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SUR LE BEAU


2EME SEANCE

Nous avons la dernière fois évoqué plusieurs points relatifs au Beau.

Je continue sur différentes interrogations possibles concernant notre notion en cours.

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Le Beau comme fixation symbolique donc autonomie.

Je rappelle mon argument :

"C) La spécificité de l'émotion artistique vient de ce qu'elle est provoquée par un objet mis à distance, posé comme objet esthétique (Cf. Duchamp). C'est une émotion médiate qui se distingue de l'immédiateté de l'émotion en général. Cette distance permet la désignation de l'immédiateté passive de l'émotion en question. Une relation de signification s'établit : l'oeuvre d'art devient le signifiant de l'émotion qui jusque là restait en deçà du signe. Une autonomie est donc gagnée : on ne subit plus l'émotion, on peut la suspendre, la reproduire, la faire perdurer. Le phénomène est similaire sinon identique à celui de la parole en analyse."

Décortiquons ce paragraphe en deux temps :

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1er temps :

" La spécificité de l'émotion artistique vient de ce qu'elle est provoquée par un objet mis à distance, posé comme objet esthétique (Cf. Duchamp)."

Je rappelle la référence à Marcel Duchamp. Ce dernier a pris, au début du siècle, un urinoir, l'a signé et l'a exposé sur un socle dans une galerie d'art. Est-ce une oeuvre d'art ?

Ce coup d'éclat a l'avantage de poser des questions sur l'aspect "création humaine" de l'art. Duchamps signifie *qu'il suffit de désigner* quelque chose comme oeuvre d'art pour qu'elle le devienne.

Comment comprendre cela : d'abord en constatant qu'il n'y a rien qui ne possède en effet une infime trace d'émotion. Nous glissons sur celle des objets usuels et quotidiens mais il suffit de changer la perspective de notre regard pour qu'effectivement cette émotion ressorte. Et rien de tel en effet pour changer de perspective que de poser un objet sur un socle et de le mettre au milieu d'une galerie. Cette position signifie que quelqu'un y a vu quelque chose digne d'intérêt, qu'il y a quelque chose à voir.

Cette expérience extrémiste met en valeur le caractère de *convention* de l'art. Pour que quelque chose soit beau, il faut au moins qu'un être humain le désigne comme tel.

Les couchers de soleil avant l'humanité étaient-ils beaux ? Un coucher de soleil pour un astronome exerçant sa profession est-il autre chose qu'un fait scientifique aux paramètres définis ?

Les prémisses de l'art sont donc : ressentir une émotion et la fixer en désignant le stimulus qui la provoque.

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2ème temps

Il s'agit d'expliquer pourquoi une oeuvre, même la plus triste, contient un rayon de joie qui n'est dû ni à sa forme, ni à son fond, mais à son statut de symbole fixant ce qui n'était pas "désignable" jusqu'alors.

Imaginez ou rappelez-vous une musique très triste. (Celle qui me vient à l'esprit est tirée de Didon et Enée de Purcell : c'est le moment où Didon meurt et chante "Remember me" dans la version interprétée par Kirsten Flagstaadt, minutes qui sont de purs diamants et que je vous invite tous à découvrir).

Et bien quelque soit la tristesse provoquée par cette musique, le fait de savoir qu'elle a été créée, que vous pouvez éventuellement la réentendre et la faire découvrir à d'autres, bref son statut d'oeuvre, procure un sentiment de joie (dont l'intensité est proportionnel à la qualité de l'oeuvre et au caractère plus ou moins vierge du champs émotionnel qu'elle fixe).

Imaginez la joie qu'a dû susciter le PREMIER poème d'amour.

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Je m'aperçois qu'il est tard et que je n'ai pas clarifié ma position autant que je le voulais. Je m'en excuse et espère que nous continuerons ce soir à la séance du Club des Questions Chouettes de 21 H, qui a lieu Immeuble Parvis de Notre Dame, 3eme étage, Appartement 2.

A tout à l'heure,

Amicalement

SUR LE BEAU 3EME SEANCE

Poursuite de l'interrogation sur l'Art.

La mort de l'art par la signification.

Csl étant visiblement intéressé par Duchamps, je souhaite revenir sur une tendance caractéristique de l'Art du 20ème siècle, une tendance malheureusement anti-artistique dans laquelle se sont engouffrés les émules moins talentueux de Duchamps.

J'ai, dans mes textes précédents, souligné que l'oeuvre d'art est une signification au sens où elle est le symbole d'une émotion qui n'était pas jusqu'alors signifiable.

L'Art renvoie donc à une émotion.

L'une des tragédies de l'Art de ce siècle vient de ce que les artistes, pour différentes raisons que nous pourrons aborder ce soir, ont remplacé L'EMOTION par des DISCOURS.

L'oeuvre devenait signification d'une signification. Elle ne renvoyait plus à de l'indicible mais à un discours textuel, philosophique, politique ou de théorie de l'Art.

L'appréhension d'une oeuvre ne se faisait plus dans l'immédiatement d'un jugement esthétique mais par l'insertion d'une oeuvre dans une théorie.

Pour cette tendance, l'objet de l'Art n'est plus le beau mais le sens.

C'est sans doute pour cette raison que nous vivons un paradoxe ahurissant : la terre n'a jamais porté autant d'êtres humains; le nombre de ces êtres humains ayant un accès à l'art et à la formation artistique n'a jamais été aussi grand. Statistiquement donc, l'humanité dont nous sommes contemporains devrait connaître en son sein le plus grand nombre de génies que l'Histoire humaine ait jamais connu.

Question : combien d'oeuvres contemporaines peuvent-elles être considérées comme des chef d'oeuvres impérissables ?

28/05/1997 et 04/06
 
(c) Stéphane Barbery