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Du sable dans la chaussure...


Chère Evergreen,



Je te remercie pour ta succession de questions chouettes :-)

>Qui aurait besoin de se poser des "questions chouettes" s'il avait
>sous les yeux tous les jours la mer qui bat les rochers ?


Je reviendrai sur ce point en répondant à Candide qui au fond pose la même question que toi mais je ne peux m'empêcher de noter que si l'on fait naître, à juste titre, la philosophie en Grèce, alors ce sont des être humains qui avaient tous les jours la mer devant les yeux et le soleil pour la faire miroiter qui se sont posées les premières questions chouettes.

>On a besoin de questions chouettes quand on perd sa vie dans les
>embouteillages, quand on est obligé de travailler pour bouffer, quand on
>n'est pas libre d'aller où on veut pour des problèmes de papiers, d'argent,
>de frontières...

En un sens, tu réponds déjà à ta question.
Si tu n'avais pas mangé, tu aurais certainement peu gouté ta balade. Et pour manger, et bien, il faut avoir un revenu. Ce qui implique l'existence d'une économie, d'une organisation sociale et de rapports de pouvoir. Et je m'étonne que tu considères comme évident et normal d'avoir le droit de marcher sur la plage. La permission que t'accorde la société de le faire ne va absolument pas de soi. Et d'ailleurs, il y a de nombreuses plages, en France, - plages privées par exemple- où tu n'aurais pas le droit de te promener.

Tout ceci pour rappeler que le moment de joie pure à contempler la mer est conditionné par des déterminations sociales qui le rendent possible.

Or derrière ces déterminations sociales, on trouve l'une des questions à l'origine de la philosophie : la société qui te permet à toi Evergreen de jouir du privilège d'un moment de bonheur sur une plage un dimanche après-midi, est-elle juste ? Est-il juste que ce bonheur ne soit pas accessible -entre autres pour des raisons économiques- à une fraction importante de la population française ? Est-il juste que très probablement les tissus des vêtements que tu portais viennent de pays où il n'y a pas de dimanche et où travailler 10 heures par jour sept jours sur sept constitue le seul moyen de manger ? Est-il juste que dans de très nombreux pays, le simple statut de femme t'aurait interdit de pouvoir jouir de ce type de moment ?

Or une fois que l'on s'est posé la question de la justice de l'organisation sociale, de sa légitimité, c'est immanquablement la totalité des questions chouettes qui surgit.

La philosophie en effet est un peu à l'image d'un panier de cerises : les couples de cerises unies en boucle d'oreilles sont si intimement liés dans le panier, qu'en tirant une cerise c'est une chaîne que l'on tire qui finit par vider le panier.

La société est-elle juste ? Qu'est-ce que la justice ? Quelle est la meilleure organisation sociale (société) possible pour les être humains ? Que recherche, que désire un être humain ? Qu'est-ce qu'un être humain ? Quel sens à la vie d'un être humain ? Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Et ainsi de suite...

Dans un moment de pur bonheur, il n'y aucun doute, aucune question, juste de la jouissance. C'est vrai.

Et nous regrettons tous comme toi que la vie ne soit pas un orgasme infini permanent :-)

Personnellement - et je reviendrai sur cette vue utilitariste de la philosophie (vous vous rappelez de mes premiers messages et de ce que je vous ai dit de Spinoza ?) - je crois que se poser des questions chouettes permet et a pour but d'augmenter le nombre de moments de bonheur au sein de l'humanité.

Les questions chouettes n'ont rien à voir avec les rationalisations vides, hargneuses et névrotiques de frustrés incapables de jouir de plaisirs simples comme le laisse entendre perfidement ton message :-)

Les questions chouettes n'ont de cesse au contraire de pointer les entraves à la joie, les déterminations aliénantes afin, en les comprenant, de nous permettre de nous en libérer.

C'est aussi parce depuis plusieurs millénaires des milliers d'êtres humains se sont posés des questions chouettes que tu as été en mesure d'avoir du sable dans ta chaussure.

Amitié

Cher ND,



Tes remarques me font penser au livre de Pierre Clastres, "La Société contre l'Etat", que je vous recommande à tous. Clastres est un ethnologue spécialisé dans les tribus amazoniennes. Dans ce livre des années 70, recueil de quelques très chouettes articles, il revient, en la défendant ardemment, sur la thèse de Marshall Sallins selon laquelle l'âge de pierre, loin d'être le temps de la pénurie - style guerre du feu -, était en fait un âge d'abondance : le nomadisme arboricole apparaît comme un choix rationnel économiquement au sein de sociétés qui ont décidé de ne pas être aliénées au travail de la terre et de l'élevage qui multiplie par quatre le temps de labeur et qui a de lourdes conséquences en terme d'organisation sociale (centralisation entre autres).

A noter cependant qu'à partir d'une certain taux de croissance démographique, la simple cueillette ne suffit plus à nourrir l'ensemble de la population et que par conséquent agriculture et élevage (donc spécialisation des tâches) deviennent nécessaires.

Sans vouloir décevoir ta vue idyllique du bon sauvage, je crains que l'Eden que tu nous dessines n'ait eu cours qu'au sein du premier chapitre d'un gros livre qui s'appelle la Bible :-)

Non, il n'y a jamais eu de sociétés idéales et ce quel que soit le niveau technologique ou le type de répartition économique de la société. Car toute société génère des conflits de pouvoir donc des aliénations.

Et le vagabondage tel que tu le dessines et dont nous rêvons tous n'a jamais vraiment existé non plus. Mais en revanche, il nous faut le garder en mémoire pour faire en sorte qu'il soit un jour possible.

Oui, la philosophie commence avec l'étonnement. Ce peut être l'étonnement devant la nature. C'est très souvent et avant tout l'étonnement devant le comportement de hommes (à commencer par soi-même). Et après ce moment de simple arrêt du regard, il y a la tentative de comprendre qui n'est autre qu'un "pourquoi ?" bref : une question chouette. Et lorsque l'étonnement est de stupeur ou d'indignation, la suite et le sens du "pourquoi", c'est la modification de la situation stupéfiante et injuste. Comme quoi la philosophie se prolonge nécessairement par un faire, comme quoi il s'agit bel et bien de transformer le monde.

>Les structures sociales, c'est juste une question de bon sens, pas
>d'interrogations métaphysiques. Ce n'est pas à mes yeux le champ
>d'application de la philosophie.

Question de définition.
C'est précisément parce que tu réduis la philosophie à la métaphysique que tu aboutis à cette conclusion alors qu'elle est, crois-moi, tout sauf résumée par cette sous-partie minoritaire d'elle-même.

L'acte de naissance de la philosophie est un acte politique. C'est celui d'un homme qui dit : "ils sont rigolos, ceux de ma société, avec leurs mythes et leurs dieux, mais moi j'y crois pas, et je vais tenter de rendre compte du cours des choses dans le monde sans religion ni magie". La philosophie naît donc d'une remise en cause de la parole de la cité. On dirait aujourd'hui de l'idéologie en cours à une certaine époque. Question : n'avons-nous pas aujourd'hui encore, nous aussi, des mythes et des dieux à remettre en cause ?

>Pour moi la philosophie s'intéresse au sens de la vie. Et... je ne me sens
>pas concerné.


La vie, je ne suis pas sûr de savoir ce que c'est. En revanche je te sens concerné par l'injustice et l'aliénation sociale. Et cela, tout comme la prose de M. Jourdain, c'est de la philosophie :-)

>Et si les grecs ont inventé la philosophie et que leur philosophie
>s'occupait des structures sociales, c'est qu'ils sont arrivés trop tard.
>Ils philosophaient en réaction à leur situation socio-économique. Comme
>l'ont fait les gens qui ont dénoncé, à leur temps, l'esclavage, la royauté,
>le capitalisme, intervilles, et j'en passe.

Ah, ND, je ne te savais pas hégélien pur sucre :-)) Hegel pour qui "la philosophie vient toujours trop tard (...). Ce n'est qu'au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol" (Préface des Principes de la Philosophie du Droit, Tel, p. 45).

Ce pourrait être l'objet de la séance de mercredi...
Car comme tu le devines, sur ce point là, moi aussi "chuis pas d'accord"...

Très amicalement

20/10/1997
 
(c) Stéphane Barbery