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Dialogue avec Marc Develey
MD, 16/09/98 : Réel / Réalités, Assignation
0. INTRODUCTION
J'ai eu une crise philosophique certaine il y a de cela quelques mois, comme je te le disais il y a quelques temps. Textes, prises de positions, batailles parfois rangées entre écoles, tout m'est apparu dérisoire, autant d'autoritaires tentatives pour conformer l'homme au Shabbat : on confondait la fin et les moyens.
Il m'a fallu pas mal de temps pour comprendre d'où venait mon malaise, en analyser la cause et dépasser le refus consécutif de toute connaissance discursive, que j'assimilais à toute tentative d'assignation à l'homme d'une place qui servait plus le discours - et les ambitions du locuteur - que, précisément, l'homme lui-même.
Ce ce malaise a été dépassé une fois que j'ai commencé à détecter certaines structures médiatrices d'un pouvoir, pas nécessairement politique, dans les textes, dans les discours et dans ma propre vie. J'ai été merveilleusement aidé en cela par la pensée la plus techniquement difficile et la plus stimulante à l'heure actuelle (en France au moins) en matière d'ontologie : celle de François Laruelle. Et aussi dans la mesure où j'ai été plaqué récemment :-).
Tiut ce qui suit est donc dans un état exploratoire et ne saurait encore soutenir une attaque philosophique en règle. Je n'y demande que de l'indulgence, un peu de patience, sans doute, et de la bienveillance :-)
1. ONTOLOGIE
Je suis donc en train d'essayer de comprendre la structure de l'assise-emprise de l'homme sur le réel, emprise que j'appelle réalité et, maintenant que j'y pense, dont je nomme le processus "assignation". C'est l'autre nom que je cherchais pour "virtuel" et ça veut dire "venue au signe de la chose" où chose (réelle) est opposé à objet (de connaissance, de réalité). Toute réalité (système complet de signes permettant à l'homme de se trouver une place dans le monde) émerge du réel à travers un processus d'assignation. Elle a donc quelque chose à dire du réel. C'est même la seule façon de dire quelque chose du réel. D'où la question standard : y a-t-il une assignation qui en dirait plus que les autres ?
Tout dépend, je pense, ce qu'on entend par "dire". Si c'est une question de contenu, la réponse est sans ambiguïté ni tergiversation NON. En ce qui concerne les objets, ils se valent tous. Même le nazisme et l'humanisme, à cet égard se valent : ce sont des structures d'assignation autoritaire du réel à une réalité, qui prétendent, sans jamais pouvoir le démontrer efficacement, détenir l'Assignation Ultime. ici intervient une hypothèse fondamentale (ou axiome) : celle de la neutralité axiologique du réel.
2. AXIOLOGIE
2.1 Point de vue des contenus d'assignations
Le réel ne vaut rien, il ne vaut que via une réalité. C'est la réalité qui introduit des hiérarchies et des équivalences dans la neutralité du réel. Notons bien que je prends cet axiome dans un sens très fort, c'est-à-dire que même un universel - à l'échelle de l'humain ou du vivant - n'est pas pour moi une façon de faire valoir le réel. Ca dit quelque chose du réel (quoi exactement, c'est plus dur à établir), mais ça ne crée de valeur que de façon seconde, dans la médiation nécessaire d'une réalité. Ca ne veut pas dire que la valeur n'appartient pas au réel. Elle structure une réalié, donc est partie intégrante d'un processus d'assiignation dont, en dernière instance, le réel est la cause. Mais elle est émergente par rapport à cette cause, si tu veux - la forme logique de ces propositions n'est pas adéquate à ce dont je parle, mais s'il fallait que je me lance dans du Laruelle, ça risquerait de te lasser et j'en aurait de toute façon pour des dizaines et des dizaines de mails :-)
Autrement dit, il y a peut-être une vérité, mais en ce cas, elle ne nous dit rien de l'action à tenir en telle et telle circonstance. Je sais, on est en plein kantisme ! Disjonction de la connaissance et de la règle de l'action. Sauf que la théorie kantienne de la connaissance est encore inadéquate à son objet, puisque (cf Deleuze) elle s'établit précisément dans la hiérarchie sensibilité/entendement/raison qui vise à promouvoir les primats successifs des niveaux les plus élevés.
La règle de l'action, ou de l'évaluation (les hiérarchies axiologiques) n'appartient qu'à des réalités données. La vérité est de l'ordre du réel. Entre les deux, disjonction radicale.
2.2 Point de vue des formes d'assignations
En ce cas, sur quoi fonder une axiologie ? Est-ce même possible ? Je le pense (mon inspiration est toujours laruellienne, même si Laruelle ne me suivrait sans doute pas). Mais comme ce ne peut être sur un contenu, il faut que ce soit sur une forme, ou plutôt une structure, sur la dynamique interne des réalités.
Dans le cadre que je me fixe d'un réel dont la connaissance est disjointe radicalement de toute valeur, c'est la neutralité même du réel qui doit nous servir de guide. Il s'agit de respecter cette neutralité, c'est-à-dire de donner assentiment à ces réalités qui reconnaissent l'impensabilité axiologique du réel. Parmi les attitudes (réalités) plastiques qui font justice à cette exigence, on trouve déjà, par exemple, bouddhisme, zen, certain christiannisme, certain humanisme, peut-être.
Mais attention ! Le danger est grand ici de croire que ces réalités en disent plus sur le réel que d'autres. Ce n'est assurément pas le cas. Je reste persuadé que l'on n'a pas même effleuré la forme d'un discours qui pourrait dire quoi que ce soit sur le réel, même si la science contemporaine s'en approche un tant soit peu - dans certaine épistémologie bohrienne, peut-être.
L'axiologie que je propose est formelle (encore en plein kantisme, sans doute). Elle ne saurait avoir de contenu, ou diriger l'action. Elle suppose même que l'action est dépendante des besoins du moment.
3. PRATIQUE (LES BESOINS DU MOMENT)
3.1 Le sens
Qu'est-ce donc que le besoin d'un moment ? C'est ce qui lui est adéquat. Mais comment définir une telle adéquation ? Il nous faut ici un concept qui donne à chaque moment une valeur qui permette de se positionner par rapport à lui. Cette valeur, je l'appelle le sens. Ce n'est pas une valeur en tant que telle, pas un contenu, une fois de plus. Ce qui fait office de contenu, je l'appelle signe. Un signe est un élément de structure, donc lui-même et indissociablement contenu et forme. C'est une portion de réalité, incompréhensible en dehors de la réalité qui l'engendre et l'anime.
Le sens, c'est le réel à l'oeuvre "sous"/"derrière"/"hors" le signe. De quelle oeuvre s'agit-il là ? Une oeuvre d'indifférence. La neutralité axiologique du réel se traduit par son indifférence radicale à tout contenu. Dès lors, le sens n'est que la circulation de cette indifférence, c'est-à-dire l'ouverture de tout discours ou geste à la labilité des réalités.
Mais attention, une fois de plus ! Un discours n'a pas besoin de théoriser cette indifférence pour qu'elle soit sienne. Il ne s'agit pas d'une indifférence de contenu, mais d'une indifférence de forme, qui concerne plus l'acte d'énonciation que l'énoncé lui-même. Il y a des catho fanatiques dont le discours n'est pas différent d'un catho éclairé. Il s'agit donc bien ici d'attitude de façon générale, de geste, d'acte.
3.2 Le moment
Dès lors, tout est question d'attitude. Il ne s'agit pas tant de se poser dans une quelconque universalité qui ignorerait les notions de temps, d'espace, de manière, etc. que de reconnaître le seul universel que j'ai trouvé n'être pas aliénant, celui de l'occasion, qui reconnaît l'unique absolu de la circulation du sens. Peu importe même que se fasse jour à cette occasion un discours refusant cette circulation ! Il ne s'agit pas de justifier, mais de laisser circuler. Bien souvent, les justifications ne servent qu'à enfermer le discours dans un absolu déréalisnnt :-). Mais pas toujours, bien sûr.
Tout est dans la distinction entre l'outil et le morceau de bois. L'outil travaille. S'il travaille mal, on en change, on le modifie. Peut-être aussi change-t-on son tour de main. Mais l'incitation vient du bois, et son travail ne peut être fait correctement que si l'artisan et son outil se font humbles devant le bois (tout ça est métaphorique, bien sûr. Artisan, outil et bois sont déjà parties prenantes d'une réalité). C'est, en dernière instance, le bois qui dirige. Et l'oeuvre qui surgit sera dite d'art si précisément le travail effectué laisse circuler le sens, cad si l'artisan-outil s'est oublié en tant que réalité dans le temps de son travail, s'il s'est désidentifié du "je suis ceci cela" pour n'être plus que "main-ciseau-geste-bois" - ce qui est l'affleurement impensable du réel.
3.2 Problème
Mais comment s'établir là où la pensée (la vie) se reconnaît comme assez fluide pour que sa référence formelle soit l'impensable, c'est-à-dire l'hors assignation ? Je ne sais pas. Là, je balbutie. Il y a des trucs en Inde, j'en suis depuis longtemps persuadé (cette réflexion est, dailleurs, fortement influencée par la culture du sous-continent). Mais bon, je pense que la solution est d'une simplicité (conceptuelle) enfantine, mais qu'il n'est pas si simple de se dépouiller du vieil homme.
En somme, je suis un rationnaliste, mais dans la seule mesure où la pensée rationnelle reste un outil d'exploration d'une réalité riche de la forclusion qu'elle se reconnaît du réel. Il s'agit avant tout pour moi de tenter de devenir une terre d'accueil et de transmission.
Voilà. Il est probable que nous soyions en définitive fort opposés et que certains de ces points t'auront fait sursauté. De toute façon, tout ça est en pleine évolution. Je ne pense pas pouvoir en discuter correctement encore - dans quelques années peut-être - mais ça peut te donner quelques clefs de compréhensions.
Amicalement,
Marco
SB, 17/09/98 : Universel, Phénoménologie, Causalité.
Hello Marc,
Voici quelques éléments de réponse à tes mails d'hier. Les pics sont dits avec le sourire et la complicité de l'estime.
Je crois qu'il y a des confusions indues dans l'approche transversale que tu tentes de faire de gnosésologie et morale.
Ta dichotomie réel/réalités me semble porteuse d'un relativisme dont l'issue ne peut être que le conflit, la guerre des porteurs de valeurs ou de réalités différentes les uns contre les autres.
Il y a d'un côté ton souci d'une sérénité joyeuse, personnelle et collective dans le respect de l'altérité. Ta tentative de la fonder sur le décrochage réalités/réel aboutit d'après moi à son inverse.
Yen a marre du masochisme des batteurs de coulpe soixante-huitards culpabilisés d'avoir été ethnocentristes. En gros, tu essayes d'ontologiser le droit à la différence en oubliant que ce n'est pas un hasard si cette théorie est issue des clubs d'extrême droite. Chacun différent donc chacun chez soi dans sa réalité à lui. En cas de conflit, pas d'autre issue que le droit du plus fort. Effet pervers d'un souhait samaritain.
Dans ton schéma, il n'y a pas de critère qui permette de dire pourquoi les valeurs du nazisme sont moins légitimes que les valeurs démocratiques. Pas de critère qui permette de discriminer la justesse d'une " réalité " par rapport à l'aberration d'une autre.
Or ce n'est pas simplement parce que tu es le produit d'une réalité que tu te battrais contre le nazisme. C'est parce que tu es convaincu que la valeur qui place sur un même pied d'égalité tous les êtres humains est plus " quelque chose " (à choisir temporairement entre : vraie, juste, adéquate, etc.) que la valeur qui autorise à gazer des personnes du seul fait de leur filiation.
Imaginons qu'Hitler ait eu la bombe atomique en sa possession un an avant les américains, la " réalité " historique serait le nazisme qui aurait triomphé par la force.
2) Les difficultés de ton discours me semblent venir de deux points :
- la non-prise en compte des conséquences d'un axiome que, pourtant, tu te donnes : celui de la causalité.
- la non-prise en compte d'une anthropologie ayant intégré la psychanalyse (ou la dynamique du conatus de Spinoza ou l'analyse des désirs chez Hobbes).
a) Causalité :
Si tu acceptes ce principe, tu es obligé de le rendre homogène aussi bien à ce que tu appelles réel et à ce que tu appelles réalités. Or, à partir de ce moment, tu ne peux plus justifier ta dichotomie : parce qu'alors les réalités sont produites causalement par le réel. Parce que les valeurs ne sont pas des nuages ontologiquement éthérés mais au contraire soumis exactement comme l'ordre des choses à l'implacabilité du principe de raison suffisante. Dès lors, les " valeurs " relèvent tout autant du champ scientifique que la chute des corps. Et la notion de vérité, d'universel, s'y applique tout autant. Cela garantit un critère pour mettre en place une échelle des valeurs et, parce que cette théorie est formalisable, elle est partageable dans la médiation de la parole donc offre une issue au conflit violent des valeurs.
La question n'est pas, au nom du respect des personnes, de sacraliser la plasticité du réel aux assignations culturelles spécifiques. Elle est de comprendre par quels mécanismes, par quels enchaînements causaux, un réel a pu prendre ici telle forme de réalité, ici telle autre forme. Et de voir, quand il s'agit de choses non triviales, qui a raison ou pas.
En résumé : l'assignation, les " valeurs " font tout autant partie du réel qu'une pierre.
b) Psychanthropologie
La compréhension des assignations culturelles ne peut se faire sans la prise en considération d'une psychologie nécessitariste intégrant notre siècle d'acquis psychanalytiques. Les éléments apportés par ces acquis permettent de classer tel ou tel type d'assignation comme éventuellement pathologique. Et de donner des pistes sur ce que peut être un bien vivre serein négociant au mieux le désir de toute puissance (le conatus de Spinoza) dynamique de chacun.
L'outil conceptuel fondamental qui sert à filtrer les " réalité " comme discours est la notion psychanalytique de rationalisation :
" "Procédé par lequel le sujet cherche à donner une explication cohérente du point de vue logique, ou acceptable du point de vue moral, à une attitude, une action, une idée, un sentiment, etc., dont les motifs véritables ne sont pas aperçus; on parle plus particulièrement de la rationalisation d'un symptôme, d'une compulsion défensive, d'une formation réactionnelle. La rationalisation intervient aussi dans le délire, aboutissant à une systématisation plus ou moins marquée." (Laplanche et Pontalis, Dictionnaire de la Psychanalyse).
3) Sur la phénoménologie, je risque d'être méchant, parce que rien ne m'insupporte plus que les rationalisations de professeurs de facultés payés pour crypter artificiellement le compte rendu de l'inspection du cube sur leur bureau, compte-rendu dont le décryptage créera une confrérie de décrypteurs qui s'hallucinent par ce biais de contribuer à " l'édification éternelle de l'humanité morale ".
Prendre les gens pour des cons, ça va un moment. S'ils perdaient leur temps comme une secte dans leur coin et sur leurs fonds privés, cela ne m'ennuierait pas davantage. Mais qu'ils règnent comme ils le font sur l'enseignement de la philosophie actuelle me révolte.
La phénoménologie n'est pas une science mais une religion de la conscience prêchée par des individus qui continuent de refuser que le monde ait existé sans eux et qu'il existera sans eux.
Cite moi une seule analyse d'un siècle de phénoménologie dont on se rappellera dans cent ans comme d'une avancée majeure pour la compréhension de l'être humain. Et compare ce résultat à, par exemple, la psychanalyse et son effectivité.
Pour résumer : lis Spinoza et Freud et abandonne illico la phénoménologie ou préfère la kabbale si, pour passe-temps, tu aimes t'exercer au décryptage inutile.
Chaleureusement
Stéphane
MD, 22/09/98 : Relativisme, "Circulation du sens", Causalité.
Date: 17 Sep 1998 18:01:34 +0200
Je te réponds dans la foulée, sans avoir tout lu de ton dernier email (il va falloir que je file bientôt et, ne travaillant pas demain, je n'aurai malheureusement plus d'accès internet avant lundi).
J'ai parfaitement conscience de la pertinence des critiques que tu me fais en son commencement. Par contre, je les crois en partie injustifiées, précisément parce que je n'opte pas pour un (impossible) relativisme.
La disjonction réelité/réel porte avec elle son axiologie, et par conséquent la possibilité de se positionner par rapport à telle ou telle valeur. Le principe majeur en est cette fameuse neutralité axiologique. Le réel ne vaut rien. Ce fait même porte valeur, précisément du fait de l'assignation. C'est parce que l'on assigne qu'il y a danger que l'on fasse porter valeur au réel. D'où la possibilité théorique (voire rationnelle !) de tous les autoritarismes, ancrant leur pouvoir dans la certitude que donne l'identification de la réalité à la stabilité de dernière instance du réel.
A mon sens, la valeur "réelle" :-) n'est pas dans le discours (cf Wittgenstein) mais bien dans des attitudes. La question à poser est "est-ce qu'en ce moment, par mon attitude, je laisse sa neutralité au réel ?", ou encore "je laisse le sens librement circuler ?". Ce qui est bien un positionnement axiologique. Car je puis me battre pour que ce sens circule. Au point même que je pourrais alors être obligé à prendre une pose (effectivement) qui pourrait paraître, de l'extérieur, contradictoire à la libre circulation du sens (cf la remarquable tentative effectuée par Franck Herbert dans "L'Empereur Dieu de Dune" pour simuler une telle possibilité) - il y a là une contradiction, bien sûr, puisque dans ce cas, comment moi puis-je savoir si toi, qui vient m'égorger, le fait dans l'attitude qui convient au réel ? Certaines paraboles bouddhistes traitent parfaitement bien de ce problème (mais sont, bien sûr, moralement insatisfaisantes ! ).
Ultime réflexion qui me fait penser à ceci : tout cela ne concerne pas tant la morale, la politique, que l'éthique. Mais une éthique qui n'est pas celle du bien vivre dans la cité (Aristote), mais bien celle du "salut", si l'on veut (quoique je ne soit pas croyant, je ne trouve pas de meilleur terme). Il s'agit savoir quoi faire de sa vie. Non pas gouverner celle des autres. A ce titre, je ne pense pas (mais ça peut changer ;-) ) que tout ces mots puissent servir à gouverner un état ou décider de ce qui est bien ou mal, sinon pour soi-même (très stoïcien, en queqlue sorte). Mais je vais y réfléchir quand même :-).
Tout cela à la va-vite et sans avoir eu le temps de bien te lire ou d'y penser sereinement. Je ne suis pas contre le fait de rendre publics nos débats, même si je n'aurai guère le temps d'en suivre les rebondissements si d'autres interlocuteurs s'en mèlent :-) je te laisse donc toute la charge des opérations. Je vais essayer de tirer ton email sur papier et d'y cogiter pendant le we.
Avec du Scarlatti (Alessandro) dans les oneilles,
Amicalement,
Marco
Date: 22 Sep 1998 17:28:16 +0200
Salut Stéphane !
J'espère que le WE s'est bien passé. J'ai dû un peu trop lézarder
pour avoir pu prendre le temps de penser à nos conversations passées.
J'espère que mon dernier email ne t'a pas donnée d'urticaire. Je me
rattrape avec le présent, particulièrement fourni, qui se développe
globalement sur les deux lignes que tes commentaires avaient tracées :
1. Le problème du relativisme, que je ne pense pas avoir résolu,
malgré mon assertivité dans les phrases que tu vas lire :-)
2. Le problème de la causalité, pour lequel je pense être sur
la bonne voie (une qui n'engendre pas de mauvaise conscience ;-) )
> Ta dichotomie réel/réalités me semble porteuse d'un relativisme dont
> l'issue ne peut être que le conflit, la guerre des porteurs de valeurs ou
> de réalités différentes les uns contre les autres.
Sans doute pas, si précisément ce qu'il y a au fondement éthique des
réalités considérées est une libre circulation du sens. Chaque telle réalité
se voit de facto ouverte sur toutes les autres, sans pour autant perdre de
sa substance. Ainsi en va-t-il, e.g., du bouddhisme.
> Il y a d'un côté ton souci d'une sérénité joyeuse, personnelle et
> collective dans le respect de l'altérité. Ta tentative de la fonder sur le
> décrochage réalités/réel aboutit d'après moi à son inverse.
> Yen a marre du masochisme des batteurs de coulpe soixante-huitards
> culpabilisés d'avoir été ethnocentristes. En gros, tu essayes d'ontologiser
> le droit à la différence en oubliant que ce n'est pas un hasard si cette
> théorie est issue des clubs d'extrême droite. Chacun différent donc chacun
> chez soi dans sa réalité à lui. En cas de conflit, pas d'autre issue que le
> droit du plus fort. Effet pervers d'un souhait samaritain.
Précisément pas. Je veux bien admettre que tu généralises ici un peu
rapidement :-). Le droit à la différence ne tient que si précisément la
différence est reconnue jusque dans sa propre vision du monde. Je ne suis pas
pour une défense du droit à la différence, plus pour une réflexion sur un
"droit" à l'indifférence, pour reprendre Foucault ou Bory, je ne sais plus.
Droit qui n'en est pas un, sinon dans une anthropologie qui n'est pas encore
advenue ; un humanisme réel, si l'on veut, mais qui suppose une utopique
empathie de tous avec chacun, un improbable respect qui ne se fonderait pas
sur des éléments de réalité ("il est mauvais, parce qu'il est roux ; il est
bon parce qu'il est riche") mais sur le réel lui-même (neutralité axiologique).
> Dans ton schéma, il n'y a pas de critère qui permette de dire pourquoi les
> valeurs du nazisme sont moins légitimes que les valeurs démocratiques. Pas
> de critère qui permette de discriminer la justesse d'une " réalité " par
> rapport à l'aberration d'une autre.
Si je puis me permettre, on juge toujours de la justesse d'une réalité à partir
d'une autre, celle dans laquelle les catégories fondatrices du jugement ont pu
émerger. L'évaluation d'une réalité est toujours incarnée dans une culture,
elle-même agrégat dynamique de réalités que l'on pourrait appeler l'esprit
d'une civilisation ou d'un temps. Le nazisme n'est pas aberrant du point de vue
du nazisme.
Je pense qu'il serait dangereux de vouloir à tout prix refuser le relativisme,
dans le sens où je l'entend ici : la possibilité pour tout un chacun de fonder
sa propre existence sur des significations qui ont valeur de vérité, c'est-à-
dire sur un monde. Le relativisme, dans le sens où je l'entend, signifie bien
ce truisme : tout individu vit dans un monde. Autrement dit, tout individu a
des raisons de se croire justifié à faire ce qu'il fait. Même un nazi. Même
un démocrate.
Cela ne signifie pas que, du point de vue d'une réalité particulière, toutes
les réalités se valent. Ce qui devient intéressant, c'est précisément que du
point de vue occidental se pose le problème de l'universalité et de la
justification - de ce point de vue - de la morale.
Mais l'universel (que je retrouve dans ton "justesse") est à double tranchant.
Dans sa version transcendantale, il promeut un modèle de l'homme fondé sur
une structure a priori invisible sinon par ses effets (comme tu le fais très
justement remarquer), et donc est vecteur d'aliénation (éradication des
différences). Dans sa version "empiriste", il suppose l'existence d'une "espèce"
traversée de différences toutes aussi justifiables les unes que les autres et
réduit les ressemblances au truisme biologique (animal social). Il bien s'agit
dans les deux cas de relever des régularités ou mieux, des invariants, et d'en
faire des schèmes explicatifs, donc de l'universel. Bien sûr, entre ces deux
extrêmes peuvent se trouver toutes les nuances possibles. Il n'empêche que l'on
finit toujours par buter sur l'opposition entre l'unité de l ,homme et la
diversité des individus.
Le critère que je cherche essaie de dépasser cette aporie de l'universel.
C'est pour cela que le critère de neutralité du réel me paraît intéressant.
C'est un critère universel, parce que mobilisant le réel et non telle ou telle
façon de pensée. Il évité le relativisme, parce que précisément il valorise
celles des réalités qui le vérifient (libre circulation du sens). Il évite
l'absolutisme du transcendantalisme mal compris, puisque précisément il est
fondé sur une circulation (ce qu'Edouart Glissant appelle "la relation").
Par contre et c'était le sens de mes réserves de mon dernier email, il me
paraît un peu léger pour diriger l'action morale. Dans la mesure où il n'est
pas universalisant (mais simplement universel), je ne vois pas comment il
pourrait fonder des règles a priori de l'action, ou une "justesse" en général
;-). d'ailleurs, je ne vois pas comment on peut fonder une "justesse"
axiologique en général, à moins de posséder un point de vue arbitrairement
posé comme "le bon". Une théologie, autrement dit.
Lorsque je parlais de "salut", il ne s'agissait au contraire pas de renvoyer
l'homme à un arrière-monde divin, ou même à un quelconque univers des essences-
substances(hypostases angéliques, etc). Le "salut" dans le sens où je l'entend,
n'est que cet état de la machine humaine dans lequel peut se manifester la
libre circulation du sens. Etat éthique. Etat bienheureux (je crois savoir de
quoi je parle). Mais état qui n'a besoin pour être expliqué que de la matière.
Nous sommes bien d'accord sur ce point : en dernière instance, il n'y a que la
matière. Mais en dernière instance seulement. Cela laisse leur autonomie à
plein de niveaux de complexité intermédiaires. Dont celui des réalités (le plus
élaboré que nous ayons à disposition).
Comment juger des réalités, alors ? Ma question se porte non plus sur les
réalités per se, mais sur qui juge. On ne peut ici que retomber dans un certain
relativisme, mais du point de vue des idées seulement. Relativisme abstrait
issu d'un jugement extrait de son contexte, à opposer avec l'acte de juger
lui-même, incarné dans son contexte social-historique. C'est l'acte de juger
qui dira pourquoi le nazisme est intolérable. C'est à mon sens précisément
parce que l'on cherche l'universalité du jugement que l'on peut encore trouver
des nazis près à justifier le nazisme selon une rhétorique de l'universel. Si
l'on cherchait l'universel dans l'acte de juger, immédiatement tomberait la
possibilité pour le jugement d'être crédible. Au nom précisément de la libre
circulation du sens - de la même façon, sans doute, que ce texte n'est ce qu'il
est et ne juge comme il juge que parce que je suis derrière, jugeant ; si
bien que sa valeur, à mes yeux même, est lié àu travail que je fais pour y
laisser circuler le sens et donc l'ouvrir au maximum, entre autres, à une
parole autre. Si c'est pas de l'éthique ! ;-)
> Or ce n'est pas simplement parce que tu es le produit d'une réalité que tu
> te battrais contre le nazisme. C'est parce que tu es convaincu que la
> valeur qui place sur un même pied d'égalité tous les êtres humains est plus
> " quelque chose " (à choisir temporairement entre : vraie, juste, adéquate,
> etc.) que la valeur qui autorise à gazer des personnes du seul fait de leur
> filiation.
Je me battrais contre le nazisme parce qu'à plus d'un titre, il mettrait ma vie
en danger :-|. Je me battrais contre le nazisme parce que je ne supporte
viscéralement pas le type d'aliénation (c'est un euphémisme) qu'il véhicule.
Je ne me battrais contre le nazisme ni par conviction politique, ni pour des
valeurs. Je ne connais pas de "cause juste". Je connais des hommes qui
souffrent. Plus exactement, ce sont les hommes qui souffrent qui créent, pour
moi, la "cause juste". Autrement dit, je ne me battrais pas pour l'égalité,
pour la liberté, mais pour des situations précises où égalité et liberté
seraient des facteurs de diminution de souffrance (cf encore l'Empereur Dieu
de Dune). Ce qui peut, extérieurerment, impliquer de me battre pour des idées.
La rhétorique est partie du combat :-).
En outre, c'est toujours en tant que produit d'une réalité que tu fais ce que
tu fais, quelles que soient tes raisons. Une réalité n'est pas nécessairement
celle de tout le monde. C'est la tienne propre. Les visions particulières d'un
peintre, d'un boulanger, d'un franc-maçon, d'un agriculteur, etc, forment
autant de réalité, qui ont en commun parfois une communicabilité qui, à
l'échelle d'un groupe, fonde une "réalité du groupe" entretenant des rapports
complexes avec les réalités des individus (encore un niveau de complexité).
Cela signifie donc que tu es bien produit d'une réalité (né dans un groupe)
mais qu'il n'y a pas de déterminisme strict de la réalité du groupe à ta
réalité propre, dans les termes des éléments de réalité, bien sûr (le
déterminisme strict existe toujours au niveau de la matière).
> Imaginons qu'Hitler ait eu la bombe atomique en sa possession un an avant
> les américains, la " réalité " historique serait le nazisme qui aurait
> triomphé par la force.
Si Hitler avait gagné, nos réalités ne seraient pas ce qu'elles sont *rire*
et qui sait si tu ne serais pas un gentil membre du parti ;-) qui trouverait
tout naturel de me gazer, pour une raison ou une autre (je suppose que les
causes de gazage auraient en outre évolué...) ? Peut-être que là ça te répugne,
mais le fait est que ça pourrait ne pas le faire. Tout dépend, comme tu le
fais justement remarquer, des "rationalisations". Et qu'est-ce qui serait
juste, alors ? Au regard de quoi ? La causalité réelle ne peut en cela nous aider
en rien (cf. ci-dessous, sur la causalité).
> a) Causalité :
> Si tu acceptes ce principe, tu es obligé de le rendre homogène aussi bien à
> ce que tu appelles réel et à ce que tu appelles réalités. Or, à partir de
> ce moment, tu ne peux plus justifier ta dichotomie : parce qu'alors les
> réalités sont produites causalement par le réel. Parce que les valeurs ne
> sont pas des nuages ontologiquement éthérés mais au contraire soumis
> exactement comme l'ordre des choses à l'implacabilité du principe de raison
> suffisante. Dès lors, les " valeurs " relèvent tout autant du champ
> scientifique que la chute des corps. Et la notion de vérité, d'universel,
> s'y applique tout autant. Cela garantit un critère pour mettre en place une
> échelle des valeurs et, parce que cette théorie est formalisable, elle est
> partageable dans la médiation de la parole donc offre une issue au conflit
> violent des valeurs.
Parfaitement raisonné. Mais comme je ne suis pas du tout d'accord avec
ton inférence ("si tu acceptes ...") je ne suis pas du tout d'accord avec
ce qui suit :-)
Pourquoi ne puis-je pas admettre ton principe d'homogénéité ? Ca tient à
la nature des systèmes complexes. Lorsqu'un système de vient complexe, le
rapports entre les causes et les effets devient étrange. en dernière instance
n'existent que des causes effectives et des effets immédiats. Mais dans des
degrés de complexités élevés existent, par exemple, des causes finales et
formelles (cf l'oeuvre de René Thom). Autrement dit, tout se passe comme si
le système était régi par une causalité différente de la causalité en
dernière instance. Et tout peut se passer comme si le système était orienté
vers une fin (évolution animal, volonté humaine). La réalité est bien
causalement produite par le réel, mais se développe à son niveau de complexité
une causalité (elle aussi causalement produite) hétérogène à la causalité
productrice.
Le problème de savoir ce qu'il en est réellement ne se pose alors pas.
Dans un système à plusieurs niveaux de complexité, un niveau donné est
autonome par rapport aux précédents. Ce qui signifie qu'il peut fournir
des schèmes d'intelligibilités qui lui sont propres (immanents). Par exemple,
je n'ai pas nécessairement besoin de la mécanique quantique pour faire de la
chimie organique - et il serait vain de vouloir utiliser la méca Q pour expli-
quer le fonctionnement du corps humain ! - même si en droit, c'est ce que je
devrais faire selon un principe, toujours légitime, de réduction.
> La question n'est pas, au nom du respect des personnes, de sacraliser la
> plasticité du réel aux assignations culturelles spécifiques. Elle est de
> comprendre par quels mécanismes, par quels enchaînements causaux, un réel a
> pu prendre ici telle forme de réalité, ici telle autre forme. Et de voir,
> quand il s'agit de choses non triviales, qui a raison ou pas.
Oui. Sauf que la question de la causalité est moins simple que cela,
comme je l ,expose brièvement ci-dessus. Tout le problème de la question de
l ,étude de causes tient dans la dérivation des causes & complexes 8 des causes
antérieures. C ,est parfois loin d ,être simple. Un schéma causal satisfaisant
à une époque ne le sera sans doute plus à l ,époque suivante (voir les
conséquences de la méca Q sur la conception déterministe stricte de la
causalité).
> En résumé : l'assignation, les " valeurs " font tout autant partie du réel
> qu'une pierre.
Là tu ne peux pas me faire plus plaisir . À ceci près qu ,il conviendrait
de préciser exactement ce que l ,on entend par & appartenir 8. En ce qui me
concerne, ça veut dire qu ,en droit, le mécanisme d ,assignation est réductible
aux causes de dernière instance (strictement efficientes). Mais ça ne veut pas
dire que la causalité immanente aux assignations soit de cet ordre là. Autant de
niveaux de complexité, autant de causalités possibles.
> b) Psychanthropologie
> La compréhension des assignations culturelles ne peut se faire sans la
> prise en considération d'une psychologie nécessitariste intégrant notre
> siècle d'acquis psychanalytiques. Les éléments apportés par ces acquis
> permettent de classer tel ou tel type d'assignation comme éventuellement
> pathologique. Et de donner des pistes sur ce que peut être un bien vivre
> serein négociant au mieux le désir de toute puissance (le conatus de
> Spinoza) dynamique de chacun.
Je suis mesuré vis-à-vis des potentialités de la psychanalyse à classer
des assignations, si par assignation on entend de grand concepts propres à un
groupe. En ce qui concerne les assignations particulières (individuelles), pas
de problème. Mais dire que telle assignation est à l ,échelle d ,une culture en
soi pathologique me paraît, comme ça, d ,un culturo-centrisme tel que
l ,objectivité dont se réclame la psychanalyse me semble mise en danger. Peut-
être pourrait-on parler du caractère pathologique moyen d ,une assignation
culturelle donnée ? Mais il est vrai que dans le domaine, ton expérience prévaut
sans doute sur mon opinion ;-).
Et j ,ai une toute autre lecture de Spinoza, qu ,il faudra bien que je me décide à formaliser un peu un de ces jours .
> L'outil conceptuel fondamental qui sert à filtrer les " réalité " comme
> discours est la notion psychanalytique de rationalisation :
> " "Procédé par lequel le sujet cherche à donner une explication cohérente
> du point de vue logique, ou acceptable du point de vue moral, à une
> attitude, une action, une idée, un sentiment, etc., dont les motifs
> véritables ne sont pas aperçus; on parle plus particulièrement de la
> rationalisation d'un symptôme, d'une compulsion défensive, d'une formation
> réactionnelle. La rationalisation intervient aussi dans le délire,
> aboutissant à une systématisation plus ou moins marquée." (Laplanche et
> Pontalis, Dictionnaire de la Psychanalyse).
D ,accord. Mais le contenu même des rationalisations est bien dépendant,
même si ce n ,est pas dans les termes d ,un déterminisme strict, d ,une réalité
donnée (acceptabilité morale, cohérence logique, et même saillance d ,une attitude, action, idée, etc. nécessitant l ,intervention de la rationalisation).
Me trompé-je ?
> 3) Sur la phénoménologie, je risque d'être méchant, parce que rien ne
> m'insupporte plus que les rationalisations de professeurs de facultés payés
> pour crypter artificiellement le compte rendu de l'inspection du cube sur
> leur bureau, compte-rendu dont le décryptage créera une confrérie de
> décrypteurs qui s'hallucinent par ce biais de contribuer à " l'édification
> éternelle de l'humanité morale ".
> Prendre les gens pour des cons, ça va un moment. S'ils perdaient leur temps
> comme une secte dans leur coin et sur leurs fonds privés, cela ne
> m'ennuierait pas davantage. Mais qu'ils règnent comme ils le font sur
> l'enseignement de la philosophie actuelle me révolte.
> La phénoménologie n'est pas une science mais une religion de la conscience
> prêchée par des individus qui continuent de refuser que le monde ait existé
> sans eux et qu'il existera sans eux.
> Cite moi une seule analyse d'un siècle de phénoménologie dont on se
> rappellera dans cent ans comme d'une avancée majeure pour la compréhension
> de l'être humain. Et compare ce résultat à, par exemple, la psychanalyse et
> son effectivité.
> Pour résumer : lis Spinoza et Freud et abandonne illico la phénoménologie
> ou préfère la kabbale si, pour passe-temps, tu aimes t'exercer au
> décryptage inutile.
Là, inutile de dire que je ne te suis pas. Ne serait-ce que parcece que tu
te laisses emporter hors des arguments recevables ;-). Ce n ,est pas parce que
certains phénoménologues se sentent maîtres du monde qu ,il faut jeter la phéno
aux orties. Lit Husserl ! Quant à la notion de l ,existence ou non du monde, elle
est absolument inintéressante pour la phénoménologie, sinon en opérant une telle
dérive sur la signification d ,exister (introduction d ,un nouveau concept) que
l ,on finit par parler de bien autre chose que ce qui intéressait les
scolastiques ou les hégéliens !
Et si tu veux des avancées majeures de la phéno, le siècle en est tellement imprégné qu ,on ne s ,en souvient même plus. Je cite, en clin d ,oeil :
& La &visée de vérité 8 [] n ,est rien d ,autre que ce projet d , &éclairer 8
d ,autres &aspects de l ,objet 8 8 Castoriadis, & l ,institution imaginaire... 8. Le
langage employé est complètement imprégné de phénoménologie. Et ce n ,est pas le
seul endroit. Quant à un acquis majeur de la phéno, voir Merleau-Ponty, & Phéno
de la perception 8, dont les analyses sont aujourd ,hui utilisées par les ceusses qui font des sciences cognitives (pas tous, bien sûr, mais un certain nombre s ,y intéressent).
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Voilà voilà. Pas trop longuet, j'espère ? Je pesne que tu auras tout plein
de commentaires méchants :-) Je souhaite en tout cas que nos divergences de vue
continueront à nous permettre d'avancer :-)
Tout amicalement,
Marco.
SB, 25/09/98 : "Circulation du sens", Causalité.
Hello Marc,
Voici quelques éléments en réponse à tes deux mails :
1) Sur la " libre-circulation du sens ".
2) Sur la causalité.
3) Sur la phénoménologie.
4) Sur ma maîtrise.
1) Sur la " libre-circulation du sens ".
Argument mineur : ta " libre-circulation " achoppe également sur une évidence psychologique : on ne vit pas dans la " libre-circulation " mais dans l'identité (à prendre dans ses différentes acceptions). La remise en cause identitaire (cas de la confrontation avec une réalité différente portée par des individus aussi puissants ou plus dangereux que nous) est une remise en cause personnelle de sa vie passée dans cette identité. Cette remise en cause place au grand jour la possible inanité de son existence. Ton respect universel de la neutralité suppose donc un préalable historique : que toutes les réalités se soient homogénéisées autour d'un accord sur la neutralité du réel. Ce qui au fond gomme l'essence de l'identité des réalités différentes.
Argument majeur : l'enjeu ne commence à avoir d'intérêt que lorsque le sens en question concerne la question du pouvoir au sein de la société et de la place des individus dans la participation au pouvoir, à l'élaboration des lois et du sens.
La circulation du " sens " au sein de la sphère privée est triviale : préférer le thé ou le café.
La question ne se pose que lorsqu'elle touche à la sphère économique, publique et internationale, c'est-à-dire au domaine de la conflictualité desintérêts.
Le problème est toujours moins de savoir si tu veux appeler ce caillou " or " ou " gold ", s'il est laïc ou sacré que de savoir s'il est à moi ou à toi. Ta circulation du sens ne peut rien dire là-dessus.
Argument majeur : ta circulation présuppose une égalité de valeur chez tout être humain, présuppose que tout être humain soit considéré comme un interlocuteur légitime, comme un pair assignateur.
Au nom de quoi poses-tu cela si ce n'est au nom d'une valeur !
Donc ton axiome principal est tout autant la neutralité du réel que l'égalité de tout être humain. Et cette égalité est nécessairement une valeur que tu dois fonder dans le réel pour que tes deux axiomes soient homogènes, pour que ton système soit cohérent.
Argument par l'absurde : qu'est-ce qui te garantit que ta distinction réel/réalités n'est pas une réalité à laquelle on pourrait dire " 'circulez " ? Ou inversement : qu'est-ce qui fonde en dernière instance la justesse de cette distinction réel/réalités si ce n'est une position primordiale consistant à dire : le réel est neutre, moment dans lequel tu t'exclus de la relativité " réalitaire " de ton jugement ?
Ta difficulté provient d'un a priori hérité de la phénoménologie qui veut maintenir coûte que coûte une fracture ontologique au sein de l'être (ici : réel/réalités). Cet a priori est à mon sens ni plus ni moins que l'inertie de millénaires de croyance en l'existence de l'âme.
Tu peux parvenir avec beaucoup moins d'apories à fonder les " attitudes " que tu souhaites fonder, en laissant tomber ce cul-de-sac. D'autant plus que tu reconnais toi-même la contradiction insoluble :
" il y a là une contradiction, bien sûr, puisque dans ce cas, comment moi puis-je savoir si toi, qui vient m'égorger, le fais dans l'attitude qui convient au réel ? "
Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu as si peur de la notion de vérité et d'universalité. Je ne peux même m'empêcher de trouver aberrante cette suspicion à leur égard. Historiquement datée mais bel et bien aberrante.
Ce que tu appelles de tes vœux, ce n'est ni plus ni moins que l'autonomie individuelle effective au sein d'une autonomie collective effective et vécue par des êtres humains vivants. Pas la " libre-circulation du sens ". Je pense, qu'il est tout à fait possible de fonder ce projet sur un monisme nécessitariste qui n'a pas peur de parler de vérité dans le cadre de l'empirisme et de la falsificabilité. Parce qu'empiriste et falsifiable, il présuppose le débat, il est tout sauf une " théologie ".
Bref, se passer de l'humanisme bêlant hérité de la veine biblo-phéno de la néo-scolastique universitaire du siècle. Et s'intéresser en effet au " truisme biologique " tout autant qu'aux " truismes " psychologique et étologique.
Ce n'est ni plus ni moins ce que tu fais quand, acculé par tes contradictions, tu sors magiquement de ton chapeau la question de la douleur. La projection dans l'autre, donc dans sa douleur, est en effet un pilier du système que j'essaie de construire. Tu remarqueras cependant que c'est un pilier secondaire : le nazi souffre de ne pas exterminer suffisamment vite tous les Untermenschen. Il souffre de voir combien les sous-races à la botte du judéo-maçonisme font souffrir son peuple. L'argument de la douleur est donc conditionné, tu le vois, à une position préalable - celle que j'évoquais tout à l'heure : accorder à tout être humain le statut d'égal, pouvoir se projeter en lui (avec toutes les difficiles questions sur le statut de la minorité, de la folie y compris criminelle).
Dernier point : l'éradication des différences n'est PAS un vecteur d'aliénation : que préfères-tu : une humanité homogène mais autonome ou un million de nations aux particularismes de photos d'agents de voyage, nations esclavagistes ou aliénantes pour leurs individus (statut des femmes, égalité des chances) ? L'enjeu n'est pas la fin des différences mais le début de l'autonomie. Que les valeurs actuelles sur lesquelles se réalisent l'homogénéisation de l'humanité soient à combattre ne donnent aucune valeur supplémentaire à la différence en tant que telle.
Argument de mauvaise foi : " Libre-circulation " sonne ultra-libéralisme financier (libre-circulation des capitaux) et automobiliste aigri ;-)
2) Sur la causalité.
Sur ce point, je crois que tu n'as pas compris les conséquences et l'originarité de l'enjeu et suis surpris de la façon légère avec laquelle tu penses avoir estourbi l'abîme.
Par nécessitarisme, j'entends un déterminisme strict autrement dit soumis au principe de raison suffisante selon lequel rien n'arrive sans raison, tout effet connaît sa(ses) cause(s) et les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Sans nécessitarisme, sans le postulat que le monde est strictement déterminé, il n'y a pas de discours scientifique possible, pas de discours de savoir possible. Rien, sinon magie et religion. En magie, il y a toujours un truc. Et pour la religion j'attends, en empiriste, d'être le sujet d'un miracle.
Toute thèse inverse de celle du nécessitarisme repose sur le postulat de l'existence de créations ex-nihilo, sortant de rien et indéductibles de l'état antérieur du monde.
Cette possibilité est pour moi tout aussi irreprésentable qu'est certaine l'expérience du cogito.
Les discours de la science contemporaine me laissent de marbre et je suis persuadé, avec le tireur de langue échevelé, que Dieu ne joue pas aux dés pour la simple et bonne raison que connaissant tous les déterminants du monde, il connaît le résultat du jet. Le hasard, le probable n'est rien de moins qu'une appellation narcissiquement acceptable pour désigner une ignorance des déterminants.
Or, poser un nécessitarisme au sein de l'être le rend nécessairement homogène à tous les niveaux d'observation, à toutes les échelles de complexité.
Il n'y a pas, il ne peut y avoir d'hétérogénéité en la matière, à moins de poser un dualisme ontologique dont j'ai déjà évoqué la tradition.
J'ai été très surpris de te voir m'opposer l'histoire des sciences et la complexité comme lieu d'un possible jeu (au sens de jeu de la pièce de bois) causal.
La falsification d'une théorie ne remet pas en cause la détermination de l'objet mais l'adéquation d'un système formel aux déterminations de l'objet. L'histoire des sciences est l'histoire déterminée d'erreurs historiquement nécessaires (Newton et la vitesse de la lumière).
Toutes les théories sur la complexité sont des théories de la détermination. Une détermination pas toujours linéaire mais strictement déterministe (théorie du chaos par exemple).
L'appréhension de niveaux différents de causalités (appréhension spécifique au pour soi humain) ne remet en rien en cause le déterminisme du monde.
D'où la conclusion atroce, tragique et qu'on oublie nécessairement à chaque instant pour vivre : tout est déjà là. Cette phrase, il y a dix siècles ; ce qui aura lieu dans dix siècles, maintenant.
Basculement horrible dans l'absurde. L'être humain comme une marionnette ridicule.
3) Sur la phénoménologie.
C'est peu dire que tu ne m'as en rien convaincu. Et je t'assure que j'ai passé des mois entiers à tenter de la sauver en la lisant patiemment.
Et je fais beaucoup d'efforts, à l'instant même, pour modérer mes propos sur elle :-)
4) Sur ma maîtrise.
Elle est à ton entière disposition au format que tu souhaites. Mis à part les paragraphes sur la 2ème critique que je t'ai envoyés, seuls deux autres morceaux sont dignes d'intérêt :
La première partie est une lecture minutieuse des deux dialectiques transcendantales sur l'imagination. J'y montre combien le cœur de la Cripure est un tissu d'incohérence et de coup de force. C'est un commentaire de texte fastidieux pour qui n'a pas le texte en tête.
La 3ème partie analyse la question de l'imagination dans la 3ème critique. J'avoue ne pas y trouver ce que j'y avais pourtant cherché : une tentative de fonder la liberté sur une imagination phénoménale dont la création artistique serait le paradigme.
La 4ème partie quant à elle est un résumé insatisfaisant de la notion d'imagination chez Castoriadis.
C'est au cour de ce travail que je suis passé d'une ontologie castoriadienne (l'être est création, existence d'une création ex nihilo) à un déterminisme anti-transcendantal…
Voilà,
Merci de la contrainte que tu me donnes à poser mon chemin.
Chaleureusement
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