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Liquide quiddité

par Stéphane Barbery le 7 janvier 2007 à 17:45

[Extrait d'un mail sur la liste EMDR-France]

Le mail de BB m’a laissé une joyeuse sensation de Maître Jedi tendance Beatles : Use the Force, Luke…and let it beeee, let it beeeee-e, let it beee, let it be….
D’autres messages nous rappelleraient presque, en revanche, que « ah, oui, Empédocle a raison : il y a bien aussi un côté obscur à la Force ».

Mais la « Force », cette bonne onde cosmique rousseauiste dans laquelle on nous invite à nous « let it be » pour que tout aille mieux, aussi sympathique soit ce bon vieux mythe religieux sécularisé, ne peut servir d’alibi à une ignorance qui se suffit d’elle-même.

Si le thérapeute n’est qu’un « artiste », alors rien ne le différencie d’un shaman. Après tout, pourquoi pas. Mais qu’on n’utilise pas alors un discours théorique pour légitimer ses « performances ». Un shaman qui coupe le cou d’un poulet, qui souffle des sourates au visage, qui fêtiche, qui exorcise, saura répondre à la question « pourquoi faites-vous cela ? » par un « pour apaiser les esprits » théorisé très solidement. Dans le petit débat escagassant qui se déploie, il est juste question de ne pas se trouver bête devant la question « pourquoi vous bougez vos doigts devant mon visage ? ». Je me vois mal fredonner en retour « …there will be an answer, let it be, let it be… ». Surtout devant la bouille ahurie de mon chat.

Je suis à chaque fois stupéfait lorsque je vois des collègues promouvoir l’arrêt de la pensée. Qu’on puisse le suggérer en séance pour mettre fin à une boucle rationalisante, bien sûr ! Mais le promouvoir comme bonne pratique au sein de sa communauté professionnelle, qu’on puisse surtout s’en enorgueillir, et inviter les autres à la fermer, me sidère.

L’histoire de la psychothérapie au siècle dernier est là pour en témoigner : si l’on ne veut pas penser sa pratique, d’autres s’en sont déjà chargés pour nous, d’autres continuent de la penser à notre place. Loin de relever d’une décision libre et éclairée, cool, « parce que vous comprenez, y’en a marre des prises de têtes », il s’agit d’une délégation de responsabilité, un blanc seing, une mise sous tutelle, autrement dit un « credo ». Dans ce cadre, loin d’être un « artiste » dans la créativité clinique, on n’est qu’un copiste, aussi bon enlumineur soit-on, dont l’art se résume à des variations sur rituel imposé, un rituel qui ne tient que par la foi. Comme artiste, on se révèle alors statuaire égyptien, pas Myron, pas Phidias, pas Polyclète.

Je conviens pourtant qu’une synthèse d’étape s’impose et que s’interrompe, pour l’instant et sous cette forme, un échange qui perdrait tout sens à se transformer en feuilleton. D’autant que pour qu’un brin de plaisir partagé se renouvelle, un double pré-requis s’avère utile :
a) Cohérence et continuité dans sa propre argumentation
b) Non attribution à l’autre de thèse qu’il n’a jamais énoncée

Je renvoie donc avec un sourire sereinement malicieux aux archives de la liste pour attester de ce qui a été effectivement avancé et étayé.

Ci-dessous, ma proposition de synthèse d’étape.

1) L’enjeu du débat concerne l’identité de l’EMDR, sa quiddité, son spécifique.

2) Le débat ne concerne pas sa valeur, sa légitimité, sa clinique.

3) Le débat a été déclenché par un échange sur l’application de l’EMDR aux animaux – une application sérieusement envisagée par certains. Cette application suppose que la quiddité de l’EMDR soit réduite aux mouvements oculaires (« regarde ici minou minou ») ou aux stimulations sensorielles bilatérales alternées (« viens mon Félix que je te pétrisse les épaules »). Cette hypothétique quiddité sensorielle reposerait sur un proto-modèle neurologique ouvertement non élucidé. Bref, autant que je sache, et au-delà du mirage des mots savants : un non-modèle. Je précise que je ne suis pas ignorant en la matière.

4) Enfonçage de porte ouverte peut-être mais d’une porte équipée d’un groom sérieusement efficace : la quiddité de l’EMDR ne peut se situer dans les mouvements oculaires puisque d’autres modalités sensorielles (tapping, vibreurs, sons) – dont, au passage, le déroulé neurologique est foncièrement différent de celui de l’activité impliquant les yeux – donnent des résultats équivalents. Pourtant TOUTE la communication externe de l’EMDR – à commencer par son nom : EMdr – se polarise sur les mouvements oculaires.

5) Si la quiddité ne se trouve pas dans les yeux alors résiderait-elle dans les stimulations sensorielles bilatérales alternées ? C’est ce qu’aurait prouvé l’étude pilote de David Servan-Schreiber. Or une lecture attentive de l’article ne permet en aucune façon de conclure, compte tenu de la taille de l’échantillon (10), de la spécificité du sous-groupe qui fait apparaître un avantage « additionnel » (cible à 0 ou 1 en une séance unique – il n’y a aucune raison théorique de réduire l’EMDR à ce sous-groupe) et des biais listés dans mon précédent mail.
Cette recherche montre en revanche que le protocole fonctionne sans alternance. En toute rigueur, on peut donc conclure que l’alternance n’est pas une quiddité prouvée. L’hypothèse qui émerge de cette recherche est plutôt au contraire que la quiddité de l’EMDR ne se trouve pas dans l’alternance, simple variable d’accélération. En l’état, cette question reste cependant ouverte. Je suis preneur de tout document qui ferait avancer cette question.
Notons enfin que l’alternance se légitime aujourd’hui par le non-modèle neurologique déjà évoqué et qu’elle constitue l’unique moyen de sauver la mythologie fondatrice et une quiddité qui individualiserait l’EMDR comme réellement spécifique avec toutes les conséquences tribales et sociales de cet enjeu.

6) Si la quiddité ne se trouve ni dans les yeux ni dans l’alternance, se réduit-elle à la stimulation sensorielle concomitante à l’exposition psychique au trauma ? Merci de vérifier que je n’ai JAMAIS promu l’absence de stimulation sensorielle ni son remplacement par une tâche distractive intellectuelle. Depuis le début, je ne cesse de promouvoir un modèle alternatif pour comprendre ce qui se passe plutôt qu’un « c’est magique, on s’est pas trop comment ça marche mais un jour on saura, ça doit être neurologique ». Dire « c’est neurologique » ne mange pas de pain car, en effet, tout phénomène psychique ayant nécessairement son corrélat matériel, ce que l’on active et les procédés thérapeutiques qui s’enclenchent en EMDR ont nécessairement une explication biologique dans le cerveau.
L’erreur épistémologique vient de mon point de vue de ce que l’on veut projeter un mécanisme d’action d’une simplicité naïve (la pompe hydraulique manuelle) sur l’un des objets les plus complexes de l’univers, pour lequel il n’existe par exemple pas à ce jour, chez les spécialistes, de modèle standard satisfaisant du PTSD ou des états modifiés de conscience.
Un exemple parmi d’autres. L’hypothèse « alternance » repose sur l’idée d’un mécanisme d’action cérébral bilatéral c’est-à-dire distribué spatialement. On peut très bien imaginer que le bonus de l’alternance engage davantage l’intensité de charge informationnelle traitée plutôt que sa localisation. Suivre des yeux des doigts, recueillir passivement, yeux fermés, des tapotements sur les genoux ou des vibrations dans les mains, n’a pas la même charge informationnelle et de contrôle exécutif. Mon intuition est que pour être efficace, la stimulation sensorielle doit dépasser un certain niveau d’intensité et que l’alternance suscite ce niveau d’intensité plus que la stimulation intermittente ou continue. Cette proposition implique juste que l’alternance est secondaire, instrumentalisée, et non pas le principe actif.

7) Au fond, on retrouve ici, à peine altéré, le débat fluidiste / animiste qui a divisé la communauté des magnétiseurs du XIXème siècle. La science noble de l’époque, ce n’était pas la neurobiologie, inconnue alors, mais l’électromagnétisme. Tout le monde a joué avec des aimants. Donc le magnétisme était pour chacun une expérience crédible. Et les magnétiseurs guérissaient comme ils continuent toujours de le faire. L’idée d’un fluide magnétique qu’il fallait rééquilibrer par des passes (« Use the Force, Luke ») était on ne peut plus honnête et validée par l’efficacité clinique.
Lavoisier et Constant dans leur rapport à l’Académie de Médecine, l’école de Nancy un siècle plus tard, ont démontré qu’on pouvait conserver voire accroître l’efficacité thérapeutique sans faire appel à un hypothétique fluide magnétique. Cela n’a pas empêché une communauté importante de praticiens de continuer leurs passes dans un ressenti créatif efficace et modeste. Y compris avec les animaux.
Au passage, rappelons qu’hypnose, somnambulisme, suggestion, états modifiés de conscience ne sont pas synonymes et qu’il n’existe pas de marqueur singulier universellement reconnu des états modifiés de conscience (pas « d’ondes cérébrales » singulières) – ce qui contribue à la difficulté de contribution de ces états.
Il existe certainement un mécanisme neurobiologique sous-jacent aux guérisons EMDR. Mais penser pouvoir isoler un processus unique et linéaire qui ne pourrait dès lors pas prendre en considération tous les effets d’influence, de suggestion, de créditivité, de scripts sociaux légitimes qui sont à l’œuvre dans le cerveau des patients à des niveaux de traitement radicalement différents de la sensorialité au moment même des stimulations sensorielles est… ingénu.

8) Enoncer ces hypothèses est-ce être social-traître et désespérer Billancourt ? En un sens oui, et je présente mes excuses sincères aux collègues que mes hypothèses dépriment. Un magnétiseur qui affronterait la non existence du fluide ne pourrait plus avoir la même pratique et continuer ses passes dans la conviction qu’il guérit grâce à elles. Dans un protocole thérapeutique, la conviction du thérapeute quant à sa méthode, avec l’effet massif de suggestion non verbale qu’elle implique, est probablement l’une des variables les plus importantes.
La situation est cependant très différente ici car un changement de modèle ne doit aucunement modifier la conviction dans l’efficacité de l’EMDR. De mon point de vue, la quiddité du protocole se trouve dans l’assemblage fabuleusement futé des emprunts faits aux autres techniques thérapeutiques. Ce n’est pas un cépage particulier d’une parcelle particulière d’une année particulière mais l’assemblage qui constitue sa spécificité de thériaque.

9) C’est pour ces raisons que je milite pour le changement de nom du protocole. Maintenir coûte que coûte EMDR n’a pas de sens. Se retrancher derrière l’argument marketing de défense ou de maintien de parts de marché est une insulte à l’intelligence de ceux qui souffrent. Si l’on se fiche de faire appel à l’Association Marteau-France ou à la Société Internationale Tournevis tant que l’outil thérapeutique proposé valide cliniquement sa démarche et scientifiquement sa théorie, je ne voudrais pas faire appel à une institution Marteau-France où il ne sera jamais question de Marteau mais toujours d’un mixte Tournevis-Clé-Lime-Soudure. Je me demande par ailleurs avec amusement si, à maintenir ce sigle, nous ne risquons pas une interpellation de la DGCCRF.
Le risque de maintenir l’appellation EMDR et de continuer à communiquer sur les seuls mouvements oculaires est, il me semble, d’avoir le même avenir que le magnétisme et de se retrouver, à moyen terme, décrédibilisé et rangé au rayon parapsychologie. Ce serait bien triste.
L’appellation « Synclectique » aurait pu être intéressante si, en français, « éclectisme » ne renvoyait pas à un post-modernisme dilettante branchouille, à un relativisme vide-greniers où tout se vaut.
Une formulation autour de « Traumathérapie Intégrative » me semblerait juste pour qualifier ce que nous faisons quand nous mettons en œuvre ce protocole. Je fais confiance à notre intelligence collective pour trouver la bonne dénomination.

10) J’ai été interpellé plusieurs fois par un « prouve-le ». Je crois avoir étayé chacune de mes positions, suis capable de le faire davantage si nécessaire, mais je reconnais volontiers que pour argumenter sérieusement, un long travail de recherche est requis. En gros, j’évalue ce travail au volume d’une thèse de doctorat. Je suis prêt à passer trois ou quatre ans de ma vie à éclaircir ces questions. Si quelqu’un a une idée de la façon dont je pourrais financer cette recherche, je suis preneur.

Je considère avoir exposé de façon claire dans cette synthèse ma position actuelle et n’y reviendrais donc plus avant quelques temps. C’est elle que j’aimerais présenter lors du Congrès prochain (si ma proposition est acceptée). J’aurais alors le plaisir de pouvoir échanger de vive voix sur ces questions avec ceux d’entre vous que cela intéresse.

Chaleureusement let it be

Stéphane Barbery
Tél : 02 31 92 20 24
http://www.barbery.net

PS : Use the Force, Luke…