Conjecture : Le « système Chôjirô-長次郎 » est une application aux bols des règles du gyôsho-行書 d’Ogishi-王羲之

Chôjirô-長次郎 & Ogishi–Wang Xizhi-王羲之

Les bols attribués au premier Raku (mais également à Tanaka Sôkei) diffusent une vibration de chef d’œuvre surclassant, dans leur registre, tous les autres (à l’exception, peut-être, de Honami Koetsu) et constituent un système dont les règles de construction (forme, couleur, texture) sont incroyablement proches du style semi-cursif du plus grand calligraphe asiatique de l’histoire (dans sa reconstruction imaginaire fabriquée à partir de nombreuses mains et devenue le modèle de toute calligraphie après le Senjimon-千字文) : OgishiWang Xizhi-王羲之 :
– asymétrie
– sens du ma-間
– flow
– simplicité, humilité cosmique

comme une révélation en tombant sur cette théière qui m’a fait immédiatement penser aux Netsuke (le musée de Kyôto derrière le Mibu dera est à visiter) : une forme qui n’est pas un habillage d’une fonction mais forme et fonction organiquement une : dans un mouvement. C’est ce mot-clé, « mouvement », qui constitue pour moi un déclic incroyablement ouvrant. Jusque là, je réduisais le tao au flow : un flux courbe linéaire. Le mouvement lui est une dynamique qui couple intentionnalité et discret. C’est un vecteur, une force, pas un champs. Une action, pas une vague. Le Tao est le continu. Le mouvement est le tourbillon dans la cascade. L’art occidental ne connaît pas le mouvement. Mais la pose. La vibration de cette théière, des netsuke, des petits personnages dans l’art japonais – ceux de Kawase Hasui par exemple comme ceux de Hokusai, c’est le mouvement. Le kabuki est une caricature du mouvement, sa négation paradoxale. Le nô, le kyogen,  la visée de son essence. Quand je fais l’hypothèse d’une corrélation entre le système Chojirô et le gyosho de Ôgishi, c’est le mouvement que je désigne sans pouvoir le pointer. Le gyosho, c’est le mouvement dans la pompe de la formalité versaillaise du kaisho. Le soshô, c’est la familiarité adolescente négligée : un mouvement sans tenue. Ce n’est pas l’humilité cosmique qui touche chez Chojirô, mais la présence d’un mouvement, une âme qui se révèle dans un geste, une âme qui n’a pas besoin du langage, qui pourrait être juste animale : comme un chiot qui pose sa tête sur votre cuisse. Le mouvement gyosho est l’harmonie juste entre la cognition et la pulsion. Le symbole de l’humain comme funambule.

 

La difficulté est toujours d’équilibrer une forme à la surface et la texture uniforme (particulièrement pour les cuissons modernes où les micro-variations de la flamme et des cendres sont absentes) avec des couleurs et des textures qui à la fois doivent renvoyer à un magma naturel et éviter la présence « m’as-tu-vu »d’un action dripping médiocre. Susciter de la sérendipité incontrôlée – et – éviter les contrastes trop évidents. Quand la forme est parfaite, la quasi-uniformité est indifférente (Chôjirô).

Proposition CRM : une pièce devient art quand elle participe de trois dimensions :

  1. Conte : une pièce doit raconter une histoire. Ce peut être l’histoire de sa création, de son créateur, de sa technique, de la lignée de ses usufruitaires . Mais même lorsque cette histoire se veut la plus objective, la plus factuelle possible, elle est toujours conte. Nous restons des enfants exigeant des contes. Le conte d’Ido, le conte Chôjirô, le conte de toutes les techniques perdues. Le conte est une expérience lexicale réflexive.
  2. Rite : une pièce doit posséder une fonction rituelle, shamanique. Nous restons des primitifs exigeant des rituels de shaman. Une cérémonie du thé n’est pas autre chose. Un bol est un ciboire. Les objets vibrent d’être connectés aux dieux et aux morts. Il y a des rites pour toutes les joies et toutes les peines : deuil, communion, amour, santé, culpabilité et gratitude… Les émotions d’une œuvre viennent principalement du rituel. On l’aime non seulement pour son caractère sacré, non-profane, syncope dans la routine du quotidien, mais parce qu’un rituel nous offre l’expérience de la boucle, de la possibilité de la répétition. Avec tous les gradients d’intensité offerts par ses micro-variations et le sourire entendu des petites différences. Le rite est une expérience non-réflexive d’état modifié de conscience qui nous extrait de nos limites en nous connectant au plus grand que nous.
  3. Miroir : une pièce touche sur un registre non émotionnel, universel, fondamental, lorsqu’elle propose un miroir et du monde et de notre flow interne. Pourquoi une fugue touche, pourquoi un gyosho émeut ? Parce qu’ils recréent, donnent à voir la structure contrapunctique et le flow du monde. Du monde, et de notre accès au monde. La forêt et nos rêveries. Le vent et nos transes. Le ciel et nos démonstrations. En céramique, la ligne, pour cette dimension miroir, prime. On n’a pas besoin de toucher un Chôjirô derrière une vitrine pour résonner de sa force. Et il n’a besoin d’aucun artifice de couleur et texture pour nous présenter le cœur et la nuit. Le miroir est une expérience philosophique non-réflexive, un petit satori où l’univers se prend dans ses bras.

Conséquence possible du CRM : la céramique ne peut devenir art que dans des sociétés :
– polythéistes où les rites ne sont pas le monopole du clergé du dieu unique mais une pratique régulière de tous.
– ou qui brûle les morts et placent les cendres dans des urnes.
– ou dont la mythologie cosmologique ne place pas l’éternel et le parfait comme étalon de la valeur. La céramique se brise en un instant. Comme nous.