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SUR L'EGALITE DES SALAIRES ET DES REVENUS


Séance 1

Nous voici lancés jusqu'à la fin du mois sur les questions chouettes suivantes : est-il normal qu'il y ait des différences entre les salaires ? Est-ce que les arguments que l'on donne généralement pour justifier ces différences ont réellement un sens ? Quels avantages et inconvénients aurait une société où les citoyens décideraient d'une égalité complète des salaires et des revenus ?

On pourra distinguer deux niveaux de discussion :
- Le premier relève d'arguments de bon sens.
- Le second interroge un domaine plus pointu de philosophie de l'économie : derrière la question "qu'est-ce qui légitime que tel être humain gagne plus que tel autre ?" se profile la question : "qu'est-ce qui fait qu'une chose vaut plus qu'une autre ?". Et derrière cette deuxième question, on trouve évidemment : "qu'est-ce qui fait qu'une chose vaut ?" par conséquent "qu'est-ce que la valeur?". (Et pourquoi pas derrière tout cela, à une époque, la nôtre où, de plus en plus, la valeur d'un individu est mesurée à l'aulne de son salaire : "qu'est-ce qui fait la valeur d'une vie ?")

Je tiens à renvoyer les personnes vraiment intéressées par le sujet aux textes de Cornelius Castoriadis qui m'ont formé sur ces questions :
- Des articles "politiques" divers publiés dans la revue des années cinquante "Socialisme ou Barbarie" et repris dans les recueils "Le Contenu du Socialisme" (10/18, 1979) et "L'expérience du mouvement ouvrier 2" (10/18, 1974).
- Un article philosophique fondamental "Valeur, Egalité, Justice, Politique de Marx à Aristote et d'Aristote à nous", publié dans "Les Carrefours du Labyrinthe" (Seuil, 1978).

Je vous propose lors de la première séance d'évoquer les arguments de bon sens pour appronfondir plus tard philosophiquement et économiquement nos interrogations.

1) A travail égal, salaire égal. Cela induit évidemment : pour un travail égal donné, la personne qui travaille moins qu'une autre en temps doit gagner proportionnellement moins. Chacun s'accordera sur ce point.

2) La difficulté vient immédiatement lorsqu'il s'agit de comparer des activités de nature différente.Comment comparer le travail d'un charpentier avec celui d'un professeur? Pour pouvoir les comparer, il faut que les deux soient commensurables, il faut qu'il y ait une unité même abstraite qui permette de dire: le travail d'un charpentier vaut 1,35 fois plus que celui d'un professeur (ou inversement). Nous reviendrons les séance suivantes sur la réalité de cette unité de mesure. Mais notons dès maintenant qu'il y a là une énorme difficulté.

3) La notion à laquelle on fait appel pour tenter de contourner cette difficulté est celle de productivité. On dit qu'il est juste de payer une personne plus qu'une autre parce qu'elle est plus productive qu'une autre. On imagine tout à fait logiquement en effet qu'un charpentier qui travaille de façon plus productive qu'un autre gagne plus. Mais le problème se pose pour le professeur : que veut dire productivité pour un professeur ? Comment la mesurer ? Comment la chiffrer ? Le nombre de métiers pour lesquel la mesure de la productivité est impossible est énorme. Donc, on ne peut pas utiliser ce critère comme base de la justification de la pyramide générale hiérarchisant tous les revenus. Ce qui nous conduit à nous reposer la question : qu'est-ce qui donc justifie les différences de revenus ? Y-a-t-il une raison rationnelle ?

4) La notion à laquelle on fait généralement référence pour justifier l'inégalité des salaires est celle de "responsabilité". Le PDG de Renault "aurait" plus de responsabilité à gérer dans son entreprise qu'un de ses ouvriers, il serait donc normal qu'il gagne plus (combien de fois plus ?). Cet argument ne tient pas la route une seconde une fois qu'on a rappelé une raison simple. Quelle est la personne qui détient le plus de responsabilités : la personne dont les actions et les choix peuvent influer sur les *conditions de vie* d'un grand nombre de personnes ou la personne dont l'action et les choix influent directement sur *la vie* (la vie tout court au sens d'existence) d'autres personnes ? Le PDG de Renault a-t-il alors plus de responsabilité que ses ouvriers qui montent des pièces de frein sur les voitures et dont les éventuelles erreurs peuvent coûter la vie à une famille ? Le PDG de la SNCF (ou un de ses cadres supérieurs) a-t-il plus de responsabilité qu'un de ses conducteurs de train ? On le voit, l'argument de la responsabilité ne peut être utilisé.

5) Une autre des très fréquentes raisons évoquées est le diplôme, le nombre d'années d'études. Il "serait normal" qu'un bac+6 gagne plus qu'un CAP.

Dans un pays capitaliste pur et dur, la justification de ce point est économique: la personne qui a fait des études a "investi" en payant sa scolarité. Il est normal qu'elle récupère son "investissement" sur son salaire postérieur. Aux Etats-Unis où une année de faculté coûte entre cinquante et cent mille francs, l'argument est recevable. Il ne l'est pas dans des pays comme la France où c'est l'Etat, donc la collectivité dans son ensemble, qui prend à sa charge la quasi-totalité du coût d'une formation. Admettons même que nous soyons aux Etats-Unis: si l'on repartit "l'investissement-formation" sur le salaire d'une vie, le salaire d'un diplômé ne devrait pas représenter mensuellement plus du double de celui d'une personne sans diplôme. On voit donc bien que cette justification, qui apparaît comme la plus "économique", la plus rationnelle et chiffrée, ne tient pas quand on la regarde en détail.

D'autant que nous n'avons pas évoqué l'argument de bon sens : faire des études constitue en soi une chance et un privilège énorme. Il est fondamentalement injuste que ce privilège soit redoublé par un salaire privilégié!

D'autant plus que ce privilège est en général à nouveau multiplié par le fait qu'un diplôme permet d'accéder à des métiers personnellement gratifiants, socialement valorisés. Il devrait être normal que cette gratification soit prise en compte dans le salaire, normal donc qu'un travail peu gratifiant soit plus rémunéré qu'un travail gratifiant dont la gratification constitue déjà un gain en soi.

Un diplôme permet enfin d'éviter les travaux les plus pénibles. Et il est remarquable de constater que la "pénibilité" du travail n'est pas prisee en compte dans la définition de la valeur salariale d'un travail. Qui nettoie des chiottes toute la journée devrait gagner autant (sinon plus ?) qu'un chercheur au CNRS payé pour penser...

Tous ces arguments relèvent du simple bon sens. Nous n'avons pas encore abordé les tentatives d'explication fournies par l'économie classique où le salaire est supposé correspondre au "produit marginal du travail". Nous y viendrons lors des prochaines séances pour montrer que ces tentatives n'arrivent pas à justifier la hiérarchie des salaires.

Alors d'où vient cette dernière ? Essentiellement sans doute des rapports de force des différentes catégories et groupes sociaux qui, pour les uns, défendent tout à fait logiquement leurs privilèges et leur statut, pour les autres tentent d'accroître leur pouvoir d'achat. Un rapport de force n'a rien de rationnel ni de juste. C'est un rapport de force, de pouvoir, de violence potentielle. Il suffit de voir ce qui se passe en cas de guerre civile ou lorsque cette violence peut s'exprimer librement...

S'il n'y a aucune justification rationnelle à la hiérarchie des salaires, faut-il alors vouloir *l'égalité* des salaires ?

La question du salaire est le lieu de l'imbrication du social et de l'individuel, de l'histoire collective et du destin personnel. Quel devrait être le but de toute société et de toute politique ? A cette question, la totalité des partis politiques français actuels répondent : l'égalité des chances.

Ces partis oublient en général de préciser ce que veut dire concrètement "égalité des chances". Pour moi, il est clair que cela signifie la possibilité effective pour tout être humain qui arrive au monde d'accèder à toutes les structures qui lui permettront de se développer à son plus haut potentiel. Il ne s'agit pas de rendre identique Carl Lewis et Einstein mais d'offrir à Carl Lewis nourrisson et à Einstein nourisson les structures qui leur permettront de développer leurs talents à leur plus haut niveau.

Or, il n'est pas vrai que des familles à revenus différents peuvent offrir les mêmes chances de développement à leurs enfants.

Ce pourquoi, alors qu'il n'y a pas plus de justification *rationnelle* en faveur de l'égalité que de la hiérarchie des salaires, il faut à mon avis défendre l'égalité des revenus, c'est pour rendre effective et réelle l'égalité des chances des êtres humains.

Je sens que la discussion va être animée :-)

Amitié

Séance 2


>Je suis très souvent d'accord avec Stéphane, mais sur ce point je pense
>qu'il a oublié quelques notions fondamentales régissant l'échelle des
>salaires. Les salaires sont bien souvent régis par la loi de l'offre et de
>la demande tout simplement.


Merci Ulysse de me rappeler l'oubli impardonnable de l'analyse de cette justification traditionnelle de la hiérarchie des salaires. Le marché, tel que tu le décris, est en fait ce que je mentionnais à la fin de mon message comme un pur et simple rapport de forces. Il ne s'agit en rien de justice ou de répartition sociale équitable.

Or dans cette discussion *philosophique*, l'enjeu de la question de la hiérarchie des salaires est de comprendre :
1) Que cette hiérarchie, comme tu l'analyses si bien, n'est que rapport de forces donc qu'elle est irrationnelle.
2) Que la question de la répartition des richesses dans une société est une question politique au sens le plus noble, celui qui plonge ses racines dans la philosophie, celui qui interroge les fondements.
La question est d'abord : quelle société voulons-nous ? A cette question, je réponds : une société qui garantit l'égalité effective des chances.
Deuxième question : faut-il modifier la répartition des richesses sociales, modifier donc essentiellement la hiérarchie des revenus ?
Ma réponse est oui. Oui, car l'égalité des salaires permettra la mise en place de l'égalité des chances. Oui, car la répartition actuelle se fait sur la force, c'est à dire, au fond, dans une guerre douce de tous contre tous, une guerre de braise qui ne dit pas son nom.

Pourquoi la justification de la hiérarchie des salaires par le biais du marché, de l'offre et de la demande, ne tient pas ? Tout simplement parce que le travail d'un être humain *n'est pas* une marchandise.

Pour que le marché corresponde à un optimum social de répartition, il faut que la concurrence y soit "pure et parfaite". Cet état est conditionné par 5 points. Je cite le Dictionnaire Economique et Social de Brémond et Gélédan (Hatier) :
- L'atomicité du marché : les vendeurs et les acheteurs doivent être suffisamment nombreux pour qu'aucun ne dispose d'une puissance qui pourrait lui permettre d'exercer une action sur les prix.
- L'entrée libre suppose que chaucn peut librement entrer ou sortir du marché.
- L'homogénéité de la marchandise signifie que les offrants proposent un "bien" que les acheteurs jugent identiques.
- La transparence des marchés : l'information doit être parfaite et gratuite.
- Mobilité des facteurs : à tout moment les facteurs de production peuvent se déplacer du marché d'un produit à un autre.

La répartition rationnelle et optimum de toute chose est établie si ces 5 conditions sont présentes.

Or, aucune d'elles n'est vraie sur le marché GLOBAL du travail. Attention, dans cette discussion, nous ne réfléchissons pas sur des micro-marchés du travail de tel ou tel secteur. Nous parlons de l'ENSEMBLE du marché du travail.

Dans ce marché global :
- Il n'y a pas mobilité parce qu'on ne peut pas transformer un balayeur en pilote d'avion du jour dans un délai raisonnable.
- L'information sur les niches constituées par tel ou tel secteur n'est ni parfaite, ni gratuite (voir les spéculations financières pour s'en persuader).
- Le travail d'un être humain n'est pas une marchandise "homogène". C'est peut-être le cas pour un ouvrier agricole ou un travailleur à la chaîne mais ce n'est pas vrai pour la majorité des emplois.
- Lorsque le travail est l'unique moyen de subsistance, on ne peut pas dire que l'entrée et la sortie de ce marché est "libre".
- Le marché n'est pas atomique mais composé de grumeaux avec d'un côté des employeurs assez peu nombreux et de l'autre un nombre énorme, déséquilibré, de chercheurs d'emplois.

L'argument du "marché" peut, si l'on se place à un niveau micro-économique et sectoriel, EXPLIQUER certains mécanismes de la hiérarchie des salaires. Je crois avoir montré qu'il ne peut en rien JUSTIFIER rationnellement cette hiérarchie.

Et voilà ;-).

Pour répondre brièvement au cri ébahi de Pierre : non, je ne suis pas un doux rêveur et je sais parfaitement que je ne verrai jamais dans ma vie l'établissement de l'égalité des salaires. Cela ne m'empêche pas de dénoncer l'actuelle hiérarchie et de promouvoir un mécanisme, un outil, qui permettrait de contribuer à rendre la société plus juste...

Amitié et à ce soir...

Séance 3

Le MDLS de cette semaine sera une réponse au mail d'Ulysse [:-)] sur notre thème du mois : la hiérachie des salaires...

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>Pour moi la rationalité consiste en la définition logique d'une chaîne
>d'événements entraînant des relations de cause à effet. L'explication des
>hiérarchies salariales par les lois du marché est donc parfaitement
>rationnelle pour moi.
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L'explication est rationnelle. Pas la justification.
Pour ceux qui suivent les débats du CQC depuis son début, remarquons ici que nous avons un lien direct avec la question libre-arbitre/nécessité : si tout est nécessaire, alors même et y compris ce qui nous apparaît irrationnel, et tout ce qui relève de la justification, est nécessaire, relève du principe de raison suffisante (rien n'arrive sans raison, c'est-à-dire rien ne surgit ex-nihilo). Mais si au sein de notre univers, l'être humain échappe en partie au déterminisme, alors il baigne dans un autre élément que celui du déterminisme, l'élément de la valeur. Dans cet élément, spécifiquement humain, l'être humain fait intervenir son libre-arbitre pour promouvoir ses valeurs (justice, égalité, droit "naturel", etc.). Tous les discours contemporains sur la morale (celui des religions tout comme l'immense majorité de ceux des philosophes) reposent sur cette opposition
* fait - causal - rationnel - explication - science d'un côté.
* choix - libre-arbitre - morale - compréhension - philosophie de l'autre.


Un philosophe traditionnel renverrait Ulysse à cette opposition. Je ne vous ai jamais caché que j'étais plus que dubitatif quant au libre-arbitre. Par conséquent, cette opposition ne me sied pas. Nous aurons le temps de revenir tout au long des prochains thèmes sur ce point. Je rectifie donc la formulation inadéquate qu'a, à juste titre, relevée Ulysse : Le marché du travail où la concurrence est totalement imparfaite [peut-on à ce titre encore parler de marché ? ;-) ] est tout à fait rationnel au sens où ses mécanismes sont parfaitement déterminés.
La question que je pose est simplement : ce mécanisme déterminé est-il juste, équitable ? Est-il un optimum social ? N'est-il pas un mécanisme structurant qui empêche la mise en place de l'égalité effective des chances, n'est-il donc pas un mécanisme d'aliénation sociale ?

Ulysse, en répondant à Mirabelle sur la logique économique de l'esclavage: tu as bien montré qu'une rationalité économique pouvait être remplacée par un autre type de rationalité (à l'intérieur de laquelle le principe de maximisation des gains et de minimisation des pertes reste pleinement actif).

La question est donc : même si nous restons sur le plan de la rationalité, la hiérarchie actuelle des salaires est-elle une bonne chose ?

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>Nier les évidences fait parti de la philosophie (c'est peut être pour cela
>que je n'y jamais rien pigé alors) ? je suis le premier déplorer que le
>travail humain soit une marchandise (tout l'est aujourd'hui ou presque),
>mais ton affirmation est pour moi un bel exemple d'irrationalité. Le
>travail d'un être humain *est considéré* par la plupart des gens comme une
>marchandises, consciemment ou inconsciemment. C'est un état de fait.
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La philosophie est effectivement née, non pas en niant, mais en interrogeant, en mettant en cause les évidences. Les deux questions qui ont présidé à la naissance de la philosophie sont en effet : Nos lois sont-elles justes ? Les mythes sur les dieux et le monde sont-ils vrais ? Si tu étais dans une société religieuse (95% des sociétés à l'échelle de l'histoire de l'humanité), l'existence d'un ou de plusieurs dieux serait pour toi une évidence.
Le fait que l'immense majorité d'une population croit en quelque chose n'a jamais signifié que cette chose existait ou qu'elle est vraie. Il ne faut jamais se laisser enfermer dans un provincialisme historique et culturel. L'autonomie progressive de l'humanité s'est gagnée, en effet, par la remise en cause des "évidences" antérieures.

Le fait donc que la quasi-totalité des personnes glissent sans se poser la moindre question sur le fait que le travail est considéré aujourd'hui comme une marchandise ne signifie en rien que le travail humain *est* une marchandise. Le fait qu'on puisse le considérer comme tel ne permet pas de conclure sur ce qu'il est effectivement.

Les "états de fait" absurdes, injustes ou qui ne conviennent pas sont appelés à être remplacé par d'autres "états de fait" que le philosophe se doit d'interroger.

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>l'un des premiers problèmes
>de cet utopie égalitaire, c'est l'absence totale de concurrence qu'implique
>l'égalité salariale.
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Ceci est une remarque très juste qui revient à la question posée par alexb mercredi dernier : qu'est-ce qui motive les travailleurs d'une société où régnerait l'égalité salariale, quelle est la dynamique qui les fait agir ?

J'ai un certain nombre de propositions de réponses à cette question et il serait chouette que nous en parlions demain soir et dans les deux prochaines semaines. L'idée principale est que l'égalité des salaires ne s'insère pas uniquement dans une société qui n'a que pour unique but l'égalité des chances. L'égalité des salaires ne peut s'instaurer que dans une société qui aura totalement modifié la place et le statut du travail au sein de notre existence. Aujourd'hui l'activité professionnelle est au coeur de nos vies. Est-ce que cette activité doit conserver cette place ? Existons-nous essentiellement pour travailler ?
De plus aujourd'hui, cette activité est modelée selon une forme historique précise du productivisme marchand. Cette forme qui modèle le travail de chacun doit-elle perdurer et perdurera-t-elle ?
L'égalité ne va de pair qu'avec un bouleversement profond du sens que nous voulons donner à nos vies...
Cela fait un certain nombre de questions chouettes, là :-)

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>Partons de l'hypothèse que dans 20 ans un gouvernement mondial s'établisse
>et décrète que tout le monde sera payé 200 francs net par heure. Viola le
>rêve de Stéphane réalisé. On va faire abstraction du chômage qui est un
>problème dans les deux cas de figures. Par contre, il est normal que toutes
>les tâches nécessaires à la survie de la société soient effectuées. Nous
>allons donc comparer deux statuts différents :
>- un secrétaire travaillant 39/h semaine avec 5 semaines de vacances. il va
>gagner environ 31200frf/mois
>- un ouvrier sur plate-forme pétrolière travaillant 84 h par semaine, une
>semaine sur deux. Il va gagner environ 33600frf/mois
>Suis-je vraiment obligé de justifier l'injustice d'une telle situation ?
>Suis-je obligé de préciser qu'il y aura probablement des candidats au
>secrétariat mais peu pour la plate-forme ? Pourquoi ? parce que ce système
>est profondément injuste, ne prenant pas en compte la difficulté, la
>pénibilité, le risque qu'incombe un travail et qui justifie un salaire plus
>élevé. Cet exemple prouve que non seulement ce système est injuste, mais en
>plus il n'est pas viable car certaines fonction vitales de la société ne
>sauraient être assurées.
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Merci Ulysse de poser le problème central noir sur blanc.
Je rappelle ma démarche :
1) Réaffirmer que l'objectif de toute société devrait être de garantir l'égalité des chances de tous les êtres humains pour le développement de leurs talents à leur plus haut niveau.
2) Relever que la hiérarchie des salaires est un obstacle majeur à cette égalité.
3) Interroger les justifications traditionnelles de cette hiérarchie. Constater que ces principales justifications ne tiennent pas la route.

Je n'ai jamais dit que l'égalité des salaires correspond à une solution miracle. Cette égalité posera nécessairement des problèmes. Je pense simplement qu'elle induit moins d'injustice sociale que la hiérarchie actuelle.

Je suis très content de tes exemples et un peu fâché que tu supposes que je sois aussi simple d'esprit ;-)

Aujourd'hui la pénibilité du travail n'est prise en compte dans les salaires que pour un nombre ridiculement petit d'activités et, lorsqu'elle est pris en compte, rien ne justifie le *montant* de la somme "bonus" (sinon encore une fois des micro-mécanismes d'offre et de demande dans une concurrence totalement imparfaite). Après avoir nettoyé les chiottes pendant un certain temps dans une caserne, je peux t'assurer que je ne comprends pas pourquoi ceux dont c'est le métier ne gagnent pas plus que moi ! Donc ce que tu dénonces s'adresse aussi et surtout à la situation présente de hiérarchie des salaires.

Dans une société où régnerait l'égalité, il va de soi que personne ne chercherait à faire toutes les tâches le plus pénibles.

Mettons de côté les tâches pénibles mais socialement gratifiantes (pompier par exemple). Il y aura toujours du ménage à faire.

Il y a trois éléments de réponses à ce problème :
1) Le roulement et le partage des postes où le travail est pénible.
2) La réduction en terme de temps de travail.
3) Des avantages immatériels (valorisation sociale).

Remarquons que le premier élément de réponse participe de la mise en place de l'égalité des chances. On connaît parfaitement les mécanismes sociologiques qui font que le fils d'un ouvrier a statistiquement moins de chances de faire des études supérieures qu'un fils d'avocat. C'est vrai pour des raisons financières. Mais nous écartons celles-ci dans le cadre de notre hypothèse d'égalité des salaires. C'est en fait surtout vrai pour des raisons de culture familiale. Si toutes les familles d'une société participent à tour de rôle aux tâches pénibles de la collectivité, les modèles sociaux représentés par les parents seront répartis de façon plus homogène au sein de toute la société.

Je m'arrête sur ces élements de réponse qui invitent déjà à un très riche débat...

Amitié

Séance 4

Les trop rares mais si riches messages de ces trois dernières semaines nous ont finalement permis d'évoquer les principaux arguments en jeu dans la justification de la hiérarchie des salaires.

La séance de mercredi dernier, dont je m'excuse de ne pas avoir fait le compte-rendu, a été très tranchée. Une nouvelle participante au club, Sylvie, a en effet défendu toute la séance durant la hiérarchie des salaires.

L'argument montrant que la justification de la hiérarchie par la responsabilité n'était pas fondé ne l'a pas convaincue (le PDG peut influer sur les conditions de vie d'autres personnes, un ouvrier ou un travailleur moins payé qu'un PDG peut influer sur *la vie* d'autres personnes : qui a le plus de responsabilité ?). Sylvie a en effet argué du fait que le PDG était responsable du travail de son salarié, responsable donc si le travail du salarié débouchait sur mort d'homme.

Cet argument nous fait entrer dans un débat qui n'est pas actuellement le nôtre mais qui est vraiment philosophique : de quoi est-on responsable ? La notion même de responsabilité a-t-elle seulement un sens ? Nous avons déjà évoqué des éléments de ce débat lors de nos interrogations sur le libre-arbitre et la nécessité.

Il est en tout cas impératif de distinguer soigneusement la responsabilité juridique de la responsabilité morale. Lorsqu'un tribunal dit d'une personne qu'elle est responsable, cela ne veut pas nécessairement dire que cette personne est responsable moralement.

Une société, pour fonctionner, semble avoir besoin de désigner des responsables :
- pour garantir la réparation faite aux victimes.
- mais surtout pour "faire un exemple" par la dissuassion, en associant aux crimes des peines qui sont censé faire taire les désirs de personnes tentées dans le futur de commettre ces mêmes crimes.

Les critères utilisés pour définir la responsabilité changent d'une société à l'autre, d'une époque à l'autre. Saviez-vous qu'au Moyen-Age, la justice considérait les animaux comme responsables et pouvait par conséquent les juger et les condamner ? Des sangliers, des loups ont réellement été soumis à la torture et écartelés en place publique :-) Cette relativité est la preuve ultime que ce qui se passe au tribunal (que le droit soit coutumier, jurisprudentiel ou écrit) ne traite pas de la responsabilité en tant que telle mais de la définition sociale de celle-ci.

Question chouette : existe-t-il une responsabilité en soi que nous appellerions morale et qui ne serait pas une définition sociale, juridique, *particulière* ? Si oui, quel rapport entretient la responsabilité juridique, légale, avec la responsabilité morale ?

Revenons au cas qui est le nôtre : le PDG de la SNCF est-il responsable de l'acte d'un de ses aiguilleurs qui a sciemment fait emboutir deux trains, en provoquant la mort de dizaines de personnes (responsabilité qui justifierait son salaire) ?

Je ne suis pas juriste et je ne sais pas si c'est légalement le cas aujourd'hui. L'horrible affaire du sang contaminé, qui pose en fait la même question, pourrait nous aider à le savoir.

Admettons que cela soit le cas. Pour ma part, si le tribunal dit qu'il est juridiquement responsable, je ne pourrais pas dire que le PDG est moralement responsable des actes d'une autre personne sur laquelle il n'avait, directement, aucune influence possible au moment des faits.

Je comprendrais qu'il soit condamné et sanctionné par la société *à titre d'exemple* afin que tous les autres PDG redoublent d'efforts pour rendre impossible à nouveau un tel acte mais il n'en serait pas moins à mes yeux totalement innocent.

Il me semble pour ma part - sans entrer à nouveau dans le fait de savoir si tout est nécessaire - que la responsabilité morale personnelle intervient à chaque fois qu'une personne viole sciemment, en connaissance de cause, le principe moral élémentaire : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fit ou encore : la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres.

Par conséquent même si le PDG est juridiquement responsable, d'une part, il ne l'est pas moralement, d'autre part, et c'est le point le plus important, le salarié est tout autant responsable juridiquement des conséquences de son acte ou de son erreur !

Par conséquent le fait que le PDG cumule des responsabilités ne fait pas disparaître la responsabilité de ceux qui sont payés moins que lui...

D'autant plus que sur le fond, du moins il me semblait, nous parlions de responsabilité morale...

Je referme cette incise sur laquelle nous reviendrons sans doute souvent lors de notre pérégrination philosophique...

Un autre argument apporté par Sylvie a été le suivant :
"Une société où régnerait l'égalité des salaires n'aura jamais lieu ou en tous cas jamais lieu de notre vivant, cessons donc de nous y intéresser. Ce serait typique de la philosophie que de s'occuper de choses impossibles. Il vaut mieux travailler à intégrer des chômeurs."

Je ne sais ce que vous pensez de cet argument; personnellement je le trouve franchement inacceptable.
D'abord, la philosophie, c'est avant tout une exigence de penser sa vie bien réelle, sa vie bien concrète. Or, je ne trouve rien de plus concret et non pas de l'ordre du possible/impossible mais du domaine du réel que de savoir ce qui justifie qu'untel gagne plus que moi ou qu'untel gagne moins que moi.
Ensuite, philosopher c'est vivre sa pensée, c'est donc contribuer à rendre réelle sa réflexion. Le fait d'avoir conscience que sa contribution sera ridiculement petite au regard de la tâche à accomplir et de l'état actuel du monde n'empêche pas que, si personne n'expose et ne diffuse ces arguments de bon sens montrant l'inanité des justifications de la hiérarchie des salaires, et bien la possibilité même de l'éradication de cette structure qui empêche l'égalité des chances sera tuée dans l'oeuf. Enfin, rien n'empêche de faire de la philosophie en tentant de comprendre la justification de la hiérarchie des salaires et simultanément travailler autour de soi à combattre les effets d'une société qui ne garantit pas l'égalité des chances. Les deux activités ne sont pas incompatibles, au contraire. L'activité de réflexion permet d'accroître le sens de son action en donnant les moyens de la situer correctement dans l'ensemble des mécanismes politiques et sociaux...

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Je souhaiterais que nous revenions demain soir sur les implications secondaires d'une société où régnerait l'égalité des salaires. L'argument qui vient immédiatement à l'esprit est :
Qui voudrait faire les tâches pénibles ? Qu'est-ce qui motiverait les gens ?

J'ai évoqué plusieurs pistes de travail dans mon Message de la semaine dernière :

"1) Le roulement et le partage des postes où le travail est pénible.
2) La réduction en terme de temps de travail.
3) Des avantages immatériels (valorisation sociale)."

Que pensez-vous de discuter de ces pistes ainsi que de cette idée très importante :

"L'égalité des salaires ne s'insère pas uniquement dans une société qui n'a que pour unique but l'égalité des chances. L'égalité des salaires ne peut s'instaurer que dans une société qui aura totalement modifié la place et le statut du travail au sein de notre existence. Aujourd'hui l'activité professionnelle est au coeur de nos vies. Est-ce que cette activité doit conserver cette place ? Existons-nous essentiellement pour travailler ? De plus aujourd'hui, cette activité est modelée selon une forme historique précise du productivisme marchand. Cette forme, qui modèle le travail de chacun, doit-elle perdurer et perdurera-t-elle ? L'égalité ne va de pair qu'avec un bouleversement profond du sens que nous voulons donner à nos vies..."

A demain soir en-ligne,

Amitié

01 02 08 et 15/07/1997
 
(c) Stéphane Barbery