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Sur comment/peut-on être heureux ?


Séance 2

1) Comment/peut-on être heureux ?

Reprenons nos questions chouettes en cours.

Définition (sur l'invite de Diogène) :
- La racine heur- (bon-heur / heur-eux) vient du latin "augurium" qui signifie augure, présage (tout signe par lequel on juge de l'avenir).


- Heureux : (petit Robert) :
a) qui bénéficie d'une chance favorable, que le sort favorise.
b) qui jouit du bonheur.


- Bonheur (Foulquié):
a) Chance.
b) Etat de satisfaction complète de toutes les tendances humaines. Par là se distingue du plaisir, toujours incomplet, ponctuel, et qui n'est pas spécifiquement humain : l'animal éprouve du plaisir mais n'atteint pas le bonheur. (V. Béatitude, bien-être, félicité, plaisir, contentement, enchantement, euphorie, extase, joie, ravissement, satisfaction).

Est-ce que chacun s'accorde sur ces définitions ?

Les messages de cette semaine sont très sceptiques quant à la possibilité pour l'être humain d'être heureux... Remarquons que les définitions renvoient à l'idée de chance, c'est à dire de causalité immaîtrisée, de destin que l'on subit et à l'intérieur duquel quelques personnes seulement se voient accorder un sort heureux sans en être à l'origine.

La question est en fait ici : est-on responsable de son bonheur ?

Pour faire un lien avec notre vieille discussion sur liberté-nécessité: dans le cadre de la nécessité, il n'y pas en effet de responsabilité portant sur l'état heureux ou non de sa vie. C'est une vision terrible, insupportable. Son caractère insupportable doit-elle pourtant nous la faire rejeter a priori ?

Mirabelle a introduit une dimension capitale dans notre débat : - Peut-on être heureux dans un monde où l'immense majorité des hommes ne l'est pas ? Peut-on être heureux lorsque la majorité de l'humanité est exploitée, aliénée, souffrante ? La question qui, jusqu'à présent, relevait de la dimension personnelle et subjective devient désormais sociale et politique.

L'idée sous-jacente est la suivante : on ne peut pas s'empêcher de se projeter dans autrui. Si autrui souffre, alors je souffre (moins que lui, mais, je souffre dans ma projection). L'acte moral et politique visant à contribuer au bonheur de l'autre ne serait pas, dans le cadre de cette analyse, motivé par une vertu personnelle mais par le simple souci de pas souffrir soi-même.

Le revers de ce mécanisme est le suivant : il est impossible de prendre à sa charge tous les malheurs du monde, impossible de se projeter dans TOUTES les figures de la souffrance (figure du Christ). Il est même nécessaire, pour pouvoir se projeter dans la souffrance d'autrui, d'avoir soi-même une stabilité, un petit surplus de bonheur que l'on est prêt à dépenser, ou bien il faut savoir retirer une jouissance de cette position de saint. Or, pour obtenir cette stabilité, ce petit surplus, il est nécessaire d'ignorer l'immense majorité des souffrances du monde, d'ignorer la quasi-totalité du monde (Cf. le mail de Pierre) pour ne se concentrer que sur celle qu'on traite.

Mais cette ignorance ne doit pas être un déni, une négation. Plutôt une simple et salutaire mise-entre-parenthèse afin, de mieux pouvoir s'occuper de problèmes où l'on est directement efficace et utile.

Freud distingue trois état psychique : le conscient, l'inconscient et le pré-conscient. Le second est le contraire du premier et il nous prendrait énormément de temps de les définir avec précision. La définition du troisième peut en revanche nous apporter une brique pour le bâtiment que nous construisons : le pré-conscient, c'est tout ce à quoi la conscience peut accéder, tout ce qui lui est accessible même si l'on en a pas conscience dans le moment présent. Exemple : savoir que l'on est aujourd'hui mardi était il y a quelques secondes pré-conscient pour moi.

A mon sens, le bonheur n'est pas lié à l'auto-illusion mais au pré-conscient.

Qu'en pensez-vous et quelles pistes souhaitez vous que nous privilégiions demain ?

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2) Citations :

Merci beaucoup à Diogène pour ses citations. C'est une très bonne idée que de s'appuyer sur ces dernières. Que pensez-vous de constituer sur chaque thème un recueil des meilleures citations que chacun apporterait ?

En voici quelques unes.

J'ai trouvé éblouissante la citation de Renard. Pour poursuivre avec ce prince de la formule, et résumer la citation de Schopenhauer : "Notre bonheur, c'est le silence du malheur".

"Etre bête, égoïste, et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux" (Flaubert).

" Le bonheur est, non pas précisément l'apaisement de nos désirs, mais une rotation en quelque sorte quotidienne de désirs enchainés, périodiquement renaissants et satisfaits de nouveau pour renaitre encore, et ainsi de suite indéfiniment". (G. Tarde, Psychol. éco., 1, 155-156.)

Séance 4

La séance d'hier continue de témoigner que le Club des Questions Chouettes devient un chouette club :-)

Sont venus hier soir : John Lennon, Colin, Hiro ze Blob, Ulysse, Sidoine, et Gyrus.

Nous avons passé la majorité de la séance à finir d'interroger notre thème mensuel "comment/peut-on être heureux" à partir de distinctions importantes qui n'avaient pas jusque là étaient abordées.

Nous sommes revenus sans nous en rendre compte sur la définition tirée du Lalande : "Bonheur : b) Etat de satisfaction complète de toutes les tendances humaines. Par là se distingue du plaisir, toujours incomplet, ponctuel, et qui n'est pas spécifiquement humain : l'animal éprouve du plaisir mais n'atteint pas le bonheur. (V. Béatitude, bien-être, félicité, plaisir, contentement, enchantement, euphorie, extase, joie, ravissement, satisfaction)".

J'ai introduit dans l'idée de satisfaction la distinction entre plaisir organique (du corps) et plaisir de représentation (qui relève de la psyche).

[je n'aime pas le mot "pyche" mais "âme" ou "esprit" ne conviennent pas ici. Il ne faut pas renvoyer mon utilisation du mot "psyche" a un archaïsme philosophique pédant mais à la notion moderne de "psycho-logie"]

Ce qui marquerait la spécificité humaine, c'est la domination, la préséance du plaisir de représentation sur le plaisir d'organe.

J'ai pris pour illustrer mon propos, l'exemple du sportif qui souffre le martyr uniquement pour le plaisir d'être le premier, pour le plaisir de jouir de l'admiration dans le regard des autres. On aurait pu prendre également l'exemple déjà évoqué du masochiste.

Cette distinction permet dans notre interrogation sur le bonheur de mettre de côté un élément : même si la représentation prime sur l'organe, il faut en général, dans la majorité des cas, que l'organe soit normalement satisfait pour pouvoir jouir pleinement de la représentation. Un saint peut manger une hostie par jour et être satisfait de sa crise mystique, il n'en reste pas moins que c'est une exception. Pour la majorité d'entre nous, il faut que notre corps soit satisfait pour que nous puissons nous préoccuper de la jouissance de représentation : être en bonne santé, ne pas avoir faim ni soif, ni froid, avoir son comptant de chaleur humaine, sans oublier bien évidement la sexualité (même si c'est le domaine par excellence chez l'être humain où la représentation s'immisce le plus). L'élément que nous mettons de côté grâce à cette distinction, c'est donc la satisfaction organique que l'on peut poser avec bon sens comme un invariant universel même si l'on continue de souligner qu'elle peut être complètement réduite au silence par le plaisir de représentation.

La 2ème avancée que nous permet cette distinction est le pointage du caractère culturel donc relatif du plaisir de représentation. Le plaisir de représentation dépend en effet des désirs que la culture et l'éducation ont implantés en nous : un aborigène n'a pas les mêmes désirs qu'un trader de wall-street, donc pas les mêmes satisfactions. Apprendre que le dow jones a grimpé de 3 points consistera en une satisfaction très relative pour l'aborigène ;-).

Ce point nous permet de faire le lien avec le social et la politique. Cette relativité culturelle des désirs donc de la satisfaction donc du bonheur nous montre que le bonheur est une question politique. C'est l'évaluation différente des choses et des événements qui nous entourent qui nous conduit à désirer ceci et à mépriser cela. Cette évaluation étant sociale, c'est en réfléchissant sur elle, sur l'échelle des valeurs qu'elle forme, c'est en choisissant ensemble ce qui doit valoir et ce qui ne vaut rien, que nous forgeons le bonheur et le malheur de demain. Cette réalité montre combien l'éducation, la pédagogie, la formation des enfants est capitale...

Lors de cette séance nous avons également évoqué le caractère toujours inachevé et insatisfait du désir. Cette insatisfaction permanente ne signe-t-elle pas le caractère infini du désir ? Le désir, n'est-ce pas au fond, le désir d'être TOUT, omniscient, omnipotent, et totalité de l'univers ?

Si c'est le cas - c'est une *hypothèse* qui me semble en tous cas très riche - , alors, les désirs infinis de chacun entrent dans une double contradiction qui sont comme des obstacles au bonheur de tous.

Premier obstacle : le désir infini de chacun, s'opposant les uns avec les autres, entraine nécessairement une lutte pour la domination.

Deuxième obstacle : j'ai besoin pour être certain de ma domination, qu'un autre que je reconnaitrai comme mon égal, me reconnaisse comme dominant. Or s'il me reconnait comme dominant, il n'est plus mon égal, mais mon esclave et je ne suis plus dès lors satisfait par cette domination.

Première question liée au bonheur individuel : comment gérer dans sa vie personnelle ces 2 obstacles ?

Deuxième question liée à la politique : quelles institutions politiques envisager qui prendraient en compte la dynamique du désir infini et qui ferait en sorte que chacun ait intérêt à agir pour le bénéfice de tous ?

C'est Spinoza qui a formulé la question de cette façon. Spinoza, vous savez, celui dont je vous rabats les oreilles ! :-)

La séance s'est achevée sur le constat que le nom actuel du club convenait parfaitement et qu'il fallait simplement que le web annonce plus clairement que le CQC est un club philosophique.

Nous avons également convenu du prochain thème : le mois prochain nous débattrons de la hiérarchie des salaires et des revenus afin de garder pour le retour des vacances de Sidoine, un thème qui lui est cher : la psychanalyse :-)))))

La question sur laquelle il nous faut réfléchir est donc : est-il normal qu'il y ait des différences entre les salaires ? Est-ce que les arguments que l'on donne généralement pour justifier ces différences ont réellement un sens ? Quels avantages et inconvénients aurait une société où les citoyens décideraient d'une égalité complète des salaires et des revenus ?

17/06 et 26/06/1997
 
(c) Stéphane Barbery