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LE SINGE NU ?
Après un message sur le temps, un autre sur Chaos et Fractals, je poursuis
sur notre chemin aoûtien des questions chouettes scientifiques en
m'appuyant cette semaine sur un ouvrage enthousiasmant, édité la première
fois en 1967, par un zoologue anglais nommé Desmond Morris. Cet ouvrage,
qui provoque une stimulation secouée du cortex, a pour titre : Le Singe Nu.
Il est publié en France au Livre de Poche.
Desmond Morris a pour ambition dans ce livre d'étudier l'être humain comme
il pourrait le faire, en zoologue qu'il est, de n'importe quelle autre
espèce animale. Il envisage donc la totalité de nos comportements par cette
unique grille d'interprétation et le moins que l'on puisse dire, c'est
qu'elle est terriblement éclairante ! Ajoutons que les blessures
narcissiques que pourraient provoquer tels ou tels passages de l'ouvrage
sont admirablement calmés par l'humour très british et chaleureux de son
auteur...
Bref, à l'issue de la lecture de ce message : précipitez-vous chez votre
libraire :-)
Le livre est divisé en 8 sections :
Origines, Sexe, Education, Exploration, Combat, Alimentation, Confort,
Animaux (à noter que cette dernière section, toute intéressante qu'elle
soit dans son traitement du rapport "être humain / animal", est un peu
hors-sujet).
Vous trouverez ci-dessous les principales questions chouettes et les
ébouriffantes hypothèses que j'ai pu tirer du fil de ma lecture.
Il va de soi que nous nous plaçons d'emblée dans une hypothèse
évolutionniste où l'être humain descend d'une lignée de primates.
C'est en faisant constamment appel à des comparaisons avec le comportement
des primates que Desmond Morris avance ses hypothèses.
Il faut d'abord et avant tout souligner un point que notre provincialisme
historique nous porte à négliger : l'espèce humaine, ce n'est pas le 20ème
siècle, ni les derniers mille ans, ni les derniers cinq mille ans.
L'homo sapiens sapiens, c'est à dire NOUS, est au moins vieux de 35 000
ans, l'homo sapiens de 100 000 ans et l'australopithèque (station droite)
de plus de 3 millions d'années. Ces chiffres sont fondamentaux pour
relativiser l'influence de la technique, quelqu'exceptionnelle qu'elle
soit, sur les comportements qu'ont ancrés en nous des successions
immémoriables de générations humaines.
Il faut impérativement garder en mémoire ce point capital lorsqu'on
souhaite s'interroger sur la nature de l'humain, sur l'origine de ses
comportements.
Plongeons-nous donc dans la question : qu'est-ce qu'un être humain pour un
zoologue ?
Si on fait une première étude superficielle sur son aspect, l'être humain
apparaît comme un singe sans poil : bref un curieux singe nu !
En interrogeant l'histoire de son espèce et son apparition, il faut ensuite
ajouter que c'est un animal qui doit associer 2 types de comportements
radicalement différents, bref un mixte vivant de contradictions :-) !
Notre contradiction et notre spécificité viennent du fait que nous sommes
des primates carnassiers, autrement dit, des singes-loups !
L'être humain, c'est d'abord, chronologiquement mais surtout physiquement,
un singe. Donc un animal arboricole vivant dans de petites collectivités
hiérarchisées. Les traits de ce type d'animaux sont :
- Milieu de vie : la forêt.
- Un mâle dominateur qui joue un rôle très actif dans la défense du groupe
contre l'extérieur et qui règle les conflits internes : un véritable dieu
en quelque sorte.
- Un régime alimentaire arboricole (végétal TRES varié, plus divers
insectes et oeufs) qui n'attache pas véritablement le groupe à un
territoire et qui n'oblige pas à l'esprit de coopération (comme dans la
meute) puisque la nourriture est constamment à portée de main (grignottage
constant : pas de repas fixe).
- Toilettage collectif (épouillage hygiénique) associé à un renforcement
des liens paisibles au sein du groupe.
- Pas de souci de la gestion de la défécation car nomadisme.
Or, ce singe a été contraint de sortir de sa forêt pour des raisons
climatiques : les forêts, au cours des millions d'années, ont fortement
diminué en superficie. Dilemme : rester dans la forêt comme les chimpanzés,
gorilles, gibbons et orang-outans dont le nombre n'a cessé de diminuer
depuis... ou investir la plaine comme le firent nos ancêtres...
Or, dans la plaine, il nous a fallu, pour nous nourrir, nous adapter au
type de comportement que dicte ce milieu de vie : celui de chasseur
carnassier en terrain découvert
Le singe nu est plutôt faible, pauvrement armé et n'a pas du tout les
avantages des carnassiers de plaine (odorat, endurance, sprint foudrayant,
capacité de jeune). Comment l'espèce humaine a-t-elle pu alors s'en sortir ?
Elle ne pouvait pas compter sur le muscle. Il fallait donc qu'elle
développe sa puissance cérébrale ! Desmond Morris pose l'hypothèse
passionnante suivante. Certes, la station debout, la libération de la main,
l'accroissement du volume du cerveau ont suscité le développement des
outils et de techniques de chasse de plus en plus perfectionnées et
efficaces. Mais c'est à une évolution biologique bien plus importante qu'il
faut accorder toute notre attention : elle a pour nom "la néoténie" et est
le processus grâce auquel certains caractères juvéniles ou infantiles
persistent à l'état adulte. On peut trouver de nombreuses traces de ce
processus chez l'être humain mais la plus importante concerne son cerveau.
Chez l'être humain, la croissance cérébrale se poursuit encore une dizaine
d'année _après_ la maturation sexuelle alors que pour le chimpanzé, par
exemple, elle s'achève six ou sept ans _avant_ ! Cette croissance, combinée
au très long temps d'enfance où l'on peut profiter et acquérir de
l'expérience de la part des adultes, a été capitale pour la réussite de
notre espèce. Cette évolution technique ne pouvait par ailleurs s'établir
sans l'accroissement de la communication et de la coopération au sein de
l'espèce. L'une des raisons en est simple : les armes terriblement
puissantes créees pouvaient être utilisées au sein de l'espèce et la
décimer. Pour inhiber ce massacre, il fallait des processus de
conciliation, bref la naissance de la diplomatie.
Ce nouveau milieu de vie, la plaine, et cette caractéristique fondamentale
d'une enfance prolongée où l'individu est totalement dépendant des adultes,
a eu d'autres répercussions sociales.
Le groupe des singes qui restait toujours uni - la nourriture étant
toujours à portée de bras - a été contraint de se scinder en deux groupes
distincts:
les mères qui élèvent les petits pendant que les mâles partent parfois
longtemps pour leur chasse, laquelle ne pouvait aboutir que si elle était
coopérative.
Cette combinaison a conduit :
- à une territorialiation du groupe (avec entre autres, comme conséquence
hygiéniste, la nécessité de gérer la défécation) qui incite à la production
d'un certain confort domestique (feu, réserves, abris).
- à la création du couple comme structure familiale fondamentale (dont la
conséquence est la possibilité de savoir quel est le père des enfants,
connaissance inacessible aux primates). Le couple permet de résoudre trois
problèmes : 1) les femelles demeurent liée chacune à un mâle et lui restent
fidèles pendant qu'il est à la chasse (les primates ne pouvant pas laisser
des femelles exposées aux avances de tous les mâles de passages); 2)lLes
rivalités sexuelles entre les mâles diminuent, contribuant à développer
l'esprit de coopération; 3) la lourde tâche éducative exige une unité
familiale solide (trait connu par de nombreuses espèces).
Je trouve personnellement passionnante cette idée d'un être humain qui ne
se résumerait qu'à un simple singe-loup-infantile.... :-)
Mais au fait, pourquoi cette curieuse bestiole, nous, est-elle nue ?
Pourquoi a-t-elle perdu ses poils ?
Une théorie parmi plusieurs autres suggère qu'avant de devenir un singe
chasseur, le singe originel a traversé une longue phase aquatique. Je ne
parle pas là bien entendu de nos ancêtres poissons de la mer primitive mais
d'une possible étape intermédiaire de retour ! Au passage : saviez-vous que
les baleines et les dauphins descendent d'animaux qui ont opéré ce retour à
la mer après une longue évolution terrestre !!!?
L'hypothèse la plus communément admise pour expliquer notre nudité se fonde
sur le processus de refroidissement. : en quittant les forêts ombragées,
notre primate initial s'est trouvé confronté à des températures bien plus
élevées. Un pelage réduit, accompagné d'une augmentation de glandes
sudoripares et de l'apparition d'une couche de graisse pour contrebalancer
ce mécanisme, lui ont sans doute permis d'adapter son organisme aux
nouvelles températures et à ses nouvelles activités de chasseurs bien plus
énergique que les cueillettes d'antan.
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Je me rends compte que ce message commence à être bien long alors que je
n'ai fait qu'aborder le premier chapitre du livre !
Plutôt que de poursuivre sur la structure d'un résumé et vous dévoiler tout
l'ouvrage, je ne mentionnerai plus désormais ci-dessous que les points qui
m'ont enthousiasmé.
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- Les seins (voir ci-dessous) et les lèvres (aucune justification
fonctionnelle) des femmes sont-ils des organes d'auto-imitation des fesses
et de la vulve ? Auto-imitation qui serait une conséquence de notre posture
verticale (passage du postérieur à l'antérieur, du face à dos au face à
face)?(p. 83).
Auto-imitation signifie : affichage d'un signal sexuel sur une zone du
corps autre que la zone génitale (ex : le mandrill mâle a un pénis rouge
vif avec des tâches bleues de part et d'autre du sac scrotal. Cette
disposition de couleur se retrouve sur son visage, son nez étant rouge vif
et ses grosses joues imberbes d'un bleu intense).
- La rondeur, la taille et la plénitude des seins féminins ne sont
absolumment pas justifiés par l'allaitement. Pour preuve, les primates
femelles, quoiqu'allaitant plus, n'ont pas de seins de cette taille et la
forme des tétines de biberon montre que le sein humain n'est pas totalement
fonctionnel... Les seins seraient en premier lieu des signaux sexuels 8-) ;-)
- N'en déplaise à Brassens, l'être humain a le plus gros pénis de tous les
primates !
- L'orgasme femelle dans notre espèce est unique chez les primates.
- L'importance attachée à l'activité sexuelle dans l'espèce humaine serait
expliquée par la nécessité de tisser des liens étroits entre les membres
d'un couple pour rendre ce dernier plus solide (Cf. néoténie et nécessité
de pourvoir plus longtemps à l'éducation des petits). Cette intensité se
devait aussi de rester "privée", ce qui explique toutes les conduites
d'évitement et d'inhibition sociales : vêtements, excuses en cas de contact
avec les personnes non-autorisées à toucher (parmi celles-ci: coiffeurs,
médecins, etc.), création d'un voyeurisme institutionnalisé (du roman à
l'eau de rose à la cassette porno)
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- Les mères portent, qu'elles soient gauchères ou droitières, à 80 % leur
enfant sur le bras gauche car celui-ci se calmerait en entendant les
battements du coeur qui se trouve de ce côté là. La majorité des opérations
ryhtmiques humaines auraient un rapport avec le rythme des battements du
coeur.
- Les cris hystériques d'une fan lors d'un concert de rock ne sont pas
destinés à l'idole (elle ne crierait pas si elle se trouvait seule à seule
avec lui) mais aux autres filles du public. (p. 148)
- Le combat ne sert pas seulement à régler des querelles de souveraineté,
mais aussi à augmenter l'espacement des membres d'une espèce.
- Rapport très intéressant entre le concert rock et le "concert" des singes
(p. 169) : Cf. le livre de la jungle ;-)
- Très éclairante explication biologique du phénomène d'ambivalence, dans
la perspective de l'agression, entre système sympathique et para-sympathique.
- Vous connaissiez l'origine de la forme de la queue de l'hippopotame ? :-)
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Toute espèce qui a mis au point des techniques spéciales de meurtre pour
tuer ses proie les emploie rarement quand elle lutte avec ses congénères.
L'explication en est simple : l'instinct de préservation de l'espèce prime
alors. Si une espèce utilisait ses armes meutrières en son sein, elle
disparaitrait rapidement (ce qui a dû arriver de très nombreuses fois au
cour de l'évolution). Ces espèces ont donc des processus d'inhibition afin
que les combats au sein de l'espèce ne s'achèvent pas par des mise-à-mort.
Ces processus d'inhibition se déclenchent lors que le vaincu émet des
signaux visuels et auditifs spécifiques "demandant grâce".
La tragédie de l'espèce humaine vient de sa technique, qui a démultiplié la
distance à laquelle elle peut atteindre sa victime. Cette distance ne
permet pas aux processus d'inhibition d'entrer en oeuvre.
Ce qui explique pourquoi, le péril atomique, bactériologique ou chimique,
continue de faire peser sur l'espèce toute entière une épée de Damoclès qui
pourrait la faire totalement disparaitre de la planète, comme ont disparu
de nombreuses autres espèces dont les mécanismes de prédations et
d'inhibitions étaient déséquilibrés...
Gulp.
La surpopulation actuelle et les projections démographiques pour le futur
accroissent, selon des règles biologiques établies, l'agressivité au sein
des membres de l'espèce. Desmond Morris est très pessimiste sur ce point et
préconise fortement (en 67) le contrôle des naissances. Pour lui, les
factions religieuses qui s'opposent à la contraception "devraient se rendre
compte qu'elles se livrent en fait à une dangereuse propagande belliciste"
(p.223)!
Remarquons qu'on ne sait pas quelles seront les conséquences à long terme
(plusieurs siècles) de ce contrôle exercé sur les structures sociales...
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- Les marques qui utilisent OxO (type OMO) utilisent un signal instinctuel
symbolisant le regard et attirant l'attention.
- Rapport entre Dieu et le mâle dominant de notre passé de primates (p. 225).
- Nécessité d'une religion et science et culture comme religion moderne (p.
227).
- Chaque individu, quels que soient les millions de membres de sa société,
recrée autour de lui une "tribu" de la taille de celle du petit groupe
tribal originaire. Hello la tribu ;-)
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- Si l'on remplace le mot "chasse" par le mot "travail", la quasi-totalité
des comportements ancestraux réapparaissent.
- Les "communautés viriles" sont la perpétuation de ce lien de mâle à mâle
du vieux groupe de chasse.
- La chasse actuelle et la tauromachie sont l'expression de cet instinct de
chasseur, de tueur de proie, en nous depuis plusieurs millions d'années.
- La culture nord-américaine où il n'y a pas de repas fixe mais un constant
grignottage correspond-t-elle à un retour à notre comportement alimentaire
de primates ? :-) (p. 240)
- Saviez-vous que nos pastilles gustatives ne nous permettent de réagir
qu'à 4 goûts fondamentaux : salé, sucré, acide et amer ? Le reste du goût
est en fait "senti" par la membrane olfactive de notre nez, les odeurs
étant diffusé par la cavité nasale. Ce qui explique pourquoi, enrhumé, la
nourriture ne semble plus avoir de goût !
- Le discours sur la pluie et le beau temps (le phatique) serait
l'évolution comportementale humaine du toilettage des primates :-) (p. 255).
Enlever les peluches d'un pull, les poils des tapis, caresser et
gratouiller les animaux domestiques est la perduration chez nous de notre
instinct de toiletteur collectif. Les métiers de soin du corps et en
particulier la coiffure sont la professionnalisation de cet instinct.
- Rapport très intéressant entre couple de primates "toiletteur-toiletté"
et "soignant-soigné" (p. 266).
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La conclusion du "Singe Nu" est simple : "nous ne sommes guère plus qu'un
simple phénomène biologique".
Cela fait une sacré hypothèse-chouette à discuter demain soir et cette
semaine, non ?
Amitié
26/08/1997
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