Barbery.net : Le Blog


Haka

par Stéphane Barbery le 22 juin 2004 à 17:13

Hier matin onze heure, en sandwich normand entre le gazon vert de la sous-préfecture et une pluie fine, un régiment de transmission, treillis de déf et garde-à-vous : prise d’arme d’une compagnie, jumelée à la ville, par un jeune capitaine. Très petit, de loin. Aussi petit que son prédécesseur.
Les dix centimètres réglementaires du képi du colon me font alors penser aux perruques du roi soleil. Paraître plus grand. Je vérifie que le colon n’a pas de talons.

Les compagnies, en C, sont comme des lits : au carré.
Les Famas vides portent leur couteau de boucherie qui ne fouailleront aucune entraille. Quelques sergents décorés font flotter sur leur baïonnette des fanions frangés.
Récréation de ce2, avec le même sérieux. On dirait des playmobiles d’un enfant-TOC à confier d’urgence à un psy après diligentement d’une enquête sociale.

Je me demande s’il existe au ministère de la Défense, un chorégraphe – un maître d’apparat de l’appareil militaire. Une personne en charge de définir les pas réglementaires, la liturgie des cérémonies, les gestes et les processions. Un maitredelapompe@defense.gouv.fr

Je ne serai pas surpris que l’on découvre un jour, derrière une fausse cloison de Versailles, le squelette poussiéreux de celui qu’aurait nommé Louis XIV. Cela permettrait de comprendre pourquoi – personne n’ayant été averti de son décès – les consignes de parade restent encore aujourd’hui figées au quadrille révérant la tortue romaine.

Je ne suis pas convaincu que le seul critère d’interchangeabilité explique l’obsession militaire de l’angle droit, sa phobie de la courbe.
[A propos de magasin de pièces détachées, quelques googlisations m’auront conduit à ce qui ressemble à une belle légende urbaine : j’étais persuadé que GI valait pour Generic Item. J’apprends qu’en fait la référence est Governement-Issued (products), appelation elle-même surconstruite à partir de Galvanized Iron, l’inox servant à façonner les fournitures étatiques, comme les poubelles…]

Je ne suis pas convaincu non plus que cette mutilation psychomotricienne trouve son origine dans la plus grande difficulté à mettre en œuvre une formation non euclidienne.

J’anticipe qu’un futur général d’un régiment de guerre électronique, s’inspirant des foules Mao ou nord-coréennes, réussira un jour à faire défiler ses troupes en cercle mouvant.
Ce général à képi, qui se sera passé des dizaines de fois dans son enfance les DVD des épisodes I et II de Starwars, aura compris qu’il est absurde de vouloir rivaliser avec la puissance synchrone de défilés computer generated.

Au passage, les robots de Sony ont des gestes bien plus fluides que mes transmetteurs d’hier dans leur rite sans spectateur ni signification. Un rite de 10 minutes qui a coûté plusieurs jours de répétition – symbole pur du gaspillage gratuit de ressources en homme, en temps, en logistique : faut-il qu’elle n’ait rien à faire, cette armée, pour se permettre ce semblant coûteux.

J’imagine la perplexité des historiens du futur qui tomberont sur les photos prises par les trois représentants de la presse locale dont la dégaine négligée et blasée rappelait immédiatement celle des journalistes dans Tintin et les Picaros.

Pourtant, le dernier temps de cet héritage absurde perpétué « comme si » m’a fait taire, me figeant dans une transe légère.

Une compagnie descendait la rue, lentement, au pas, en chantant. Un chant de Néanderthaliens.
Les vibrations de basse synchrone rayonnant le plaisir d’un choeur en marche de puissance ont remué en moi la nostalgie de très courts moments de mes classes où, après que l’on m’ait demandé de fixer le ton, j’étais l’un d’une meute de dieux.

Petite pièce détachée du vivant satisfaite d’accomplir sa finalité biologique brindezingue.

Slant : inclinaison vers l’Oblique

par Stéphane Barbery le 14 juin 2004 à 17:15

Au rayon librairie du Leclerc de Bayeux : le très maigrelet secteur poche SF avec ces dix livres (en trois exemplaires) renouvelés tous les trimestres au grè d’un service commercial parisien.
Pour mon week-end provincial, je me choisis un gros gris dont la couverture et le dos m’appâtent en me faisant anticiper une version XXIème siècle du premier Indiana Jones.
Attention, publicité mensongère, tromperie sur la marchandise ! Mais je ne me plaindrai pas à Que Choisir…
Oblique de Greg Bear s’avère l’un des plus forts stimulants philosophiques, sociologiques, psychologiques que j’ai lu ces derniers mois.

Si vous n’êtes pas utilisateur expert du net, passionné de neurosciences,
Si vous ne lisez pas assidûment [http]http://www.automatesintelligents.com,
Si « nanos », « mêmes », « évopsy » vous évoquent des coquilles (vides),
Si vous devinez dans l’énoncé « créons un lien entre Tourette, systèmes multiagents et catalyseur ARN », une blague de potaches en blouse blanche du plus pur style « allez chercher la clé du champ de tir »,
Alors, excusez-vous auprès de l’hôtesse de caisse de votre supermarché en lui indiquant que non, finalement, vous ne prendrez pas cet article.

Certes, la trame romanesque est pauvre, l’omniprésent sordide déprimant, et les personnages dignes d’une médiocre série télévisée…
Mais quelle puissance de vue futurologique ! Quel bouillonnement conceptuel !

Comme psy, des 638 pages, je retiendrai définitivement deux formulations liées qui élaborent une hypothèse socionosographique subtile, élégante, lumineuse :
Page 271 : « le stress (social) comme origine de l’équivalent mental du tennis-elbow »
Page 467 : « vous êtes vêtu de culture, et vos vêtements vous boudinent, vous font mal, gênent votre circulation. Nous portons tous des cicatrices rituelles. Et trahison ultime, la culture utilise nos cicatrices pour renforcer sa propre structure ».

Ces deux citations entrent en résonance avec un triple arrière-plan :
– Les interrogations les plus actuelles sur l’épidémie de dépression et de symptômes psychopathologiques divers associés à notre hyper-sur-consommation de psychotropes (et de psys).
– Les recherches en evopsy sur la façon dont nos neurocablages et leurs comportements induits sont le résultat sélectionné d’un contexte environnemental aujourd’hui révolu.
– Un magnifique article de Pierre Clastres intitulé « De la torture dans les sociétés primitives » (La Société contre l’Etat, pp. 152-160) sur le sens politique des traces corporelles des tortures infligées par les rituels d’initiation.

Résumons.

Premier temps : la société contemporaine provoque de « mauvais gestes », de « mauvaises postures » psychiques micro-traumatisantes qui, par leur répétition, produisent « inflammation » et signaux d’alerte – dont nous sommes sommés de ne pas entendre la nature. La raquette nous tombe des mains, nous ne pouvons puis ne voulons plus renvoyer la balle. Notre tennis-elbow, c’est du social-cerveau ou encore : notre écotope n’est pas ergopsy.

Deuxième temps : le caractère systémique du phénomène pousse à une hypothèse paranoïaque : et si cette aberration ergonomique n’était pas une erreur d’optimisation industrielle en cours d’amendement mais la torture initiatrice – désincorporée et au long cours – de notre société ? Et si la dépression, l’angoisse, l’insomnie, le mal à jouir, étaient les scarifications rituelles, le marquage individualisé de notre époque ?

Hypothèse 1 : frustration par inadéquation entre ce que nous continuons à être et ce qui a évolué de notre fait, à notre détriment.
Hypothèse 2 : viol social sur le principe chat échaudé craint l’eau froide.

Il n’y pas nécessairement d’engendrement et de filiation entre ces deux hypothèses. Elles m’apparaissent liées de façon non-linéaire et comme indépendantes. Mais l’une comme l’autre conduisent à produire la méchante question : quel projet politique leur opposer ?

Si l’être humain dans les prochaines décennies produit un modèle génético-comportementaliste exact de lui-même, ce modèle définira aussi notre écotope idéal. Notre optimum social serait-il préhistorique et, si oui, n’est-il pas sage, économique, de le reconstituer en y supprimant technologiquement ces inconvénients ? Faut-il que nous remontions dans l’arbre, mais vaccinés ?

Faut-il, autre possibilité, envisager une révolution économique et politique qui instituerait nécessairement un autre rituel, moins insidieux, et dont la trace corporelle susciterait le combat permanent contre l’injustice ? Au passage, Clastres croyait-il vraiment à sa société contre l’état ? N’était-il pas au fond lucide sur le fait qu’il fredonnait avec les autres un gimmick seventies ?

Le biohacking est une autre piste. Celle qu’explore Greg Bear. Une piste qui correspond assez bien à la mégalomanie des dos gris que nous nous croyons être.

Le plaisir à lire Greg Bear, c’est cela : celui de se frapper la poitrine en tentant d’effrayer le destin.
Puis de s’asseoir en s’épuçant le crâne, les yeux vagues, en pensant : and now what ?

[ISBN-2221087046] [ISBN-2707300217]

PS : Greg Bear me répond sur [http]son site qu’il ne se souvient plus du contexte d’élaboration de ces deux idées…

LeWikiCommePièceDeThéâtre ?

par Stéphane Barbery le 10 juin 2004 à 17:18
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Par le chien ! La bibliothèque du Maître de Go ([http]Sensei’s Library) a wikigénéré une astucieuse présentation des échanges : au lieu de signer à la fin de leur paragraphe, les contributeurs placent leur nom en tête de leurs interventions. Comme dans un texte de pièce de théâtre. Comme dans un dialogue de Platon.

Cette présentation, en plus d’être ergonomique, a l’avantage de faire apparaître l’espace de la scène alentour, un décor coutumier qui suscite des scénarios. La page wiki s’illumine en ce coin de rue ensoleillée où l’on se fait interpeller polis-TIC-ment.
Le wiki, une maïeutique sans sage-femme ?

Il ne faudrait pas pour autant que ce dialogue urbain abatte l’arbre heuristique, idéal spinoziste du wiki : ces coins de rue n’ont leur sens que comme feuilles d’une [http]Witreemap.

Entrelacs de la place du vrai.
Entrelacs de la place de l’autre.