L'imagination chez KANT (1994)
INTRODUCTION
Cette analyse des textes kantiens sur l’imagination se veut la
plus didactique possible. Nous souhaitons garder la plus grande neutralité
de jugement dans les pages qui suivent. Cet idéal méthodologique d’objectivité,
qui guide notre lecture, se heurte toutefois à deux difficultés.
La première est impossible à dépasser: toute lecture est interprétation.
Plus interprétatif encore est le choix des citations. Or, tenter de rendre
compte d'une notion abordée dans différents textes conduit nécessairement
à un choix de ce type. C'est dans la volonté de neutraliser cette inévitable
ornière que nous avons placé en annexe d'une part une tentative de relevé
systématique de l'occurrence du terme « imagination » dans les
textes que nous avons lus, et, d'autre part, un recueil des citations
les plus représentatives de la notion.
La seconde difficulté prend son origine dans le texte kantien lui-même.
L'imagination chez Kant
ne se présente pas à découvert. C'est un « art caché[1] » que Kant, à son tour, nous cache. Et c'est,
par ailleurs, un art obscur.
1) L'art
caché
Il est intéressant pour nous de rappeler ici le tableau dressé
par Kant dans ses deux introductions à la
Critique de la Faculté de Juger[2]. Celui-ci décrit « toutes les facultés supérieures dans leur unité systématique[3] ». Ce tableau qui se veut démonstration
de la cohérence du système nous renseigne sur le statut de l'imagination
: elle y est tout simplement absente.
Facultés de l'âme
Facultés Principes a
priori Application
dans leur ensemble de connaissances
Facultés de connaître Entendement
Conformité à la loi Nature
(catégories et concepts)
Sentiment de plaisir et de peine Faculté
de juger Finalité
Art
(schèmes et principes)
Faculté de désirer Raison
But final Liberté
(idées et impératif catégorique)
A ce tableau, il faudrait encore ajouter une ligne pour rendre
compte de la totalité de la pensée kantienne. Cette ligne vaudrait pour
la « faculté » qui a son origine dans le corps, la faculté de
sentir ou faculté des intuitions : la sensibilité.
On le voit, il n'est accordé aucun statut à l'imagination. Kant n'en fait pas mention. Or, et c'est là où réside le scandale,
l'imagination est, comme nous allons le voir, associée directement ou
indirectement à toutes les « facultés » sus-nommées de l'être
humain conçu comme âme incarnée dans un corps. Active partout et située
nulle part, l'imagination semble inavouable, honteuse comme le taenia
avec lequel elle est mise en parallèle[4].
La preuve la plus éclairante de son caractère « caché »
est la suivante : l'imagination n'apparaît
dans aucune des tables des matières des oeuvres philosophiques de Kant. Aucun chapitre spécifique,
aucune section particulière n'en fait mention, à la seule exception du
deuxième point de la deuxième section de la première édition de la Déduction
transcendantale[5], apparition supprimée dans la seconde
édition! Un lecteur qui ne connaîtrait pas le contenu des trois Critiques
et qui ne lirait attentivement que les tables des matières concluerait,
en toute bonne foi, que Kant
ne traite jamais de l'imagination.
On nous reprochera ici de ne pas mentionner l'Anthropologie, dont un des chapitres s'intitule
« L'imagination ». Remarquons, pour répondre à cette éventuelle
critique, que l'intitulé des chapitres ne fait pas partie de la table
des matières mais du sommaire qui suit la Préface,
et que nous ne pouvons pas ne pas mentionner cette extraordinaire coïncidence
: le chapitre en question, le seul que Kant
ait spécifiquement consacré à l'imagination, n'y apparaît pas[6]. Cette erreur d'édition, bien entendu
anecdotique, vient souligner d'une certaine façon le caractère recouvert,
jamais véritablement déclaré de l'imagination.
Si elle ne s'exhibe jamais, l'imagination est pourtant bien présente.
Nous renvoyons ici au relevé des occurrences que nous avons placé en annexe[7]. On la trouve :
- 124 fois dans la Critique de la Raison
pure,
- 198 fois dans la Critique de la Faculté
de Juger,
- 96 fois dans l'Anthropologie du Point de Vue pragmatique.
En revanche, et le fait a une signification clairement affirmée,
l'imagination n'apparaît pas dans les ouvrages moraux :
- 7 occurrences dans la Critique de la Raison
pratique,
- 3 occurrences dans les Fondements de la
Métaphysique des Moeurs.
Ces chiffres sont à prendre pour ce qu'ils sont : en philosophie,
une occurrence peut en valoir dix autres. Ils nous renseignent pourtant
sur l'importance de la notion. La première et la troisième Critique, ainsi que l'Anthropologie,
sont les textes où l'imagination apparaît de la façon la plus circonstanciée.
Tentons de mieux localiser ces apparitions.
a) A l'intérieur de la Critique de la Raison
pure, c'est l'Analytique
transcendantale qui concentre le plus d'occurrences :
on y trouve plus des trois quarts du total général. A l'intérieur de l'Analytique,
trois passages constituent les pôles d'exposition de la notion : les deux
versions de la Déduction transcendantale et le Schématisme.
Ces derniers contiennent plus de cinquante pour cent du total général
des occurrences. C'est là un fait capital. Ces passages constituent en
effet le noyau ultime de la première Critique
et, au-delà, du système tout entier. C'est en leur sein que l'imagination
est développée. C'est grâce à elle que ces passages concluent à ce qu'ils
avaient pour finalité de conclure. Il n'est donc en rien abusif de dire
que la place qu'occupe l'imagination dans le système kantien est beaucoup
plus que primordiale : elle est centrale, irremplaçable. Par là est accentuée
l'étrangeté de son recouvrement.
b) Même remarque en ce qui concerne la Critique
de la Faculté de Juger. L'ouvrage, construit de façon dichotomique,
ne nous intéresse que pour sa première partie : la Critique
de la faculté de juger téléologique ne laisse apparaître que
quatre fois seulement la notion d'imagination (une de ces occurrences
est par ailleurs fort intéressante, nous y avons déjà renvoyé[8]). Seule nous concerne donc vraiment la
Critique de la faculté de juger esthétique
où l'Analytique du beau
et, plus encore, celui du sublime, font appel à l'imagination. La notion
est ici plus que présente puisqu'elle apparaît en moyenne plus d'une fois
par page !
c) L'Anthropologie du Point de Vue pragmatique
est un texte particulier. Cours professé vingt-huit fois par Kant, il n'avait pas à son origine vocation
à être publié. Ce n'est pas non plus un texte métaphysique ou de philosophie
« lourde » comme les trois Critiques.
Malgré cela, il est le seul à consacrer un chapitre spécifique à l'imagination.
Deux ou trois autres le suivent, qui nous concernent également. Tous ces
chapitres font partie du Livre I (De la Faculté de se connaître).
d)
Il nous est impossible ici, à la suite de ces trois textes, de ne pas
mentionner la série des occurrences éparses et cependant importantes,
que nous utiliserons, et que l'on pourra trouver dans notre recueil de
citations en annexe[9].
Bien que recouverte, bien que cachée, nous avons cependant réussi
à circonscrire l'imagination au sein des grands textes kantiens. Nous
nous retrouvons maintenant face à un problème quasi insoluble : exposer,
unifier et clarifier les déterminations contradictoires et hétérogènes
attribuées par Kant à l'imagination.
2) L'art
obscur
Ces contradictions ne sont pas seulement le fait d'une évolution
de pensée. Elles peuvent apparaître au coeur d'un même paragraphe. Cette
obscurité du texte se laisse voir de façon exemplaire dans les deux Déductions
transcendantales et dans le Schématisme.
Leur lecture pose plus de questions qu'elle n'en résout : quels sont les
rapports de la synthèse et de l'imagination ? L'imagination est-elle fonction
de l'âme, de l'entendement, ou une partie de la sensibilité ? Est-elle
transcendantale en tant que reproductive ou uniquement en tant que productive
? Que signifient ces deux termes ? Un schème, est-ce une détermination
du temps ou un procédé imageant ? Les synthèses figurées sont-elles des
schèmes ? Il ne nous semble pas possible de répondre simplement et unilatéralement
à ces questions. Il n'est pas non plus possible de considérer que le texte
est cohérent et ne pose pas de problèmes - comme le font certains commentateurs
- sauf à ignorer de nombreux passages irréductibles. Comment expliquer
ce fait ?
Il nous faut rappeler ici l'orientation phare du projet kantien.
Kant cherche à
fonder l'universalité des trois domaines fondamentaux de la
connaissance, de la morale et de l'art. Se battant contre les virevoltements
du relativisme sceptique, c'est l'attachement à un socle qu'il vise. Son
obsession est le fixe, le stable, l'atemporel. Or le monde qui s'offre
à nous est également fluide, instable et temporel. De cette opposition
naît, au coeur de sa pensée, une dualité fondamentale sur laquelle nous
reviendrons souvent, un couple d'oppositions irréductibles. Or, pour qu'existe
une dualité fondamentale, il faut qu'existe également un lien entre les
deux entités qui la constituent. Ce lien est toujours trouble, flou, difficilement
déterminable. C'est un entre-deux, un « être non franc », sans
contour. Nous allons voir que ce lien, que ce lieu trouble, coïncide,
dans la théorie de la connaissance kantienne, avec l'imagination.
Le statut indéterminable
de cet entre-deux, que nous allons étudier dans une première sous-partie,
permet d'éclairer les contradictions des déterminations de l'imagination. Il les éclaire
également simplement en ce qu'il est d'une novation radicale par rapport
aux attributs que l'histoire antérieure de la pensée lui avait accordés.
Les contradictions viennent donc aussi d'un balancement entre la conception
traditionnelle et la conception proprement kantienne, balancement que
l'on retrouve dans les textes. Les difficultés auxquelles nous serons
confrontés ont par conséquent pour origine la révolution copernicienne.
La révolution copernicienne, en tant que celle-ci attribue à l'imagination
le rôle d'entre-deux; la révolution copernicienne, en tant que cette attribution
est une révolution qui tente de rompre avec la tradition, tout en en conservant
certaines significations.
Après son rôle dans la gnoséologie, c'est le rapport que l'imagination
a avec la liberté que, dans une deuxième sous-partie, nous voudrions interroger.
Nous avons vu plus haut que celle-ci était absente des textes moraux.
La raison en est simple : l'imagination n'a rien à voir avec le fixe,
avec le stable de la morale, l'impératif catégorique. Cette absence de
rapport nous permettra de rappeler la fondation nouménale de la liberté,
ainsi que son caractère aporétique.
Nous chercherons alors, dans une troisième et dernière sous-partie,
à repérer si nous ne pouvons pas trouver une autre fondation à la liberté,
une fondation liée à l'imagination. C'est en interrogeant la Critique
de la Faculté de Juger que nous tenterons de voir si la création du génie, qui a pour origine l'imagination,
brise ou non la causalité, en montrant éventuellement par là une expérience
immanente de la liberté.
I. L'IMAGINATION
DANS LA GNOSEOLOGIE KANTIENNE
Le champ lexical courant lié à l'imagination est bien plus proche
du rêve flou et bouillonnant que de la science exacte et rigoureuse. On
s'attend ainsi beaucoup plus à la rencontrer dans un discours esthétique
que dans une analyse gnoséologique. Nous avons déjà rapidement évoqué
la révolution kantienne. Une partie des difficultés que nous allons rencontrer
sont issues de ce radical changement de point de vue : Kant
sort l'imagination de la sphère de l'inutile, du superflu, pour la placer
dans le noyau du nécessaire. On pensait que l'imagination troublait la
connaissance. Kant nous
dit que, sans elle, il n'y aurait tout simplement pas de connaissance
: l'imagination est enfin prise au sérieux.
C'est ce rapport de l'imagination et de la connaissance que nous
allons maintenant étudier. Nous avons tenté de dire les difficultés qui
proviennent des contradictions prédicatives entre les textes, et au coeur
même des textes. De ces contradictions découle l'impossibilité de se faire
l’écho d’un discours unique. Pour pallier cela, nous avons choisi d'exposer
chronologiquement la notion d'imagination. Nous analyserons donc le rapport
imagination-connaissance :
- en premier lieu dans la Critique de la
Raison pure; à l'intérieur de celle-ci nous nous arrêterons
d'abord sur la première Déduction
puis sur le Schématisme,
enfin sur la seconde Déduction;
- en second lieu dans l'Anthropologie,
dont le statut chronologique est particulier, mais dont la thématisation
de l'imagination est liée à celle de la seconde Déduction.
A) IMAGINATION,
GNOSEOLOGIE ET CRITIQUE DE LA RAISON
PURE
Dans la localisation que nous avons opérée de la notion d'imagination,
nous avons remarqué que celle-ci était concentrée au sein de la Critique
de la Raison pure dans l'Analytique
transcendantale et, dans celle-ci, au sein des deux versions
de la Déduction transcendantale
et du chapitre sur le schématisme.
La Déduction transcendantale
a pour fonction de rendre légitime la réalité supposée des concepts purs
de l'entendement, de faire passer cette réalité d'une question de fait
hypothétique (quid facti) à une question de droit assuré
(quid juris)[10]. Le Schématisme,
quant à lui, est le chapitre spécifique où est abordée la possibilité
de lier sensibilité et entendement. On comprend que, sans ces chapitres,
la gnoséologie kantienne n'aurait d'autre statut que celui d'une opinion,
sans plus de valeur que celles contre lesquelles elle se pose. La Critique
de la Raison pure, qui prétend au de jure, n'aurait d'existence que de
facto sans les passages où la notion d'imagination est développée.
Rappelons ici brièvement le projet kantien et la dualité fondamentale
dont nous avons dit que l'imagination était l'entre-deux.
Réveillé, selon la célèbre formule des Prolégomènes, de son « sommeil
dogmatique » par le scepticisme humien, Kant trouve une solution au problème des jugements synthétiques
a priori dans la transcendantalité des catégories, concepts
purs de l'entendement, et dans le temps et l'espace conçus comme formes
a priori de l'intuition.
Des choses, nous ne pouvons connaître que ce que nous y mettons nous-mêmes
: nous formons le monde auquel nous avons accès. En découle une distinction
entre les noumènes, les choses en soi dont on ne peut rien dire, et les
phénomènes, c'est-à-dire ce qui nous apparaît. Sur cette première distinction
noumène/phénomène se greffe ce que nous avons appelé la dualité
fondamentale. Deux éléments composent en effet le phénomène
: le sensible et l'intelligible. Le sensible, dans ce qui nous apparaît,
est ce que l'on reçoit; l'intelligible, ce que l'on y ajoute en le formant.
S'il va de soi que la faculté du sensible est la sensibilité, nous
devons signaler une méprise possible pour la faculté de l'intelligible.
Kant nomme celle-ci « entendement ». Or il faut prendre
cet entendement dans un sens bien précis qui n'est pas celui de la faculté
des concepts. Il faut entendre cet « entendement
au sens général, (comme)
faculté supérieure de connaissance (qui)
se compose de l'entendement, de la faculté de juger et de la raison[11] ».
Notre dualité fondamentale oppose donc la sensibilité et l'entendement
en tant que la première est une passivité réceptive, et que la seconde
est une activité spontanée[12]. Le postulat originaire, le plus fondamental,
qui conduit Kant à cette
opposition est le suivant : ce que nous recevons n'est pas organisé (ou,
plus justement, nous n'avons pas accès à l'organisation que nous recevons).
Toute l'organisation contenue dans nos expériences n'a pour seule origine
que notre entendement, nous ne connaissons rien de la chose en soi. C'est
donc à cette confrontation passif/actif, réceptif/spontané et plus fondamentalement
inorganisé/organisé que Kant
ne voudra jamais déroger. Tout l'enjeu de sa pensée est de faire tenir
ensemble ces couples de déterminations hétérogènes et la connaissance en tant qu'elle est composée
à partir de ces hétérogénéités. Il lui faut donc à la fois du strictement
hétérogène et à la fois de l'homogène, bref quelque chose comme une homogénéité
hétérogène.
On sait l'imagination proche de la magie, et c'est d'une certaine
façon comme par magie que l'imagination doit résoudre ce terrible réquisit
contradictoire, analogue au double
bind kafkaïen. L'imagination a en effet pour rôle essentiel
d'être l'entre-deux séparant et liant la sensibilité et l'entendement,
comme une frontière ouverte, et un pont jeté. Essentiel car c'est sans
doute celui que l'on retient comme le plus important. Essentiel aussi
parce qu'il en existe d'autres, décrits comme également fondamentaux :
son activité de synthèse, de reproduction. Nous ne sommes pas loin de
nous demander parfois si l'imagination est unique ou s'il n'y a pas plusieurs
imaginations. Le flou inhérent à l'entre-deux est somme toute bien utile.
Il permet de lui attribuer les déterminations que l'on ne sait rattacher
nulle part. Kant, comme on va le voir, peut prêter le flanc à cette critique
dont l'origine est peut-être une trop grande tendance à la réification
des facultés. Réifiées, les « facultés » doivent à la fois correspondre
à toutes les fonctions de l'esprit et ne pas être trop nombreuses pour
ne pas déroger au principe sacré d'économie de la Nature. De là découle
la nécessité d'attribuer toutes les fonctions repérées aux quelques « facultés »
choisies. L'une d'entre elles joue souvent alors le rôle de « fourre-tout ».
La première version de la Déduction transcendantale est sans doute
le passage où ce travers se manifeste le mieux.
1) La première
Déduction transcendantale.
Le statut de ce texte est bien particulier. C'est parce que Kant le juge insatisfaisant qu'il sera
supprimé dans la seconde édition de la Critique de la Raison pure (1787) pour être
remplacé par une version plus courte et totalement remaniée. Utilisé quarante
fois dans cette première version, le mot « imagination » ne
sera plus présent que quinze fois dans la seconde. Ces simples chiffres
montrent que l'imagination est en tant que telle, sinon visée par ce remaniement,
du moins concernée. Quelle en est la raison? On sait que la finalité de
la Déduction est de rendre objective, légitime, l'utilisation
des catégories. Or cette première version commence par une analyse psychologique,
subjective, de la possibilité des catégories pour analyser ensuite leur
valeur objective. C'est pour ne pas être accusé de procéder génétiquement
(déduire le droit du fait, l'objectivité de la catégorie de sa possibilité
psychologique) que Kant
a quasiment supprimé cette analyse psychologique dans la seconde version.
Cette dernière n'apparaît plus alors qu'à la fin de la Déduction,
au paragraphe vingt-quatre, paragraphe où il aborde rapidement, après
avoir fondé en droit les catégories, le problème psychologique à proprement
parler : comment peut-on se représenter une catégorie[13]?
Cette remarque nous sert à comprendre les priorités du projet kantien.
La révolution copernicienne repose sur l'objectivité des catégories. C'est
ce point qu'il faut absolument fonder. Par rapport à ce dernier, le reste
est subalterne. Important certes, mais subalterne. La déduction subjective,
psychologique, a ce statut. Or, comme c'est dans cette partie de la Déduction
transcendantale qu’est véritablement utilisée la notion d'imagination,
on comprend mieux ses fluctuations d'une version à l'autre.
Quelle importance faut-il accorder alors à cette première Déduction?
Ce texte nous semble d'une très grande importance. Si la déduction subjective
importe moins à Kant, eu
égard à son projet, que la déduction objective, si pour lui elle a moins
de valeur, elle n'en est pour autant pas moins indispensable pour que
l'idéalisme transcendantal puisse avoir une réalité. Ce texte est par
ailleurs important car il attribue à l'imagination des déterminations
qui ne lui seront plus jamais réattribuées par la suite.
Enfin, il a ceci de particulier qu'il n'insiste pas outre mesure
sur la valeur d'entre-deux de l'imagination mais sur son rôle de synthèse,
lequel est beaucoup plus large. Nous l’étudierons donc en deux temps :
nous questionnerons d'abord l'imagination définie comme source de toutes
les synthèses, pour analyser en détail par la suite chaque synthèse de
l'imagination.
a) L'imagination source de la synthèse
Avant de commencer, nous sommes obligés de répondre à une critique
potentielle : ne rencontre-t-on pas avant la Déduction transcendantale une importante
définition de l'imagination? Et pourquoi ne pas la mentionner ? On trouve
en effet, dans la troisième section du premier chapitre de l'Analytique
des Concepts deux mentions de l'imagination[14]. La première, célèbre, la pose comme l'origine
des synthèses :
« La synthèse en général est le simple effet de l'imagination,
c'est-à-dire d'une fonction de l'âme, aveugle, mais indispensable, sans
laquelle nous ne pourrions jamais et nulle part avoir aucune connaissance,
mais dont nous n'avons que très rarement conscience ».
La seconde place cette activité synthétique de l'imagination au
sein d'une tripartition :
« La première chose qui doit nous être donnée pour que
la connaissance a priori de tous les objets deviennent possible, c'est
le divers de l'intuition;
la deuxième, c'est la synthèse
de ce divers par l'imagination, mais elle ne donne encore aucune connaissance.
Les concepts qui fournissent de l'unité à cette synthèse pure et qui consistent
uniquement dans la représentation de cette unité synthétique nécessaire sont la troisième chose indispensable
pour la connaissance d'un objet qui se présente, et reposent sur l'entendement ».
Bien que ces deux mentions fassent partie des deux versions de
la Critique de la Raison pure,
nous n'avons pas voulu les séparer de la première Déduction.
Ces deux passages en effet donnent un poids très lourd à l'imagination,
poids que l'on retrouve effectivement dans la première mais pas dans la
seconde Déduction. La preuve
irréfutable en est que dans la seconde, comme nous le verrons, Kant affirme l'existence d'une synthèse
intellectuelle propre à l'entendement et sans rapport avec l'imagination.
Par ailleurs, on ne trouve pas non plus de tripartition dont l'imagination
serait le second élément alors que celle-ci existe dans la première. Ces
citations sont donc intimement liées avec le texte que nous analysons.
Plus encore elles vont nous permettre de trancher l'équivoque que celui-ci
contient. La première Déduction
nous offre en effet non pas une, mais deux tripartitions. Il s'agit pour
nous de savoir si elles sont compatibles ou non, ou encore s'il faut subordonner
l'une à l'autre puisque le texte nous offre la possibilité de plusieurs
interprétations. Tout l'enjeu de cette question est de circonscrire le
rôle exact de l'imagination car ce rôle diffère dans chaque tripartition.
La première correspond exactement à celle que nous venons d'exposer :
« Il
y a trois sources primitives (facultés ou pouvoirs de l'âme) qui renferment
les conditions de possibilité de toute expérience et qui ne peuvent dériver
elles-mêmes d'aucun autre pouvoir de l'esprit : ce sont les sens,
l'imagination et l'aperception.
Là-dessus se fondent : 1° la synopsis du divers a priori par les sens; 2° la synthèse
de ce divers par l'imagination; enfin 3° l'unité
de cette synthèse par l'aperception primitive[15] ».
Mais la seconde n'y ressemble pas :
« (la spontanéité)
est le principe d'une triple synthèse qui se présente, d'une manière nécessaire,
dans toute connaissance et qui comprend : la synthèse de l'appréhension
des représentations comme modification de l'esprit dans l'intuition; celle
de la reproduction de ces
représentations dans l'imagination, et celle de leur recognition
dans le concept. Ces trois synthèses conduisent donc aux trois sources
subjectives de connaissances[16] ».
Ainsi, au sens ne correspond plus la synopsis du divers mais la
synthèse de l'appréhension; à l'imagination, non plus la synthèse mais
seulement la reproduction; et à l'aperception, non plus l'unité, mais
la recognition. Cette nouvelle tripartition nous est confirmée quelques
pages plus loin :
« Les
sens représentent les phénomènes empiriquement dans la perception;
l'imagination, dans l'association (la reproduction); l'aperception, dans la conscience
empirique de l'identité des représentations
reproductives avec les phénomènes qui les donnent, par suite, dans la
recognition[17] ».
Quelle leçon pouvons-nous tirer de ces deux tripartitions ? Il
est clair que l'enjeu en concerne le rôle exact de l'imagination : est-elle
la source de toutes les synthèses, ou bien sa fonction se cantonne-t-elle
à l'association-reproduction, comme nous invite à le penser l'avant-dernière
citation ?
Si l'on considère l'imagination comme source de toute synthèse,
et compte tenu du fait que l'appréhension, la reproduction-association
et la recognition sont des activités synthétiques, nous aboutissons au
schéma suivant :
1° Synopsis des sens
a) appréhension-perception
2° Synthèse de l'imagination : b)
reproduction (association)
c) recognition
3°
Unité de l'aperception
où la deuxième tripartition n'est plus alors que le détail des moments de la
synthèse de l'imagination. Il nous faut reconnaître pourtant que le statut
de la synopsis des sens est curieux, puisque cette dernière fait double
emploi avec l'appréhension-perception. Le schéma aurait été parfaitement
cohérent si, à la place de « synopsis », nous avions trouvé
« passivité des sens ».
Ce double emploi de la synopsis ainsi que l'affirmation que l'appréhension,
la reproduction et la recognition « conduisent aux trois sources subjectives de la connaissance[18] », c'est-à-dire aux sens, à l'imagination
et à l'aperception, nous invitent à élaborer un autre schéma où les deux
tripartitions sont équivalentes :
Première tripartition =
Seconde tripartition
Synopsis du divers a priori par les sens =
synthèse de l'appréhension des représentations
Synthèse de ce divers par l'imagination =
synthèse de la reproduction de ces
représentations dans l'imagination
Unité de cette synthèse par l'aperception primitive =
synthèse de leur recognition dans le concept
On le voit, ce tableau n'accorde véritablement à l'imagination
qu'une fonction de reproduction. L'imagination n'est plus en tout cas
désignée comme la source de toutes les synthèses. Il est donc nécessaire
de faire un choix d'interprétation. Nous choisissons de privilégier l'imagination
comme source des synthèses, dans cette première Déduction au moins. Réduire l'imagination
à la reproduction rend difficilement compréhensible l'existence de la
« synthèse productive de l'imagination[19] », que nous rencontrerons un peu
plus loin.
Résumons-nous : à partir des seuls éléments que nous avons, nous
devons considérer deux imaginations. La première est la plus originaire,
la plus primordiale : c'est l'imagination comme source des synthèses.
Comme l'activité de la spontanéité de l'entendement « au sens général » est une activité synthétique,
cet entendement repose sur l'imagination : il n'y aurait pas de spontanéité
sans elle, l'imagination est la condition de notre expérience. La seconde
est une imagination uniquement associante et reproductrice. C'est un fragment
de la première. Pourquoi Kant
la souligne-t-il ? Risquons l'hypothèse que ce n'est là qu'une conséquence
de l'influence du sens traditionnel, humien, du mot, que Kant maintient même s'il n'est plus qu'un fragment, qu'une partie
de la signification que lui-même y accorde.
Nous avons donc une imagination source des synthèses; mais qu'est-ce
qu'une synthèse ? Définissons-la brièvement comme l'acte de composition
consistant à unir en un tout des éléments d'abord donnés séparément. Synthétiser,
c'est réaliser de l'unité à partir de la pluralité. L'unité est donc le
résultat, l'aboutissement de la synthèse, et celle-ci est la dynamique,
l'opération qui conduit à l'unité. Ce lien entre l'unité et la synthèse
est central, et Kant le
souligne, tout en précisant qu'il convient expressément de les distinguer.
Une synthèse n'est pas une unité. Une unité, même synthétique, n'est pas
une synthèse. Il ne faut pas confondre le point et le vecteur, la destination
et le parcours, la topique et la dynamique. Nous nous servons sans doute
anachroniquement de ce vocabulaire psychanalytique mais il nous a semblé
bien illustrer cette distinction. Une topique nous sert à visualiser,
à comprendre l'ordonnancement de la psyché,
de l'âme, sa partition en fonctions métaphoriquement spatialisées. Mais
il est impossible de comprendre cet appareil sans appréhender « l'énergie »
qui le fait fonctionner : il n'y a pas de topique sans dynamique. Pour
Kant, l'unité, ce sont les concepts, les
catégories, et enfin l'aperception, bref, l'entendement au sens restreint.
L'imagination comme source de la synthèse devient l'énergie, la dynamique
de cette topique.
Cette première définition de l'imagination nous offre quelques
éléments de compréhension concernant ses rapports avec le temps. Toute
dynamique est une dynamique temporelle. Elle est déployée dans le temps,
elle est le temps du déploiement. L'unité, quant à elle, est caractérisée
par son immutabilité, sa fixité, son « atemporalité ». Kant
accorde toujours le privilège à l'unité-entendement, considérant la synthèse-imagination
comme une intendance qui toujours suit. Or, on comprend qu'il est impossible
d'en privilégier une par rapport à l'autre et que cette dissociation synthèse-unité
est artificielle. Cet artifice n'est en fait qu'une conséquence d'une
autre distinction : réalité temporelle, réalité atemporelle (transcendantale,
nouménale). Or, sous cette dernière, se cache un jugement de valeur dépréciatif
sur le temps. Nous reviendrons à de nombreuses reprises sur le lien unissant
le temps à l'imagination, et qui permet d'expliquer la dépréciation de
celle-ci. Pour cela, il convient au préalable d'analyser en détail chacune
des synthèses décrites dans cette première Déduction
afin de voir où se situe l'activité de l'imagination.
b) Les synthèses de l'imagination
La seconde tripartition nous indique trois types de synthèses.
Le premier correspond à celles de la synopsis et de l'appréhension. Le
deuxième renvoie à celles de la reproduction et de l'association, mais
nous verrons qu'il en contient une autre plus fondamentale, qualifiée
de transcendantale. Le troisième type de synthèses est celui de la recognition.
Ce moment est celui de la synthèse productive de l'imagination.
Synopsis et appréhension
La synopsis est un concept étrange. On ne le trouve mentionné qu'à
deux reprises dans la première édition de la Critique de la Raison pure[20] et il ne réapparaîtra plus par la suite.
Le mot a pour origine le grec « sunoptikos »
dont le sens est celui d'une vue générale, d'une vue d'ensemble, embrassée
d'un seul coup d'oeil. « Synopsis » renvoie donc à une synthèse
dont l'unité finale est une image. Elle ne peut pas, dès lors, ne pas
avoir de lien avec l'imagination, même si la première tripartition la
rattache aux sens. La signification du mot rend donc plus insolite encore
ce rattachement qui rompt la dualité fondamentale. Les sens sont dans
celle-ci toujours qualifiés de passifs, de réceptifs. Ils n'ont rien de
spontané : ils ne peuvent pas être à l'origine d'une synthèse. Comment
faut-il alors comprendre cette synopsis ?
L'équivalence des deux tripartitions nous permet de clarifier cette
étrangeté. Nous renvoyons aux textes que nous avons déjà cités pour conclure
que cette synopsis est un synonyme de la synthèse de l'appréhension. Cet
éclaircissement n'en reconduit pas moins la rupture de la dualité car,
comme la synopsis, l'appréhension est située au niveau de la sensibilité.
Il nous faut sans doute considérer ces rattachements comme des abus d'expressions.
La célèbre note de la page 134 (A 120) souligne cette remarque :
« Que l'imagination fasse nécessairement partie de la
perception, c'est ce que nul psychologue n'avait encore bien vu. Cela
vient, en partie, de ce qu'on bornait ce pouvoir à des reproductions,
en partie, de ce que l'on croyait que les sens ne nous fournissaient pas
seulement des impressions, mais les enchaînaient aussi et en formaient
des images des objets, ce qui, sans aucun doute, outre la réceptivité
des impressions, exige quelque chose de plus, je veux dire une fonction
qui en opère la synthèse ».
Les sens en tant que simple réceptivité ne peuvent pas enchaîner
les impressions afin de former des images des objets. Cette opération
« nécessite une fonction qui en
opère la synthèse ». La synthèse qui forme un tableau
du divers de l'intuition, c'est l'appréhension, qui est cette fois-ci
attribuée à l'imagination. Ainsi synopsis et appréhension ne sont pas
des fonctions des sens mais de la perception. La première des « trois
facultés subjectives de la connaissance » n'est donc pas
le sens mais la perception. Dès lors nous retrouvons notre dualité fondamentale
: les sens redeviennent passifs. La perception peut, quant à elle, tout
à fait contenir une activité synthétique.
De tout cela nous pouvons conclure que l'imagination est indissociablement
liée à la perception. Elle synthétise le divers reçu passivement par les
sens. Cette synthèse correspond à ce qui est d'abord nommé « synopsis »
puis « appréhension » et il n'est pas possible d'établir de
distinction entre les deux. Le résultat de cette synthèse est une image
: « l'imagination doit former
un tableau (ein Bild) du
divers fourni par l'intuition[21] ». Nous sommes ainsi confrontés à
la première apparition de la fonction imageante de l'imagination.
Le statut de l'image chez Kant
nous semble poser d'extraordinaires difficultés. Nous avons, après cette
définition de l'appréhension, l'impression que toute nos images sont formées
par l'imagination, que la « fonction aveugle[22] » rendrait aveugle celui qui ne la
posséderait pas. Pourtant il est difficile de comprendre ce qui peut régir,
ordonner, une telle synthèse, qui semble être pré-catégorielle : quelle
est la règle, quelle est l'unité de cette synthèse qui l'empêcherait d'être
chaotique? Qu'est-ce qui la détermine? Il y a là une obscurité sur laquelle
nous reviendrons.
Une précision nous est malgré cela donnée : l'appréhension ne pourrait
avoir lieu sans une autre fonction de l'imagination : sa fonction reproductive.
Reproduction, association
et transcendantalité
De la synthèse de la reproduction
dans l'imagination[23] est un court chapitre curieusement construit,
dont il nous faut faire l'analyse détaillée. Il ne traite pas en effet
d'une seule mais de trois reproductions différentes, qu'il est impossible
de confondre. La première et la troisième sont des synthèses de l'imagination
: la première est une synthèse empirique d'association; la troisième est
transcendantale et reproductive. Le statut de la seconde reste beaucoup
plus mystérieux.
Ces trois reproductions se distribuent sur trois paragraphes. La
première reproduction, celle que nous appellerons désormais association,
est évoquée et définie dans la première phrase du chapitre. La fin du
premier paragraphe et la première moitié du second expliquent que cette
association n'est possible que parce qu'il existe une reproduction des phénomènes. C'est autour
de cette reproduction que réside le flou le plus grand. On croit, à ce
moment, que celle-ci sera explicitée. Il n'en est rien. La deuxième moitié
du second paragraphe constitue en effet une rupture avec ce qui vient
d'être énoncé. Kant y introduit une troisième reproduction,
définie comme capacité de rétention de la conscience, capacité
proche de la mémoire et dont on ne voit pas véritablement le rapport avec
les reproductions précédentes. Le dernier paragraphe finit sur cette synthèse
de l'imagination qualifiée de transcendantale.
Reprenons plus en détail. La première reproduction est une synthèse
qualifiée d'empirique à quatre reprises. Elle correspond à ce que l'on
désigne habituellement sous le nom « d'association d'idées »
ou encore à ce que Hume entend lorsqu'il parle « d'habitude[24] ».
« (...)
des représentations qui se sont souvent suivies ou accompagnées finissent
par s'associer entre elles et par former ainsi une liaison telle que,
en l'absence de l'objet, une de ces représentations fait passer l'esprit
à une autre, suivant une règle constante[25] ».
On le voit, il n'y a là aucune rupture avec la tradition, et la
conception de l'imagination ici développée est tout à fait banale. Kant va pourtant plus loin. Il précise en effet que cette association
ne peut avoir lieu que si les phénomènes se reproduisent « suivant
certaines règles ». L'anticipation de ces règles constitue
la synthèse empirique de reproduction de l'imagination. Celle-ci « reproduit »
la « reproduction » des faits.
« Si le lourd cinabre était tantôt rouge, tantôt noir,
tantôt léger, tantôt lourd, si un homme se transformait tantôt en un animal,
tantôt en un autre, si dans un long jour la terre était couverte tantôt
de fruits, tantôt de glace et de neige, mon imagination empirique ne pourrait
jamais trouver l'occasion de recevoir dans la pensée le lourd cinabre
avec la représentation de la couleur rouge[26] ».
La question centrale, capitale, posant le plus de difficultés à
Kant, est de trouver l'origine de cette
répétition régulée. Il lui faut absolument déduire cette répétition car
l'idéalisme transcendantal serait, dans le cas contraire, rompu. S'il
induisait cette répétition des phénomènes, il introduirait en leur sein
même l'existence de règles et il y aurait donc un contact entre la chose
en soi et le sujet connaissant. Nous tenons à citer intégralement la phrase
censée rendre compte de cette répétition des phénomènes. Les traducteurs
de l'édition de la Pléiade nous indiquent que le texte allemand comporte
une équivoque grammaticale qui ne peut être levée car il est possible
d'interchanger sujet et complément d'objet direct. Nous avons donc mis
leur traduction en note.
« Si
donc nous pouvons montrer que même nos plus pures représentations a
priori ne nous procurent
jamais aucune connaissance qu'à la condition de renfermer une liaison
du divers qui rende possible une synthèse universelle de la reproduction,
cette synthèse de l'imagination même est donc fondée antérieurement à
toute l'expérience sur des principes a priori,
et il faut en admettre une synthèse transcendantale pure, servant elle-même
de fondement à la possibilité de toute l'expérience (en tant que celle-ci
suppose nécessairement aux phénomènes la faculté de se reproduire)[27] ».
Nous avouons ne pas comprendre cette phrase. Premièrement, elle
commence par évoquer les « représentations
a priori les plus pures », qui ne sont pas du
tout intervenues jusque là et dont on ne voit pas le rapport avec la reproduction-association
empirique. Deuxièmement, l'équivoque grammaticale nous empêche de savoir
ce qui rend possible quoi : la « liaison
du divers » ou la « synthèse
universelle (complète) de
la reproduction ». Troisièmement, on ne sait pas à quoi
font référence les « principes
a priori » fondant la synthèse de la reproduction. Sont-ce les catégories
? Si oui, pourquoi ne pas les nommer explicitement et comment expliquer
leur présence à cette étape? Si non, pourquoi ne pas les définir? Quatrièmement,
et ce point est sans doute le plus grave, Kant
avoue que la reproductibilité des phénomènes est une supposition nécessaire
qu'il ne fondera pas. Ne peut-on voir ici une induction qui ouvre une
brèche importante dans le système kantien?
La suite du texte ne revient plus sur cette question et passe à
la troisième synthèse reproductive, qui n'a qu'un lien très lointain avec
les précédentes malgré le « or » qui semble les relier. Cette synthèse, à l'inverse
de la première, est qualifiée de transcendantale. Si la reproduction-association
empirique était banale, la reproduction transcendantale dont il est ici
question est une des avancées de Kant quant à la tentative de penser l'imagination.
Cette synthèse transcendantale est l'un des fondements de la reproduction
empirique mais va beaucoup plus loin. Sans elle, les connaissances pures
a priori et jusqu'à l'espace
et le temps ne pourraient se produire. Quelle est donc cette fonction
transcendantale?
Une représentation, quelle qu'elle soit (image, date, nombre, etc.),
contient en elle de nombreuses synthèses antérieures à celle, précise,
qui la constitue en tant que cette
représentation. Il faut donc que je me souvienne et que je reproduise
ces synthèses antérieures pour pouvoir avoir une représentation.
« Si je laissais toujours échapper de ma pensée les représentations
précédentes (les premières parties de la ligne, les parties antérieures
du temps, ou les unités représentées successivement) et si je ne les reproduisais
pas à mesure que j'arrive aux suivantes, aucune représentation entière,
aucune des pensées susdites, pas même les représentations fondamentales,
les plus pures et toutes premières, de l'espace et du temps, ne pourrait
jamais se produire[28] ».
Cette synthèse reproductive de l'imagination découle de l'immersion
de la conscience dans le flux irréversible et irrésistible du temps. Si
on se le figure comme une droite, la conscience ne se déplace pas sur
celle-ci en « sautant » d'un point à l'autre : la conscience
n'est pas ponctuelle sur un flux discontinu. Elle pourrait être au contraire
figurée comme un segment ouvert à longueur non déterminée, se mouvant
de façon continue sur la flèche du temps. La partie de ce segment située
antérieurement au présent ponctuel serait le résultat de cette fonction
reproductive. On le voit, cette fonction transcendantale de l'imagination
n'est en fait qu'une mémoire, qu'une rétention
du passé immédiat ou proche de la conscience. Remarquons en incise que,
d'une certaine façon, les anticipations de la fonction associative empirique
constituent en partie la seconde moitié du segment : elles forment une
partie des protentions de
la conscience.
Nous retrouvons, dans cette fonction transcendantale de l'imagination,
son lien indissoluble avec le temps. Mais ce lien est enrichi d'une contradiction
majeure. Cette reproduction-rétention place l'imagination dans le temps
puisqu'elle est souvenir de représentations passées, présence d'un passé
pour créer un présent. Mais Kant
nous dit que, sans cette fonction, le temps lui-même « ne
pourrait jamais se produire ». Cette fonction reproductive
de l'imagination est donc nécessairement « pré-temporelle »,
hors du temps, et c'est pour cette raison qu'elle est qualifiée de transcendantale.
L'imagination reproductive transcendantale est-elle
ou non dans le temps ? Les déterminations contradictoires qui
lui sont données nous empêchent de répondre à cette question. Cette contradiction
nous renseigne sur l'impossibilité d'évacuer la temporalité, même au sein
du transcendantal. On pourrait lever cette contradiction en posant l'existence
d'une temporalité originaire au sein de dernier. Cette solution a pour
inconvénient de briser l'apriorisme du temps. Le temps n'est plus alors
en effet une forme a priori de la sensibilité mais un donné qui s'impose. Or les
conséquences de cet inconvénient sont nombreuses et majeures sur des pans
entiers du système (antinomies, liberté, etc.). Nous sommes donc ici face
à une aporie insoluble.
Une autre question intéressante, qu'il nous faut rapidement poser,
est celle du statut de l'unité de cette synthèse de rétention. Exprimée
d'une autre façon, la question est : qu'est-ce qui régule, qu'est-ce qui
ordonne cette synthèse? Aucun indice ne nous est donné pour y répondre.
L'unité est sans doute la conscience ponctuelle du présent mais rien n'explique
« l'extension » des rétentions qui aident à donner sens à la
représentation actuelle. Cette unité de la synthèse est par conséquent
obscure.
La conclusion de cette brève analyse de texte est d'une grande
importance : il n'existe pas
une imagination reproductive, simple à saisir, et ne posant
pas de difficultés. La considérer de cette façon serait manquer
:
- la différence irréductible entre l'imagination empirique reproductive-associative
et l'imagination transcendantale reproductive-rétentive;
- la brèche créée dans l'idéalisme transcendantal par l'induction ou l'absence
de fondement de la répétition des phénomènes;
- la brèche créée dans la conception apriorique du temps par l'imagination reproductive-rétentive.
Jusqu'à maintenant, les synthèses que nous avons évoquées n'ont
pas abordé la question de l'entre-deux que nous annoncions comme centrale.
L'appréhension et la reproduction restent au niveau de la perception.
Ces synthèses sont, semble-t-il, pré-catégorielles. Il convient d'aborder
maintenant le moment de la synthèse catégorielle et celui de la synthèse
qui relie cette dernière à l'aperception.
Recognition et imagination productive
Pour chacune des synthèses que nous venons d'évoquer, nous avons
mentionné la difficulté à saisir leur unité, ce qui les régule. Cette
difficulté provient du fait que les seules unités que Kant
nous désigne comme telles sont les concepts purs de l'entendement, concepts
originaires, définis et nombrables : les douze catégories. Or, jusqu'ici,
nous n'avons pas rencontré ces catégories dans les synthèses que nous
avons abordées. Ces synthèses semblent bien pré-catégorielles puisque
c'est uniquement dans la recognition que s'effectue le passage au monde
des concepts. Par ailleurs, ces synthèses précédentes semblent liées à
la perception, qui se situe à la fois du côté de la passivité de la sensibilité
et du côté de la spontanéité de l'entendement « au sens général ». Faut-il comprendre
qu'il existe une spontanéité pré-catégorielle au coeur de l'entendement
? Y aurait-il un ensemble d'unités législatrices sans rapport avec les
catégories et qui aurait pour fonction de créer l'image? Ces questions
doivent être posées, même si nous ne savons y répondre.
La synthèse que nous allons maintenant aborder ne connaît pas ces
difficultés : l'unité y est parfaitement définie. Cette synthèse s'effectue
en deux temps. Le premier est celui de la recognition proprement dite,
celui du passage aux concepts, aux catégories. Le deuxième temps est celui
de l'ultime synthèse, celle dont l'unité est l'aperception : c'est le
moment où l'objet, après les différentes grilles et constructions que
lui impose la spontanéité, « touche », atteint le sujet connaissant.
Nous utiliserons, pour analyser ce double moment, trois passages que l'on
trouvera intégralement cités dans notre recueil en annexe[29].
Les précédentes synthèses de l'imagination sont liées à la perception,
elles sont pré-catégorielles, et, bien que spontanées, elles restent inféodées
à la sensibilité. Dans la présente synthèse, un saut qualitatif énorme
est réalisé du monde de l'instable dans celui de l'inébranlable objectivité.
Or, ce saut est, lui aussi, effectué par l'imagination. Cette imagination
a-t-elle quelque chose à voir avec ses déterminations antérieures? En
un sens oui, parce que, dans tous les cas, elle opère par la synthèse.
Pour Kant cependant, cette dernière activité de l'imagination, qu'il
qualifie de productive et de transcendantale, revêt une importance bien
plus grande que les précédentes. Ceci découle de ce qu'il accorde à l'entendement
un statut sans commune mesure avec celui de la sensibilité. Et cela même
est une conséquence de son combat contre le scepticisme.
Mais l'importance que Kant
accorde à l'imagination productive est telle qu'il « oublie »
ce qu'il a écrit quelques pages plus haut. Tout d'abord, il ne semble
plus exister que deux imaginations (productive et reproductive), l'imagination
liée à l'appréhension est totalement passée sous silence. Ensuite, l'imagination
reproductive est réduite à sa seule fonction associative, empirique. L'imagination
reproductive-rétentive transcendantale disparaît complètement. La transcendantalité
de l'imagination est donc alors échue à la seule imagination productive,
et on voit au prix de quels oublis!
Qu'est donc cette imagination productive ? Que « produit-elle »?
Les trois passages que nous avons mentionnés invitent à croire qu'elle
réalise le double moment de la recognition et du passage à l'aperception.
Remarquons que ce dernier passage n'est jamais évoqué par Kant.
Nulle part n'est analysé le passage de « l'objet », constitué
par l'intuition formée par la grille des concepts, à l'aperception. Ce
passage, qui ne peut être qu'une synthèse, ne peut dès lors être réalisé
que par l'imagination. Et comme cette synthèse s'effectue dans le saint
des saints du transcendantal, elle ne peut être que l'oeuvre de l'imagination
dite productive. Cette conclusion est celle qui s'impose à l'esprit comme
la plus probable mais répétons que le passage à l'aperception n'est jamais
véritablement explicité.
La fonction explicite, quant à elle, de l'imagination productive
est la recognition :
« Le principe de l'unité nécessaire de la synthèse pure
(productive) de l'imagination, antérieurement à l'aperception, est donc
le principe de la possibilité de toute connaissance, surtout de l'expérience.
Nous appelons transcendantale
la synthèse du divers dans l'imagination quand, dans toutes les intuitions,
sans les distinguer les unes des autres, elle ne se rapporte a priori simplement qu'à la liaison du divers, et l'unité de
cette synthèse s'appelle transcendantale quand, relativement à l'unité
originaire de l'aperception, elle est représentée comme nécessaire
a priori. Or, comme cette dernière
sert de fondement à la possibilité de toutes les connaissances, l'unité
transcendantale de la synthèse de l'imagination est la forme pure de toute
connaissance possible, et par elle, par conséquent, tous les objets de
l'expérience possible doivent être représentés a priori.
L'unité de l'aperception relativement
à la synthèse de l'imagination est l'entendement et,
cette même unité, relativement à la synthèse transcendantale de l'imagination, est l'entendement pur.
Il y a donc dans l'entendement des connaissances pures a priori
qui renferment l'unité nécessaire de la synthèse pure de l'imagination
par rapport à tous les phénomènes possibles. Ce sont les catégories, c'est-à-dire
les concepts purs de l'entendement[30] ».
Le texte est clair : l'unité de la synthèse de l'imagination productive
est le concept pur de l'entendement. Cela ne veut pas dire que l'imagination
productive « produise » la catégorie. Il faut plutôt entendre
sa « production » comme la manufacturation des phénomènes afin
qu'ils rentrent dans les catégories.
L'entendement nous est alors défini comme la somme de trois éléments
: l'aperception, l'imagination, et les concepts et catégories, en tant
qu'ils sont les unités de la synthèse de l'imagination. Nous ne pensons
pas qu'il faille voir dans ce passage une surévaluation de l'imagination.
N'oublions pas que nous sommes ici dans le déduction objective et que
ce qui compte aux yeux de Kant avant toute chose, ce sont les catégories.
Dans ce passage, l'imagination n'est pas la condition absolue de l'entendement
mais de la connaissance. L'aperception, les catégories, ont
une réalité propre, indépendante de l'imagination. Celle-ci n'est là que
comme lien, comme dynamique, comme entre-deux
entre elles et la sensibilité :
« Nous
avons donc une imagination pure, comme pouvoir fondamental de l'âme humaine,
qui sert a priori de principe à toute connaissance. Au moyen de ce pouvoir,
nous relions d'une part le divers de l'intuition avec d'autre part la
condition de l'unité nécessaire de l'aperception pure. Les deux termes
extrêmes, c'est-à-dire la sensibilité et l'entendement, doivent nécessairement
s'accorder grâce à cette fonction transcendantale de l'imagination, puisque
autrement tous deux donneraient sans doute des phénomènes, mais ne donneraient
pas d'objets d'une connaissance empirique, ni par suite, d'expérience[31] ».
Lorsque le texte nous explique par la suite que cette fonction
transcendantale de l'imagination garantit l'affinité des phénomènes, donc
leur reproduction associative[32], l'optique kantienne nous pousse à comprendre
que ce n'est pas l'imagination en tant que telle qui garantit cette affinité,
mais ses unités nécessaires, c'est-à-dire les catégories. L'imagination
productive ne tire donc son importance que des catégories. Kant
aurait tout à fait pu exprimer l'importance de ce processus de l'imagination
en ne soulignant que son résultat : les catégories, l'aperception. C'est
d'ailleurs ce qu'il fera dans la seconde Déduction.
L'imagination dans la première Déduction, même dans sa fonction la plus capitale, c'est-à-dire
sa fonction productive, est donc déjà soumise aux catégories. Elle n'a
en rien un statut autonome. Son rôle est purement synthétique. De plus,
même si elle opère a priori, elle reste liée à la sensibilité
« puisqu'elle ne relie le divers
que comme il apparaît dans
l'intuition[33] ». En tant qu'entre-deux, elle n'a
droit qu'à la considération accordée aux bâtards et ce, malgré le sang
noble de la transcendantalité qu'elle possède.
Nous venons de voir le statut et la façon dont la synthèse productive
de l'imagination est présentée. Le fonctionnement de cette synthèse contient
des mystères que le texte ne nous permet pas d'éclaircir et qu'il nous
faut évoquer : le mystère du rapport entre l'imagination et la faculté
de juger; et le mystère, plus problématique encore, de l'image et de la
recognition.
Nous ne nous sommes pas encore arrêtés sur ce mot « recognition »
(« Rekognition im Begriffe »),
duquel nous pouvons pourtant tirer de nombreuses leçons. Dérivé du latin
« recognitio », qui signifie l'acte de
reconnaître, Lalande le
définit comme « l'acte de l'esprit par lequel une représentation est subsumée sous un
concept (par exemple une lumière subite est reconnue pour un éclair)[34] ». Premier mystère, relativement
mineur : en quoi l'imagination productive, en tant qu'elle opère la recognition,
diffère-t-elle de la faculté de juger qui, comme elle, subsume sous des
règles? Aucun élément ne nous permet de répondre.
Le second mystère a une importance qui dépasse tout qualificatif.
La recognition présuppose une représentation déjà présente, sensible,
à partir de laquelle l'imagination productive « reconnaîtrait »
les catégories et les concepts de l'entendement. Et effectivement, les
synthèses de l'appréhension et de la reproduction ont pour fonction de
fournir une telle représentation : « l'imagination
doit former un tableau (ein Bild) du divers fourni par l'intuition[35] », tableau qui sera « reconnu »
par l'imagination productive. Nous avons déjà évoqué le problème posé
par le statut de cette image pré-catégorielle. Il nous faut y insister :
une image pré-catégorielle n'a pas de sens.
En effet, une image incorpore en elle-même un nombre quasi-illimité de
concepts : c'est une image,
composé de plusieurs éléments, assemblés de façon ordonnée :
on peut distinguer des formes, un fond, etc. Une image, une représentation,
ne peuvent être que le résultat
d'un passage aux catégories, ne peuvent être que ce
qui vient après.
Dans l'hypothèse contraire, l'image serait en quelque sorte un donné,
et par elle, par son organisation, nous aurions accès aux noumènes. Un
exemple nous suffit à démentir l'hypothèse selon laquelle l'image serait
un donné : celui de la couleur. La couleur rouge n'existe pas en tant
que telle. Elle est la représentation, la figuration de telle longueur
d'onde des photons. Le rouge, tel que nous le voyons, est une construction.
L'image n'est donc en rien un donné,
mais une construction. Or toute construction présuppose les catégories.
Nous sommes obligés d'admettre que les conséquences de ce constat posent
des problèmes qui semblent insurmontables pour le kantisme. En considérant
l'image comme un donné pré-catégoriel, il induit ce que son programme
lui interdit d'induire. Avec l'image, le kantisme induit ce dont il devait
rendre compte à partir des catégories.
c) Conclusions de l'analyse de la première Déduction
Le chemin que nous nous sommes frayé à travers les contradictions
prédicatives du texte nous a conduits :
1) à considérer l'imagination comme la source de toute synthèse;
2) à ce titre, à la voir à l'oeuvre au niveau de la perception lors de l'appréhension
(dont le terme « synopsis » est un synonyme) sans comprendre
pour autant l'unité qui pourrait réguler cette synthèse (cf. le statut
de l'image);
3) à comprendre que l'imagination reproductive-associative (reprise à la tradition
humienne), étroitement liée à la précédente synthèse, conduit à une grave
aporie : celle-ci présuppose la répétition ordonnée des événements que
Kant ne peut qu'induire,
ouvrant par là une brèche dans l'idéalisme transcendantal;
4) à distinguer deux imaginations reproductives : la reproductive empirique
et la reproductive transcendantale, fondement de la première. La fonction
de cette dernière est de retenir dans la conscience présente le passé
immédiat. Le rapport de cette imagination transcendantale au temps est
contradictoire. Remémoratrice, elle y est nécessairement incluse. Kant nous dit pourtant qu'elle en est
la condition. Il nous a paru impossible de trancher cette contradiction;
5) à ne pas surévaluer l'imagination productive, qui n'est décrite que comme
le processus conduisant aux catégories puis à l'aperception. Cette imagination-recognition,
comme entre-deux de la sensibilité et de l'entendement, a beau être qualifiée
de transcendantale, elle n'en est pas moins dévalorisée parce que liée
à la sensibilité. Par ailleurs, son lien ou ses différences avec la faculté
de juger (toutes deux subsument) ne sont pas explicités;
6) à poser le problème fondamental concernant le statut de l'image : Kant
considère l'image, la représentation, comme un donné ou comme une construction
synthétique pré-catégorielle que l'imagination productive doit « reconnaître ».
Nous avons vu que cette conception n'était pas possible : toute construction
présuppose les catégories. Cette aporie semble insurmontable et plus grave
encore que l'induction de la reproduction des phénomènes ou que les rapports
de l'imagination reproductive transcendantale au temps.
Kant devait sans doute être conscient
de ces difficultés car toutes sont évoquées dans le court mais essentiel
chapitre sur le schématisme que nous étudierons maintenant.
2) Du Schématisme des concepts purs de l'entendement.
Ce premier chapitre de l'Analytique des Principes développe, dans
six pages d'une extrême densité, les trois points délicats que nous avons
évoqués : l'image, la subsomption et le temps. Sa difficulté provient
autant du caractère obscur mais homogène de son propos sur le schème comme
détermination du temps que du caractère insolite de ses sixième et septième
paragraphes (il en comporte vingt). Ces derniers rompent en effet, sans
justification apparente, l'homogénéité du texte en introduisant l'épineux
problème de l'image.
a) Imagination et faculté de juger
Nous avions des difficultés à comprendre la spécificité de l'imagination
productive par rapport à la faculté de juger. Le Schématisme éclaircit ces difficultés en
exposant le détail de la synthèse productive. L'imagination, source des
schèmes, et en tant que ces derniers sont analysés dans la Doctrine
transcendantale du Jugement, semble faire partie de la faculté
de juger. Si la subsomption sous des règles est l'unique définition de
la faculté de juger, nous pouvons même dire que celle-ci se confond avec
l'imagination productive. Peut-être pourra-t-on nous reprocher de ne pas
faire de distinction entre jugement empirique (dont l'objet à subsumer
est sensible) et jugement pur (dont l'objet est a
priori). Nous répondons à cette éventuelle objection que, quelle
que soit la pureté du jugement, tout objet à subsumer doit être, de quelque
façon, intuitionné, et que même les jugements les plus purs pour Kant
(ceux des mathématiques) usent de schèmes. Tout jugement, c'est-à-dire toute subsomption, est une
schématisation, donc un acte de l'imagination. Nous aboutissons
donc à cette conclusion que nous n'avions, en toute bonne foi, absolument
pas anticipée : le jugement et l'imagination productive étant selon toute
logique isomorphes, c'est le jugement qui est contenu dans l'imagination,
dont les fonctions sont plus larges. Nous avancions, dans notre introduction
à cette première partie, que l'imagination avait à voir avec chacune des
trois facultés de l'âme toujours mises en avant (entendement, faculté
de juger, raison). Nous ne pensions pas alors que l'imagination serait
synonyme de la seconde. Cette conclusion nous donne un nouveau motif d'étonnement
concernant sa non-reconnaissance.
Le mystère de la subsomption semble levé. On ne peut pourtant le
séparer de ceux de l'image et du temps. L'objectif du Schématisme, en effet, est de résoudre le
double-bind de « l'homogène
hétérogénéité » que nous avons déjà évoquée, c'est-à-dire de résoudre
le rapport sensibilité passive-entendement spontané. Dans ce cadre, le
schème est défini comme le « troisième
terme[36] » nécessaire, l'intermédiaire permettant
le contact entre les deux mondes irréductibles. Le schème est bien l'entre-deux, dont l'origine est, comme nous
l'avons annoncé, l'imagination. Si la finalité du schème nous est clairement
connue, il nous a semblé extrêmement difficile de donner une définition
simple de ce dernier. Le texte, en effet, en contient au moins deux, qui
semblent sans rapport l'une avec l'autre. La première définition, la plus
développée, lie le schème au temps, la seconde à l'image.
b) Schèmes et temps
Nous avons déjà abordé les rapports étroits de l'imagination et
du temps. En tant que source des synthèses et en tant que toute synthèse
se déploie temporellement, nous savons l'imagination indissociable du
temps. Lors de l'analyse de l'imagination reproductive-rétentive transcendantale,
nous avons vu également que Kant
voulait mettre celle-ci à l'origine du temps ou, du moins, en faire la
condition de ce dernier.
Or, la première définition du schème que l'on trouve ici est celle
de « détermination transcendantale
du temps (qui) sert à opérer la subsomption des phénomènes sous la
catégorie[37] ». Le temps nous est présenté, en
effet, comme le seul « troisième
terme » possible. Ce dernier est à la fois pur et universel,
donc intelligible; et empirique car présent dans chaque intuition, donc
sensible. Le temps permet de passer outre l'hétérogénéité des deux mondes.
Il en est l'élément commun, l'élément homogène, et il ne semble pas y
en avoir d'autre. Faut-il alors comprendre l'imagination comme la source
du temps, faut-il identifier temps et imagination kantienne?
Certes Kant écrit
: « je produis le temps lui-même
dans l'appréhension du divers » (or l'appréhension est
une synthèse de l'imagination) et « le
schème de la quantité contient et rend présentable la production (la synthèse)
du temps lui-même dans l'appréhension successive d'un objet[38] ». Remarquons que cette dernière
citation ne place pas le schème à l'origine de la synthèse du temps, mais
à l'origine de sa présentabilité.
Certes encore, l'imagination-synthèse et l'imagination-rétention
sont des arguments d'une certaine portée. Mais si Kant
avait vu en l'imagination l'origine du temps, pourquoi ne l'a-t-il pas
dit explicitement ? Et même si cela avait été le cas, aurait-il pu se
défaire des deux paradoxes suivants : l'appréhension qui produit
le temps est une synthèse, donc est temporelle; la rétention, condition
du temps, est mémoire, donc est aussi temporelle?
Enfin, le texte nous dit que le schème est synthèse[39], c'est-à-dire temporalisé et non temporalisant,
c'est une détermination du temps et non le temps lui-même.
Comment alors comprendre cette expression « détermination du temps »? L'expression
renvoie à l'idée d'un temps neutre, malléable, susceptible de prendre
des formes multiples, de posséder des attributs différents. Les schèmes
définis comme ses déterminations sont les formes, les attributs de ce
« temps-glaise ». Cette définition ne nous permet pas de comprendre
plus clairement le schème. Kant
ajoute deux éléments pour nous aider à l'appréhender : son lien avec
les catégories et sa fonction d'unité.
Examinons en premier lieu son lien avec les catégories. Les schèmes
des concepts purs de l'entendement ont, semble-t-il, un statut privilégié.
Kant les nomme « schèmes transcendantaux ». Deux pages
du Schématisme sont consacrées
à l'énumération de ces schèmes particuliers, représentants temporels des
catégories. Dressons-en le tableau :
Table des schèmes
Série du
temps (Quantité) : production (synthèse) du temps lui-même
dans l'appréhension successive d'un objet.
-
Le nombre (addition successive de l'unité)
Contenu
du temps (Qualité) : synthèse de la sensation (perception)
avec la représentation du temps (ou le fait de remplir le temps).
-
Existence dans le temps
-
Non-existence dans le temps
-
Existence limitée dans le temps
Ordre du
temps (Relation) : rapport des perceptions les unes
par rapport aux autres en tout temps (c'est-à-dire suivant une règle de
la détermination de temps).
-
Permanence du réel dans le temps
-
Succession du divers, en tant qu'elle est soumise à une règle.
-
Simultanéité des déterminations de l'une avec celles des autres suivant
une règle générale
Ensemble
du temps (Modalité) : le temps lui-même, en qualité
de corrélatum de la détermination d'un objet, sur la question de savoir
si et comment il appartient au temps.
-
Accord de la synthèse de différentes représentations avec les conditions
du temps en général (comme, par exemple, que les contraires ne peuvent
exister en même temps dans une chose, mais seulement l'un après l'autre).
-
Existence dans un temps déterminé
-
Existence d'un objet en tout temps
Ce tableau nous conduit à poser deux questions. La première est
technique. La définition de la première catégorie de la modalité, celle
qui correspond au possible, use de l'expression étrange de « conditions
du temps en général[40] », en prenant l'exemple de la non-simultanéité
des contraires. Quel est le statut de ces « conditions »?
Sont-elles ou non des « déterminations »? Si oui, pourquoi ne
font-elles pas partie de la table des schèmes? Correspondent-elles aux
schèmes ordonnant le temps? Si ce sont les catégories, comment expliquer
leur présence au sein de leur temporalisation? Sinon, que sont-elles?
La deuxième question, moins pointilleuse, est d'une extrême gravité
pour le projet critique. Si ce tableau n'est qu'une simple transcription
temporalisée de la table des catégories, quelle est sa spécificité et
ne nous conduit-il pas à relever un paradoxe lourd de conséquences :
le sujet qui écrit la Critique de la
Raison pure, comme celui qui le lit, écrit, lit et pense dans
le temps. Il ne devrait donc pas avoir accès au transcendantal
en tant que tel. Il peut certes le penser à titre de condition de possibilité,
mais pas le saisir comme transcendantal.
Un sujet connaissant tel que nous le décrit Kant ne devrait pas être capable de dresser
la table des catégories telle qu'il l'établit. Il ne devrait,
à la limite, avoir accès qu'aux schèmes. Le sujet connaissant n'est pas
l'aperception transcendantale. Seule, éventuellement, cette aperception
pourrait saisir les catégories. Elle ne pourrait d'ailleurs opérer cette
« saisie » que d'une façon a-temporelle et ne pourrait jamais
temporaliser celle-ci dans une conscience qui écrit, qui lit, etc. Kant ne précise jamais que ce qu'il désigne
sous le nom de catégorie, que ce que nous pensons des catégories, ne peut
être qu'un tenant-lieu d'un transcendantal inaccessible. Ne peut-on pas
interpréter cette absence d'avertissement comme le signe d'un problème
que Kant n'aurait pas vu? Les schèmes renvoient
donc de façon dramatique au statut des catégories : si nous ne pouvons
penser, avoir conscience, que dans le temps, les catégories ne se réduisent-elles
pas aux schèmes ? Il n'est pas inintéressant de rappeler dans cette perspective
que les catégories sont dérivées de la table des jugements. Si les jugements
permettent de désigner les catégories, dont on voit qu'il est difficile
de les distinguer des schèmes, qui eux-mêmes sont des jugements, l'existence
des catégories n'est-elle pas sérieusement remise en cause?
Ces questions montrent à quel point le texte peut paraître obscur
et contradictoire. La première précision que Kant
nous donnait, sur le lien entre le schème et les catégories, ne l'a en
rien éclairci et a même été jusqu'à l'obscurcir. Examinons la seconde
précision, dont l'enjeu est la question de l'unité. Elle nous est donnée
dans le premier des trois derniers paragraphes du chapitre, paragraphes
qui tentent de tirer les conclusions de ce qui les précède :
« D'où
il résulte clairement que le schématisme de l'entendement opéré par la
synthèse transcendantale de l'imagination, ne tend
à rien d'autre qu'à l'unité de tout le divers de l'intuition dans le sens
interne, et ainsi indirectement à l'unité de l'aperception comme fonction
qui correspond au sens interne (à une réceptivité)[41] ».
Tentons de comprendre cette conclusion. Nous nous sommes plaint,
lors de notre analyse de la première Déduction, de ne pas trouver de détail du moment du passage
à l'aperception. Peut-être devons-nous voir dans cette citation la confirmation
que ce passage est l'oeuvre de l'imagination transcendantale (sous-entendue
productive). Cette citation souligne cependant un autre aspect : l'imagination
unifie le divers de l'intuition grâce à la forme du sens interne, le temps.
La possibilité pour le divers d'atteindre l'unité de l'aperception repose
sur son passage par le sens interne, lequel tire sa propre unité du temps.
La fonction de l'imagination est donc de remplir cette unité temporelle.
Le schème est ainsi ce qui remplit le temps : « le schème d'une réalité est cette continuelle et uniforme
production de la réalité dans le temps[42] ». La question capitale est la suivante :
si l'imagination remplit le temps, quelle est la temporalité
de ce remplissage? Ce dernier est-il ou non temporel?
Pour compliquer la question, Kant
ajoute quelques lignes plus loin : « le temps ne s'écoule pas, c'est l'existence de ce qui
change qui s'écoule en lui ». Nous faut-il alors comprendre
que l'écoulement du temps
est produit par l'imagination, puisque c'est elle qui le remplit? Cela
ne reviendrait-il pas alors implicitement à faire de l'imagination l'origine
du temps qui nous importe, celui dont nous avons conscience, c'est-à-dire
du temps qui passe? Quel rapport pouvons-nous en effet avoir avec un temps
« fixe », « immuable »?
Quelles conclusions pouvons-nous tirer à la fin de cette courte
analyse du lien entre imagination et temps dans le Schématisme?
- La première est un constat d'échec : nous n'avons pas compris ce que pouvait
véritablement signifier la définition du schème comme « détermination du temps ». Nous avons vu que le temps était
le « troisième terme » nécessaire à la subsomption, au passage
à l'entendement. Nous avons vu que la schématisation était le remplissage
du temps, son écoulement. Cette définition est très près de trouver la
source du temps dans l'imagination, hypothèse que plusieurs phrases sont
prêtes à appuyer. Nous avons vu pourtant que cette hypothèse conduisait
à une aporie principale apparemment irréductible : celle de la nécessaire
temporalité du « remplissage du temps ». Le poisson semble
ici se mordre la queue. Le temps précède toujours l'imagination. Il est
toujours présupposé.
- La seconde conclusion concerne le statut des catégories. Nous avons montré
que telles qu'elles étaient définies (transcendantalement donc atemporellement)
et tel qu'est défini le sujet connaissant (temporalisé), nous ne pouvons
pas avoir accès aux catégories mais seulement aux schèmes. Par conséquent,
la question est de savoir si la table des catégories n'est pas une autre
formulation de la table de schèmes. Comment, dès lors, expliquer cette
double formulation?
Il nous faut laisser ces questions en suspens pour analyser maintenant
les difficultés que soulèvent les sixième et septième paragraphes du Schématisme
qui définissent le schème dans son rapport à l'image.
c) Schèmes et images
Nous devons souligner à nouveau le caractère étrange de la construction
du chapitre. Les quatre premiers paragraphes posent le problème de la
subsomption et annoncent sa solution par le temps. Le cinquième paragraphe
résume certaines conclusions de la Déduction en insistant sur le nécessaire passage par les deux
formes de la sensibilité (le temps et l'espace), conditions de l'utilisation
des concepts. Les paragraphes huit à dix-sept énoncent les schèmes transcendantaux
comme déterminations du temps. Les trois derniers paragraphes concluent
sur le temps et le caractère positif de la restriction sensible de l'usage
des catégories. Restent les insolites paragraphes six et sept, au coeur
de la distinction à laquelle Kant
semble attacher la plus grande importance : celle qui différencie
les schèmes des images. Sur plus d'une page, la question du temps semble
s'être évanouie. Le schème n'est plus présenté comme une détermination
du temps mais comme un procédé imageant, c'est-à-dire une détermination de l'espace.
Il est vrai qu'il aurait été difficile de traiter du schématisme
de l'imagination sans traiter
de l'image. Le mot « schème » lui-même (en allemand :
« Schema », dérivé
du grec, signifiant forme, figure, etc.) renvoie immédiatement au spatial
plutôt qu'au temporel. Le plus simple pour nous est de suivre linéairement
le texte dans l'espoir que celui-ci explicite et solutionne peut-être
la question que nous soulevions à propos de l'image, lors de l'analyse
de la première Déduction : l'image est-elle construite ou
supposée comme un donné?
A vrai dire, les deux paragraphes n'abordent pas directement la
question, même si nous pouvons la repérer en sous-main. Le souci des paragraphes
six et sept est de distinguer soigneusement, de séparer, les images des
schèmes. Pour cela, Kant utilise trois exemples : celui
du nombre, celui du triangle et celui du chien.
Le premier exemple montre que l'image d'un nombre (par exemple,
une suite de cent points), le nombre (cent) et le concept de la quantité
correspondante sont différents. Le nombre est le schème du concept de
la quantité, et il est défini comme la « représentation d'un procédé général de l'imagination pour procurer à un
concept son image[43] ». Plutôt que des points, la quantité
aurait pu « s'imager » sous forme de bâtons, de fruits, de signes
calligraphiques (100), etc. Rappelons que le nombre est un schème particulier,
car c'est le schème transcendantal de la quantité (cf. la table des schèmes
que nous avons dressée). Rappelons surtout ici la difficulté que nous
avons soulevée quant aux rapports catégories-schèmes. Si nous pouvons
comprendre ce qu'est un nombre (défini comme schème), nous avouons ne
pas saisir ce que peut être le concept de ce nombre. Tel que Kant
lui-même le définit, il ne devrait pas non plus pouvoir le faire. La conscience
du transcendantal reste un mystère.
Le deuxième exemple nous fait passer de l'algèbre à la géométrie.
La distinction y reste la même, ainsi que le mystère que nous venons de
rappeler. Le concept de triangle peut « s'imager » dans une
infinité de triangles différents grâce au schématisme. Cette fois-ci le
schème est défini comme « une
règle de la synthèse de l'imagination, relativement à des figures pures
de l'espace », comme « une règle qui sert à déterminer notre intuition conformément à un certain
concept général ». La définition du paragraphe précédent,
comme les deux suivantes, ne laisse place à aucun doute : le schème
est donc aussi une détermination de l'espace. Si le temps est privilégié,
c'est parce que, pour Kant,
il existe des intuitions non spatiales alors que toutes sont temporelles.
Nous ne voulons pas rentrer ici dans l'analyse de cette question même
si nous doutons fortement de l'existence de représentations non spatiales
(ou qui ne contiendraient aucune référence à l'espace, aucune rétention
de ce dernier). Plus qu’une simple « détermination du temps », le schème
nous semble mieux défini par l'idée de « détermination
de l'intuition » (temps et
espace). Une hypothèse est encore possible pour expliquer l'avantage donné
au temps : quelle forme pourrait bien avoir une table des schèmes si ces
derniers étaient également des déterminations de l'espace? Est-ce un procès
d'intention que d'émettre l'hypothèse selon laquelle Kant
néglige une voie dès qu'elle pose des difficultés à son désir manifeste
d'unifier son système en tableaux?
Le troisième exemple que Kant
utilise sort du domaine des concepts purs : c'est celui du chien. Tous
les chiens dont on peut faire l'expérience ne seront jamais totalement
adéquats au concept de chien. Cet exemple et la fin du paragraphe sept
vont nous permettre de reprendre la question du statut de l'image (construite
ou donnée).
L'idéalisme transcendantal a pour projet de montrer que nous ne
connaissons a priori des
choses que ce que nous y mettons nous-même. L'image, par conséquent, devrait
être une construction opérée à partir de ce que nous recevons. Kant écrit en ce sens que l'image est
un « produit de l'imagination
empirique[44] » et que « les
images sont tout d'abord possibles au moyen et suivant le schème ».
Remarquons que le schème, lui, est un produit de l'imagination transcendantale.
Tentons donc de démêler l'écheveau. Le concept rend possible le schème,
issu de l'imagination transcendantale, qui rend possible l'image, issue
de l'imagination empirique. Sans le concept, donc, l'image ne devrait
pas être possible. Une personne qui n'aurait jamais vu de chien ou plutôt
qui ne pourrait pas disposer du concept de chien ne pourrait posséder
son schème et donc ne devrait pas être en mesure de construire son image.
La conclusion de cette hypothèse est absurde : même si cette personne,
en réalité, n'en possède ni le concept ni, a fortiori, le schème, elle verrait
quand même le chien. Pour conserver la cohérence de cette hypothèse, il
faudrait soit supposer que le concept de chien puisse être entièrement
construit par une combinatoire des catégories, soit supposer que chaque
individu possède dans un état de « préconscience » la totalité
infinie des concepts, et que, lors de leur rencontre avec un donné, ces
concepts sont « activés ». Cette « activation » n'aurait
qu'une conséquence schématisante : le concept quant à lui resterait « inconscient ».
Un Nambikwara pourrait schématiser une fusée sans avoir conscience du
concept de fusée. Le problème deviendrait alors celui de l'explication,
de la justification de l'impossibilité d'avoir accès au concept. Nous
sommes très près de l'âme platonicienne. D'ailleurs, même sans ces hypothèses
pour le moins insatisfaisantes, la question reste posée à Kant : pour quelles raisons l'homme n'a-t-il
pas automatiquement accès à la préconstruction de l'objet?
Deux interprétations possibles découlent finalement de cette question
dans tous ses aspects : soit l'image est présupposée comme un donné, soit
le schématisme n'arrive pas à rendre compte de sa construction.
Kant a très probablement conscience de
cette difficulté. Il fait d'ailleurs explicitement un constat d'échec,
un aveu d'impuissance, en écrivant : « ... ce schématisme de notre entendement, relativement aux
phénomènes et à leur simple forme, est un art caché dans les profondeurs
de l'âme humaine et dont il sera toujours difficile d'arracher le vrai
mécanisme à la nature, pour l'exposer à découvert devant les yeux[45] ».
Nous voudrions finir cette analyse du Schématisme en nous arrêtant sur une expression
énigmatique, souvent reprise mais toujours sans explicitation. Le schème,
au coeur de ce septième paragraphe, est défini comme un « monogramme
de l'imagination pure a priori ». Quelle peut bien être
la signification de ce « monogramme »? Celle d’une simple réunion
de plusieurs lettres entrelacées en un seul caractère servant de marque
ou de signature abrégée? Les peintres usent fréquemment de monogramme
pour signer leurs oeuvres. Faut-il comprendre ce « monogramme »
comme un condensé, un abrégé de l'image? Cette hypothèse ne résout pas
les difficultés que nous venons d'aborder. Kant,
beaucoup plus loin dans la Critique de la Raison pure, explique ce qu'il
entend par « monogramme » :
« L'Idéal
de la raison pure doit toujours reposer sur des concepts déterminés et
servir de règle et de prototype soit pour l'action, soit pour le jugement.
Il en est tout autrement des créations de l'imagination sur lesquelles
personne ne peut s'expliquer et dont nul ne saurait donner de concept
intelligible : comme des monogrammes, composés de traits isolés et que
ne détermine aucune règle supposée, elles forment un dessin flottant,
pour ainsi dire, au milieu d'expériences diverses, plutôt qu'une image
déterminée semblable à celle que les peintres et les physionomistes prétendent
avoir dans la tête, et elles doivent être un fantôme incommunicable de
leurs productions ou même de leurs jugements. On peut, quoique improprement,
les appeler des idéaux de la sensibilité, parce qu'ils doivent être le
modèle inimitable des intuitions empiriques possibles et que, pourtant,
ils ne donnent aucune règle susceptible de définition et d'examen[46] ».
Remarquons que cette explication n'éclaircit aucunement le problème.
Notre hypothèse est que Kant,
dans tout ce chapitre, tente de se débattre avec la notion très moderne
de signe, composé d'un signifiant
et d'un signifié. Kant n'y
évoque jamais le lien pourtant indissoluble entre pensée, concepts et
langage, mots. Peut-on véritablement avoir le concept de quelque chose
dont on ne possède pas le mot, que l'on ne peut signifier? Dans ce chapitre,
l'image correspond souvent à la notion de signifiant. Le signifié, quant
à lui, renvoie aussi bien au schème qu'au concept. La difficulté de distinguer
les deux trouve peut-être son origine dans le fait que le signe ne comprend
que deux et non pas trois éléments. La notion de « monogramme », sorte de paradigme du
signe, semble appuyer cette hypothèse, tout en éclairant l'étrangeté de
l'utilisation de ce terme comme définition du schème.
d) Conclusions sur le Schématisme
Les conclusions de notre lecture sont donc les suivantes :
1) La définition du schème comme détermination du temps, comme remplissage du
temps, est obscure. Le schématisme étant une opération synthétique, il
présuppose toujours le temps.
2) Le schème défini également comme condition de l'image, c'est-à-dire finalement
comme détermination de l'espace, n'arrive pas à rendre compte de la construction
de celle-ci. Deux explications sont possibles : soit Kant
échoue à en rendre compte - on en trouve d'ailleurs un aveu - soit, solution
la plus probable, l'image est toujours considérée implicitement comme
un donné.
3) La question du schème nous a renvoyés au statut de l'auteur et du lecteur
de la Critique de la Raison pure, et plus particulièrement
au statut du transcendantal (dont l'une des caractéristiques est d'être
atemporel). L'impossibilité d'évacuer le temps nous a amenés à poser la
question de la spécificité des catégories par rapport aux schèmes : y
aurait-il double emploi?
4) En reprenant cette question lors de l'analyse des sixième et septième paragraphes
et en tentant de comprendre l'utilisation du mot étrange de « monogramme » pour désigner le schème,
nous avons proposé l'hypothèse suivante : Kant
dans ce chapitre pointerait la question du signe et de ses deux facettes
: signifié et signifiant.
5) Le Schématisme avait pour objectif de rendre
compte du passage entre sensibilité et entendement. Les conclusions précédentes
montrent que cet objectif n'est pas atteint. Et même s'il l'avait été,
un mystère demeurerait entier : nulle part la Critique
de la Raison pure ne rend compte de l'homogénéité entre les
deux formes de l'intuition et les phénomènes. Pour quelles raisons n'y
a-t-il pas besoin de justifier que l'espace et le temps s'appliquent à
ce qu'ils sont chargés de recevoir ? Le schématisme de l'Analytique aurait-il réussi, il manquerait toujours un schématisme
de l'Esthétique.
3) La seconde
Déduction transcendantale
Nous confessons le caractère un peu fastidieux du travail d'analyse
que nous venons d'effectuer pour les deux chapitres où la question de
l'imagination est le plus développée. Ce travail nous était pourtant indispensable
pour tenter de cerner les nombreuses et différentes facettes de l'imagination.
Nous avons maintenant à notre disposition une sorte de « table de
Mendeleïev » de l'imagination. Cette table nous permet d'appréhender
quels avatars de l'imagination nous sont présentés, et, négativement,
quels sont ceux qui nous sont tus. Nous pourrons donc désormais procéder
de façon moins détaillée.
Nous avons rapidement avancé, lors de l'annonce du plan de cette
partie, les raisons principales qui nous ont incités à séparer les deux
Déductions et à analyser
la seconde après le Schématisme. Tout d'abord, la seconde édition modifie profondément
ce chapitre difficile. Ce remaniement a pour objectif de ne plus prêter
le flan à la critique potentielle qui aurait pu dénoncer le soubassement
empirique de la tentative de fonder en droit les catégories. La déduction
subjective, empirique, ne doit pas être la condition de la déduction objective.
Or, l'imagination était précisément analysée dans le cadre de cette déduction
subjective, qui est réduite dans la seconde édition à son extrême nécessaire.
Ce remaniement n'est pas uniquement formel. Il concerne également le contenu.
L'imagination de la seconde Déduction n'est pas un simple résumé de l'imagination
de la première. Son statut et ses attributs changent. Chose curieuse,
les principaux nouveaux attributs de l'imagination dans cette seconde
Déduction sont ceux que
le Schématisme lui a attribués. Nous analyserons donc ici, respectivement
: les attributs inchangés, les attributs repris au Schématisme
et même les nouveaux attributs que ce chapitre remanié prête à l'imagination.
La caractérisation fondamentale de l'imagination a été jusqu'ici
d'être source des synthèses. Il nous faut revenir sur l'endroit où cette
caractérisation nous a été livrée pour la première fois, soit dans l'Analytique
des concepts dans la fameuse phrase :
« La
synthèse en général est le simple effet de l'imagination, c'est-à-dire
d'une fonction de l'âme, aveugle, mais indispensable, sans laquelle nous
ne pourrions jamais et nulle part avoir aucune connaissance, mais dont
nous n'avons que très rarement conscience[47] ».
Cette phrase insiste évidemment sur le caractère synthétique de
l'imagination mais également sur un deuxième élément que nous n'avons
pas encore mentionné, sachant que nous aurions à l'aborder ici. Ce deuxième
élément est pourtant d'une grande importance : dans cette citation, l'imagination
se voit en effet attribuer le statut de « fonction de l'âme ». Ce statut lui dessine
une place propre et autonome. L'on pourrait même penser que cette citation
donne à l'imagination un statut équivalent à celui des autres facultés.
C'est du moins ce que veulent voir certains commentateurs mais également
ce que laisse supposer l'analyse de la première Déduction
et du Schématisme. Ces commentateurs
et ces analyses négligeraient pourtant une indication capitale. Sur l'exemplaire
de travail de Kant, ce dernier
a remplacé la mention « fonction de l'âme » par celle de « fonction
de l'entendement ». Le statut implicitement autonome de
l'imagination est nié par cette rectification. L'imagination n'est plus
qu'une sous-partie de l'entendement. Nous sommes par ailleurs obligés
d'entendre cet « entendement » dans son sens restreint car son
sens général, renvoyant globalement à la spontanéité, est presque synonyme
de l'âme : la rectification n'aurait plus alors lieu d'être. La synthèse
trouve donc ici sa véritable origine dans la faculté des concepts. L'entendement
topique « digère » sa dynamique imaginative dont il était auparavant
dissocié.
Cette rectification correspond de plus parfaitement aux modifications
d'attributs que subit l'imagination dans la seconde Déduction. Alors que dans la première, toutes
les synthèses étaient rapportées à elle, la seconde établit une distinction
entre deux types de synthèse : la synthèse figurée (synthesis
speciosa) attribuée à l'imagination et la synthèse intellectuelle
(synthesis intellectualis)
effectuée par l'entendement[48]. L'imagination
n'est donc définitivement plus l'origine de toutes les synthèses.
Malgré ce changement de perspectives, deux de ses précédentes synthèses
lui sont réattribuées. Tout d'abord, nous apprenons au détour d'une phrase
que la synthèse de l'appréhension trouve toujours son origine dans l'imagination[49]. Remarquons que le texte ne précise toujours
pas quelle est cette imagination et comment s'effectue cette synthèse.
Ensuite, Kant reprend
la traditionnelle imagination reproductive-associative dont le caractère
subjectif et empirique est à nouveau souligné. Nous devons noter la difficulté
qu'a Kant à distinguer l'imagination productrice
de l'imagination reproductrice. La distinction est simple à établir pour
ce qui est de leur fonction, mais Kant
semble vouloir les distinguer à partir de leur fondement :
« En
tant que l'imagination est spontanéité, je l'appelle aussi quelquefois,
l'imagination productrice
et je la distingue par là de l'imagination reproductrice,
dont la synthèse est uniquement soumise à des lois empiriques, à celles
de l'association, et qui, par conséquent, ne contribue en rien par là
à l'explication de la possibilité de la connaissance a priori et, pour cette raison, n'appartient pas à la philosophie
transcendantale, mais à la psychologie[50] ».
Définir l'imagination productrice par la spontanéité n'est pas
heureux et sans doute faut-il entendre par là « spontanéité transcendantale ».
En effet, toute synthèse étant spontanée, la synthèse de l'imagination
reproductrice, même empirique, rentre dans le cadre de cette définition.
Le critère de l'imagination reproductrice n'est d'ailleurs lui-même pas
parfait. Kant oublie totalement le chapitre de
la synthèse de la reproduction de la première Déduction
lorsqu'il écrit que celle-ci n'est soumise uniquement qu'aux lois empiriques
de l'association. Il oublie que ces dernières ne sont possibles que grâce
à la garantie transcendantale de la répétition des phénomènes (qu'il n'est
pas parvenu à fonder) et grâce à l'imagination reproductive-rétentive,
qu'il qualifie de transcendantale. Cette citation nous renseigne donc
sur les difficultés que Kant lui-même éprouve pour unifier et
éclaircir ses vues sur l'imagination.
Nous venons d'évoquer l'imagination productive. Dans la première
Déduction, sa fonction était
la recognition, dont on a vu qu'elle était analysée en détail dans le
Schématisme. Cette seconde
Déduction reprend ce qui en est dit dans les fameux paragraphes
six et sept. La synthèse productive, dans ce passage en effet, produit
des « synthèse figurées » dont les contours
sont presque identiques à ceux des schèmes :
« L'imagination
est, dans cette mesure, un pouvoir de déterminer la sensibilité
a priori et sa synthèse des intuitions
conformément aux catégories doit
être la synthèse transcendantale de l'imagination. Cette
synthèse est un effet de l'entendement et une première application de
cet entendement (application qui est en même temps le principe de tous
les autres) à des objets de l'intuition possible pour nous[51] ». Et encore : « une intuition déterminée n'est possible que par la conscience de la détermination
du sens interne au moyen de l'acte transcendantal de l'imagination - (c'est-à-dire
par l'influence synthétique de l'entendement sur le sens interne) - que
j'ai appelée la synthèse figurée[52] ».
Compte tenu de ces formulations, la question est : pourquoi Kant n'utilise-t-il pas ici le terme de schème? Pourquoi n'ajoute-t-il
pas dans la deuxième édition, s'il ne veut pas introduire un mot qu'il
analyse après la Déduction, une phrase dans le Schématisme
précisant le lien entre les schèmes et les synthèse figurées? Par ailleurs
nous retrouvons intacte notre difficulté à comprendre le statut de l'image
: quel est le rapport entre synthèse de l'appréhension et synthèse figurée?
C'est bien encore et toujours autour du statut de l'image que se
noue donc notre interrogation. Cette interrogation est par ailleurs réveillée
par la définition générale de l'imagination que Kant
nous communique pour la première fois :
« L'imagination est
le pouvoir de se représenter dans l'intuition un objet même
sans sa présence[53] ».
Il nous faut d'abord remarquer la façon étrange et subreptice avec
laquelle est introduite une définition aussi importante. C'est presque
à mi-voix, comme si de rien n'était, et comme si elle allait de soi, que
Kant la livre rapidement au moment où il est obligé d'évoquer
« l'application des catégories
aux objets des sens en général », c'est-à-dire la déduction
subjective au paragraphe 24. Une personne qui n'aurait pas lu la première
Déduction ni le Schématisme
ne pourrait que s'étonner d'une telle définition dont tout le problème
vient de son apparente clarté, clarté qui contraste avec toutes les déterminations
antérieures.
Tentons d'analyser cette définition plus avant. Elle se décompose
en deux parties. L'imagination est d'abord le pouvoir de « se représenter dans l'intuition un objet ».
Tout objet est donc préconstruit par l'imagination. Ce pouvoir général
est considérable, mais aucun élément nous est donné pour comprendre ce
qui le régule, pour comprendre son fonctionnement. L'appréhension et une
partie du schématisme, que nous avons en mémoire, ne nous éclairent que
très peu.
Le deuxième élément de la définition renvoie à la présence de l'objet.
L'imagination peut représenter un objet même lorsque celui-ci n'est pas
présent. Les fonctions de reproduction, de rétention, et une autre partie
du schématisme sont ici sous-entendues et désignées. C'est fondamentalement
la capacité d'abstraction qui est pointée. C'est cette possibilité qui
différencie le flux représentationnel humain de la simple caméra. Or cette
rupture capitale n'est pas véritablement interrogée par Kant.
Remarquons que toute l'ambiguïté de la définition repose sur la
notion de représentation.
Il n'est pas question d'image, de schème, de synthèse figurée et pourtant
tous sont des représentations. De plus, la « représentation »
ne renvoie pas seulement au spéculaire (ce que fait implicitement l'imagination
du fait de son étymologie) mais également aux quatre autres sens, que
Kant n'évoque jamais. On peut presque
dire sans exagérer que le corps de l'homme de la Critique
de la Raison pure se résume à un oeil. Si le concept de représentation
est vaste, il tire également son ambiguïté de la notion de dissociation
qu'il comprend et qui est centrale pour la rupture que nous venons de
mentionner. L'enjeu de l'intuition, avec ou sans la présence de l'objet,
est celui de l'autonomie, de la clôture de l'âme par rapport au monde.
On touche ici à la spontanéité ultime, celle qui est non tributaire du
reçu.
Cette notion de représentation, dans sa dimension non spéculaire
comme dans sa dimension de rupture, mériterait une longue élaboration
que nous ne ferons qu’esquisser, avec Castoriadis,
dans notre conclusion. Nous resterons encore un peu cependant dans le
cadre de cette définition. En effet, le dernier texte important qu'il
nous faut aborder pour l'analyse de l'imagination dans la gnoséologie
kantienne reprend la définition que nous venons trop rapidement d'esquisser.
Il nous faut en effet quitter maintenant la Critique de la Raison pure pour aborder l'Anthropologie
du Point de Vue pragmatique.
B) IMAGINATION,
GNOSEOLOGIE ET ANTHROPOLOGIE
Nous serons relativement brefs car les déterminations de l'imagination
apportées par l'Anthropologie du Point
de Vue pragmatique ne sont en rien novatrices par rapport à
celles de la première Critique.
Par ailleurs, ce texte analyse l'imagination sous trois angles.
Le premier est d'ordre général et définitionnel. C'est cet aspect sur
lequel nous nous arrêterons. Le deuxième angle est celui de la création.
Nous en ferons l'analyse dans notre troisième sous-partie. Le dernier
angle, enfin, est celui des déterminations « vitalistes », biologisantes,
« somatiques » de l'imagination.
Nous n'évoquerons donc ici que deux citations[54]. Remarquons avant toute chose que leur
puissance et leur originalité sont bien moindres que celles des textes
que nous avons rencontrés dans la Critique
de la Raison pure et plus particulièrement dans la première
Déduction. Ces citations sont même contradictoires
par rapport aux déterminations précédentes. Ceci est particulièrement
visible dans le cas de la première citation :
« Dans
la faculté de connaître, la sensibilité
(la faculté des représentations dans l'intuition) contient deux éléments
: le sens et l'imagination.
Le premier est la faculté de l'intuition en présence de l'objet, le second
même sans la présence de celui-ci[55] ».
On ne peut pas ne pas être surpris de voir l'imagination rangée
dans la sensibilité. On l'avait connue autonome, partie de l'entendement,
liée à la sensibilité, mais jamais elle n’a été un des éléments de cette
dernière. La citation est en complète contradiction avec la dualité fondamentale
sensibilité passive-entendement spontané. Peut-être faudrait-il entendre
par sensibilité la notion de perception
que la première Déduction liait indissociablement à l'imagination[56]? Cette hypothèse n'arrive pas à rendre
compte de l'attribution, au sens d'une spontanéité immense : celle qui
permet de représenter l'objet dans l'intuition en sa présence. Kant
revient ici de façon inexplicable sur de formidables acquis antérieurs,
quitte à oublier la dualité fondamentale qu'il répète et souligne pourtant
dans cet ouvrage[57].
Ces contradictions semblent être la conséquence de la tentative
de reprise de la définition générale de la seconde Déduction, mais en ne tenant compte que du
second élément de celle-ci. Est-ce là un indice de la conscience qu'a
Kant des difficultés issues des rapports
entre imagination et perception (par exemple celles concernant l'image)?
Comment expliquer autrement la volonté ici manifeste d'exclure l'imagination
de la construction de l'objet dans l'intuition? Kant aurait-il oublié sans raison la synthèse
de l'appréhension? Nous ne le pensons pas, d'autant plus que nous retrouvons
cet « oubli » quelques pages plus loin :
« L'imagination (facultas imaginandi),
comme faculté des intuitions même sans présence de l'objet, est soit productrice,
c'est-à-dire faculté de présentation originelle de l'objet (exhibitio
originaria), qui précède donc l'expérience;
soit reproductrice, faculté
de présentation dérivée (exhibitio derivativa),
qui ramène à l'esprit une intuition empirique qu'on avait eue auparavant.
Les intuitions pures de l'espace et du temps appartiennent à la première
présentation; toutes les autres supposent l'intuition empirique, laquelle,
quand elle est liée au concept de l'objet et constitue donc une connaissance
empirique, s'appelle expérience.
L'imagination dans la mesure où elle engendre en outre involontairement
des chimères, se nomme fantaisie. Celui qui a l'habitude de tenir de telles chimères
pour des expériences est un homme à fantasmes.
Dans le sommeil (un état qui fait partie de la bonne santé), être le jouet
involontaire de ses chimères, c'est rêver.
L'imagination est, en d'autres termes, ou bien productrice de fictions
(productrice), ou bien simplement remémoratrice
(reproductrice)[58] ».
La densité du paragraphe nous impose de le décomposer soigneusement.
Tout d'abord, il nous est bien répété que l'imagination ne participe plus
à la perception.
L'imagination productrice n'a ensuite plus rien à voir avec celle
qui nous était présentée dans la Critique
de la Raison pure. Plus question ici de recognition ou de synthèse
figurée. Peut-être retrouve-t-on un peu de schématisme (l'exemple du triangle[59]), mais fondamentalement la détermination
de l'imagination reproductrice qui nous est présentée ici est nouvelle.
Il est difficile de comprendre exactement ce que signifie cette « faculté de présentation originelle »
qui s'exprime dans les intuitions pures de l'espace et du temps et qui
précède l'expérience. Cette phrase veut-elle dire que l'imagination productrice
est à l'origine de l'espace et du temps? Quelle que soit la réponse apportée
à cette question, ce passage a un lien évident avec le « troisième
Rien » de la « table
des Riens » de l'Amphibologie[60], dont nous n'avons encore jamais parlé.
Celui-ci est défini comme « ens
imaginarium », simple forme de l'intuition, intuition
vide sans objet, temps pur, espace pur. Mais cet écho ne nous éclaire
pas pour autant sur la spécificité et le fonctionnement de cette « exhibitio originaria ».
Le deuxième élément du paragraphe est l'imagination reproductrice.
Il s'agit là d'une reprise de la définition traditionnelle, sans que soit
évoqué un seul des problèmes soulevés par le passage qui l'analyse en
détail dans la première Déduction[61]. Ainsi toutes les difficultés semblent
passées sous silence.
Mais c'est la dernière détermination du paragraphe qui nous semble
la plus intéressante. L'imagination, écrit Kant,
se nomme « fantaisie[62] » si elle « engendre
involontairement des chimères ». Elle est à l'origine
des rêves et, comme le texte le dira plus loin, de certaines formes de
folie. Pour la première fois, Kant
laisse de côté la reproduction humienne, laisse de côté l'analyse de la
faculté de connaissance, pour relever dans les déterminations générales
de l'imagination celle qui nous est le plus proche : sa production
fantasmatique. Kant avait, dans la Critique
de la Raison pure, fonctionnalisé l'imagination. Prise au sérieux,
elle se retrouvait placée au coeur de la gnoséologie, au coeur de la machine
productrice d'objectivité. Dans ce texte et pour la première fois, Kant reconnaît l'aspect mystérieux et
indépassable des productions de l'imagination.
L'Anthropologie du Point de
Vue pragmatique est donc, dans son traitement de l'imagination,
une sorte de négatif de la Critique de la Raison pure. Cette dernière
souligne la participation de l'imagination à la production de la connaissance
mais n'aborde jamais son aspect « déraisonnable ». Inversement,
l'Anthropologie oublie les
déterminations « sérieuses » de l'imagination pour découvrir,
enfin, qu'elle est aussi « productrice de fictions ». Les deux
aspects semblent contradictoires et difficilement compatibles. L'objectivité
de la connaissance, qui est le souci central de Kant,
nécessite que l'on écarte toute instabilité potentielle. Or, quoi de plus
instable, quoi de moins objectif qu'une fiction? L'imagination productrice
de fictions semble ainsi nous faire sortir de la gnoséologie kantienne.
C) CONCLUSIONS
SUR L'IMAGINATION ET LA GNOSEOLOGIE
Nous rappelons ici nos principales conclusions :
1) Il nous faut, avant tout et encore une fois, souligner le caractère contradictoire,
elliptique, des différents textes qui traitent de l'imagination. Les problèmes
et les apories sont rarement reconnus et jamais explicités. Mais peut-être
plus encore que ce point, il nous faut répéter le caractère choquant de
la non-reconnaissance formelle de l'imagination, son absence de statut,
son exposition « cachée » en regard de son importance.
2) Le texte le plus important pour l'exposition de la notion et de ses différentes
déterminations est définitivement celui de la première Déduction.
Il nous semble tout à fait symptomatique qu'il ait été complètement modifié
par la suite et que cette modification touche de façon très importante
l'imagination. L'argument selon lequel, dans la deuxième édition, Kant chercherait à privilégier la déduction
objective pour fonder véritablement les catégories nous semble pour le
moins partiel. Compte tenu des difficultés que nous avons pu soulever
lors de la lecture de la première Déduction, nous proposons une autre hypothèse
: ces modifications pourraient également révéler le souci de recouvrir
les difficultés, de les mettre entre parenthèses.
3) La première conclusion importante à laquelle nous sommes parvenus est celle
de l'aporie irréductible de l'idéalisme du temps. L'imagination reproductive-rétentive
tout comme l'imagination schématisante réalisent leur synthèse dans le
temps. Toute venue au monde du temps s'effectue temporellement. Le temps
est donc toujours présupposé. L'idéalisme n'arrive pas à en rendre compte.
4) La question fondamentale qui découle de ce constat est celle de la spécificité
des catégories par rapport aux schèmes. Si le schème est la temporalisation
du concept pur transcendantal et si le transcendantal est lui-même dans
le temps, existe-t-il une différence entre schèmes et catégories? Par
ailleurs, comment pourrions-nous, à partir de notre conscience empirique,
avoir accès aux catégories en tant que telles?
5) Sur un autre plan, la difficulté capitale que nous avons retrouvée à chaque
étape est celle de la constitution de l'image. Kant n'arrive pas à rendre compte de sa
production alors que l'idéalisme transcendantal l'exige. L'image est fondamentalement
présupposée comme donnée.
6) Du fait des trois dernières conclusions, la dualité fondamentale « sensibilité
passive recevant de l'inorganisé - entendement spontané organisant ce
divers inorganisé » est rompue. L'analyse de l'imagination dans son
lien avec la gnoséologie nous conduit donc à remettre sérieusement en
cause les fondements de l'idéalisme transcendantal.
7) L'aspect sans doute le plus surprenant des déterminations de l'imagination,
au moins jusque dans l'Anthropologie
du Point de Vue pragmatique, a été l'oubli complet de sa capacité
de création. Ce point essentiel va nous retenir un peu plus loin.
II. IMAGINATION
ET MORALE KANTIENNE
L'analyse que nous venons d'achever peut sembler ne porter que
sur un point de doctrine et relever ainsi de l'histoire de la pensée plus
que de la philosophie. Ce reproche est en partie exact. La discussion
de la fonction gnoséologique de l'imagination était pourtant nécessaire
et devait précéder le point qui nous importe le plus et qui nous retiendra
jusqu'à la fin de ce mémoire. Ce point fondamental, et qui donne un sens
à notre enquête sur l'imagination, est celui de la liberté. Quels sont
les liens entre imagination et liberté?
Pour répondre à cette question, il nous faudra rappeler brièvement
la philosophie morale kantienne, rappeler la façon dont Kant
fonde la liberté. Nous verrons alors que cette fondation exclut explicitement
l'imagination de la morale, la dissocie de la liberté. C'est par une critique
de cette fondation que nous terminerons ce rappel. Il sera temps alors
d'analyser la première partie de La Critique de la Faculté de Juger où, à
l'insu de Kant lui-même,
nous espérons trouver une autre fondation de la liberté : une fondation
qui a pour origine l'imagination.
1) La fondation
morale de la liberté.
a) Importance de la liberté chez Kant
Nous devons avant toute chose insister sur le caractère primordial
de la question de la liberté pour Kant.
Ce caractère tient à l'importance et à la difficulté de la question tout
autant qu'à la spécificité de la réponse qu'il lui apporte.
A plusieurs reprises et dans des textes différents, Kant insiste sur le caractère fondamental de la liberté pour
toute la philosophie. Dans la Critique de la Raison pure, il écrit :
« L'idée transcendantale de la liberté est
(...) la vraie pierre d'achoppement
de la philosophie qui trouve des difficultés insurmontables à admettre
cette espèce de causalité inconditionnée[63] ». Et dans les Prolégomènes,
on trouve cette phrase : « (...) en définissant la liberté comme la faculté de commencer
par soi-même un événement j'ai précisément mis le doigt sur le concept
qui est le problème de la métaphysique[64] ».
Plus encore que ces deux mentions, la notion de liberté chez Kant nous conduit inévitablement au célèbre troisième paragraphe
de la préface de la seconde Critique :
« Le
concept de la liberté, en tant que la réalité en est prouvée par une loi
apodictique de la raison pratique, forme la clef de voûte
de tout l'édifice d'un système de la raison pure et même de la raison
spéculative. Tous les autres concepts (ceux de Dieu, de l'immortalité)
qui, comme simples idées, demeurent sans support dans la raison spéculative,
se rattachent à ce concept et acquièrent avec lui et par lui, de la consistance
et de la réalité objective, c'est-à-dire que leur possibilité est prouvée par le fait que la liberté est réelle; car cette idée se
manifeste par la loi morale[65] ».
Une telle affirmation nous conduit à nous demander si la première
Critique n'a pas été écrite
pour la seconde, si la « laborieuse
Analytique de l'entendement[66] » ne vaut que pour autant qu’elle fonde
la morale. Tentons d'en exposer brièvement les principaux éléments.
b) Rappel de la morale kantienne
La morale kantienne part d'un constat. Tout homme, quelles que
soient son éducation et sa culture, a conscience d'un « impératif
catégorique » qui, comme simple forme, peut toujours s'appliquer
à quelque situation que ce soit. Cet impératif le contraint à agir dans
la perspective d'une universelle réciprocité. Est moral l'acte conforme
à cette réciprocité universelle et qui a celle-ci pour unique mobile.
Le bonheur ne doit pas intervenir dans la question morale. Le viser
dans une action, c'est introduire dans celle-ci des motifs autres que
celui du pur devoir. Il y a là une possible et pratiquement toujours réelle
antinomie (devoir/bonheur) sur laquelle on peut établir des postulats,
mais ce problème est cependant périphérique quant à la détermination de
ce qui est moral stricto sensu.
La conscience de la loi morale est décrite comme « un
fait de la raison (...)
parce qu'elle s'impose à nous par elle-même comme une proposition synthétique
a priori, qui n'est fondée sur aucune intuition, ou pure ou empirique[67] ». Cette phrase est la seule et unique élaboration
de l'origine du sentiment de devoir issu de la conscience de l'impératif
catégorique.
C'est de ce sentiment du devoir que Kant
déduit la liberté. Un devoir qui ne pourrait être réalisé serait proprement
absurde. Si je dois, c'est donc que j'ai le choix de faire ou de ne pas
faire mon devoir. Si nous étions soumis au régime de la nécessité absolue,
la question morale ne se poserait pas. Le devoir implique donc le pouvoir
de rompre cette nécessité, et ce pouvoir a pour nom liberté : le
devoir n'aurait aucun sens si la liberté n'existait pas. Ainsi, si nous
n'avons pas une conscience directe de la liberté, si nous n'y avons pas
immédiatement accès, nous pouvons déduire son existence de notre conscience
de la loi morale. La liberté est la « ratio essendi de la loi morale » et la loi morale,
la « ratio cognoscendi de la liberté » : « s'il
n'y avait pas de liberté, la loi morale ne se trouverait nullement
en nous[68] ».
Il nous faut insister sur ce point. Pour Kant,
l'impératif catégorique nous assure de l'existence de la liberté. Pourtant
nous ne pourrons jamais faire l'expérience de celle-ci. En effet, notre
saisie du monde est une saisie phénoménale, c'est-à-dire régie par le
temps et la causalité. Aucun phénomène ne déroge à ces formes a
priori. Le monde phénoménal est donc le monde de la pure nécessité
: tout ce qui y advient est totalement déterminé par son état à l'instant
précédent. Comment concevoir alors la liberté dont je connais l'existence,
selon la seconde Critique,
du fait de ma conscience de la loi morale? Kant
répond à cette question en mettant en oeuvre la distinction fondamentale
de sa pensée : le monde phénoménal est une partie de l'être et non
l'être tout entier. Les déterminations auxquelles nous avons accès ne
sont pas la totalité des déterminations. Certaines sont hors de notre
portée : celles qui appartiennent au monde nouménal. Par conséquent,
si la liberté existe, elle appartient à ce monde des noumènes qui n'est
soumis ni au temps, ni à la causalité. Si l'être humain est libre, c'est
parce qu'il est aussi un
« être en soi », non soumis aux conditions du temps.
La fondation de la liberté chez Kant
est donc nouménale. Jamais on ne peut en faire l'expérience, jamais on
ne peut la constater. Une image utilisée par Kant
dans la seconde Critique nous semble remarquablement illustrer sa doctrine
de la liberté :
« On
peut donc accorder que, s'il était possible pour nous d'avoir de la manière
de penser d'un homme, telle qu'elle se montre par des actions internes,
aussi bien qu'externes, une connaissance assez profonde pour que chacun
de ses mobiles, même le moindre, fût connu en même temps que toutes les
occasions extérieures qui agissent sur ces derniers, on pourrait calculer
la conduite future d'un homme avec autant de certitude qu'une éclipse
de lune ou de soleil, et cependant soutenir en même temps que l'homme
est libre[69] ».
La liberté chez Kant
n'a donc fondamentalement de sens que comme garantie de l'imputabilité
des actes, comme assurance de la responsabilité, du mérite et de la faute,
comme légitimation de la punition : « Sans cette liberté (transcendantale)
qui seule est pratique a priori, (...) aucune imputation d'après une loi morale n'est possible[70] ».
c) Morale kantienne et imagination
Dans notre introduction à cette première partie, nous avons rapporté
le très faible nombre d'occurrences du mot « imagination » qui
apparaît dans les Fondements de la
Métaphysique des Moeurs et dans la Critique
de la Raison pratique[71]. Ce silence nous semble significatif et
en parfaite cohérence avec la spécificité de la doctrine morale kantienne.
Les liens entre morale et imagination se réduisent chez Kant
en réalité à deux phrases. Toutes deux excluent l'imagination du champ
moral.
On trouve la première dans les Fondements de la Métaphysique des Moeurs
: « le bonheur, écrit
Kant,
est un idéal, non de la raison, mais de l'imagination[72] ». La visée du bonheur perturbe la visée
purement morale, fracture la « volonté
sainte ». Pour Kant,
c'est parce que nous sommes finis, parce que nous sommes en partie sensibles
que nous ne sommes pas des saints. Le bonheur est lié à la sensibilité.
La raison, intelligible, ne peut donc être à l'origine d'un tel « idéal ».
En tant que cet idéal est aussi une spontanéité, il ne peut être produit
que par une faculté à la fois sensible et intelligible : l'imagination.
On peut poser ici une question incidente par rapport à notre propos :
un être purement intelligible aurait-il besoin d'une imagination? Un être
intelligible viserait-il le bonheur? S'il ne le visait pas, il n'y aurait
pas d'antinomie (devoir/bonheur), et pas non plus, par conséquent, de
nécessité des postulats. La conclusion que nous devons retenir de la phrase
citée est la suivante : l'origine des perturbations morales est l'imagination
en tant qu'elle constitue le lien avec la sensibilité.
L'esprit de la seconde phrase, tirée cette fois de la Critique
de la Raison pratique, est identique : « La loi morale n'a aucune autre faculté de connaître
que l'entendement (et non l'imagination) qui puisse l'appliquer aux objets
de la nature[73] ». Cette fois-ci ce n'est pas le caractère
sensible de l'imagination qui est visé mais son caractère empirique. La
morale kantienne repose en effet sur la constante et automatique application
de l'impératif catégorique à toute situation. Cette constante et automatique
application ne peut provenir que d'une faculté garante de la stabilité,
une faculté non empirique : l'entendement.
Cette phrase suscite plusieurs motifs d'étonnement : dans
la gnoséologie, seule l'imagination au sens humien était véritablement
empirique donc « instable ». Pourquoi Kant
oublie-t-il les déterminations transcendantales de l'imagination? Comment
l'intelligibilité de l'impératif catégorique (c'est un « fait
de la raison ») peut-il s'appliquer à la réalité sensible
sans schème(s)? La loi morale serait-elle homogène aux deux mondes? L'entendement
peut-il dans certains domaines se passer de l'imagination? Comment Kant peut-il éviter un schématisme moral?
Les questions ouvertes demeurent sans réponse. On peut cependant avancer
une hypothèse.
Kant, dans sa gnoséologie, a utilisé le
concept d'imagination en deux sens : il a repris le sens traditionnel,
humien, de l'imagination qui associe empiriquement; mais il a créé également
un champ radicalement nouveau de déterminations pour l'imagination, champ
qui ne peut être révélé que par la lecture minutieuse de l'Analytique
de l'entendement et qui n'est annoncé dans aucune de ses tables
des matières. Cette révolution est en quelque sorte une « révolution
honteuse ». Ses conséquences devraient pourtant toucher tous les
domaines philosophiques, même ceux où l'imagination était jusqu'alors
proscrite. La morale est un de ces domaines où, traditionnellement, l'imagination
n'a pas droit de cité, où, pour parler plus justement, elle semble n'avoir
rien à faire. Notre hypothèse est que Kant, soit ne veut pas voir les conséquences
de sa révolution, soit veut éviter une levée de boucliers qui aurait pour
origine une confusion des deux sens du mot imagination qu'il utilise.
Ainsi, dans les contextes où l'utilisation de la notion d'imagination
serait incompréhensible, eu égard à la tradition (c'est-à-dire pour des
raisons historiques), Kant
utilise le sens traditionnel du mot. C'est le cas ici. Compte tenu de
la place formelle de l'imagination dans son oeuvre, nous pensons que ces
glissements de sens, ces oublis de déterminations antérieures ne sont
pas prémédités. Nous pensons que Kant a beaucoup de difficultés à apercevoir
les conséquences de la révolution constituée par les nouvelles déterminations
qu'il donne à l'imagination. Cette hypothèse nous permet de mieux comprendre
la place de celle-ci dans la morale kantienne : précisément une absence.
2) Apories
de la fondation morale
Laissons un instant l'imagination pour revenir sur la fondation
morale de la liberté, qui nous semble poser des problèmes à chaque étape
du raisonnement et d'où l'imagination est exclue.
La première chose surprenante vient du fait que cette fondation
repose sur du pur factuel. Kant
constate l'existence de
la conscience de l'impératif catégorique chez tous les hommes. Il en conclut
à son caractère apriorique : il fait d'un constat factuel, un « fait
de la raison ». Kant
procède ici génétiquement, il déduit le droit du fait. Le caractère synthétique
a priori de l'impératif
catégorique ne sera jamais fondé.
Or, l'histoire est une succession de contre-exemples à ce constat
factuel. Si l'existence d'une société repose sur une relative réciprocité,
celle-ci est toujours limitée, n'a quasiment jamais été universelle. La
réciprocité est limitée à la famille, à la famille éloignée, à la tribu,
à l'ethnie, à la nation, etc. De plus, si elle est recommandée au sein
du groupe, ce dernier incite à la trahir envers tous ceux qui ne font
pas partie de lui : s'il ne faut pas tuer son frère, s'il ne faut
pas le voler, il est normal d'exploiter, voire de tuer, celui qui n'est
pas de la tribu. Un SS dans un camp d'extermination a conscience de l'impératif
catégorique. Mais celui-ci s'arrête à l'Aryen (en fait, aux seuls SS)
et à son berger allemand. Où est ici le « fait
de la raison », où est ici l'effectivité de la proposition
synthétique a priori?
Nous n'affirmons pas que l'impératif catégorique ne peut pas viser
l'universel, nous avançons simplement que la communauté visée par lui
est toujours définie socialement, que l'universalité est un choix. Si
nous voulons qu'il vise l'universel, il nous faut nous interroger sur
ses conditions de possibilité, sur son mode de fonctionnement : tenter
de sortir du simple constat. On voit par là que la morale kantienne, qui
reposait sur l'universalité de l'impératif catégorique et sur son caractère
synthétique a priori, n'a
plus de base solide.
Le deuxième point surprenant dans le raisonnement kantien vient
du lien nécessaire posé entre devoir et liberté. Pourquoi la conscience
de la loi, pourquoi le sentiment du devoir, présupposent-ils nécessairement la liberté? L'argument utilisé
par Kant est celui de l'absurdité
d'un sentiment de devoir si nous sommes dans la totale déterminité. Mais
pourquoi l'existence ne pourrait-elle pas être proprement tragique, pourquoi
ne pourrait-elle pas être totalement absurde? Qu'est-ce qui permet à Kant d'exclure nécessairement la possibilité
insupportable de la détermination absolue, sinon son caractère insupportable?
Nous ne prenons pas ici partie pour l'une ou l'autre des solutions. Nous
tenons simplement à montrer que le lien entre devoir et liberté n'est
pas nécessaire : dire de la liberté qu'elle existe parce que nous
nous sentons moralement contraints, c'est faire un choix interprétatif,
presque un pari. Le devoir n'est pas nécessairement
la « ratio cognoscendi »
de la liberté, et celle-ci n'est pas
nécessairement la « ratio
essendi » du devoir. Les bases de la fondation morale
de la liberté continuent donc de s'effriter.
Venons-en maintenant au troisième motif de surprise, qui réside
dans la fondation transcendantale de la liberté. Nous devons d'abord souligner
les nombreux glissements à l’oeuvre entre les niveaux phénoménal et nouménal
dans le discours kantien. Ces glissements laissent croire à leur relative
homogénéité, alors que par définition ils sont strictement séparés. La
preuve la plus flagrante de ces glissements est la définition de la liberté
comme « indépendance de la volonté
par rapport à la contrainte
des penchants de la sensibilité[74] » ou celle de la raison comme « faculté supérieure
de désirer[75] ». Ces définitions sont incompatibles avec
l'insistance de Kant sur l'inaccessibilité de la liberté pour la conscience.
La conscience du combat contre les penchants sensibles est totalement
déterminée. La volonté est une expérience phénoménale, donc contrainte.
Nous n'avons aucune preuve de la liberté par ce biais.
La question est : si nous n'avons accès qu'au phénoménal, c'est-à-dire
au purement déterminé, comment pouvons-nous seulement parler de liberté,
que peut bien vouloir dire le mot? Si la liberté renvoie à une expérience
vécue, une expérience psychologique, cette expérience, parce que phénoménale,
est déterminée, donc n'est pas expérience de la liberté. Un abîme s'ouvre
ici quand on s'interroge sur la signification que pourrait avoir le mot
liberté dans un monde purement causaliste. Les glissements de niveau effectués
par Kant nous donnent l'illusion d'avoir une
conscience nouménale, un accès direct à la liberté. Le texte est donc
contradictoire.
La preuve ultime de cette contradiction est la question du mérite
et de la faute. Nous avons vu qu'une conséquence importante que tirait
Kant de sa philosophie morale était la garantie de l'imputabilité
des actes, la certitude de la responsabilité. Or si la liberté est inaccessible,
il nous est impossible de pouvoir formuler un jugement moral sur un quelconque
acte car il nous manque l'élément essentiel du « dossier ».
De façon extraordinaire, Kant reconnaît cette aporie. Dans une note en bas de page de
la Critique de la Raison pure,
il écrit :
« La
moralité propre des actions (le mérite et la faute) - et même celle de
notre propre conduite - nous demeure donc tout à fait cachée. Nos imputations
ne peuvent se rapporter qu'au caractère empirique. Jusqu'à quel point
faut-il en attribuer l'effet pur à la liberté, ou à la nature et aux vices
involontaires du tempérament ou à ses heureuses dispositions (mérite,
fortune), c'est ce que nul ne saurait découvrir ni par conséquent, juger
avec une pleine justice[76] ».
Si l'on tire les conséquences dernières de cette citation, la question
de la morale, la question de la justice, ne relèvent plus des affaires
humaines. Le monde humain étant phénoménal, c'est-à-dire déterminé, seule
une conscience appréhendant la totalité des déterminations de l'être,
seule donc une conscience ayant accès aux choses en soi est capable de
jugement moral. Ce n'est qu'en opérant des glissements de niveau, ce n'est
finalement qu'en se contredisant que Kant
arrive à conserver une morale dans le monde humain!
Le dernier point qui nous semble poser des problèmes est celui
du caractère nouménal de la liberté. L'objection a été de nombreuses fois
soulevée : comment ce qui ne participe ni au temps ni a fortiori à la causalité peut-il être l'origine,
la cause d'un phénomène?
Soit la causalité s'applique (même avec des déterminations différentes)
aux choses en soi, soit le criticisme laisse apparaître pour cette catégorie
au moins une contradiction. Quelle que soit la réponse, l'idéalisme transcendantal
est mis à mal.
Tous ces points nous montrent le caractère insatisfaisant de la
fondation morale de la liberté. En poussant le dualisme ontologique jusqu'à
ses ultimes conséquences, nous voyons qu'il exclut de façon radicale et
catégorique toute expérience de la liberté et par conséquent tout jugement
moral. Une telle fondation exclut la liberté du monde humain. Or précisément,
ce qui nous importe, c'est la liberté humaine, la liberté dont on peut
faire l'expérience, la liberté dont on peut constater l'existence.
Peut-être la question de la création, analysée dans la troisième
Critique, nous permettra-t-elle
de trouver une autre fondation à la liberté?
IMAGINATION
ET ESTHETIQUE KANTIENNE
Tout comme la morale kantienne exclut l'imagination de son domaine,
la fondation transcendantale de la liberté exclut, si l'on en tire toutes
les conséquences, le jugement moral du monde humain. Ces deux points sont
pour nous des motifs d'étonnement. Nous tenterons de voir si la première
partie de la troisième Critique
ne les contredit pas. Nous analyserons donc la Critique
de la Faculté de Juger esthétique
et, plus particulièrement, l'utilisation qui y est faite de la notion
d'imagination. Après avoir interrogé le statut, qui nous semble mystérieux,
de la faculté de juger réfléchissante, nous nous arrêterons sur les déterminations
de l'imagination dans l'esthétique kantienne, pour questionner enfin ses
rapports avec la liberté.
1) Le mystère
de la faculté de juger réfléchissante.
Nous avouons être troublés par la distinction opérée par Kant entre faculté de juger réfléchissante et faculté de juger
déterminante. Ne peut-on voir dans cette distinction une rupture de l'idéalisme
critique?
Le criticisme en effet est censé rendre compte de la totalité de
l'ordre de nos connaissances. Cet ordre trouve son origine dans les différentes
étapes de la construction opérée par l'imagination, la faculté de juger
et l'entendement. Kant esquisse une description du mécanisme
de cette construction dans l'Analytique de la Critique
de la Raison pure.
Nous avons vu les difficultés que pose un tel projet, la principale
d’entre elles étant celle de la perception, de l'image, présupposée comme
donnée. Cette présupposition rompt l'idéalisme transcendantal, car il
en découle un contact avec la chose, définie pourtant par ailleurs comme
chose en soi : le nouménal serait organisé et nous aurions accès
à une partie de cette organisation[77].
Admettons pourtant que ces difficultés n'existent pas et que nous
construisions transcendantalement l'intégralité de nos connaissances à
partir de ce que nous recevons de la chose en soi (dont néanmoins nous
ne pouvons rien dire). Dans cette hypothèse, nous n'avons pas à nous interroger
sur la finalité de la nature : la nature tire la totalité de son organisation de nous.
La question immédiate est alors : pourquoi le moi empirique
n'a-t-il pas accès directement à la totalité de la construction effectuée
par le moi transcendantal? Pourquoi la science a-t-elle une histoire?
Pourquoi ne possédons-nous pas l'omniscience quant à l'organisation dont
nous sommes l'origine? Pourquoi, alors que notre faculté de juger déterminante
construit tout, avons-nous besoin d'une faculté de juger réfléchissante
pour tenter de comprendre cette construction? L'idéalisme kantien ne devrait-il
pas, s'il était rigoureux, être en mesure de se passer d'une faculté de
juger réfléchissante? S'il a besoin d'une faculté de juger réfléchissante,
Kant ne reconnaît-il pas là l'existence
d'un ordre non transcendantal, d'un ordre des choses auquel nous avons
accès et qu'il nous faut déchiffrer empiriquement? La préface de la Critique
de la Faculté de Juger reconnaît ce point entièrement :
« Assurément,
l'entendement est a priori en possession des lois universelles de la nature,
sans lesquelles elle ne pourrait même pas être l'objet d'une expérience;
mais en outre, il a aussi besoin d'un certain ordre de la nature en ses
règles particulières, qui ne peuvent lui être connues qu'empiriquement
et qui sont contingentes par rapport à lui[78] ».
Nous avouons ne pas comprendre comment cet aveu peut être compatible
avec la Critique de la Raison pure.
Les conséquences de ce qui nous apparaît comme une contradiction grave
sont trop importantes et nécessiteraient un traitement spécifique que
le cadre de ce mémoire ne nous permet pas d'entreprendre. Nous souhaitions
néanmoins mentionner ce grave problème, car il éclaire d'une nouvelle
lumière les difficultés liées au rôle de l'imagination dans les deux Déductions
et le Schématisme. L'imagination
n'a plus besoin de modeler en totalité ce qu'elle reçoit et nous n'avons
plus à nous interroger sur les modalités de cet ordonnancement :
ce que modèle l'imagination est déjà organisé.
L'analyse de l'imagination dans ses rapports avec le goût nous
confirmera peut-être ce qui apparaît comme plus qu'une simple hypothèse.
2) Imagination
et goût
L'exposition des rapports entre imagination et goût passe par deux
étapes : l'analyse des déterminations de l'imagination dans la Critique de la Faculté de Juger et l'analyse
des rapports entre l'imagination et la sensibilité, l'entendement et la
raison.
a) Imagination et facultés
kantiennes
Comme dans la Critique de la
Raison pure, il est extrêmement difficile d'assigner ici une
place précise à l'imagination dans l'ensemble des facultés kantiennes.
Rappelons que le célèbre tableau des facultés de la fin de la préface
l'ignore totalement[79]. Une chose est certaine, l'imagination
est subalterne ou conditionnée par rapport : d'une part à la sensibilité
à laquelle elle semble être identique; d'autre part à l'entendement, gardien
et origine de la légalité stable; enfin à la raison et ses idées morales.
Tentons d'établir notre assertion à partir des indications qui nous sont
données concernant les rapports de l'imagination avec les autres facultés.
Imagination et sensibilité
La sensibilité en tant que telle, et parce qu'elle est liée au
corps, n'est pas une faculté de l'âme ni de la connaissance. Pourtant,
on se souvient qu'elle constitue le premier pôle de la dualité fondamentale :
sensibilité passive - entendement (pris au sens général) spontané. On
se souvient de l'importance de la notion tout au long de la Critique de la Raison pure, et de la difficulté
que nous avions eue à comprendre le lien de celle-ci avec l'imagination,
tant au niveau de la perception qu'à celui du passage vers l'entendement.
Un fait frappe à la lecture de Critique
de la Faculté de Juger à savoir la quasi-absence de la notion
de sensibilité ou plutôt son quasi-remplacement par l'imagination. En
effet, ce n'est plus la dualité sensibilité/entendement que cette troisième
Critique nous offre, mais la dualité imagination/entendement,
dualité que l'on retrouve à toutes les pages. Faut-il voir une équivalence
posée entre les deux? A vrai dire, nous le pensons et nous sommes confirmés
dans cette hypothèse par ce qui ne peut pas être une coïncidence. Après
avoir à plusieurs reprises désigné l'imagination et l'entendement comme
les deux facultés de connaître, Kant parle de : « L'union
et l'harmonie des deux facultés de connaître, de la sensibilité et de
l'entendement, (...)[80] ». Imagination et sensibilité sont
utilisées de façon synonyme.
Même si l'on trouve cette hypothèse trop excessive, l'imagination
ne fait de toute façon plus partie de l'entendement au sens général. Elle
constitue désormais le coeur de la sensibilité. Le texte la décrit en
effet comme « le pouvoir le plus
grand de la sensibilité. (...)
La plus puissante faculté sensible[81] ». La conclusion principale à retenir en
est la suivante : la dualité fondamentale de la première Critique,
qui est à la source de l'idéalisme transcendantal, vole en éclat : si
l'on ne peut pas véritablement dire qu'une spontanéité est reconnue à
la sensibilité (ce que nous devrions faire compte tenu des dernières citations),
il ne nous est cependant plus possible d'opposer radicalement passivité
et spontanéité. Le flou qui, paradoxalement, constitue le seul statut
clair de l'imagination semble s'épandre.
Imagination et entendement
Voyons maintenant les rapports de l'imagination et de l'entendement.
On se souvient de la première Critique
où l'imagination était décrite comme fonction de l'entendement, intermédiaire
subalterne par rapport à la faculté où l'organisation du monde prenait
sa source. Comme nous venons de le voir, dans la Critique
de la Faculté de Juger, l'imagination est placée au sein de
la sensibilité : elle est donc complètement dissociée de l'entendement
dont elle n'assure plus aucune « fonction ». Dans la Critique de la Faculté de Juger, les rapports
de l'imagination et de l'entendement, instances soigneusement distinguées,
sont à l'origine du Beau.
Selon la définition déduite du deuxième moment, le beau est « ce
qui plaît universellement sans concept[82] ». Ce « sans
concept » signifie que le goût n'est pas intellectualisé,
que ce qu'il vise n'est pas la perfection, notion liée au concept de l'objet
parfait, mais un sentiment subjectif. Pourtant - et le problème est tout
entier posé dans cette contradiction - ce subjectif doit avoir une valeur universelle,
doit valoir pour tous. Il est donc nécessaire qu'existe
une certaine légalité du goût, même si cette dernière n'est pas conceptuelle.
Le problème tient à ce que, eu égard aux définitions posées dans
la Critique de la Raison pure,
l'idée d'une légalité non conceptuelle est difficile à penser. Kant
propose, pour sortir de cette situation délicate, une solution dont nous
avouons qu'elle ne nous convainct pas. Alors que jusqu'ici il avait décrit
tout jugement comme la subsomption d'un produit de l'imagination sous un produit
de l'entendement, il opère un tour de passe-passe qui nous semble purement
verbal, afin de garantir à la fois la subjectivité (non conceptuelle)
et l'universalité (nécessairement légale) du goût : ce ne sont plus ici
les produits qui sont subsumés l'un sous l'autre, mais les facultés elles-mêmes. Ce ne sont plus les produits qui
tombent en accord, mais les facultés mêmes qui entrent en harmonie!
Nous avouons ne pas comprendre ce qu'une telle formulation peut
signifier. Elle nécessiterait impérativement un long développement sur
le statut ontologique des « facultés ». Qu'est-ce qu'une faculté
sinon une représentation pratique permettant de catégoriser des idéalités
différentes? Qu'est-ce qu'une faculté, sinon l'ensemble de ses produits?
La substantialisation des facultés, implicite et à l'origine d'une telle
formulation, n'est aucunement justifiée par le texte. Nul détail ne nous
est donné sur ce que peut être la subsomption d'une faculté sous une autre,
sur leur homogénéité, sur la condition de cette subsomption, etc. Cette
solution est donc un mystère qui ne nous semble perdurer que grâce à des
formulations curieuses : « légalité
sans loi », « finalité
sans fin[83] ».
Quels sont les rôles réciproques de l'imagination et de l'entendement
dans le jugement esthétique? L'imagination produit des représentations
(présentation d'objets et création), mais cette production n'est en rien
régulée : « toute la richesse
de l'imagination en sa liberté sans loi ne produit rien que d'absurde[84] ». L'imagination est en quelque sorte le
côté subjectif, non-universel du Beau. Il lui faut donc son versant légal
qui est fourni, de la façon mystérieuse dont nous avons parlé, par l'entendement.
L'entendement fournit une légalité non conceptuelle! Il ne nous est bien
entendu pas précisé de quel type de légalité il peut bien s'agir.
Quelle est donc, de l'imagination ou de l'entendement, la faculté
qui a la prééminence? L'imagination est à l'origine de la représentation
esthétique mais sa production est régulée par une fonction non définie
de l'entendement. Dans cette perspective elle semble avoir un rôle prépondérant
puisque l'entendement joue la fonction d'un simple contrôle, par ailleurs
inexpliqué. Nous trouvons d'ailleurs une confirmation de cette hypothèse :
« (dans la) libre-occupation,
sans fin déterminée, des facultés de l'esprit à ce que nous nommons beau,
(...) l'entendement est au service
de l'imagination et non l'imagination au service de l'entendement[85] ». Cependant, on peut considérer que l'ultime
déterminant du jugement de goût est la légalité et c'est alors l'entendement
qui prend le dessus. Et Kant confirme également cette vue : « La
faculté de juger qui rend sa sentence, d'après ses propres principes,
dans les choses des beaux-arts permettra plutôt qu'on porte quelque préjudice
à la liberté et à la richesse de l'imagination qu'à l'entendement[86] ». Il nous est donc impossible à partir du texte de faire prévaloir une
faculté sur l'autre.
Que peut-on en conclure? Cette dialectique et cette contradiction
reposent fondamentalement sur le présupposé selon lequel l'entendement
est l'unique source de la légalité ou plutôt selon lequel l'imagination
n'est pas capable de légalité. Ce présupposé conduit au triple-mystère
de la « légalité sans loi »,
de la subsomption d'une faculté sous une autre, de la légalité non conceptuelle
de l'entendement. La question radicale à laquelle nous aboutissons est
la suivante : compte-tenu de ses conséquences, le présupposé est-il
bon? L'entendement a-t-il vraiment une fonction dans le jugement de goût?
Imagination et raison
Laissons cette question abyssale, à laquelle nous ne répondrons
pas, pour nous tourner vers ce qui, comme tel, est également désigné à
plusieurs reprises comme un « abîme »,
à savoir la notion de sublime. Jusqu'à présent, c'est à dire en matière
de gnoséologie et de morale, aucun lien n'avait été établi entre l'imagination
et la raison. L'Analytique du Sublime est donc le premier lieu où un tel lien
est reconnu. Alors que dans le domaine du beau une certaine autonomie
était reconnue à l'imagination, celle-ci est ici entièrement instrumentalisée
par la raison. Il n'importe ici que sa déficience : c'est du « viol[87] » de l'imagination par les idées
de la raison qu’il est question.
L'origine de ce viol est le caractère illimité du sublime en comparaison
du caractère limité du beau. Kant
définit le sublime comme un sentiment d'abîme douloureux, mais à l'origine
d'une « satisfaction émouvante »,
où l'imagination tente sans succès de présenter l'idée d'un tout, de représenter
l'infini d'une idée. C'est dans cet échec de l'imagination que Kant
voit une démonstration de l'existence de la raison comme faculté sans
bornes contenant les idées irreprésentables. Cette incapacité de l'imagination
à représenter l'infini est pour Kant
une preuve de l'existence de la raison comme faculté supra-sensible :
« Est sublime ce qui, par cela
seul qu'on peut le penser, démontre une faculté de l'âme, qui dépasse
toute mesure des sens[88] ».
C'est donc la non-finalité de l'imagination par rapport à la raison,
c'est le « conflit[89] » des deux facultés qui est ici souligné
et qui vaut comme preuve, comme révélateur. C'est dans ce cadre que l'imagination
est « l'instrument de la raison et de ses Idées, et en tant
que telle, c'est une force qui peut affirmer notre indépendance contre
l'influence qu'exerce la nature, faire déchoir dans la petitesse ce qui
est grand en celle-ci et poser l'absolument grand uniquement en la destination
propre du sujet[90] ».
Nous ne nous arrêterons pas sur le caractère sophistique de la
« démonstration » de l'existence de la raison par l'échec de
l'imagination : la raison est posée comme déjà existante avant même
l'expérience du sublime qui est censée la révéler. Nous ne nous arrêterons
pas non plus sur le caractère artificiel du jeu de réponse binaire et
en miroir des déterminations de l'entendement et de la raison. Enfin,
nous ne nous arrêterons pas non plus sur le mystère, de surcroît passé
sous silence, des rapports sans intermédiaire de l'imagination et de la
raison, donc de leur homogénéité implicite. Cherchons simplement à comprendre
la place et le rôle attribués par Kant à l'imagination. De ses rapports
avec la raison, nous pouvons dire ceci : parce qu'elle est liée au
sensible, parce que conséquemment elle est incapable de présenter l'illimité,
de comprendre l'infini, l'imagination est subalterne. C'est un instrument
parmi d'autres qui sert à Kant
à s’assurer de l'existence d'une réalité supra-sensible et c'est à ce
seul titre qu'elle est prise en considération. Le statut dévalorisé de
l'imagination n'est donc qu'une conséquence de la survalorisation du supra-sensible.
Dans l'hypothèse où nous ne souscririons pas, du fait de toutes les contradictions
et apories que nous avons relevées, à l'idée de supra-sensible, l'imagination
aurait alors une place capitale. D'autant plus capitale que, comme nous
allons le voir plus loin, elle produit des Idées[91]. D'autant plus capitale que, comme la
raison, l'imagination « spontanément,
progresse jusqu'à l'infini[92] ».
b) Les déterminations de l'imagination
Rappelons à nouveau qu'avec près de deux cents occurrences, la
Critique de la Faculté de Juger
est le texte de Kant où
le mot « imagination » apparaît le plus. Tout comme dans la
première Critique, on peut
retrouver trois déterminations importantes de l'imagination : appréhensive-présentative,
reproductive-associative, et productive-créatrice.
L'imagination appréhensive-présentative
Trois formulations différentes nous sont données, qui correspondent
en fait à la même détermination problématique.
Dans la première formulation, l'imagination est décrite comme « saisi(ssant)
(apprehensio) le divers de l'intuition[93] », comme « compos(ant)
le divers de l'intuition[94] ». On retrouve ici la fonction évoquée
et non explicitée par la seule première Déduction
et complètement oubliée dans la seconde édition et l'Anthropologie
du Point de Vue pragmatique.
La seconde formulation définit l'imagination comme la « faculté
des intuitions a priori[95] ». Cette définition ne peut que nous
laisser perplexes. Faut-il comprendre que l'imagination est à l'origine
de l'espace et du temps comme le Schématisme
et la « table des riens » de l'Amphibologie nous le faisait suspecter? Aucune
précision ne nous est donnée qui nous permette de trancher.
Une dernière formulation résume peut-être les deux précédentes :
« l'imagination est la faculté
de la présentation[96] ». La question est alors de savoir ce qu'entend
exactement Kant par le terme
de « présentation ». Dans sa première préface à la Critique
de la Faculté de Juger, il attribuait de façon contradictoire
celle-ci à la faculté de juger, puis à l'entendement[97]. Le contexte des citations nous fait penser
qu'il faut ici comprendre la notion de présentation comme identique à
celle d'appréhension. L'imagination appréhensive constitue une représentation
perceptive qu'elle transmet, qu'elle présente à l'entendement. Celui-ci
a pour tâche d'unifier cette représentation sous un concept. Le rôle de
la faculté de juger est, quant à elle, d'opérer la subsomption de l'une
sous l'autre.
Tout l'enjeu de cette détermination appréhensive-présentative est
celui de la création. L'imagination ne fait-elle qu'appliquer en fonctionnaire
des consignes qui tirent leur origine de l'entendement? Est-elle subalterne
dans ce travail de présentation, ou bien crée-t-elle des déterminations,
des formes nouvelles de présentation? Quelle est l'origine des formes
de présentation que l'imagination donne à ce qu'elle reçoit de l'intuition :
sont-ce des schèmes issus de concepts? Cette hypothèse, déjà évoquée lors
de notre lecture du Schématisme,
présupposerait que nous portions en nous la totalité des concepts possibles.
Nous retomberions alors dans la question de savoir pourquoi nous n'avons
pas directement accès à ces concepts...
Si l'origine des formes de présentation est l'imagination elle-même,
si elle est créatrice de ces formes, comment expliquer la stabilité de
la connaissance, de la perception? Y aurait-il création, une fois pour toutes, et pour tout
le genre humain, des formes de présentation? Pourrait-on alors véritablement
parler de création et non plutôt d'une simple fonctionnalité générique
dont la science pourrait un jour rendre compte? La complexité de ces questions
permet de mieux cerner les revirements kantiens. Nous reviendrons sur
ce problème lors de notre analyse de l'imagination créatrice.
L'imagination reproductive-associative
Nous avons vu que cette autre détermination de l'imagination était
celle de la tradition et que Kant
revenait plus ou moins toujours à elle, qu'elle constituait la toile de
fond de sa révolution. On la trouve ici à l'origine d'une notion étrange
dont on peut regretter que Kant
ne l'élabore pas plus. Cette notion est celle « d'Idée-normale », « Normalidee »,
définie comme « intuition singulière (de l'imagination) qui représente
la mesure-type du jugement sur l'homme comme être appartenant à une espèce
animale particulière[98] ». La dernière partie de la phrase est
curieuse et nous renvoie peut-être aux mystères de la « présentation »
humaine. Kant tente de donner
une « explication psychologique » de la création
de ces Idées-normales. En prenant l'exemple de l'Idée-normale qui détermine
la grandeur, précisément normale, qui convient à un homme, il utilise
la fonction associative-reproductive de l'imagination qui, « par
un effet dynamique qui résulte de l'impression multiple d(es)
formes sur l'organe interne », aboutit à un résultat identique
à celui d'une analyse statistique calculant la grandeur moyenne d'une
population[99]. Cette Idée-normale, empirique, est donc
relative à chaque culture. Kant dit d'elle que c'est « pour
toute l'espèce l'image qui flotte entre les intuitions singulières des
individus qui différent de beaucoup de manières (...).
Cette image n'est pas le prototype achevé de la beauté dans cette espèce
(...). Elle est la règle ».
Nous ne pouvons pas ne pas relever ce point. Si elle n'est pas
belle, l'Idée-normale est pourtant une condition de la beauté. Or nous
venons de voir que cette condition est empirique donc relative. La définition
du beau que nous avons déjà citée (« Est beau ce qui plaît universellement sans concept[100] ») n'est-elle pas alors remise en cause?
Comment en effet ce qui est conditionné relativement
peut-il plaire universellement? N'y a-t-il pas par ailleurs une mise en place
d'une « dictature de la moyenne » où ne vaut que ce qui est
conforme au moyen. De nombreuses autres questions surgissent en considération
d'une telle notion. La principale concerne le statut de cette « Idée-normale ».
Ses déterminations nous font penser immédiatement aux schèmes. Pourtant
sa nature empirique nous interdit de la classer dans cette catégorie.
Quel est son rapport avec les concepts? Peut-elle ne pas en avoir?
Il nous faut à nouveau souligner le « flou » ontologique,
l'absence de statut clair, qui semble être le lot de toutes les productions
de l'imagination. Ce flou des productions est pourtant parfaitement cohérent
avec le flou de l'imagination en tant que telle.
L'imagination productive-créatrice
Nous avons déjà très brièvement abordé la question de l'imagination
productive-créatrice : lors de l'analyse des rapports de l'imagination
et de l'entendement et lors de l'analyse de l'imagination appréhensive.
Il nous faut maintenant saisir avec plus de détails les déterminations
que le texte octroie à ce type d'imagination. Quatre passages, que nous
avons rassemblés en trois, définissent l'imagination créatrice. Les deux
premiers sont de simples phrases trouvées dans l'Analytique du beau et dans la Déduction.
Le troisième passage, le plus important, est celui des paragraphes sur
le génie. Le dernier passage enfin est celui où l'imagination créatrice
est définie par la production d'Idées esthétiques.
Les deux premières rencontres avec l'imagination productrive-créatrice
sont les suivantes :
« Le
concept de goût (...) est une faculté de juger d'un objet en relation à la
libre légalité de l'imagination. Si donc dans les jugements de goût l'imagination
doit être considérée dans sa liberté, elle ne sera pas comprise en premier
lieu comme reproductive, comme lorsqu'elle est soumise aux lois de l'association,
mais comme productive et spontanée (en tant que créatrice de formes arbitraires
d'intuitions possibles); et bien que dans la saisie d'un objet des sens
donné elle soit liée à une forme déterminée de cet objet et dans cette
mesure n'est pas un libre jeu (comme dans la poésie), on comprend néanmoins
fort bien que l'objet puisse justement lui fournir une forme comprenant
une composition du divers telle que l'imagination, si elle était livrée
à elle-même, en liberté, serait en état de l'esquisser en harmonie avec
la légalité de l'entendement en général[101] ».
« La
liberté de l'imagination consiste précisément qu'elle schématise sans
concepts[102] ».
Tentons de comprendre les implications de telles phrases. Tout
d'abord, et c'est le point le plus important, il nous est confirmé que
l'enjeu de la question de l'imagination créatrice est celui de la liberté.
Dans les jugements de goût, seule l'imagination productive compte. Nous
avons là une véritable démarcation par rapport à l'imagination reproductive-associative,
démarcation franche que l'on rencontre pour la première fois. L'essentiel
vient de ce que cette démarcation se
fait à partir de la liberté de l'imagination.
Cette liberté est définie selon deux formules : création de
formes arbitraires d'intuitions possibles, et schématisation sans concepts.
Par la première formulation, l'imagination devient une source fondamentale
des déterminations du monde, au même titre que l'entendement et la raison.
L'imagination n'est plus subalterne, auxiliaire, mais un point nodal et
créateur donc auto-référentiel : autonome. Dans sa liberté, l'imagination
devient origine de formes arbitraires, c'est-à-dire qui ne relèvent que
d'elles-mêmes. Un infini s'ouvre donc en elle. La seconde formulation
est plus troublante car, tout comme la notion de légalité non conceptuelle,
elle est, dans le vocabulaire kantien, absurde par construction. Nous
renvoyons ici à l'analyse des difficultés, que nous pensons insurmontables,
du chapitre sur le schématisme de la Critique
de la Raison pure[103]. Ce chapitre nous expliquait en effet
que la schématisation avait lieu à partir des concepts. Admettons même
que cela ne soit pas le cas : quelle type de schématisation faut-il
entendre ici de toute façon? Est-ce la production de déterminations du
temps? Mais dans cette hypothèse, l'imagination n'est pas véritablement
libre. Elle ne fait que subsumer de façon subalterne : elle n'est
qu'un agent de liaison. Faut-il alors entendre cette schématisation comme
la synthèse de règle de production de l'image? Cette hypothèse n'est pas
non plus recevable car nous avons montré que Kant
considère l'image comme déjà donnée. Nous avons d'ailleurs ici une confirmation
magistrale de ce point : dans la première citation, si l'objet du
jugement de goût est perçu par les sens, la « forme » de cet objet est « fournie »
à l'imagination par l'objet lui-même. Ce point est fondamental. Il confirme
la brèche dans le criticisme que nous relevions au début de ce chapitre :
par cette forme de l'objet, nous avons accès à du non-transcendantal.
Par ailleurs ce point réduit de façon considérable la portée de la liberté
de l'imagination. Celle-ci ne peut pas être, avec une telle affirmation,
à l'origine de toutes les
formes d'intuitions possibles. La liberté de l'imagination est donc cantonnée
à la sphère ontologiquement gratuite ou peu importante par rapport à la
gnoséologie, de l'art.
Mais attachons-nous aux deux passages les plus importants, ceux
qui constituent les paragraphes 46 à 50 de la Critique de la Faculté de Juger, et qui traitent
du génie et des Idées esthétiques.
Le génie est défini par Kant
comme « le talent (don naturel),
qui donne les règles à l'art, (...)
la disposition innée de l'esprit (ingenium) par laquelle la nature donne
les règles à l'art ». Les créations du génie sont originales,
c'est-à-dire qu'on ne peut les déduire des oeuvres qui les précèdent :
elle sont donc en complète rupture avec l'imitation : « le
génie est totalement opposé à l'esprit d'imitation ».
Ces créations sont donc des modèles, elles sont exemplaires. Elles sont
cependant non conceptuelles, on ne peut en rendre compte discursivement.
C'est « en tant que nature » que le génie donne
la règle : c'est la nature qui parle à travers lui. Les génies sont
donc les « favoris de la nature[104] ». Chose importante à noter, la création
du génie est pour Kant le résultat d'un travail « lent »
et « pénible »
et n'est pas « pour ainsi dire affaire d'inspiration ou d'un libre
élan des facultés de l'âme[105] ».
Que peut-on tirer d'une telle description? Tout d'abord il nous
faut désormais prendre en compte le surgissement au monde de nouvelles
déterminations. Si ce que produit le génie n'est pas réductible à ce qui
existait antérieurement, nous avons là une preuve d'une rupture de la
déterminité, ce qui est la définition que donnait Kant
de la liberté. Si le génie crée véritablement, nous avons alors une preuve
de l'immanence de la liberté. C'est sur ce point que se concentre tout
l'enjeu de notre mémoire.
Remarquons le caractère trouble de la description de cette venue
au monde de nouvelles règles, de nouvelles déterminations. Elle n'est
pas imputée au génie en tant que tel : c'est la « nature » qui s'exprime à travers lui.
Le génie nous est donc présenté comme non responsable de ses productions.
S'il y a rupture de la déterminité, s'il y a liberté, celle-ci est complètement
dissociée de l'idée de responsabilité, qui co-définit pourtant la liberté
humaine. Peut-on alors encore considérer le génie comme libre? L'autre
problème est celui du statut de cette « nature ». Dans la Critique
de la Raison pure, la nature était presque ramenée au transcendantal.
Dans cette troisième Critique, nous avons vu que Kant reconnaissait l'existence d'un ordre
non transcendantal auquel nous avons accès. Ces paragraphes sur le génie
semblent même aller jusqu'à oublier le transcendantal au profit d’un tel
« naturel ». La formulation selon laquelle la nature donne les
règles à l'art par l'intermédiaire du génie renverse donc toutes les perspectives
antérieures. Ce renversement est d'autant plus curieux qu'il semble contredit
par la description de la venue au monde de ces règles. Elle n'est pas
décrite comme une inspiration fulgurante mais comme une élaboration progressive
et laborieuse. Or, cette idée de travail renvoie implicitement à la responsabilité
du génie par rapport à sa création. A nouveau le texte est contradictoire.
Mais pourquoi nous intéresser au génie? Tout simplement parce que
la faculté qui, dans le génie, crée, c’est bien entendu l'imagination.
Il nous faut donc nous interroger maintenant sur la nature des règles
créées par l'imagination. Nous nous attendrions à assister à une analyse
de ces règles comme « création de formes arbitraires ». Mais,
curieusement, Kant semble ramener la production du génie à celle d'Idées esthétiques.
Que faut-il entendre par là?
« Par
l'expression Idée esthétique j'entends cette représentation de l'imagination,
qui donne beaucoup à penser, sans qu'aucune pensée déterminée, c'est-à-dire
de concept, puisse lui être adéquate et que par conséquent aucune langue
ne peut complètement exprimer et rendre intelligible. - On voit aisément
qu'une telle Idée est la contrepartie (le pendant) d'une Idée de la raison,
qui tout à l'inverse est un concept, auquel aucune intuition (représentation
de l'imagination) ne peut être adéquate[106] ».
La spécificité de la création du génie a pour origine le renvoi
infini entre elles des « représentations
partielles[107] » contenues dans l'Idée esthétique. En
elles, l'esprit se perd dans un flux qui ne peut être arrêté, ni saisi.
C'est par cette ouverture vers l'infini que l'imagination, pour Kant,
est créatrice.
« Lorsqu'on
place sous un concept une représentation de l'imagination, qui appartient
à sa présentation, mais qui donne par elle-même bien plus à penser que
ce qui peut être compris dans un concept déterminé, et qui par conséquent
élargit le concept lui-même esthétiquement d'une manière illimitée, l'imagination
est alors créatrice et elle met en mouvement la faculté des Idées intellectuelles
(la raison) afin de penser à l'occasion d'une représentation bien plus
(ce qui est, il est vrai, le propre du concept de l'objet) que ce qui
peut être saisi en elle et clairement conçu[108] ».
Ce n'est donc que lorsque les productions de l'imagination sont
ouvertes, non-closes, irréductibles que l'on peut considérer celle-ci
comme créatrice. La question qui nous occupe est de savoir si cette ouverture,
cette béance vers l'infini rompt ou non la déterminité. Ce qu'elle désigne
a-t-il un statut ontologique particulier, non déterminé et non déterminable?
Les créations du génie ne sont-elles pas tout simplement le résultat tout
à fait déterminé de la constatation banale des limites du langage?
Les exemples pris par Kant
ne nous invitent malheureusement pas à opter pour la première solution.
Son illustration définit l'Idée esthétique comme figure rhétorique ou
picturale du symbole, de l'analogie, de l'image :
« Ainsi
l'aigle de Jupiter tenant la foudre dans ses serres est un attribut du
puissant roi du ciel. (...) ces attributs esthétiques donnent une Idée
esthétique, qui pour cette Idée de la raison remplace une présentation
logique, mais qui sert plus proprement à animer l'esprit en lui ouvrant
une perspective sur un champ de représentations du même genre s'étendant
à perte de vue[109] ».
L'Idée esthétique ne semble dans cette perspective que découler
des limites du langage. Par ailleurs, elle semble plutôt un produit de
l'imagination reproductive-associative que de l'imagination créatrice.
L'image, le symbole, l'opération même de l'analogie sont plus des déductions
associatives que des créations. Notons que Kant
illustre paradoxalement l'impossibilité de formuler corrélative de l'Idée
esthétique par un attribut esthétique (l'aigle de Jupiter) justement qu'il
nomme et ce, à l'aide son
art favori, la poésie, un art dans
le langage. Sa définition serait-elle encore valable pour la
musique? Existe-t-il des Idées esthétiques en musique et pourrait-on éventuellement
ramener les productions du génie musical à ces dernières?
On voit ici combien est décevante la réduction que fait Kant de la création du génie à l'Idée esthétique et de cette
dernière au symbole, à l'image allégorique. Dans cette perspective, le
champ artistique apparaît donc plutôt comme déterminé. Les propos tenus
sur la création dans l'Anthropologie abondent d'ailleurs dans ce sens :
« Le
champ spécifique du génie est celui de l'imagination, parce que celle-ci
est créatrice et qu'elle est moins soumise que d'autres facultés à la
contrainte des règles, mais est donc d'autant plus capable d'originalité.
(...). Mais tout art exige pourtant certaines règles fondamentales à caractère
mécanique, comme celle de l'adéquation de la production de l'artiste à
l'idée qui lui était sous-jacente, autrement dit : celle de la vérité
dans la représentation de l'objet qu'on a conçu[110] ».
« l'imagination
productrice n'est cependant pas, pour autant, créatrice,
c'est-à-dire qu'elle n'a pas la faculté de produire une représentation
sensible qui n'ait jamais été donnée auparavant à notre faculté de sentir : en
fait, on peut toujours indiquer ce qui en est la matière. (...). Le jaune
et le bleu mélangés donnent le vert; mais l'imagination ne pourrait produire
la moindre représentation de cette couleur si elle n'avait vu
ce mélange[111] ».
On remarquera la contradiction entre les deux passages. Kant reconnaît parfois l'imagination comme créatrice alors qu’ailleurs,
il lui dénie toute réalité. Le texte ne peut donc que nous laisser dans
l'embarras. Un embarras d'autant plus grand que si l'imagination est considérée
comme créatrice et comme créatrice de déterminations irréductibles aux
précédentes, la causalité est rompue et une expérience de la liberté est
rendue possible.
3) Conclusion :
une fondation esthétique de la liberté?
Notre conclusion de cette sous-partie ne peut-être qu'en demi-teinte.
Si on analyse le texte en entier, il n'est qu'à demi possible de dire
de l'imagination qu'elle est créatrice. Seules véritablement l'imagination
productive, définie comme créatrice de formes arbitraires d'intuitions,
une partie de la définition du génie, et la définition de la production
du génie comme ouverture vers l'infini, par le biais du flux des renvois
des représentations entre elles, nous permettent de dire que l'imagination
rompt la déterminité, pose de nouvelles déterminations, qu'avec elle une
expérience de la liberté est possible. Le reste des déterminations attribuées
à l'imagination ne fait que la clôturer, la cloisonner, l'instrumentaliser,
voire souligner sa défaillance, ses limites.
Nous sommes donc en plein coeur d'un paradoxe : dans l'ouvrage
où le vocabulaire de la liberté est le plus utilisé (« libre
imagination », « libre
jeu », « libre légalité », etc.), dans un ouvrage
traitant d'esthétique où « en droit on ne devrait appeler art que la production
par liberté, c'est-à-dire par un libre-arbitre, qui met la raison au fondement
de ses actions[112] », la liberté n'est pas véritablement reconnue.
Si elle était reconnue, ce serait une liberté immanente qui remettrait
en cause la fondation transcendantale, et, avec elle, la seconde Critique
et ses postulats.
Notre conclusion de cette sous-partie est donc la suivante :
si la fondation morale de la liberté est aporétique, il n'existe pas non
plus chez Kant d'entière et univoque reconnaissance
de la rupture de la déterminité par les créations de l'imagination. En
admettant même que cette rupture soit reconnue, la venue au monde de ces
nouvelles déterminations n'est pas imputée à leurs auteurs, du reste extrêmement
rares, que sont les génies, mais à la « nature ».
La déterminité n'est donc pas véritablement rompue. Chez Kant, imagination et liberté ne sont pas
explicitement réunies par la création.
Il est temps désormais de clore notre étude des textes kantiens
sur l'imagination. Quelles leçons pouvons-nous tirer de notre tentative
de lecture détaillée?
CONCLUSION
: IMAGINATION, BRECHES ET PHILOSOPHIE
Nous devons avouer que nous n'avons pas trouvé ce que nous cherchions
lorsque nous avons entamé notre recherche. Nous avions l'espoir de mettre
au jour une véritable fondation de la liberté dans l'imagination de la
troisième Critique. Nous
venons de voir à l'instant que cet espoir n'est pas véritablement comblé.
Notre attente était morale et c'est en gnoséologie que nous avons
appris le plus... Tout d'abord nous avons démontré le caractère fondamental
de l'imagination pour la cohérence du système kantien. Nous avons vu que
ce caractère fondamental n'était jamais reconnu ouvertement, que Kant
ne tirait pas toutes les conséquences des déterminations radicalement
nouvelles qu'il attribue à l'imagination.
Ces déterminations radicales sont elles-mêmes des conséquences
de la révolution copernicienne et de la dualité sensibilité passive -
entendement spontané qui y est attachée. L'imagination associative-reproductive,
reprise à la tradition humienne, n'est que peu intéressante et relève
de la psychologie empirique. Ce n'est pas cette détermination de l'imagination
qui a éveillé notre intérêt, mais trois autres :
a) l'imagination appréhensive, indissociable de la perception et dont on ne
saura jamais quelle est l'origine des formes de présentation qu'elle donne
aux objets;
b) l'imagination comme entre-deux, comme passerelle entre la sensibilité et
l'entendement, point de jonction entre deux mondes hétérogènes, zone trouble,
floue, bâtarde;
c) l'imagination créatrice, non véritablement reconnue, voire niée, qui sans
doute se rattache à l'imagination appréhensive en tant qu'elle aussi présente des objets, mais qui est singulière
car dissociée de la perception.
L'apport positif de notre travail vient des implications auxquelles
nous ont conduits ces quatre déterminations. En les analysant, nous avons
vu qu'elles remettaient en cause le projet de l'idéalisme transcendantal.
C'est ce point qui nous semble le plus important.
L'imagination reproductive présuppose une répétition des événements
qui ne peut pas être transcendantale. L'origine des formes données par
l'imagination appréhensive reste mystérieuse dans la première Critique, et est reconnue explicitement comme
provenant des objets, donc des choses en soi, dans la troisième. La nécessaire
temporalité du schématisme de l'imagination, remet en cause l'idéalisme
du temps. L'existence éventuelle d'une imagination créatrice ruinerait
la stabilité des déterminations du monde phénoménal. A cela, rajoutons
le caractère mystérieux des définitions du beau et du sublime entendus
comme rapport direct (harmonieux ou conflictuel) de deux facultés. Par
ailleurs, dans notre bref rappel sur la fondation kantienne de la liberté,
nous avons tenté de montrer combien celle-ci était aporétique : fondation
factuelle de l'impératif catégorique, contingence du lien loi morale-liberté,
etc.
Impossible, du fait de ces conclusions, d'avoir une idée précise
concernant les rapports exacts qu'entretiennent sujet et objet, ce qui
vient de l'un, ce qu'apporte l'autre. Le champ gnoséologique doit donc
être repensé.
Impossible de résoudre l'antinomie du jugement de goût sans une
réelle élaboration de ce que peut être cette légalité non conceptuelle
qui garantit l'universalité du sentiment subjectif que procure ce même
jugement de goût. C'est ici le champ de l'esthétique qui reste ouvert.
Impossible enfin de faire l'expérience de la liberté, entendue
comme rupture de la déterminité, entendue comme choix, dans le système
kantien. C'est donc toute la question morale et politique qui nécessite
d'être réélaborée.
Questionner l'imagination kantienne, c'est donc se trouver dans
la nécessité de réinterroger le projet philosophique dans sa quasi-totalité,
et ce dans le respect infini et émerveillé du cadre des questions formulées
par Kant.
[1].
Critique de la Raison pure, T.P., p. 153 (A 141, B 180).
[2]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 42, Pléiade, t. II, pp.
905 et 955.
[3]. Nous avons ajouté entre
parenthèses les « produits » propres aux facultés de connaissances.
[4]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 198, Pléiade, t. II, p.
1173.
[5]. « De la synthèse
de la reproduction de l'imagination », Critique
de la Raison pure, T.P., p. 112 (A 100).
[6]. Anthropologie
du Point de Vue pragmatique, G.F., pp. 47-48, Pléiade, t.
III, p. 942.
[7]. Voir p. 109 de ce mémoire.
[8]. Voir note 1, p. 3 de
ce mémoire.
[9]. Voir p. 87 de ce mémoire.
[10]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 100 (A 84, B 116).
[11]. Anthropologie
du Point de Vue pragmatique, G.F., p. 143, Pléiade, t. II,
p. 1014.
[12]. Cf. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 49 (A 15, B 29).
[13]. Voir sur ce point,
J. Rivelaygue, Leçons de Métaphysique allemande, t. II,
Grasset, 1992, pp. 128-129.
[14].
Critique de la Raison pure, T.P., p. 93 (A 78-79, B 103-104).
[15]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 105 (A 94-95).
[16]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 109 (A 97).
[17]. Critique
de la Raison pure, T.P., pp. 129-130 (A 115-116).
[18]. Voir note 1 de cette
page.
[19]. Critique
de la Raison pure, T.P., pp. 132-133 (A 118-119).
[20]. Critique
de la Raison pure, T.P., pp. 105 et 109 (A 94 et 97).
[21]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 134 (A 120).
[22]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 93 (A 78-79, B 103-104)
[23]. Critique
de la Raison pure, T.P., pp. 112-115 (A 100-103).
[24]. Hume,
Enquête sur l'Entendement humain,
sections III et VII.
[25]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 112 (A 100).
[26]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 113 (A 100-101).
[27]. « Si
donc nous pouvons montrer que même nos intuitions a priori
les plus pures ne procurent aucune connaissance, sauf si elles contiennent
cette liaison du divers qu'une synthèse complète de la reproduction
rend possible, alors cette synthèse de l'imagination aussi est fondée
antérieurement à toute expériences sur des principes a priori,
et il faut admettre une synthèse transcendantale pure de cette imagination
servant elle-même de fondement à la possibilité de toute expérience
(en tant que celle-ci suppose nécessairement la reproductibilité des
phénomènes) ». Critique
de la Raison pure, T.P., p. 114 (A 101-102), Pléiade, t.
I, p. 1408.
[28]. Critique
de la Raison pure, T.P., pp. 114-115 (A 102).
[29]. Voir pp. 90-91 de
ce mémoire. Citations : A, pp. 132-133 (A 118-119); A, pp. 137-138 (A
123); A, pp. 138-139 (A 123-124).
[30]. Critique
de la Raison pure, T.P., pp. 132-133 (A 118-119).
[31]. Critique
de la Raison pure, T.P., pp. 138-139 (A 123-124).
[32]. Critique
de la Raison pure, T.P., pp. 137-138 (A 123)
[33]. Voir note 2 de cette
page.
[34]. A. Lalande,
Vocabulaire technique et critique
de la Philosophie, P.U.F., 1926, p. 895.
[35]. Critique
de la Raison pure, T.P., pp. 134-135 (A 120-121).
[36]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 151 (A 138, B 177).
[37]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 151 (A 139, B 178).
[38]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 153 (A 143, B 182) et p. 155
(A 145, B 184).
[39]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 153 (A 142, B 181).
[40]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 154 (A 144, B 184).
[41]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 155 (A 145, B 185).
[42]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 154 (A 143, B 183).
[43]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 152 (A 140, B 179).
[44]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 153 (A 141, B 181). Nous pensons,
comme Vaihinger, que le texte comporte une coquille.
L'image est à attribuer à l'imagination reproductrice.
L'imagination productrice est toujours qualifiée de transcendantale
et ses seules fonctions sont la recognition et le passage à l'aperception.
De plus, l'imagination reproductrice s'est déjà vu attribuer le rôle
de synthèse de l'image. Cf. T.P., p. 134 (A 97).
[46]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 414 (A 570, B 598).
[47]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 93 (A 78-79, B 103-104).
[48]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 129 (B 151).
[49]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 140 (B 162).
[50]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 130 (B 152).
[51]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 130 (B 152).
[52]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 132 (B 154).
[53]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 129 (B 151).
[54]. Anthropologie
du Point de Vue pragmatique, G.F., pp. 86, 105, 114 et 124,
Pléiade, t. III, pp. 971, 985-986. Voir également notre recueil de citations.
[55].
Anthropologie du Point de Vue pragmatique, G.F., p. 86, Pléiade,
p. 971.
[56]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 134 (A 120).
[57]. Anthropologie
du Point de Vue pragmatique, G.F., pp. 61 et 69.
[58]. Anthropologie
du Point de Vue pragmatique, G.F., p. 105, Pléiade, pp. 985-986.
[59]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 152 (A 141, B 180).
[60]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 249 (A 292, B 348).
[61]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 112 (A 100).
[62]. La traduction de la
Pléiade donne "fantasmagorie".
[63]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 350 (A 448, B 476).
[64]. Prolégomènes
à toute Métaphysique future, Vrin, p. 121, Pléiade, t. II,
p. 126.
[65]. Critique
de la Raison pratique, P.U.F., pp. 1-2, Pléiade, t. II, p.
610.
[66]. Prolégomènes
à toute Métaphysique future, Vrin, p. 106, Pléiade, t. II,
p. 110. Voir également l'expression : « pénible déduction des catégories »,
Critique de la Raison pratique,
P.U.F., p. 151, Pléiade, t. II., p. 780.
[67]. Critique
de la Raison pratique, P.U.F., p. 31, Pléiade, t. II, pp.
644-645.
[68]. Citations extraites
de la note en bas de page, Critique
de la Raison pratique, P.U.F., p. 2, Pléiade, t. II, p. 610.
[69]. Critique
de la Raison pratique, P.U.F., p. 105, Pléiade, t. II, pp.
728-729.
[70]. Critique
de la Raison pratique, P.U.F., p. 103, Pléiade, t. II, p.
726. Sur la punition, voir p. 38 (Pl. pp. 653-654).
[71]. Voir notre tentative
de relevé systématique en annexe, p. 109.
[72]. Fondements
de la Métaphysique des Moeurs, Delbos, p. 132, Pléiade, t.
II, p. 282.
[73]. Critique
de la Raison pratique, P.U.F., p. 71, Pléiade, t. II, pp.
691-692.
[74]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 395 (A 534, B 562).
[75]. Critique
de la Raison pratique, P.U.F., p. 23, Pléiade, t. II, p.
635.
[76]. Critique
de la Raison pure, T.P., p. 404 (A 551, B 579).
[77]. Voir plus particulièrement
notre analyse sur imagination et reproduction, p. 16.
[78]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 32, Pléiade, t. II, pp.
939-940.
[79]. Voir le tableau dont
nous donnons une copie dans l'introduction à cette partie, p. 2.
[80]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 150, Pléiade, t. II, p.
1106.
[81]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 96, Pléiade, t. II, p. 1026.
[82]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 62, Pléiade, t. II, p. 977.
[83]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 81, Pléiade, t. II, p. 1005
[84]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 148, Pléiade, t. II, p.
1104.
[85]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 82, Pléiade, t. II, p. 1005.
[86]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 149, Pléiade, t. II, p.
1104.
[87]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 85, Pléiade, t. II, p. 1010.
[88]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 90, Pléiade, t. II, p. 1017
(Kant souligne).
[89]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 97, Pléiade, t. II, p. 1027.
[90]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 106, Pléiade, t. II, p.
1041.
[91]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, pp. 143-145, Pléiade, t. II,
pp. 1098-1100.
[92]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 93, Pléiade, t. II, p. 1021.
[93]. Critique
de la Faculté de Juger, Pléiade, t. II, p. 874.
[94]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, pp. 61, 79 et 121, Pléiade,
t. II, pp. 975, 1002, et 1063.
[95]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 36, Pléiade, t. II, p. 946.
[96]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 73, Pléiade, t. II, p. 994.
[97]. Critique
de la Faculté de Juger, Pléiade, t. II, p. 48 et p. 53.
[98]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 74, Pléiade, t. II, p. 995.
[99]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 75, Pléiade, t. II, p. 997.
[100]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 62, Pléiade, t. II, p. 977.
[101]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, pp. 80-81, Pléiade, t. II,
p. 1005.
[102]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 121, Pléiade, t. II, pp.
1063-1064.
[103]. Voir pp. 24-34 de
ce mémoire.
[104]. Citations extraites
des paragraphes 46 et 47, Vrin, pp. 138-140, Pléiade, t. II, pp. 1089-1092.
[105]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 143, Pléiade, t. II, p.
1098.
[106]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 144, Pléiade, t. II, pp.
1098-1099.
[107]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 146, Pléiade, t. II, p.
1100.
[108]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 144, Pléiade, t. II, pp.
1098-1099
[109]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 145, Pléiade, t. II, pp.
1099-1100.
[110]. Anthropologie
du Point de Vue pragmatique, G.F., p. 180, Pléiade, t. III,
p. 1042.
[111]. Anthropologie
du Point de Vue pragmatique, G.F., p. 105, Pléiade, t. III,
pp. 985-986. Ce point est répété deux fois p. 107 (Pl. p. 987) et p.
119 (Pl. p. 996).
[112]. Critique
de la Faculté de Juger, Vrin, p. 135, Pléiade, t. II, p.
1084.
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