Barbery.net : Le Blog


Qui paie ?

par Stéphane Barbery le 29 septembre 2005 à 19:23

Depuis que l’EMDR me donne les moyens d’aider véritablement les personnes gravement agressées, je reçois de plus en plus d’entre eux. Et la même question revient.

Payer un psy, après une situation de trauma, c’est subir une double-peine. C’est vivre la rage d’avoir – en plus de ses souffrances – à en payer les réparations. Dommages et intérêts. Rage de l’injustice. D’une double injustice.

Hier matin, quand l’assistante vétérinaire m’a annoncé :  » cela fait 70 euros », ma réponse piteuse a été « vous prenez la carte bleue ? »
Piteuse et pas fière ma réponse : l’oedème bizarre sur l’articulation de la patte avant gauche de mon dalmatien avait probablement pour origine le gratouillage de sa verrue située, depuis des années, au même endroit.
Quand, en meute fouailleuse, nous nous installons le soir sur le canapé pour nous assouplir devant un film, j’avoue : je gratouille sa verrue. Comme on perce un bouton. Sans doute parce qu’un programme phylogénétique d’épouillage et d’hygiène groupale du derme est inscrit dans mes gènes de primate. Peut-être, en Platono-Perlsien, parce qu’une verrue frustre l’idéalité pure de la Gestalt d’une peau topologiquement lisse.

Un trauma c’est parfois comme une verrue enkystée.

Je n’ai pas avoué au véto que mon gratouillage était sans doute la cause mécanique de l’inflammation sous-cutanée de la verrue de Gödel. En lâche honteux, j’ai lâché : « ma femme gratte souvent le chien à cet endroit ».
En lâche honteux, en rentrant à la maison, j’ai lâché « j’ai dit au véto que nous grattions la verrue ».
Alors j’ai payé le véto.
Et depuis hier, littéralement, je morve.
Je tombe malade quand je m’en veux. Mon système immunitaire me lâche quand il me sent lâche.

Il m’arrive de recevoir des agresseurs que leurs actes a traumatisés. Parfois aussi intensément qu’une victime.
Eux, ils sont vraiment radieux quand, à la fin d’une séance, ils paient.

70 euros, ca fait cher pour gratter une verrue de chien. Mais j’ai payé sans sourciller.
Et pour payer ma lâcheté, je vous publie ce blog.
Ca confortera le sondage récent indiquant que pour de nombreux internautes, un blog est thérapeutique. Je cautionne. Le psy n’est-il pas souvent l’équivalent payant d’une interface de blog-engine ?

En fermant la porte de ce texte, je sens qu’on pourrait me reprocher l’entrelacement malheureux du trauma et de la verrue. Du chien bourgeois et de la souffrance la plus insupportable. Bien sûr, les registres n’ont rien en commun. Je m’en voudrais qu’on prenne pour de l’irrespect cet écho, cette forme identique frappant au carreau de ces derniers jours. Ce pépillement d’oiseau strident, moqueur, horripilant : « qui paie ? »

Je sais ce que font soixante dix euros. Je pense aux souffrances humaines que cette somme pourrait soulager. J’ai honte. Et j’ai la rage : comme si c’était à moi de payer parce que le monde est injuste.
A quand l’équivalent d’un EMDR en politique ?
Et toujours : « qui paie ? »

Le go comme modèle psy

par Stéphane Barbery le 13 septembre 2005 à 18:03

Pour sauver son jour et remplir de joie radieuse, de stupéfaction intellectuelle et d’émulation partagée les années qui viennent, connectez-vous au net et passez deux heures à assimiler les cinq règles simples du jeu de go. Autre option : dévorez les premiers tomes de Hikaru No Go.

En séance, les psys jouent avec les enfants parce que les enfants parlent par leur jeu. Le psy apprend donc à parler en jouant, à écouter la petite musique des jeux, les métaphores qu’ils inscrivent, les idéaux et les fantasmes qu’ils actualisent, la logique de classe qu’ils pérennisent.

Un jeu où l’on déplace, à l’Attila, sa meute pour tuer le roi adverse, ça l’intrigue.
Un jeu où son calcul conduit son partenaire à faire le mort, ça le surprend.
Un jeu où l’on gagne par le bluff et la duplicité, ça l’inquiète.

Alors quand il rencontre un jeu où le but est de construire du territoire, un jeu esthétiquement magnifique où le plaisir ne s’obtient pas dans le triomphe mais par le partage respectueux, ferme et équilibré, le psy qui joue avec les enfants s’arrête.

Dès les premières parties, le go apparaît, pour le débutant que je suis, comme une réserve quasi-infinie de métaphores cliniques.

Bonne forme, mauvaise forme

Il faut s’imaginer un stage de go animé par un Toru Imamura, cinquième dan amateur, japonais, traducteur et francophile. Cela commence d’abord par une élocution alimentant pour l’infini les rires et les parodies de l’élève de primaire en nous. En japonais, les sons « R » et « L » ne sont pas distingués. Rajoutez à cette valise phonétique la prosodie, hachée, dans le rythme spécifique rétention-mitraillette-questiontag.
Au go il est donc question de « Bô-neu foLmeu » et de « mô-vai-seu foLmeu ».

En thérapie aussi, il est question de bonne ou de mauvaise forme. De bonne forme psychique comme on parlerait de bonne forme physique. Et de bonnes formes comme gestalts : représentations ou objets psychiques émergeant sur le goban de notre conscience.

Au go, une bonne forme est définie par deux critères : efficacité et continuité.
On retrouve avec l’efficacité le cœur du cœur de notre fascination typiquement française, mallarméenne, pour le Japon : l’épure portée à son épure.

Association d’idées.
J’ai reçu pendant quelques mois une championne de judo. Toute sa vie était construite autour du geste, du mouvement parfait résumé dans une formule : minimum d’effort, maximum d’effet.
Il ne s’agit pas du simple flow de Csikszentmihalyi. C’est l’idéogramme du flow, son aleph surconcentré : le cercle parfait dessiné main levée, yeux fermés.

C’est un vrai mystère pour moi que d’apercevoir la présence de cette résonance japonaise dans le cœur français pourtant si bavard, si Watteau, si crédence pourpre de salon Napoléon III. Mais je ressens l’indice d’une connivence ethnographique dans le fait que les français arrivent à battre les japonais au judo.
Hypothèse : l’équivalence française de l’épure japonaise est peut-être l’élégance. Un chic dont l’esprit se trouverait au carrefour de la noblesse d’âme, de la démonstration mathématique et de cette si spécifique économie de moyens qui, dit-on, rend envieuses les femmes du monde : la capacité des françaises à créer la grâce, le chic, le style avec trois bouts de tissu.
Autrement dit, la poétique d’un Verlaine bon père de famille : de la mesure avant toute chose…

On trouve à Paris, rue Sainte-Anne, un restaurant de lamens et de gyozas. Muriel en parle mieux que moi. La cuisine se fait dans la salle et l’art s’apprécie au comptoir : avec une nonchalance condescendante – qui nous permet à nous, blancs ridicules, de faire l’humble expérience du racisme inversé -, des cuisiniers asiatiques chorégraphient l’épure, cette bonne forme du go, où chaque geste est efficace, et relié aux autres dans un flow de continuité.
Je n’ai pas honte d’une vantardise (« mo-vai-seu foLmeu ») : celle d’avoir initié à ce lieu François Roustang – lui qui a fait de l’Art Chevaleresque du Tir à l’Arc d’Herigel son bréviaire de thérapeute.

La bonne forme, c’est donc minimum d’effort, maximum d’effet. Un grand territoire qu’on entoure avec très peu de pierres. Mais des pierres reliables, que l’autre ne peut ni couper, ni isoler.

La mauvaise forme, c’est la surconcentration (rappel : les mots clés de ce texte sont à prononcer à la japonaise). Autrement dit : le pâté. Pas la grosse tâche d’encre solaire à la fin de La Gloire de Mon Père. Non, le pâté, c’est cette inconvenance laide de bêtise et d’aliénation crasse. Bizarrement, l’image qui me vient comme épure symbolique du pâté, c’est le Big Mac. A noter : les moustaches de José Bové sont un pâté. Le sumotori est un pâté. Et quand dans une séance, j’entends le couac d’une aliénation, le drelin d’une transaction croisée ou contaminée, je pourrais presque voir un weetabix qui aurait séjourné plus de la minute requise dans son bol de lait entier et s’acheminerait, en slow motion, après un mauvais mouvement et dans un hommage à Galilée, vers le plancher sous l’œil ému et glouton du chien. Splatch.

Hegel et Cabrel

Je m’imagine bien le petit Georg Wilhelm Friedrich éprouver physiquement, pour la première fois, le « tout se pose en s’opposant » sur le tatami d’une compétition départementale poussin de Judo et conjurer sa trouille en chantonnant du Cabrel.
Pourquoi du Cabrel ? Parce que « elle écoute pousser les fleurs », c’est un bon résumé de la préface de la Phénoménologie de l’Esprit.

Sans cet éprouvé corporel du « si je pousse, l’autre se crispe, et il est plus dur à pousser », difficile de s’approprier ce slogan : la métaphysique de la go-thérapie, c’est la dialectique.

Sur un goban, quand on vient au contact direct d’une pierre, l’adversaire qui se sent attaqué répond en la renforçant. Et après cela, tintin.
La première chose que l’on apprend dans le Petit Traité de Manipulation à l’Usage des Honnêtes Gens, c’est que si vous voulez demander de l’argent à un inconnu dans la rue, il faut commencer par lui demander l’heure.

En thérapie, c’est pareil. Le mur d’une défense confortablement installée ne s’attaque pas à la masse. Sinon, c’est la ramasse assurée. Une disgression confusante est nécessaire avant la distillation d’une suggestion trop directe. Au go, on appelle cela faire tenuki (jouer « ailleurs » sans répondre au dernier coup).

La dialectique, c’est cet équilibre subtil de la rétroaction offense-defense. Et si, petit, vos n’avez pas fait de judo, alors les jubilatoires quatre premières saisons de la série The West Wing, écrites par un dialoguiste de génie, Aaron Sorkin, illustreront pour vous l’enjeu : le quotidien du Staff de la Maison Blanche est un goban où pour affermir une position fragilisée, il est parfois nécessaire de susciter la force offensive (brute et pâté) de l’opposition pour mieux la retourner. La Maison Blanche, comme un cabinet de psy, est un goban où il faut toujours conserver l’initiative (le sente).
En passant, je me demande s’il ne serait pas possible de lire la politique étrangère actuelle des Etats-Unis comme le reflet d’une dream team (de NFL, de NBA, de NHL, de MBL, ie. de purs symboles hégéliens) qui, prisonnière d’un jeu à la Eric Berne, se doit de susciter artificiellement l’animosité, de créer coûte que coûte de « l’offense » pour pouvoir avoir le sentiment de jouer « defense », et étendre à l’infini la durée de sa partie. Toujours et encore : « tout se pose en s’opposant ». Il m’arrive de recevoir des Etats-Unis d’Amérique en consultation.

Personne n’aime la dialectique. Car la rétroaction, c’est le témoignage confirmé de nos limites. On a beau rêver d’infini, le coin de porte contre le petit orteil, l’autre, plus fort, à qui l’on voudrait casser la gueule, sont là pour nous rappeler qu’on se pose en s’opposant.
Une fois accepté ce cadre – le plus souvent après une douloureuse expérience – s’impose une voie élégante qui se propose comme un art : l’influence.
Au go, chaque pierre rayonne de son influence alentours.
En séance, chaque intervention est un dosage gravitationnel qui transforme l’espace-temps courbe de la relation, l’espace-temps courbe du consultant.

Le caractère envoûtant et addictif du go est lié, dans mon expérience et dans sa similarité avec la création artistique, à sa nature monadique.
Une pierre, une note, un pixel, une lettre : tous petits clones, identiques, équivalents à d’autres pierres, d’autres notes, d’autres pixels, d’autres lettres – vulnérables dans leur solitude ambivalente. Mais ces atomes identiques agencés sur un espace initialement vierge deviennent vivants par la dialectique, dans leur influence.

L’influence, c’est la force. Pas la force du poing sur la figure. Mais la force du champ de force, cette magie invisible irreprésentable. La limaille de fer, les petites flèches vecteurs, la boussole : ça ne dit rien de cette sensation simple et continue de nos fesses sur l’assise, de la posture de notre corps dans l’espace.
L’influence, c’est la force que le goban donne à voir.

Prescrire le symptôme

Dans les premiers temps de ses parties de débutant, quand on découpe encore ses territoires à la hache, on trouille de voir l’autre venir les envahir. Alors on blinde et on bluffe. Quand on joue avec un adversaire du même niveau, ça peut marcher.

Les consultants qui viennent me voir avec leurs symptômes, c’est pareil.

Quand on progresse au go, on invite l’autre à venir envahir ses moyos. On lui fait même des clins d’œil, on lui envoie des cartons d’invitation : « si vous voulez vous donner la peine d’entrer… ». On fait cela avec noblesse, avec élégance. Pour mieux le faire patienter dans l’antichambre. Pour le cantonner au boudoir, où Sade témoigne qu’on peut jouir grave.

Le psy confirmera.
La technique ericksonnienne de prescription de symptômes, c’est cela : autoriser le symptôme sur des temps, des lieux et des modalités circonscrits pour donner l’illusion du contrôle.
Par lassitude de perdre dans ce cantonnement, la leçon est tirée qu’il vaut mieux risquer de construire soi-même son espace plutôt que de se figer, dos tendu, à tenter de pourrir celui de l’autre.

Faiseur / Défaiseur

La plus grande difficulté de l’absolu débutant occidental au go est d’appréhender que le but du jeu n’est pas de prendre les pierres adverses, qu’il n’est pas de tuer l’autre. Le go ce ne sont pas les dames, ce ne sont pas les échecs.
Il y a bien sûr une règle de prises et toute partie se gagne sur l’attaque de groupes adverses. Mais cette prise n’est qu’un moyen de faire du territoire, pas une fin per se.

Peut-être est-ce que je me trompe en affirmant cela. Peut-être ai-je en tête une certaine tradition japonaise qui s’efface progressivement aujourd’hui devant d’autres jeux plus agressifs.

Mais c’est cette tradition qui m’inspire et me donne plaisir au jeu : une double logique de compétition dans la construction et non dans le choc de deux violences. Le go stimule à être faiseur. Il n’y a pas de plaisir à jouer contre un défaiseur.

Les Chroniques d’Alvin le Faiseur d’Orson Scott Card constituent une série de livres que je recommande régulièrement aux consultants qui viennent me voir.
Parce qu’une fois les souffrances apaisées, la question qui reste est : que faire de sa vie ?

Local / Global

Que faire de sa vie ? Pour répondre à cette question, il faut une vue d’ensemble. Etre en mesure de contextualiser le routinier, l’exaspération, parfois la chiennerie du quotidien, de les évaluer à l’aulne de l’essentiel.

Sur un goban, c’est pareil. Un joueur qui ne voit qu’une succession de situations locales sans percevoir l’architecture d’ensemble est sûr de perdre méchamment.

Pourtant, le quotidien réclame de l’attention. Presque toute notre attention. D’où la sagesse du go qui nous invite à changer régulièrement d’échelle. Passer du microscope au grand angle. Accommoder à la bonne distance, ajuster, mettre au point, pour identifier les formes qui émergent à un niveau méta.

Opportunité du renoncement

Il faut de la ressource pour abandonner une partie de soi, une partie des siens. De la ressource pour ne pas persévérer dans l’erreur.

Scène de série B américaine en haute montagne où une cordée chute. Pour qu’au moins un des membres survive, pour que la vie soit possible, la corde doit être coupée. Je me demande comment s’en sortirait Kant si un Benjamin Constant contemporain l’emmenait randonner dans les Alpes.

Pour lâcher des pierres perdues, il faut une ressource qui vient d’abord d’une vue globale. Mais il faut également de la confiance. Anticiper que malgré la perte, on peut vivre, prendre plaisir à poursuivre ou bien abandonner la partie pour en initier une nouvelle. Un débutant qui n’a pas, à son actif, de stock suffisant de victoires aura du mal à lâcher des pierres manifestement condamnées.

Les psys ont des noms pour ce processus : deuil, désinvestissement. Et c’est l’un des maître motif de leur pratique :
• Deuil d’un mort ou d’un amour
• Abandon d’un symptôme obsolète mais rassurant comme un doudou
• Désinvestissement d’un désir ou d’un script qui n’était pas à soi
• Acceptation pour une mère du départ des enfants
• Renoncement à une organisation systémique dysfonctionnante mais stable

Ce devrait surtout être l’un des maîtres-motifs de leur propre fonctionnement :
• Capacité à renoncer aux hypothèses qui ont fait leur preuve pour entendre la spécificité de la souffrance, de l’histoire, du discours d’un consultant.
• Capacité à falsifier à la Popper ses modèles dans lesquels on a beaucoup investi en temps, en argent et qui rapportent financièrement, hiérarchiquement.

Vivre sa vie personnelle, sa vie de psy comme un bon joueur de go : souple, opportun. Plastique – non comme une bouteille visqueuse quand elle fond mais comme un art capable d’utiliser un mauvais coup de pinceau comme point de départ d’une nouvelle forme. Le go est au fond très similaire au squiggle de Winnicott.

Gosographie

On pourrait d’ailleurs en faire un test projectif ou une triple échelle d’évaluation cognitive, de frustration et d’agressivité. Maître Lim, cité par Pierre Reysset, propose même une typologie animalière, une gosographie faunale, dont les psys peuvent s’inspirer. Car au go, comme dans la vie ou en consultation, on trouve : pigeon, hirondelle, aigle, hippopotame, crocodile, grenouille, tortue, serpent, scorpions, cafard, caméléon, panda, hérisson, lapin, castor, renard, loup, bélier, cheval, girafe, éléphant, araignée, singe, hyène, taureau, ours, puma…

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Un rapide coup de Google sur « escalier infini » (infinite stairway) n’a rien donné. Ni sur « échelle infinie » (infinite ladder). J’étais pourtant persuadé de trouver un mythe, tant l’idée symbolise un caractère profond de l’humanité.
J’ai bien pensé aux colonnes « sans fin » et « infinies » de Brancusi ; au Penrose Stairway d’Escher. Mais ce que j’ai en tête, c’est vraiment cette montée progressive, degré après degré, et qui, en droit, ne s’arrête jamais. Les humains sont comme ces traits marquant les crues dans les villes traversées par des fleuves.

Le conatus, le désir d’infini en nous est questionnant. Peut-être n’est-il qu’un effet de circuiterie de parade et de dominance instrumentalisé par des gènes égoïstes ? J’intuitionne que dans le registre de l’information, de la mémétique, il change de nature. Il me fait penser au principe de clôture de la gestalt. Et si cette inclinaison en nous était motivée par un souci d’économie contrainte par les limites de notre empan attentionnel ? Et s’il s’agissait organiser les données de notre champ de pensée en unités pour les appréhender, les identifier et rassurer des milliards d’années de trouille de prédation en vérifiant que ce qui nous entoure est sans danger ?
Quand on voit un cercle non clos, on est poussé à le fermer et à crier, comme un membre de SWAT team sécurisant une pièce inconnue : « clear ! ». Quand on voit une marche, un sommet plus haut, on est pulsionné à l’atteindre.
Un écotope sans prédateur ni concurrent où les entités auraient une RAM upgradable à volonté créerait-il le conatus ? L’insécurité est-elle à l’origine de notre désir d’omniscience, d’omnipotence ?

Posons donc l’escalier infini. Et constatons qu’à chaque marche atteinte, c’est un régal de joie. Au quotidien, les marches qui nous entourent sont soit d’immenses plateaux soit des Everest. La joie de progression est donc généralement assez rare.

L’aspect fascinant du go vient de la lisibilité des marches. Une échelle classe les joueurs selon leur niveau, de trente kyus à une dan amateur. Les très bons joueurs grimperont ensuite en dans. Certains passeront sur l’échelle professionnelle qui s’arrête à neuf mais qui se poursuit implicitement dans la légende ébahie suscitée par les génies qui révolutionnent le jeu en y apportant un nouvel éclairage profond.

En jouant au go, on sait exactement sur quelle marche on se trouve. Et la possibilité de jouer à handicap rend intenses, plaisantes et équilibrées les parties de joueurs de niveaux différents. En séance, le thérapeute joue souvent à handicap. Pas toujours. Et c’est le même grand immense plaisir, quand un consultant franchit définitivement une grande marche. Cela témoigne qu’il s’est débarrassé de mauvaises formes, qu’il sait construire de façon plus sûre.