ainsi de son sérieux triste pour devenir discipline de joie.
9) Si l'être humain n'était que désir infini d'être l'unique Tout, sa joie la plus grande serait obtenue dans l'anéantissement d'autrui, dans l'exploitation d'autrui. Les
guerres, les crimes et les délits sont malheureusement là pour témoigner de la réalité de ce désir. Pourtant si chacun ne s'attache pas constamment à exterminer son
prochain, c'est parce que nous ne pouvons pas ne pas nous projeter dans autrui, nous identifier à lui.
10) Nous vivons comme nôtres les gains et les pertes d'autrui même si, malheureusement, cet autrui n'est pas universel. On ne se projette, on ne s'identifie que dans
ce que l'on appréhende comme semblable à soi ou valorisable dans autrui. L'amour n'est rien d'autre. Par conséquent, nous vivons joyeusement la joie de la
personne en qui nous nous reconnaissons, et avec peine sa douleur.
Remarque : l'intensité de la joie et de la peine que nous ressentons est évidemment plus faible que celle qu'autrui ressent.
11) Comme nous souhaitons vivre le plus joyeusement possible, nous souhaitons nécessairement, du fait de l'inévitable mais relative identification avec autrui, que ce
dernier vive le plus joyeusement possible, c'est-à-dire le plus librement possible. La joie n'est plus alors un simple problème individuel mais devient un problème
moral et politique...
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