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LE VIRTUEL, C'EST DU REEL
Ou d'un autre effet papillon
Virtuel. J'avoue : j'ai horreur du mot. Il est devenu, sans que
je me l'explique, le qualificatif puis le substantif synonyme
de tout ce qui a trait à l'informatique et plus particulièrement
à Internet alors qu'à mon sens, ce qu'il définit
n'a strictement rien à voir avec ce domaine. Trois questions
donc :
- Que définit exactement le mot ?
- Internet a-t-il un rapport avec ce qu'il définit ?
- S'il n'en a pas, pourquoi l'utilise-t-on malgré tout
?
Virtuel : je sors mon petit Robert : " qui n'est qu'en puissance,
qui est à l'état de simple possibilité dans
un être réel, ou (plus cour.) qui a en soi toutes
les conditions essentielles à sa réalisation. Voir
possible, potentiel, probable ". Ah ! Aristote quand tu nous
tiens :-)
Que peut-on tirer de tout cela ? D'une part que le virtuel, c'est
quelque chose qui n'est pas là. Pas encore là. Qui
pourrait mais à qui il manque quelque chose pour exister.
On peut presque parler d'inachevé, d'incomplétude,
d'imperfection en somme. S'il était complet, parfait, le
virtuel serait un actuel.
Illustrons : le virtuel, c'est le papillon dans sa chrysalide.
Un cocon, c'est un papillon virtuel.
Question : le virtuel, ça existe ou pas ? Le cocon, je
le vois, je le touche; pas de problème : il existe. Mais
à l'instant où je vois et touche le cocon, le papillon,
il existe ou pas ?
Pas encore ? Pas du tout ? Ou alors dans mon esprit comme simple
anticipation réflexe, parce que j'ai l'habitude de voir
sortir un papillon d'un cocon ?
Arrivé à ce point de ma réflexion, je me
dis qu'à vrai dire cette question m'importe peu, que le
passage dialectique du cocon au papillon (Ah, Hegel et son bourgeon...)
n'est qu'une affaire de mot, c'est-à-dire de positionnement
à l'intérieur de tel ou tel système formel
donné.
La seule chose que je sais, c'est qu'il faut être fortiche
pour établir à partir de cela un quelconque rapport
avec Internet.
Parce qu'en effet - deuxième question- Internet, c'est
quoi ?
Internet, ce ne sont ni plus ni moins que des ordinateurs reliés
ensemble. Derrière ces ordinateurs, il y a des personnes
qui les utilisent pour communiquer entre elles. Comme elles ne
restent pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre derrière
leur écran, elles laissent des documents sur leur disque
dur, documents que d'autres personnes aux antipodes, profitant
du décalage horaire, compulsent à loisir.
Mais Internet ce n'est que cela : un outil, un moyen de communication,
qu'il soit en direct ou en différé. Rien de plus
que le courrier, le télégramme, le téléphone,
le fax ou la télévision.
Vous trouvez cela virtuel, vous, une enveloppe avec un timbre
? Un coup de téléphone de la grand-mère ?
Starsky et Hutch (là effectivement j'ai des doutes :-)
?
Non ? Et bien Internet, ça ne l'est pas plus.
Avec Internet, vous communiquez réellement, là,
ici et maintenant. Il n'y a rien de potentiel : vous le faites
effectivement, aussi réellement que lorsque vous écrivez
une carte postale, que lorsque vous en lisez une.
Essayons de comprendre alors pourquoi -troisième question-
on utilise le mot " virtuel " pour désigner les
activités informatiques.
a) L'explication rigolote lacano-oulipienne :
Le Vires-tu elle ? Le succès du mot révélerait
le trouble d'identité sexuelle qui frappe les utilisateurs
du Net ?
Le Vertu-el ? Lieu de la vertu, cité d'or morale ?
Le Virtu-ose ? La perfection ?
Combinons : l'emploi du mot signerait un phantasme social : le
paradis chrétien peuplé d'anges parfaits :-) auquel
nous rêverions tous.
b) L'explication microsociologique : le jargon branché
:
On connaît les logiques propres à nombre de journalistes
: il faut que l'info émise soit accueillie favorablement
par les récepteurs, il faut donc satisfaire une attente
- sinon, pas de vente, donc pas de salaire, donc pas de journaliste.
Or, vendre une info, c'est tout un métier. Un métier
à temps plein qui ne permet pas qu'on approfondisse ce
dont on parle. Sinon, on ne serait pas journaliste. Un journaliste
ne peut donc pas être tenu pour responsable de ses mésusages
et de ceux qu'il contribue à faire fleurir. Utiliser un
mot un peu compliqué mais pas trop, désignant un
domaine à la mode, pas trop ancien, un mot branché
donc, ça se vend bien. Ca satisfait le chaland. Dans 10
ans, le virtuel, ça fera plouc. Les journalistes ne l'utiliseront
plus; l'effet boule de neige aidant, la société
l'utilisera-t-elle encore ?
c) L'explication sensualiste : la dématérialisation
:
Bits (nick ?), octets (de veau ?), électrons (et ron petit
patapon ?), tout cela effectivement, ça ne se touche pas,
ça ne s'appréhende pas directement. Alors évidemment,
on leur attribue le caractère magique d'un plan cosmique
parallèle. C'est la quatrième dimension en quelque
sorte. Le royaume d'un Merlin scientifique. Sérieux mais
aérien. Pas tout à fait réel : virtuel donc.
Sauf qu'une lettre qu'on touche, une voix qu'on entend au téléphone,
participent strictement de la même façon aux lois
microphysiques. On y est plus habitué, c'est tout. Rappelez
vous la scène du téléphone dans Les Visiteurs...
d) L'explication historique : l'état actuel de la technique
:
Cette explication me convient mieux. Cela revient à dire
qu'au jour d'aujourd'hui, en cette fin de 20ème siècle,
l'état de la science fait que les moyens informatiques
dont nous disposons ne permettent que de " simuler "
pauvrement le réel, de faire sans cesse " comme si
".
Remarquons que, par définition, la simulation n'a initialement
rien de virtuel. Insistons sur ce point car le mésusage
dont le terme est victime nous pousse à croire le contraire.
Rouvrons notre petit Robert : virtuel, " qui n'est qu'en
puissance, qui est à l'état de simple possibilité
dans un être réel, ou (plus cour.) qui a en soi toutes
les conditions essentielles à sa réalisation. Voir
possible, potentiel, probable ". Une simulation, c'est du
réel qui tente de " fonctionner " de la même
façon que son objet. Une simulation, qu'elle soit calculée
à la main, à la règle à calculer,
ou sur Cray, c'est un système formel qui ne prétend
pas être aussi réel que l'objet qu'il simule mais
simplement rendre compte du fonctionnement de ce dernier, des
conditions (axiomes, variables, constantes et règles d'induction)
qui le régissent. En bref, une simulation n'est pas un
cocon, c'est un papillon de Vaucanson.
La raison de la méprise est psychologique : nous souhaitons,
nous désirons que la simulation soit un cocon. Plus encore,
nous rêvons qu'elle devienne papillon.
Rentrons, afin de mieux comprendre ce dont il s'agit, dans le
2ème Monde. La vie y est simulée : ville simulée,
vue simulée, corps simulé, échanges simulés.
Et c'est là où nous revenons sur l'état actuel
de la technique. Aujourd'hui, nous voyons, quelque extraordinaire,
quelque sublime que soit le 2ème Monde, que la simulation
- pour des raisons de pure technique et de coût - est incapable
de rendre la richesse infinie du monde de tous les jours : les
cinq sens ne sont pas tous mobilisés, le corps est rigide,
on frappe sur un clavier, nous n'utilisons pas notre voix. Or,
nous souhaitons, nous voulons (la science-fiction et son succès
en sont des témoignages) qu'à terme l'informatique
et les réseaux nous offrent des simulations aussi fines,
plus fines même encore que ce que l'appréhension
corporelle et directe du monde nous offre.
Utiliser le terme " virtuel ", c'est en un sens dire
que les mondes en-ligne actuels ne sont que potentiellement ce
que nous voudrions qu'ils soient. Ils sont potentiellement, virtuellement
ce que nous désirons. Tout n'est finalement affaire que
d'interface, de numérisation et de puissance de calcul.
Dans ce sens, on peut dire que le virtuel, c'est le virtuel de
la simulation, pas celui du réel. Mais lorsque la simulation
deviendra aussi fine, voire plus puissante que le réel,
n'est-ce pas le réel qui deviendra virtuel au regard de
ce que nous offrira ce qu'on nomme ainsi aujourd'hui ?
Cette question nous ouvre un abîme. L'expérience
des premiers mondes en-ligne apparaît presque, lorsqu'on
la pousse dans ses derniers retranchements, comme révélatrice
(au sens de papier révélateur) des désirs
et des questions qui hantent en profondeur l'être humain.
Admettons qu'un jour, nous pourrons, comme dans les meilleurs
romans de science-fiction, nous interfacer à des machines
qui démultiplient notre appréhension du monde (en
terme de sensations, y compris sexuelles, et d'informations).
Aurons-nous encore besoin de cette interface relativement limitée
qu'est le corps ? Que serons-nous alors et qu'adviendra-t-il si
nous pouvons numériser ce que nous nommerons, en guise
de raccourci, notre esprit, si nous pouvons numériser la
façon dont nous nous comportons, comportements inconscients
compris ?
Cette question pose tout simplement celle de la nature de l'être
humain. Et c'est Internet, c'est l'expérience du 2ème
Monde qui nous la font aussi nous la poser...
08/04/1997
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