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Gould, Rain Man, Lacan : la phobie des psys et Stripsody

par Stéphane Barbery le 11 juin 2007 à 18:53

Le Festival « Etonnants Voyageurs » de Saint-Malo est magique.

Dimanche matin, il pleut : vous allez au cinoche. Bilal est dans la salle. Et il partage avec vous la surprise de redécouvrir les qualités de son second film.

Dimanche après-midi, il re-pleut. Re-cinoche mais c’était prévu : le seul film sur Gould par Monsaingeon que vous n’avez pas vu.

Deux heures. La vessie tient, mais juste.

De retour des toilettes derrière l’écran [j'ai toujours aimé la géographie des toilettes de cinoche "en dessous et derrière" qui font de la salle un ventre obscur et de la toile un immense hymen de vierge Marie], alors que la salle s’est déjà vidée, elle aussi, de moitié, un homme curviligne aux montures orange descend et se propose de discuter avec ceux qui restent. Dans le film, il n’a pas de montures orange. Le flottement dure quelques secondes. Puis plus de doute : je bénis ma vessie. Grâce à elle, je me tiens à distance de contact d’un homme qui a changé ma vie. Sans Bruno Monsaingeon, je n’aurais jamais eu, à dix-huit ans, accès aux textes de Gould. Sans ses textes, sans ses interprétations, je n’aurais jamais pu jouir de la musique de Bach. Sans Bach ni Gould, la réalité, la vie seraient restées précoperniciennes : plates.

Monsaingeon parle, et je suis tout content de me trouver à proximité d’un homme qui a mis sa vie au service de la beauté abyssale, sa vie au service de la diffusion de la profondeur échappée du temps. Gould délivrant Bach, c’est le capitaine Nemo marchant sur la Lune, et vous y tenant la main.

Sauf que Gould ne vous aurait JAMAIS pris physiquement la main. Gould souffrait d’une phobie du contact. On la voit à l’écran. Toutes les interprétations de psy de base sont possibles : effet d’une hypocondrie, d’une dénégation érotomaniaque ou d’une maousse chtarberie du ciboulot.

Bruno Monsaingeon m’explique, lors de la longue conversation que nous avons après la projection devant un Saint-Honoré partagé (lui les choux, moi la chantilly), que le plus grand témoignage physique d’affection que lui exprima Glenn Gould lorsqu’ils eurent terminé le tournage des Variations Goldberg fut une longue, très longue, très très longue, effusionnante, poignée de mains de… trois secondes.

Pendant le film, je n’ai pu m’empêcher de penser au rapport à la musique de Kim Peek dont la vie inspira le scénario de Rain Man et aux récents documentaires sur Daniel Tammet, cet autiste savant avec son incroyable capacité de communication, pierre de Rosette humain du symptôme dont il souffre. Tammet ne peut pas rester plus de quelques minutes au bord d’une plage sans souffrir de la forte angoisse causée par l’incapacité d’inhiber la compulsion à compter chaque grain de sable.

Un neuroscientifique australien, Snyder, a proposé ces dernières années un modèle pour rendre compte du syndrôme « savant ». Un modèle très proche de celui de Woody & Saddler sur la nature de l’hypnose. Tout sauf un hasard dans cette similitude.

Constat : le cerveau est modulaire. Le traitement de l’information réalisé par des modules spécifiques (auditif, visuel, etc) est de bas niveau, calculatoire et rapide. Un module de synthèse centralise, organise et filtre les fils de ces sous-modules pour que la conscience, dont l’empan attentionnel est limité et la vitesse plus restreinte, n’accède qu’aux données pertinentes de haut niveau. La perturbation de ce module/filtre de synthèse serait le trait caractéristique des savants qui verraient dès lors leurs conscience saturée d’informations rapides de bas-niveau.

La « phobie » des savants ne serait qu’une tentative de contrôler le déclenchement de flux d’informations submergeants. Comme un micro ultrasensible dont on ne pourrait pas moduler le niveau d’enregistrement si ce n’est en veillant scrupuleusement à l’atténuation du bruit ambiant.
Quand on le voit, Gould fait sacrément penser à ça.

Le lendemain, lundi après-midi, lors d’une séance où j’utilisais le tapotement sur les mains pour rythmer/accompagner une séance d’EMDR avec une jeune femme malmenée par des paroles objectivantes d’hommes référents, et alors que j’étais dans les résonances de cette question du contact, je suis interpellé par un « je ne veux plus que vous me touchiez« .
J’obtempère immédiatement et recule ma chaise de plusieurs centimètres.

Et moi qui ai mis tant de temps à m’autoriser à dépasser le tabou du toucher du psy !
Un psy, ça doit pas toucher car le psychique n’est pas matériel. Le psy n’est pas un médecin qui ausculte une physique support.
Et puis, surtout, le psy, ça ne doit pas toucher parce que l’intimité d’une séance, ça peut faire flamber la libido. Celle du patient, celle du psy. Y’a eu Breuer, y’a eu Jones, y’a eu Ferenczi. Donc gaffe, méga-gaffe, archi-méga-gaffe.
Et pourtant, tous les toucheux vous le diront, tous nos cousins grands singes le confirment depuis des millions d’années, comment soigner, comment apaiser sans contact ? Un être humain sanglote et vous ne lui prenez pas la main ? Vous ne lui touchez pas l’épaule ?

Là, je ne sais plus comment, une connexion s’est faite avec Lacan au moment où je me demandais quel était le psy qui avait eu le plus d’influence sur la phobie du toucher des psys. Je ne parle pas du Lacan sénile qui tire les cheveux d’une patiente d’origine algérienne et dont la légende urbaine dit que ses amis lacano-idolâtres y liront une interprétation géniale sur « Sétif ». Je parlêtre du Lacan qui a conduit des générations de psys à voir dans la souffrance de son prochain un « texte »…
Puis je repense aux textes de Lacan. Et à Rain Man. Aux textes de Lacan. Et à Rain Man.
Et je me dis que oui. Oui oui oui. Lacan, il fait au fond vraiment penser aux savants. Lacan, un supposé savant ?

Quelques jours passent et un ami me copie le mp3 d’une interview de Gould par Tim Page lors de la sortie de l’enregistrement de 1981 des Variations Goldberg. Choc ! A nouveau Nemo me transporte vers la Lune. Et au-delà.
Ce n’est pas la clarté du propos de Gould qui m’impressionne le plus dans cet échange génial, de ceux qui redonnent confiance en l’humanité. Le plus impressionnant, c’est la musique composée par la voix de Gould. La voix de Gould vibre d’une musique aussi intense et profonde que ses interprétations de Bach. Dans le film de Bruno Monsaingeon, on retrouve cette musique, si belle, lorsque Glenn évoque, jeune, les artistes comme singes de Gibraltar ou l’esthétique désuète pour son temps de la musique de Bach.

Puis ce week-end, une amie me fait découvrir Stripsody de Cathy Berberian. Je ne la remercierai jamais assez de m’avoir permis de mettre un nom sur ce à quoi me fait penser la petite musique de la voix de Lacan. C’est pas du Bach ! Non, c’est pas du Bach :-) !

Leçon à tirer de toute cette pelotte ? Peut-être la freakitude.
Nous rêvons de génies. Mais de génies normaux. Pas des freaks. Et si le génie, c’était le freak ?
Arg.
Mais si la création, c’était la freakitude contrôlée dans l’hypnose ?

Coué ou la P’tite Philosophie du Poto

par Stéphane Barbery le 5 juin 2007 à 10:14

Poto Brancusi

Si j’avais su qu’un jour, après m’être fadé les trois Critiques de Kant, La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, l’intégralité du Séminaire Les Relations d’Objets de Lacan, je conseillerais de lire Coué et le Barefoot Doctor, j’aurais bien ri. Ou pleuré en pensant qu’un traumatisme cranien m’aurait soustrait plusieurs dizaines de points de QI.

Pourtant, depuis trois ans que je découvre avec stupéfaction que la réalité humaine n’est qu’un champ vectoriel d’influences, je suis contraint de rabattre le caquet des prétentions ratiocinantes pleines de morgue de ma culture légitime, pour valider l’efficacité d’un truc a priori de crétin : l’anticipation positive marche.

Comment ? C’est là toute la subtilité. L’anticipation positive, ce n’est pas le wishful thinking, ce n’est pas la pensée magique.
Il ne s’agit pas d’ignorer le réel. Ni le présent, ni les contraintes.

Je remarque à l’instant qu’à ma connaissance et très significativement, les psys n’ont pas nommé ce qui serait l’inverse des « mécanismes de défense ». L’inverse n’est évidemment pas « l’attaque » à psychotroper par des piquouzes de testostérone mais plutôt, à la Spinoza, des processus orientant vers « l’augmentation de sa puissance d’agir », des boosters conatiques : des processus de la joie.

L’anticipation positive, c’est un processus joyeux. Pas un doux rêve de camé. Mais l’affirmation sérieuse d’un désir authentique.

Le whishful thinking, c’est ignorer qu’il y aura un moment, celui de sa mort, où il faudra répondre à « ai-je fait de mon mieux pour réaliser ce que j’avais à faire, ce que j’avais à jouir, ce que j’avais à vivre ? ».
L’anticipation positive, c’est se préparer à répondre paisiblement à cette question.

Et pour ça, y’a pas : faut énoncer, distinctement, en remplaçant toutes les double-négations par des affirmations et en saturant de détails sensoriels, ses plus profonds désirs.

Vous rencontrez une fée : que lui demandez-vous ?

« aahahahhah…. recontrer une fée…. le con…. »

Ben si.
Et ça marche comme la photo.

Cela fait quatre ans que je passe devant les mêmes poteaux. Qui ne bougent pas.
Je suis passé devant eux des dizaines de fois avec un petit appareil photo en poche. Et je n’ai jamais rien vu.

Et puis, il y a deux mois, nous nous sommes offert un bel appareil. Un réflexe numérique pour faire de « belles photos ».
C’est à ce moment-là seulement que j’ai commencé à regarder le monde en cadrant mon regard sur de « belles photos » potentielles.
Et puis là, tiens, en descendant le chemin, ces trois potos qui m’apparaissent pour la première fois comme sortis de Beaubourg et du quai Branly. Il sont désormais plusieurs dizaines.

Ces photos ne cassent pas des briques. Mais elles n’existeraient pas sans l’orientation de mon regard, sans l’anticipation positive de la photo. Elles sont des prémisses qui me conduisent à affiner mon oeil, à préciser mon désir. Non plus chercher. Mais trouver, ramasser les ready-made, le déjà-là à portée de main.

Le Suiseki, le Où Est Charlie, comme mode d’emploi du bonheur.