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Qu’est-ce que le stress ?

par Stéphane Barbery le 1 février 2006 à 13:40

[Réponse à une demande de définition de Stress, Peur, Angoisse, Anxiété]

J’ai toujours trouvé insupportablement flou le mot « stress » et les définitions qui y sont associées.
Son origine en physique des matériaux et sa graphie saxonne (les rares autres mots en français finissant par « ess » sont : business, express, loess, mess …) lui donnent un faux air de technicité donc de précision alors qu’il est utilisé pour désigner des réalités sans rapport, des causes aussi bien que des effets.
J’ai l’impression face à « stress » d’être un esquimau dont on aurait réduit le vocabulaire nival à un unique mot : neige (un mot qu’il faudrait prononcer « à la française » pour faire chic).

Au fond, « stress », est-ce autre chose qu’un mauvais catéchisme hégélien généralisé au quotidien : tout se pose en s’opposant ?

Le mot m’apparaît profondément idéologique. Il témoigne de la nature économique, industrielle de notre société. Un peu comme si on tentait de fonder cellulairement, substantiellement, le darwinisme social qui fonde l’imaginaire de notre économie, l’imaginaire requis par la compétitivité actuelle. N’oublions pas que cet imaginaire est une construction, marginale à l’échelle de l’histoire humaine, et qu’elle ferait hurler de rire un Nambikwara.

Que les humains soient des primates hiérarchiques devant combattre les contigences du quotidien et leurs congénères pour assoir leur rang afin de garantir la transmission de leurs gènes, de leurs mêmes, peut-être.

Mais ne sommes-nous que lutte, opposition ? La vie humaine est-elle réductible au « adapt or perish » ? L’utilisation extensive de ce mot me semble légitimer cet a priori, son flou couvrant alors sa nature idéologique.

A noter que dans ce cadre, on se fait une représentation paranoïaque de l’homéostasie : chateau fort assiégé repoussant à coup d’huile bouillante versée du haut des machicoulis des envahisseurs sales et méchants.
Le mot stress valide cette perspective défensive, insécure.

Autrement dit, et avec un grand sourire : stress est un mot capitaliste et de victime.
Qui voudrait dès lors le conserver ?

Plus que Hegel, Spinoza, en dialecticien de la joie, pourrait nous aider à préciser ce dont il est question quand nous utilisons le terme.

Pour Spinoza, nous ne sommes pas des chateaux-forts au territoire figé, agressé : nous sommes des soleils, des arbres en expansion. Le coeur de l’homme n’est pas le chèrement acquis, le patrimoine, mais son désir d’accroître sa puissance d’agir.
Tout gain dans cette dynamique provoque de la joie. Toute perte, de la tristesse.

Ce modèle nous permet de mieux désigner ce qu’on nomme par stress : il s’agit des déterminants que nous anticipons comme pouvant réduire notre puissance (pas simplement l’être dans lequel nous voulons persévérer, mais son développement).
Le terme clé est anticipation : notre évaluation des déterminants est le résultat d’un processus cognitif, expérientiel, lui-même relié à notre capacité de frustration, notre capacité à différer une gratification immédiate pour obtenir un gain ultérieur plus important [cf. le test des bonbons de Shoda, Y., Mischel, W., & Peake, P. K. (1990). Predicting adolescent cognitive and self-regulatory competencies from preschool delay of gratification: Identifying diagnostic conditions. Developmental Psychology, 26(6), 978-986.].

C’est cette dimension de tristesse spinoziste, de perte *anticipée* que désigne la majorité des utilisations du mot stress. « Appréhender », « redouter » font certes moins chic, moins technique, plus vieille France que « stresser », mais ne sont-ce pas de stricts synonymes ?

On est bien là, en tous les cas, dans le registre de la peur. Une peur modulée par des traitements cognitifs multimodaux de haut niveau.
Non pas de la peur d’un objet dont les effets de la menace sont clairement prévisibles.
Mais de la peur d’une restriction de conatus et de la tristesse associée.

Je serai plus bref sur angoisse et anxiété : mon sentiment est que ces mots désignent un même phénomène variant seulement en intensité et en durée. L’anxiété est une angoisse faible mais diffuse dans le temps.
J’ai l’intuition qu’ils sont liés à une circonstance précise du circuit de la peur, celle où l’on ne peut ni « fight », ni « fly » : juste « freeze » – ce freeze que l’on retrouve au combien souvent dans le trauma.

Une trouvaille géniale de la psychanalyse est d’avoir repéré que l’angoisse non traumatique est le résultat énergétique de la conflagration entre deux désirs contradictoires dont l’un souvent est inconscient. Cette impossibilité dynamique interne à résoudre serait l’origine de ce freeze si spécifique et déplaisant dont le paroxysme est la crise d’angoisse.
Cette découverte est géniale car il suffit souvent quand on en ressent les prémisses de se poser la question : « une partie de moi peut-elle désirer ce que je redoute », pour voir émerger en conscience un désir archaïque, souvent très kleinien, auquel on peut dès lors aisément renoncer à la première personne du singulier, et ainsi sortir du freeze, même en maugréant.

J’adore le plaisir jubilatoire, initialement un brin choqué, un poil coupable, des personnes qui viennent me voir à qui j’ai appris ce truc et qui s’en servent ensuite avec bonheur….