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SUR LA PHILOSOPHIE
Ami(e) de la sagesse bonjour,
Quelques pistes pour introduire la discussion de demain soir dont j'espère
qu'elle traitera de ces questions. Pistes qui aimeraient répondre à
quelques unes des questions de ND, Candide, Evergreen.
D'abord sur la philosophie comme sagesse individuelle.
Je reconnais tout à fait, ND, que l'imagerie mythologique que l'on trouve
derrière la figure du philosophe est celle du sage barbu, près de sa
cheminée, le regard vague perdu dans une intuition d'un monde auquel seuls
quelques élus ont accès; sage que le bas peuple vient consulter et dont il
transmettra le souvenir éternel et béat à sa descendance. C'est d'ailleurs
une mythologie que laisse perdurer la collectivité des philosophes, car
d'une part elle habille ces derniers d'un manteau magique que nul ne
saurait refuser, d'autre part, elle attire de petits jeunots qui aimeraient
bien porter le manteau - donc assure la pérénité de la discipline.
Devinez quoi : je parle en connaissance de cause; ben oui, j'avoue, je le
trouvais beau, moi aussi, ce manteau.
Vient ensuite l'initiation du jeunot par la lecture de pavés indigestes
dont l'effet est souvent similaire à celui du sauna. Et là, stupeur, il
découvre que la philosophie n'a plus rien à voir avec cela; que son objet
impossible est de penser tout le pensable; qu'à ce titre elle s'est
dissoute en grande partie au fil du temps dans toutes les branches de la
science. Il découvre que la naissance de la philosophie et de la démocratie
à une même époque et au même endroit a peut être une signification. Il
découvre enfin que, sauf à faire partie d'une secte déifiant un patriarche
et ressassant la parole de ce dernier (transformation fréquente de la
philosophie en religion), la tentative de penser le monde, l'étonnement
devant le monde n'ont de sens que s'ils permettent de mieux l'appréhender,
de mieux s'y inscrire et de contribuer, dans la mesure de ses moyens, à le
transformer et si possible pas en pire.
Il découvre enfin que la sagesse (la "sophie", qu'il aime, "philo") loin
d'être une simple interrogation égotiste sur soi (je dirai pour ma part -
et vous le comprendrez après nos discussions du mois dernier - que cette
partie de la "sagesse" est assumée aujourd'hui par la psychanalyse qui, à
ce titre est philosophique), est nécessairement contrainte de questionner
autrui, que ce soit dans un rapport d'individu à individu (dans la morale)
ou dans le rapport de l'individu au groupe (la politique).
Et ce pour une raison simple : un individu est une pure création sociale.
On ne naît pas tupikawahib ou internaute. C'est la société, ce sont les
autres qui créent, à partir d'un être biologique braillant inachevé, un
indien amazonien ou un citoyen numérique du village global.
La sagesse est donc elle aussi feuilletée. Elle comporte certainement cette
dimension subjective, personnelle, d'équilibre satisfait face au monde;
mais pour atteindre ce dernier, elle doit nécessairement longtemps cheminer
dans une interrogation infinie sur le monde, et plus particulièrement sur
le monde humain. Ce à quoi il faut rajouter que la sagesse subjective n'est
pas une transe méditative. Même les moines zen doivent se nourrir et se
loger donc s'inscrire dans la communauté sociale de leur époque et cela,
même si cette inscription se fait à la marge. Et lorsque Evergreen évoquait
les moines boudhistes qui se retirent dans leur temple, j'avais en tête
pour ma part, les immolations par le feu et le Dalaï Lama.
Bref, la figure du sage et du philosophe que vous évoquiez, Evergreen et
ND, n'existe que dans les tableaux de Rembrandt ou dans l'iconographie de
St-Jérôme.
Je suis donc positivement ravi que vous vous découvriez philosophes. Et si
le mot ne vous plait pas, je n'y vois pour ma part aucun inconvénient. La
carte n'est pas le territoire.
Depuis le début de ce Club, j'essaie de vous faire partager ce qu'a été ma
plus grande stupéfaction philosophique : la découverte que l'immense
majorité de la philosophie (aussi bien ses questions, que ses tentatives de
réponses) repose sur un unique problème jamais explicité comme tel : celui
de savoir si tout est nécessaire (arrive comme l'effet d'une cause
absolument déterminée) ou si l'être humain a la spécificité d'échapper à la
nécessité.
Je vous renvoie, pour cette stupéfaction, à l'un des tous premiers messages
du CQC que vous trouverez ici.
Il me semble qu'à la fin de ce texte, on ne doit plus pouvoir réduire la
philosophie à un ruminement individuel.
Je tiens vivement pour finir à insister sur la stérilité qu'il y aurait à
nous polariser sur des questions de définition et de lexicologie relatives
à la philosophie. L'important est de se poser des questions et de tenter
d'y répondre et non de savoir si ces questions font partie de tel ou tel
champ. Non ?
Et c'est d'ailleurs pour cela que ce Club se nomme Club des Questions
Chouettes...
On discute de tout cela demain soir ?
Très amicalement
25/04/1997
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