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9 avril 2018 : première cuisson (électrique 900°C)

Il est difficile d’acquérir des objets de thé, même à Kyôto. Soit les prix sont déraisonnables (un bol moyen commence à 800 euros et les bols intéressants coûtent au moins le double ou le triple – voire le décuple). Soit les objets que l’on trouve aux marchés aux puces ou sur les sites d’enchères sont de qualité médiocre – mais permettent de débuter.

Le tamba-yaki mizusashi trouvé aux puces qui me fit partir à la recherche d'un ido chawan puis de mes propres bols
J’ai trouvé en février 2018, au marché de Tôji-東寺 qui a lieu le premier dimanche du mois – et où il faut se rendre à 7h avant que tous les objets intéressants disparaissent – un mizusashi de Tanba d’un très beau rouge sombre. Mais aucun de mes bols ne pouvaient s’accorder avec sa force wabi.
Le toriawase-取り合わせ est une parfaite image de la raison pour laquelle certains êtres humains peuvent ou ne pourront jamais s’entendre.

Je me suis pris à imaginer pour ce récipient à eau fraîche un bol Ido. Non pas de couleur pâle, biwa, mais plus foncé.

Après des recherches en-ligne, j’ai rendu visite à deux céramistes japonais spécialisés dans ces bols d’origine coréenne. Le premier, Yasuda Michio-安田道雄, situé près de Kyôto à Wani (et cuit ses pièces dans un four électrique). Et la seconde, Maruyama Touri-丸山陶李, à Tori au nord-est de Tokyo, avec qui je ferai bientôt un court voyage d’étude en Corée. J’ai trouvé chez elle un bol, créé avec une terre coréenne, correspondant exactement à ce que je recherchais.Kim Dong Jun - Ido Chawan - 02

Mais mon projet ne s’arrêtait pas là. Quelques semaines auparavant, lors d’un atelier de thé en France, deux céramistes présents avaient évoqué leur désir de  créer leurs propres instruments. Lors de cette discussion, je me suis rendu compte à quel point, quand on n’a pas eu la chance de venir au Japon, il est difficile de se représenter, les formes, les tailles, les couleurs, les styles, les usages des objets qui font partie de la grammaire courante d’un praticien du thé japonais.
Difficile donc de présenter et promouvoir le thé sans les dôgu-道具 requis pour la cérémonie. Et s’il est difficile de les acquérir à Kyôto alors le faire de France devient presque impossible. D’où l’idée d’engranger suffisamment de connaissances pour aider des céramistes français à créer leurs outils de thé en poursuivant ce que j’avais commencé en 2014 avec ma vidéo sur les bols raku noirs.

Mon but est de créer des objets de thé qui transmettent l’accueil. Idéalement :

  • des formes « sans personnalité », les plus neutres possibles afin qu’elles n’imposent pas une relation de force avec la personnalité de l’utilisateur; mais asymétrique et organique (conçue pour l’usage).
  • une couleur chaleureuse (celle du tronc d’un pin rouge sous la pluie) non uniforme, avec un effet minéral/végétal/galactique, non artificiel (craquelures, motifs humains), et une couleur venant plus de la terre que de l’émail.
  • une texture naturelle (non vitrifiée : car effet froid, barrière et lumière uniforme), non homogène, si possible douce à la paume (à tout le moins, non rêche).

Une visite dans un atelier m’a permis de comprendre que je ne pourrai pas avancer si je n’étais maître de mon temps : un bol peut sécher rapidement et pour le sculpter après sa première mise en forme, l’idée d’avoir à se déplacer à des horaires fixes, sous le regard et dans l’atmosphère (musique, conversations) d’autres personnes, ne me semblait pas la solution adaptée à ce projet.

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J’ai donc exploré livres, sites et vidéos en-ligne, acquis du matériel élémentaire, différents types de glaise, et commencé à créer dans un petit espace aménagé sous une fenêtre, une trentaine de bols avec une technique simple sur une tournette :
– découper un morceau de glaise de 1kg en trois parties égales (une pour la base, et deux boudins assemblés l’un sur l’autre) pour créer une forme basique.
– attendre de quelques heures à quelques jours pour que la terre sèche suffisamment puis former le pied et retirer avec des outils tranchants (un opinel s’est avéré l’une des lames les plus joyeuses !) la glaise non désirée pour obtenir un bol de 350g.

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Un chawan est sensé avoir trois zones internes distinctes :
– une dépression au fond pour garder un peu de couleur à la fin mais qui à l’origine servait de zone pour sécuriser le pied du plus petit bol principal, omochawan, (en général, un tenmoku) qui était placé à l’intérieur.
– un premier étage qui dans l’idéal ne devrait pas être trop agressif pour les chasen en bambou parfois coûteux,
– une zone près du bord suffisamment lisse pour que le tissu humide avec laquelle on l’essuie ne soit pas arrêté.

Certains bols ont également 5 dépressions spécifiques au niveau du bord placées à des endroits précis (12h correspond au shômen-正面, l’avant du bol)  :Les shino des esthètes

– une dépression à 6h afin que le chasen soit stabilisé lors des déplacements
– deux dépressions vers 1h et 5h afin que le chashaku soit stabilisé
– une dépression entre 9 et 10h pour les lèvres (l’invité reçoit le bol, 12h lui faisant face, et il le tourne deux fois dans le sens des aiguilles d’une montre pour y boire).

Mon expérience de l’apprentissage de la calligraphie me permettait d’accepter facilement le délai dans la gratification et la nécessité de répéter et répéter inlassablement des formes de base ainsi que de produire, comme débutant, des objets médiocres.

Après la création d’une trentaine de bols, se posait la question de l’émaillage et de la cuisson – ces deux étapes étant liées : l’émail que l’on applique sur un bol est conçu pour une température donnée (et éventuellement une oxyréduction spécifique). Il faut donc connaître son mode de cuisson pour appliquer le bon émail. Ou inversement choisir son type de cuisson après avoir décidé de son émail.

Bols - 01 - 04Premier enjeu : une ou deux cuissons ?
Mon objectif étant des pièces cherchant à exprimer la couleur et la texture par la terre plus que par l’émail, une première cuisson de biscuit (une technique récente qui semblerait avoir été conçue pour éviter la casse dans les grosses fabriques du 19ème) n’est pas requise.

Deuxième enjeu : quelle cuisson ?
Le lieu où j’habite ne me permet pas d’installer un four.

J’ai découvert que le village de Shigaraki proposait la location de fours électriques et à gaz (gros volumes pour ces derniers donc exclus pour mon projet actuel).

Par chance, j’ai été mis en relation avec un particulier possédant un four électrique près de chez moi.

Mon premier stock à cuire est constitué de bols créés avec des glaises diverses (afin de faire le plus de tests possibles et savoir ce qui me convient). J’ai acheté dans un magasin pour céramistes à Shigaraki différents émaux conçus pour une cuisson à 1230 degrés. Mais plusieurs des glaises sont « rouges » et je souhaitais faire un test à 900 degrés (la température traditionnelle pour les raku rouges) en gardant en tête que de belles terres rouges peuvent devenir d’une couleur sombre marron sans intérêt si elles sont cuites à trop haute température alors qu’elles peuvent dégager une couleur chaleureuse à 900 degrés.

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J’ai donc décidé pour ma première cuisson de programmer le four à 900 degrés (30mn à cette température atteinte en 6h) en le remplissant à moitié de bols émaillés avec un émail « 900 degrés transparent » (dans lequel j’ai ajouté un peu de terre jaune) et pour moitié de bols non émaillés qui constitueront un stock de pièces biscuitées pour une seconde cuisson prévue à 1230.Bols - 01 - 05

 

 

Leçons apprises lors de la première cuisson :
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– la terre blanche (grise, plastique) de débutant n’a aucun intérêt pour mon projet.
– la plus grande surprise vient de la terre de Shigaraki, grise, terne, pourtant si dure à former (et qui crée donc un bol lourd que l’on ne peut pas sculpter aux lames). Après cuisson : couleur chaleureuse avec l’enduit transparent mais surtout, texture hétérogène naturelle une fois cuite. À explorer.
– la couleur de la « terracotta » n’est pas intéressante à 900 degrés.
– la terre rouge un peu rêche achetée à Shigaraki crée une couleur très proche du résultat recherché (plus même que la terre « aka raku » pourtant si agréable à travailler). C’est cette terre qu’il me faut explorer.
– trop d’émail transparent au fond crée une bille de verre verte artificielle : dans le futur, appliquer l’émail au pinceau.
– l’émaillage par trempage partiel des bols crée des lignes géométriques inadaptées pour ce projet. Enduire le bol en entier.
– L’émail transparent 900 degrés, en l’état, n’est pas beau (pour ce type de cuisson – électrique, sans enfumage pour valoriser un kanyu).
– les deux tiers des pièces sont à jeter. Leçon cruciale : ne conserver pour la cuisson uniquement les pièces que l’on pourrait offrir sans honte. Recycler avant cuisson toutes les pièces médiocres même si elles ont « un petit quelque chose là qui servira pour un test » et même si l’on a passé deux jours sur elles.
– si la couleur ou la texture d’un bol sont uniformes alors le bol n’a aucun intérêt. Les craquelures, les enfumages, le kairagi-梅花皮 (la texture perlée des bols ido), l’empilage d’épaisseurs ou d’émaux différents, les zones non recouvertes, les hasards d’une cuisson au bois, le peinturlurage au vieux macha, sont des tentatives par les céramistes pour adresser ce point capital.
– la présence de l’émail sur le pied est une opération délicate : soit il convient de laisser de l’espace autour (en général un triangle asymétrique qui ne me convient pas; peut-être envisager une forme « gyosho ») soit il faut émailler l’intérieur du pied (avec minutie pour éviter les problèmes de pièces collées lors de la cuisson).

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J’ai découvert par hasard une association d’Osaka (sans site, fonctionnant en 2018 au fax) qui vend des fours construits dans des fûts métalliques, pour des cuissons de bol unique, soit à 900, soit à 1230. J’ai commandé un fût pour 900 degrés et prévoit de tester cette méthode sous peu.

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14 avril 2018 : deuxième cuisson (charbon 900°C)

Le premier test du four à charbon (conçu pour une cuisson à 900°C, il existe un autre modèle pour 1230°C) a apporté son lot d’enseignements précieux :

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Le magasin où j’ai acquis le petit matériel d’appoint (sceau, boites, briques, shichirin, etc) ouvrait tard et le temps d’installer l’équipement dans le lieu le plus sûr (le plus éloigné de toute matière inflammable dans toutes directions, y compris vers le ciel), il était déjà midi alors que la météo laissait présager de la pluie dans l’après-midi. La hâte, le léger stress d’un premier feu autodidacte, m’ont conduit à une erreur de débutant : ne pas faire suffisamment sécher le bol de test, non biscuité, que j’avais émaillé le matin (avec un mélange « transparent 900 », « blanc 900 » et « terre jaune »). Il a bien sûr explosé lamentablement au bout de dix minutes. Leçon : prévoir de chauffer sur le shichirin pendant suffisamment de temps (2h ?) le bol, avant la cuisson (ou avoir un dispositif dans la maison juste pour cette opération de séchage que je pensais court-circuiter en anticipant que le four monterait doucement en température).

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Impossible de remplacer la pièce par une autre qui aurait été dans un état similaire. J’ai donc décidé de recuire le bol « shigaraki » et un petit tsutsu chawan que je n’avais pas émaillés suffisamment lors de la première cuisson et que j’ai ré-enduits le matin avec la même recette (« transparent 900 » et « terre jaune »). Un autre stress contextualise ma seconde erreur : le four au charbon était promu comme « sans fumée ». Or depuis l’allumage, une fumée blanche et une odeur caractéristique trahissait mon opération et je m’attendais à voir surgir à tout instant dix camions de pompier de Kyôto, sirènes hurlantes, appelés par un voisin anxieux. J’ai placé avec précipitation le tsutsu chawan dans le four. Il semblait toucher le couvercle. Sans le moindre souci de logique, je le retournai, le couvercle ne semblait plus alors peser sur lui. Soulagement : la fumée (provoquée par les allume-feux ?) ayant disparue après vingt minutes, je n’osais pas changer le dispositif en craignant de faire chuter la température et de n’obtenir aucun résultat pour ce premier test alors que j’étais arrivé à la conclusion évidente que le bol retourné allait nécessairement coller à son support. Une heure après l’allumage, alors que la pièce apparaissait rouge-orange (un pyromètre commandé sur ebay – au Japon ils sont hors de prix – doit arriver dans dix jours), je décidais de tenter le retournement du bol. Retournement impossible. Je le sors, l’enfume, le noie, lui et sa base siamoise. Bols - 02 - 03Et insère le « shigaraki » dans le four à sa place. Pour éviter de faire du bruit et diffuser des cendres chaudes, je décidais de ne pas utilisé le souffleur qui aurait permis de  remonter le dispositif en température. J’avais retenu l’information que ce four (livré sans notice) était conçu pour qu’une fournée de charbon cuise un bol unique en deux heures. Le premier bol « collé » sorti après soixante minutes était donc sous-cuit mais l’émail avait eu le temps de fondre. Sous-cuit, l’émail « transparent 900 » produit une teinte verte sombre qui transforma l’orange clair de la première cuisson en un marron-bordeaux-gris. J’ai pu ultérieurement détacher le bol de sa base (il a perdu quelques millimètres dans l’opération) et après avoir poncé le bord, la pièce est désormais utilisable.

 

Le bol shigaraki avait chauffé sur le dessus du couvercle du four depuis l’insertion du précédent. Mais il ne restait pas suffisamment de charbon et l’ouverture du couvercle signifiait qu’atteindre les 900°C était impossible alors que le ciel devenait de plus en plus gris. L’émail a pourtant fondu partiellement, en perlant et créant un kairagi blanc, épais.
Leçon : le même émail peut produire du blanc (intéressant), du vert (trop sombre pour mon objectif), du transparent (sans intérêt). Un petit four à charbon permet de contrôler et de tester ce paramètre ce que n’autorise pas un grand four électrique qui reste fermé au moins trente heures une fois qu’on l’a lancé.

 

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22 avril 2018 : troisième cuisson (charbon 900°C)

Bols - 03 - 09Leçons :

  • c’est bien l’allume-feu qui produit la fumée. Utiliser une petite torche pour démarrer les charbons n’en produit aucune. Urban stealth !
  • ne pas tenter de cuire plus d’un bol par feu. La montée en température du premier bol se passe sans souci mais l’insertion de deux autres bols après une heure (même en préchauffant les bols et en ajoutant du charbon et donc en faisant chuter la température) a conduit à l’explosion des deux pièces (toutes les pièces du jour : terre rouge shigaraki / émail transparent-blanc-terre jaune 900 / pas de biscuit).
  • le premier bol cuit s’est fissuré à partir d’une zone plus fine du bord. L’émail « gris vert-sous-cuit » contient vraiment trop de silice et remplit la flaque du chadama. Faire un test en atteignant les 900° (le pyromètre n’est toujours pas là et je n’ai pas trouvé de cone 900) et/ou tenter de cuire le bol à l’envers.

26 avril 2018 : quatrième cuisson (électrique 1230°C)

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Leçons :

  • 3 bols craquelés faute de n’avoir été suffisamment secs. Ceci plus les risques à émailler des pièces non-biscuitées conduit à réévaluer l’intérêt des deux cuissons.
  • les différents émaux 1230 achetés au magasin de Shigaraki (blanc / beige / verts marais) ont confirmé mon absence d’intérêt pour les pièces où la terre et ses propriétés ne sont pas visibles.
  • ma tentative avec un émail « kairagi » a échoué pour ce qui concerne la technique d’application. Une seule application au pinceau produit des traces inesthétiques et le kairagi à l’intérieur du bol est déplaisant.
  • L’application de grains grossiers de feldspath à l’extérieur du bol, crée des points d’accroches pour le kairagi et une rugosité qui stimule les paumes comme une barbe de trois jours.
  • le four que j’utilise actuellement est deux fois trop grand pour cette phase nécessaire de tests.

 

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11 mai 2018 : cinquième cuisson (charbon 900 et 1230°C)

  • Les résultats intéressants du four « cantinière » (konro) à 900 m’ont conduit à commander la version capable d’atteindre 1250°C (avec 1kg de charbon).
  • pour éviter les fumées provoquées par les allume-feux, j’utilise une petite torche à gaz dont la sortie fait bien entendu un bruit de poste à soudure. Les voisins étaient dans leur jardin, je n’ai pas voulu insister, bref l’allumage a pris du temps (2h30 au lieu de 1h). La prochaine fois, se servir de la casserole trouée que l’on utilise pour démarrer les charbons d’une cérémonie du thé dans la cuisine, puis ajouter le reste du charbon ensuite.
  • j’ai placé un kensui enduit d’un émail glaise/cendres de pin dans le konro 900. Je savais qu’il serait sous-cuit et espérais un résultat inattendu : la pièce a été biscuitée mais n’a pas changé de couleur.
  • la pièce placée dans le konro 1230 n’avait pas de pied et était enduite totalement. Je l’ai donc placée sur un support à trois aiguilles afin éviter qu’elle ne colle. Pour une raison que je n’arrive pas à déterminer (la pièce n’était pas biscuitée et enduite d’un émail kairagi+kaolin), les trois aiguilles ont déformé la pièce en créant une bosse en son fond. L’esthétique de la pièce finale (couleur marron homogène et traces du pinceau d’applique du kairagi) ne me convient pas. Le mélange kairagi que j’utilise requiert vraiment plusieurs applications (ici, une seule : la pièce non biscuitée m’apparaissait trop fragile pour absorber plusieurs couches et je voulais faire un test rapidement avec elle sans avoir à attendre plusieurs jours le séchage des différentes applications).
  • les konro produisent, à leur pic de température, des flammes qui sortent un peu par les cinq trous circulaires de leur couvercle. J’utilise ces flammes pour créer des motifs sur des pièces biscuitées et enduites que je cuirai plus tard. J’ai cassé une pièce non biscuitée dans l’opération.