|
 |
DU BEAU, DES POMs, DES RADs
Ce texte est la tentative d'asseoir la Beauté sur mes genoux, sans la trouver amère - sans l'injurier. La toile de fond conceptuelle est volée à Cornélius Castoriadis sans qui je n'aurais jamais fait de philosophie. Les abréviations barbares sont miennes, et dédiées au Parti d'en rire.
1) L'individu est le résultat de la socialisation de la psyché ; il est construit sur les résidus d'une POM (psychique originaire monade) qui ne cherche qu'à se reconstituer.
2) Cette POM qui se prenait pour tout, ne subissant aucune aliénation (puisqu'elle est tout), est le paradigme de la liberté. Etant tout, elle ne peut rien désirer et se représente comme la totalité, représentation affectée d'une valeur positive infinie absolument et qui induit un plaisir absolu.
3) Son illusion de totalité une fois brisée par la nécessaire prise en compte de la réalité (dont le sein ou son substitut est le premier objet), La POM n'aura de cesse de retrouver sa totalité perdue.
4) De la réalité créant le manque naît le désir, naît le mécanisme radique (RAD : Représentation, Affect, Désir, comme trinôme indissociable).
5) RAD signifie que toute représentation (ou noèse : une représentation n'est pas nécessairement visuelle ou informée par les sens ; les représentations de mots, conceptuelles ou imaginatives sont des représentations) est affectée (d'un indice positif, négatif, voire, cas d'école, neutre) et cet affect induit un désir (ou une répulsion).
6) Les RADs ne sont pas nécessairement conscientes. Les RADs conscientes sont en général plutôt minoritaires.
7) L'être humain est donc un être radique ou plus exactement radico-pomique. Spinoza écrit : être de désir dont l'essence est le conatus.
8) Si la liberté entendue comme rupture de la causalité n'existe pas, si le principe de raison suffisante s'applique à tous les événements, si l'homme n'est pas un empire dans un empire (pour quelles raisons autres que narcissiques le monde ne serait-il pas au fond absurde ?), alors on peut construire une arithmétique radique : en cas de conflit entre deux RADs, sera agie celle qui comporte un affect supérieur à l'autre. L'arithmétique radique est donc régie par la maximisation des gains pomiques, c'est à dire en dernière instance, par les gains de liberté.
9) On voit donc que le point essentiel est le processus d'affectation d'une représentation.
10) Il nous faut discuter ici de l'emploi du terme « affect ». Affect renvoie implicitement à la subjectivité : un individu affecte une représentation. Le problème vient de ce que la quasi-totalité des RADs est affectée socialement. La psyché reçoit des RADs pré-affectées, dotées d'une valeur par la société dans laquelle elle est socialisée. L'affect est donc moins l'expérience du jugement porté sur une représentation que l'indice qui y est accolé, indice dont l'origine n'est que rarement le fait de l'individu. L'affect ainsi défini est donc synonyme de « valeur ».
11) La valeur d'une représentation, l'indice qu'elle porte, a donc soit une origine étrangère au sujet (on retrouve ici l'illustre notion philosophique d'opinion), soit est le résultat d'une affectation du sujet.
12) Nous appelons émotion le sentiment subjectif, produit du jugement immédiat et quasiment inconscient qui se prononce sur le gain ou la perte pomique qu'induit la représentation, sentiment qui conduit à l'affectation de celle-ci, à son « indiçage ».
13) Il existe un spectre complet d'émotions : de l'horreur la plus ignoble à l'harmonie la plus sereine. La polarité plaisir-douleur divise ce spectre en deux.
14) L'émotion ne fait pas seulement partie d'un spectre mais également d'une échelle d'intensité qui va de l'excessivement fort à l'infiniment petit.
15) Un gain pomique produit une émotion de plaisir, une perte, de déplaisir. On retrouve par là la joie et la peine spinozistes.
16) Découlent de là les liens plaisir-liberté et douleur-aliénation, et une fondation économico-anthropologique d'un projet révolutionnaire.
Ce cadre posé, comment définir l'art ?
A) L'oeuvre d'art est le support de l'expression la plus parfaite d'une émotion, quelle que soit cette émotion (il existe une esthétique de l'horreur, de la douleur : Francis Bacon, Billie Holliday..). Telle est son unique finalité.
B) La qualité d'une oeuvre d'art vient de l'intensité de l'émotion qu'elle est capable de provoquer. Cette qualité est redoublée lorsque l'émotion précise que suscite l'oeuvre est « recréée » pour la première fois. Il s'agit donc moins d'une création de formes que de la création d'un support d'une émotion particulière ou alors, la forme ne vaut que comme support.
C) La spécificité de l'émotion artistique vient de ce qu'elle est provoquée par un objet mis à distance, posé comme objet esthétique (Cf. Duchamp). C'est une émotion médiate qui se distingue de l'immédiateté de l'émotion en général. Cette distance permet la désignation de l'immédiateté passive de l'émotion en question. Une relation de signification s'établit : l'oeuvre d'art devient le signifiant de l'émotion qui jusque là restait en deçà du signe. Une autonomie est donc gagnée : on ne subit plus l'émotion, on peut la suspendre, la reproduire, la faire perdurer. Le phénomène est similaire sinon identique à celui de la parole en analyse.
D) En tant qu'elle est nécessairement gain d'autonomie, l'oeuvre d'art est donc immanquablement plaisir, joie spinoziste.
E) Lorsqu'une oeuvre d'art provoque une émotion appartenant à la moitié « douleur » du spectre, le sentiment général ressenti est une combinaison de cette douleur et de la joie de désignation. Ce cas particulier me semble tout à fait susceptible d'être désigné sous le nom de « Zaubertrauer ». Il ne résume cependant pas la totalité du champs esthétique : la joie pure que provoque un scat d'Ella Fitzgerald est redoublée par la joie de désignation : on se trouve alors ici en pleine « Zauberfreude ».
F) Le jugement esthétique repose donc sur deux éléments : l'intensité de l'émotion; le gain de désignation gagné. Il faut sans doute ajouter un dernier élément : la façon aliénée ou non de vivre l'émotion suscitée (afin de répondre aux défenseurs de l'exaltation violente, autistique d'un certain rock) : l'oeuvre d'art n'est pas un miroir psychiatrique, c'est un signe, un outil inutile d'autonomie. Le chef d'oeuvre est ainsi ce qui parvient à susciter une émotion libre (c'est-à-dire soit joyeuse, soit consciente) avec la plus grande intensité possible (c'est sur ce point qu'intervient la question de la perfection), émotion qui n'avait jamais été « désignée » auparavant.
|
|
 |