Journal de cuissons : An 4

18 avril 2021 : cuisson 147 (électrique 1230°)


Série de 茶海 (chahai), récipient dans lequel on verse l’infusion faite dans la petite théière pour les thés chinois (afin de contrôler le temps d’infusion). En argile Maruni A-1, grise nue, mais blanche à 1230° alors que je la croyais rouge :).
Une pièce a explosé à la cuisson et plusieurs avaient des S-cracks au fond. Problème d’évacuation de l’humidité et pièces non suffisamment « pressées » au fond (tournage à la motte).
Test pour voir si la cuisson dans la saya sans fermeture par argile crue ni nuka pouvait pourtant créer une mini-réduction : néant. Le « tartre » dans la saya (résidu de la calcination du nuka qui ne ressemble pas vraiment à de la silice) a collé une pièce. Je me demande comme le supprimer : acide (il n’avait pas réagi au vinaigre… donc il faudrait pourtant aller de l’autre côté de l’échelle en PH, kana) ?

16 avril 2021 : cuisson 146 (électrique 950°, saya, nuka, keep de 60mn)

Deuxième cuisson à partir de pièces cuites à 1230°.
Aucune différence sensible entre une cuisson à 1000° sans keep et une cuisson à 950° avec un keep d’une heure. Ce qui joue dans le dégradé, c’est la proximité à une autre pièce (bols encastrés) ou au bord nu de la gazette, ainsi que le recouvrement total ou partiel de la pièce dans le nuka.

Mars – 13 avril 2021 : cuissons 141-145 (divers)

Exploration des kyusu (petites théières) en terre rouge, fine, compacte, sans émail (ancien achat de Voices of Ceramics puis trois terres prises chez Maruni dont A1 et A4M + « Kyoto small stock »). Cuisson à 1230° sans biscuit. À la sortie du four les pièces n’ont pas d’aji. Si on laisse de l’eau (même sans feuille de thé) dedans pendant quelques jours, des tâches noires apparaissent uniquement à l’extérieur qui font penser à une sorte de suie (cela s’essuie), pas vraiment un jus d’oxyde. Mais qu’est-ce qui peut survivre à 1230 et sortir ainsi ? Ces tâches créent une patine mettant en valeur les reliefs. Cela fait à la fois un peu sale mais beau. Comme une pièce jomon trouvée dans un champs.

En recherchant sur les kyusu japonaises, je suis tombé sur les informations précieuses rassemblées par Hojotea sur les céramiques de Sadogashima.
Il y est mention d’une technique de réduction en gazette avec du son de riz (nuka) à basse température dans une deuxième cuisson. Sur des pièces polies à nu (agate, cuillère en inox).

Un premier test à 1000° (avec un keep de 20mn) a donné des résultats vraiment chouettes qui font penser à une cuisson au feu de bois. Il reste du charbon de nuka mais les pièces sont devenues grises avec de beaux gradients rouges. Je suppose que pour une réduction plus complète il faudrait un keep plus long (plusieurs heures ?). Et peut-être 100° de moins. Je suppose que les pièces « rouge et noir » de Sadogashima que l’on peut trouver sur yahoo/auction utilisent cette technique en ne recouvrant qu’une partie seulement des céramiques de nuka.
Le nuka a produit des dépôts blancs en tâches, un peu comme du tartre mais qui ne réagit pas au vinaigre. Se brise et se ponce assez facilement.

Un second test à 1230° a été par comparaison décevant. Les pièces sont devenues marron pour les parties colorées (est-ce un effet d’avoir inséré une ancienne kyusu avec de l’argile de bizen qui s’est brisée pendant la cuisson) ? Pas de gris ni de noir. Plus aucun charbon de nuka dans la gazette. Dépôts blancs plus importants sur les pièces. Cette température est de toute évidence trop haute.

J’ai également créé des chawans avec ces argiles rouges non émaillées. L’extérieur décoré avec de petites branches d’un ume de mon jardin.
Ces pièces se rapprochent de mon idéal : rouge; chaleureux; au pied « galaxie shôchikubai » (spirale à l’intérieur d’une fleur d’ume à cinq pétales, avec un fushi de bambou et un rouge « akamatsu sous la pluie »); rough; terreux; humble; non dégrossi; paresseux; bouineux; masculin; cultivé; mâture; en chemin; sans signature.
Des pièces qui ne seraient pas « à la manière de ». Mais qui immédiatement raconteraient une histoire. Non pas originale. Mais personnelle. Une beauté qui ne viendrait pas de leurs caractéristiques formelles ou techniques. Mais comme l’empreinte d’une âme limitée, sincère.

La gazette unique que je possède aujourd’hui ne me permet pas d’en cuire plusieurs à la fois. Il faut que je m’équipe en ce sens. Mais l’idéal serait d’avoir des fours (gaz, bois) me permettant d’explorer les surfaces de cuissons. Il faut un lieu pour cela…

J’ai toujours été sceptique sur les discours évoquant l’impact des céramiques sur le goût des thés. Pourtant, (effet placebo ?), j’ai cru noter que mes petites kyusus recuites à 1000° produisaient de notablement meilleures liqueurs sur mes oolong.

janvier-12 mars 2021 : cuissons 133-140 (divers)

Je suis toujours fasciné par l’impact de l’outil sur la création. Sa présence, son absence, ses défauts, ses contraintes, les formes qu’il libère ou interdit.

Cela fait trois mois désormais que je me suis décidé à transformer le journal de cuissons en wiki.
Et après avoir hésité entre wikimédia et tiddlywiki, j’ai choisi le second. Mais impossible de l’installer simplement comme je le souhaite et je n’ai aucune énergie encore aujourd’hui à consacrer à des explorations de geeks au-delà des tests et des explications de base.

J’ai donc repoussé l’écriture du journal. Que je reprends ici sous forme de notes compressées.

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Trois cuissons de demi-céramiques à 1230.
Voici ce que j’ai écrit sur chawans.net pour rendre compte de cette expérience

« J’ai passé les mois de décembre, janvier et l’essentiel de février à tester une demi-porcelaine (半磁器, cuite à 1230°) décorée d’oxydes.

La porcelaine demande une technique spécifique. À la fois au tour où sa plasticité requiert une précision particulière des gestes, mais également lors du trimmage afin de rendre les pièces fines et régulières : elle impose la symétrie.

Comment alors donner de l’aji, la trace d’une présence de paluche d’homme mature, à une matière qui lui impose l’antipode de son univers ?

Par la décoration au pinceau.

Problème : ce type d’intervention requiert elle-aussi une technique spécifique qui ne s’improvise pas. Seule la pratique sur des années, exactement comme la pratique d’un instrument de musique, permet de libérer la main.

Si le céramiste veut dessiner, il doit passer le temps requis à apprendre à dessiner.

D’où ces semaines de frustration à créer du médiocre et de l’insatisfaisant. En tombant bien sûr sur des problèmes techniques de céramistes : préparation des oxydes (concentration, couleurs), accord de ces derniers avec un émail transparent pour éviter les bulles.

Des trois cuissons de tests, seules quelques pièces restent.

– un petit chawan décoré au motif d’ume

– une petite tasse ronde à tenir dans ses paumes pour du thé noir

– un bol très ouvert de petite contenance qui est parfait pour des oolong taiwanais verts de haute-montagne.

J’aurai de la peine à les voir partir quand j’utilise les deux derniers au quotidien.

Mais les personnes intéressées peuvent me contacter.

Merci à la porcelaine de m’avoir appris qu’elle n’était pas faite pour moi. Au moins, pas pour l’instant. »

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Une cuisson avec 3 échantillons de terres blanches de chez tougei.com
seule la Shigaraki a retenu mon attention (mais je ne sais plus vraiment pourquoi hormis qu’elle était agréable au tournage).

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Au moins quatre cuissons rouges.

Retour à un mélange de terres rouge, de rouge « pour sculpture », de rouge nabe, d’un rouge sans étiquette (probablement pour raku).
Avec application de branches d’ume pour l’empreinte extérieure et choix de ne pas appliquer d’émail à l’extérieur du bol pour laisser l’expérience tactile de la texture de la terre et de la texture de la branche d’ume.

À 900°, la lèvre inférieure qui boit dans l’un de ses bols « colle » à la terre qui cherche, cuite à cette température, à absorber toute humidité. L’expérience est spéciale mais je crois que je l’aime. Evidemment ce pourtour se salit au macha et devient vert. Mais ici encore, ce point ne me déplait pas.

Quelques tests de kuro (bronze) et de deux nouveaux émaux de Maruni : vert chamarré de jaune et bleu pâle lisse chamarré de jaune.

Tests avec du transparent 1230 et du shino encré.


Et retour à tests avec du transparent 900 cuit à 1150, 1100, 1050 : coulures (collage sur plaque) et problème d’épaisseur (dilution de l’émail, application au pinceau, au pinceau-éponge, en trempage). Flaque au fond, pas homogène. Nécessite une ouverture du four froid pour éviter le craquèlement de l’émail (bol inutilisable en cas de flaque si choc thermique). J’envisage de m’équiper ici d’un petit compresseur et d’un pistolet à peinture.

Test avec application de shirogesho pour créer au départ du Mishima (en utilisant les surfaces des branches d’ume). Puis au moment du trimmage du shirogesho, au lieu de ne laisser que les incrustations, laissé de grandes zones diagonales et espacées irrégulièrement. Au moment de la sortie du four, l’encrage crée un kanyu noir sur blanc intéressant.

J’aime le rouge mais pas le saumon des aka-raku. Mais à 1230, le transparent transforme les terres rouges en marron laid. À résoudre.

Heureuse découverte sur une tasse dont j’ai enduit l’extérieur de la « farine » qui trainait sur mon bureau, un mélange de shirogesho (porcelaine blanche) et d’oxydes utilisés pour décorer les porcelaines : le cobalt et le gris/noir ont produit un effet – très – intéressant sur l’aka-raku saumon émaillé. La sérendipité a encore frappé. Effet de veines sur la chair d’un petit bras. Mais surtout beau contraste inattendu de couleurs.

Pas d’énergie à consacrer à la photographie des bols et à les poster sur chawans.net. Il faut pourtant que je m’y colle.

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Le thé que je consomme au quotidien est l’Oolong Taiwanais de haute montagne très peu oxydé (attention à ne pas vous faire refourguer des vieux stocks de plus 12 mois ou alors uniquement sous vide). La découverte qu’un petit bol en V presque plat lui convient parfaitement me conduit à vouloir expérimenter d’autres pièces pour ce type de thé. J’ai passé du temps à regarder les kyusu chinoises et japonaises (notamment les très plates), les terres à kyusu cuites sans émaux.

Réticence paresseuse à sortir du confort des gestes pour la création de chawans (dont mes formes prennent enfin un peu d’assurance).

En cherchant une petite « orin » (bol métallique que l’on sonne par frappement), je suis tombé sur des vidéos où l’on voit un dispositif où les créateurs appliquent une purée de graphite sur leur gabarit avant coulage. Il s’agit d’un plan de section que l’on peut faire tourner car maintenu par un bras suspendu au dessus de la pièce. J’aimerai un dispositif de ce type pour créer des bols dont la section serait une ligne de kana (idée du lien entre les kana de Koetsu et la forme de ses bols).

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Un autre projet à long terme est la sculpture. Elle requiert l’apprentissage de l’anatomie, de la morphologie, de la « gesture » (d’où l’existence quotidienne des Tegami). Je découvre avec un intérêt immense la technique proposée par Michael Hampton pour cet apprentissage. Tout ce qu’il énonce entre en résonnance avec l’esthétique de la calligraphie asiatique et donc avec l’esthétique asiatique tout court.

Si les pièces du céramistes sont des corps, des parties de corps, des abstractions de corps, alors quelle technique trouver pour magnifier la « gesture » et éviter le bonhomme de neige statique qu’un tour produit mécaniquement.
Comment faire, pour dans l’asymétrie dynamique et le rythme, qu’une pièce puisse avoir des os, des angles, et des replis de chair, des masses de natures différentes réparties sur un point d’équilibre en mouvement.

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Un bol bleu qui avait un peu coulé et que j’ai laissé cet hiver dans le jardin est devenu vraiment beau. Les pièces sans patine à la sortie du four ne sont pas encore nées.