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Gould, Rain Man, Lacan : la phobie des psys et Stripsody

par Stéphane Barbery le 11 juin 2007 à 18:53

Le Festival « Etonnants Voyageurs » de Saint-Malo est magique.

Dimanche matin, il pleut : vous allez au cinoche. Bilal est dans la salle. Et il partage avec vous la surprise de redécouvrir les qualités de son second film.

Dimanche après-midi, il re-pleut. Re-cinoche mais c’était prévu : le seul film sur Gould par Monsaingeon que vous n’avez pas vu.

Deux heures. La vessie tient, mais juste.

De retour des toilettes derrière l’écran [j'ai toujours aimé la géographie des toilettes de cinoche "en dessous et derrière" qui font de la salle un ventre obscur et de la toile un immense hymen de vierge Marie], alors que la salle s’est déjà vidée, elle aussi, de moitié, un homme curviligne aux montures orange descend et se propose de discuter avec ceux qui restent. Dans le film, il n’a pas de montures orange. Le flottement dure quelques secondes. Puis plus de doute : je bénis ma vessie. Grâce à elle, je me tiens à distance de contact d’un homme qui a changé ma vie. Sans Bruno Monsaingeon, je n’aurais jamais eu, à dix-huit ans, accès aux textes de Gould. Sans ses textes, sans ses interprétations, je n’aurais jamais pu jouir de la musique de Bach. Sans Bach ni Gould, la réalité, la vie seraient restées précoperniciennes : plates.

Monsaingeon parle, et je suis tout content de me trouver à proximité d’un homme qui a mis sa vie au service de la beauté abyssale, sa vie au service de la diffusion de la profondeur échappée du temps. Gould délivrant Bach, c’est le capitaine Nemo marchant sur la Lune, et vous y tenant la main.

Sauf que Gould ne vous aurait JAMAIS pris physiquement la main. Gould souffrait d’une phobie du contact. On la voit à l’écran. Toutes les interprétations de psy de base sont possibles : effet d’une hypocondrie, d’une dénégation érotomaniaque ou d’une maousse chtarberie du ciboulot.

Bruno Monsaingeon m’explique, lors de la longue conversation que nous avons après la projection devant un Saint-Honoré partagé (lui les choux, moi la chantilly), que le plus grand témoignage physique d’affection que lui exprima Glenn Gould lorsqu’ils eurent terminé le tournage des Variations Goldberg fut une longue, très longue, très très longue, effusionnante, poignée de mains de… trois secondes.

Pendant le film, je n’ai pu m’empêcher de penser au rapport à la musique de Kim Peek dont la vie inspira le scénario de Rain Man et aux récents documentaires sur Daniel Tammet, cet autiste savant avec son incroyable capacité de communication, pierre de Rosette humain du symptôme dont il souffre. Tammet ne peut pas rester plus de quelques minutes au bord d’une plage sans souffrir de la forte angoisse causée par l’incapacité d’inhiber la compulsion à compter chaque grain de sable.

Un neuroscientifique australien, Snyder, a proposé ces dernières années un modèle pour rendre compte du syndrôme « savant ». Un modèle très proche de celui de Woody & Saddler sur la nature de l’hypnose. Tout sauf un hasard dans cette similitude.

Constat : le cerveau est modulaire. Le traitement de l’information réalisé par des modules spécifiques (auditif, visuel, etc) est de bas niveau, calculatoire et rapide. Un module de synthèse centralise, organise et filtre les fils de ces sous-modules pour que la conscience, dont l’empan attentionnel est limité et la vitesse plus restreinte, n’accède qu’aux données pertinentes de haut niveau. La perturbation de ce module/filtre de synthèse serait le trait caractéristique des savants qui verraient dès lors leurs conscience saturée d’informations rapides de bas-niveau.

La « phobie » des savants ne serait qu’une tentative de contrôler le déclenchement de flux d’informations submergeants. Comme un micro ultrasensible dont on ne pourrait pas moduler le niveau d’enregistrement si ce n’est en veillant scrupuleusement à l’atténuation du bruit ambiant.
Quand on le voit, Gould fait sacrément penser à ça.

Le lendemain, lundi après-midi, lors d’une séance où j’utilisais le tapotement sur les mains pour rythmer/accompagner une séance d’EMDR avec une jeune femme malmenée par des paroles objectivantes d’hommes référents, et alors que j’étais dans les résonances de cette question du contact, je suis interpellé par un « je ne veux plus que vous me touchiez« .
J’obtempère immédiatement et recule ma chaise de plusieurs centimètres.

Et moi qui ai mis tant de temps à m’autoriser à dépasser le tabou du toucher du psy !
Un psy, ça doit pas toucher car le psychique n’est pas matériel. Le psy n’est pas un médecin qui ausculte une physique support.
Et puis, surtout, le psy, ça ne doit pas toucher parce que l’intimité d’une séance, ça peut faire flamber la libido. Celle du patient, celle du psy. Y’a eu Breuer, y’a eu Jones, y’a eu Ferenczi. Donc gaffe, méga-gaffe, archi-méga-gaffe.
Et pourtant, tous les toucheux vous le diront, tous nos cousins grands singes le confirment depuis des millions d’années, comment soigner, comment apaiser sans contact ? Un être humain sanglote et vous ne lui prenez pas la main ? Vous ne lui touchez pas l’épaule ?

Là, je ne sais plus comment, une connexion s’est faite avec Lacan au moment où je me demandais quel était le psy qui avait eu le plus d’influence sur la phobie du toucher des psys. Je ne parle pas du Lacan sénile qui tire les cheveux d’une patiente d’origine algérienne et dont la légende urbaine dit que ses amis lacano-idolâtres y liront une interprétation géniale sur « Sétif ». Je parlêtre du Lacan qui a conduit des générations de psys à voir dans la souffrance de son prochain un « texte »…
Puis je repense aux textes de Lacan. Et à Rain Man. Aux textes de Lacan. Et à Rain Man.
Et je me dis que oui. Oui oui oui. Lacan, il fait au fond vraiment penser aux savants. Lacan, un supposé savant ?

Quelques jours passent et un ami me copie le mp3 d’une interview de Gould par Tim Page lors de la sortie de l’enregistrement de 1981 des Variations Goldberg. Choc ! A nouveau Nemo me transporte vers la Lune. Et au-delà.
Ce n’est pas la clarté du propos de Gould qui m’impressionne le plus dans cet échange génial, de ceux qui redonnent confiance en l’humanité. Le plus impressionnant, c’est la musique composée par la voix de Gould. La voix de Gould vibre d’une musique aussi intense et profonde que ses interprétations de Bach. Dans le film de Bruno Monsaingeon, on retrouve cette musique, si belle, lorsque Glenn évoque, jeune, les artistes comme singes de Gibraltar ou l’esthétique désuète pour son temps de la musique de Bach.

Puis ce week-end, une amie me fait découvrir Stripsody de Cathy Berberian. Je ne la remercierai jamais assez de m’avoir permis de mettre un nom sur ce à quoi me fait penser la petite musique de la voix de Lacan. C’est pas du Bach ! Non, c’est pas du Bach :-) !

Leçon à tirer de toute cette pelotte ? Peut-être la freakitude.
Nous rêvons de génies. Mais de génies normaux. Pas des freaks. Et si le génie, c’était le freak ?
Arg.
Mais si la création, c’était la freakitude contrôlée dans l’hypnose ?

Coué ou la P’tite Philosophie du Poto

par Stéphane Barbery le 5 juin 2007 à 10:14

Poto Brancusi

Si j’avais su qu’un jour, après m’être fadé les trois Critiques de Kant, La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, l’intégralité du Séminaire Les Relations d’Objets de Lacan, je conseillerais de lire Coué et le Barefoot Doctor, j’aurais bien ri. Ou pleuré en pensant qu’un traumatisme cranien m’aurait soustrait plusieurs dizaines de points de QI.

Pourtant, depuis trois ans que je découvre avec stupéfaction que la réalité humaine n’est qu’un champ vectoriel d’influences, je suis contraint de rabattre le caquet des prétentions ratiocinantes pleines de morgue de ma culture légitime, pour valider l’efficacité d’un truc a priori de crétin : l’anticipation positive marche.

Comment ? C’est là toute la subtilité. L’anticipation positive, ce n’est pas le wishful thinking, ce n’est pas la pensée magique.
Il ne s’agit pas d’ignorer le réel. Ni le présent, ni les contraintes.

Je remarque à l’instant qu’à ma connaissance et très significativement, les psys n’ont pas nommé ce qui serait l’inverse des « mécanismes de défense ». L’inverse n’est évidemment pas « l’attaque » à psychotroper par des piquouzes de testostérone mais plutôt, à la Spinoza, des processus orientant vers « l’augmentation de sa puissance d’agir », des boosters conatiques : des processus de la joie.

L’anticipation positive, c’est un processus joyeux. Pas un doux rêve de camé. Mais l’affirmation sérieuse d’un désir authentique.

Le whishful thinking, c’est ignorer qu’il y aura un moment, celui de sa mort, où il faudra répondre à « ai-je fait de mon mieux pour réaliser ce que j’avais à faire, ce que j’avais à jouir, ce que j’avais à vivre ? ».
L’anticipation positive, c’est se préparer à répondre paisiblement à cette question.

Et pour ça, y’a pas : faut énoncer, distinctement, en remplaçant toutes les double-négations par des affirmations et en saturant de détails sensoriels, ses plus profonds désirs.

Vous rencontrez une fée : que lui demandez-vous ?

« aahahahhah…. recontrer une fée…. le con…. »

Ben si.
Et ça marche comme la photo.

Cela fait quatre ans que je passe devant les mêmes poteaux. Qui ne bougent pas.
Je suis passé devant eux des dizaines de fois avec un petit appareil photo en poche. Et je n’ai jamais rien vu.

Et puis, il y a deux mois, nous nous sommes offert un bel appareil. Un réflexe numérique pour faire de « belles photos ».
C’est à ce moment-là seulement que j’ai commencé à regarder le monde en cadrant mon regard sur de « belles photos » potentielles.
Et puis là, tiens, en descendant le chemin, ces trois potos qui m’apparaissent pour la première fois comme sortis de Beaubourg et du quai Branly. Il sont désormais plusieurs dizaines.

Ces photos ne cassent pas des briques. Mais elles n’existeraient pas sans l’orientation de mon regard, sans l’anticipation positive de la photo. Elles sont des prémisses qui me conduisent à affiner mon oeil, à préciser mon désir. Non plus chercher. Mais trouver, ramasser les ready-made, le déjà-là à portée de main.

Le Suiseki, le Où Est Charlie, comme mode d’emploi du bonheur.

Et tu voudrais comprendre le cerveau ?

par Stéphane Barbery le 20 avril 2007 à 12:55
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Et tu voudrais comprendre le cerveau ?

Photo : SB

空 [kû] ou « c’est rien, mon chéri ! Regarde je souffle et yapu bobo »

par Stéphane Barbery le 14 mars 2007 à 16:00

Un enfant tombe. Regarde stupéfait ses mains, son genou, sa maman, son genou. Et se met à hurler, joues rouges, grosses (a)larmes, visage étiré vers les bords.
La mère se précipite, souffle sur le genou et vaticine, commande : « regarde mon chéri, c’est rien, je souffle et yapu bobo ».

Un ami meurt. Athé. Une cérémonie funéraire est organisée : ça ne mange pas de pain et on ne sait jamais.
Un prêtre baragouine sa vaticination : « Jésus est resuscité, espérance, vie après la mort, yapa bobo ».

Il semblerait que le Hannah Shingyô [般若心経] soit le sutra récité au Japon lors des funérailles. Avec son « Shiki soku ze kû » [色即是空]. En gros, l’ontique c’est le néant, la forme c’est le vide, l’apparence c’est keutchi. Vacuité des vacuités, tout est vacuité.
Au départ c’est du sanscrit. Un papa boudha qui souffle sur le genou et vaticine : « yapa ».

Comment ça « Yapa » ? Ben si, « ya » !
En HP, « yapa » et c’est intraveineuse de neuroleptiques garantie.

Des suggestions bienveillantes, j’veux bien. Mais du pur déni qui me prend pour un con : niet.

Ya.

Blabla pour une spiritualité bright

par Stéphane Barbery le 13 mars 2007 à 15:24

La religion ne relie plus rien. Je sais, je sais : les attentats, le pourcentage des « croyants » à l’échelle de la planète….
Bon, mais dans les guerres de religion, il n’est pas question de religion. Et pour le pourcentage de croyants, attendez quelques lignes…

Donc, pfiout : la religion yapu.

La cosmogonie : hop, c’est pour les accélérateurs de particules et les téléscopes spatiaux.
La justice privée : hop, c’est pour les robes, c’est par l’état.
La justice publique : hop, ce devrait être la politique mais bon, il faut s’y faire : l’histoire, c’est l’histoire de la lutte des classes; nous sommes primates donc pyramidaux. Reste le rêve d’un astucieux thermostat social, une supraconductivité économique fair.
La vie après la mort, c’est plié : ya que celle-ci donc gaffe à pas gâcher chaque instant.
La prédiction du futur : faut s’y faire, on en sait rien.
Les misères du corps : hop pour les docs et les médocs.
Les traumas, les malheurs, le symbolique : hop, pour les psys et la sécu.

Reste la « spiritualité ». Bon, on peut le faire long ou court.
En court, la « spiritualité » c’est les états modifiés de conscience.
Individuels – la transe. Et collectifs – la fusion régulière avec la tribu.
C’est un besoin physiologique comme les autres, une inertie evopsy. Des primates, j’vous dis.

Une fois posé cela : deux solutions.

1) On bidouille scholastiquement dans les traditions passées pour y repêcher les bonnes inductions-suggestions qui nous arrangent. Ca fait bon fils. Mais ça complique singulièrement les choses. Et perso, j’ai pas envie de me mettre au sanscrit ou à l’araméen.

2) On assume ce besoin et on prend soin de soi en créant de bonnes inductions-suggestions, s’inspirant des techniques millénaires, mais débarrassées des représentations-aliénations non-bright.

Donc des chants, des poèmes, des mantras, des mudras, des postures, des rites, des danses, des rassemblements, des communions, des anniversaires, des marqueurs calendaires. Bright. Transe et bright.

Pfffiouuu. J’vous dis pas le programme. Au pif, c’est celui de l’humanité pour les trois prochains siècles.

Aum…..

Sentences japonologiques d’un tranche-montagne qui assume [2]

par Stéphane Barbery le 12 mars 2007 à 14:38

一期一会 [Ichi-go ichi-e] : un kairos qui ne serait pas stratégique mais existentiel ?

一期一会 [Ichi-go ichi-e] : faire de tout instant un kairos.

風流 [Fûryû] : une élégance qui ne serait pas Des Esseintes mais Héraclite.

風流 [Fûryû] : Non pas préciosité libertine mais orgasme de la connaissance du troisième type.

風流 [Fûryû] : un rappel continu sur le catamaran de l’univers.

風流 [Fûryû] : surf philosophique.

風流 [Fûryû] : synonyme de 囲碁 [(i)go]

風流 [Fûryû] : ou comment ça le mouche le flow de Csikszentmihalyi !

水石 [Suiseki] : ou comment ça le mouche le ready-made de Duchamp !

水石 [Suiseki] : ou comment ça la mouche la prétention occidentale, son provincialisme, sa cécité ! On est dans la caverne, gars !

水石 [Suiseki] : les kanjis sont-ils des suiseki qui s’ignorent ?

Premières Sentences japonologiques d’un tranche-montagne qui assume

par Stéphane Barbery le 8 février 2007 à 11:39

Le Japon, c’est la métaphysique.

Le Japon, c’est la métaphysique. Non pas sémantique, mais procédurale.

Le Japon, c’est l’essence qui précède l’existence.

Le Japon, c’est l’ontique du biotope pensé esthétiquement par l’objet.

Le Japon, c’est la traque sensorielle du noumène.

Le Japon, c’est le schématisme en acte.

Le Japon, c’est le dévoilement du substratum par l’artisanat.

Le Japon, c’est la sybillinité par le geste.

Le Japon, c’est la physique devenue technique d’expression d’un désir de solitude.

Bonus : Le haiku, ce kifu suspendu.

Liquide quiddité

par Stéphane Barbery le 7 janvier 2007 à 17:45

[Extrait d'un mail sur la liste EMDR-France]

Le mail de BB m’a laissé une joyeuse sensation de Maître Jedi tendance Beatles : Use the Force, Luke…and let it beeee, let it beeeee-e, let it beee, let it be….
D’autres messages nous rappelleraient presque, en revanche, que « ah, oui, Empédocle a raison : il y a bien aussi un côté obscur à la Force ».

Mais la « Force », cette bonne onde cosmique rousseauiste dans laquelle on nous invite à nous « let it be » pour que tout aille mieux, aussi sympathique soit ce bon vieux mythe religieux sécularisé, ne peut servir d’alibi à une ignorance qui se suffit d’elle-même.

Si le thérapeute n’est qu’un « artiste », alors rien ne le différencie d’un shaman. Après tout, pourquoi pas. Mais qu’on n’utilise pas alors un discours théorique pour légitimer ses « performances ». Un shaman qui coupe le cou d’un poulet, qui souffle des sourates au visage, qui fêtiche, qui exorcise, saura répondre à la question « pourquoi faites-vous cela ? » par un « pour apaiser les esprits » théorisé très solidement. Dans le petit débat escagassant qui se déploie, il est juste question de ne pas se trouver bête devant la question « pourquoi vous bougez vos doigts devant mon visage ? ». Je me vois mal fredonner en retour « …there will be an answer, let it be, let it be… ». Surtout devant la bouille ahurie de mon chat.

Je suis à chaque fois stupéfait lorsque je vois des collègues promouvoir l’arrêt de la pensée. Qu’on puisse le suggérer en séance pour mettre fin à une boucle rationalisante, bien sûr ! Mais le promouvoir comme bonne pratique au sein de sa communauté professionnelle, qu’on puisse surtout s’en enorgueillir, et inviter les autres à la fermer, me sidère.

L’histoire de la psychothérapie au siècle dernier est là pour en témoigner : si l’on ne veut pas penser sa pratique, d’autres s’en sont déjà chargés pour nous, d’autres continuent de la penser à notre place. Loin de relever d’une décision libre et éclairée, cool, « parce que vous comprenez, y’en a marre des prises de têtes », il s’agit d’une délégation de responsabilité, un blanc seing, une mise sous tutelle, autrement dit un « credo ». Dans ce cadre, loin d’être un « artiste » dans la créativité clinique, on n’est qu’un copiste, aussi bon enlumineur soit-on, dont l’art se résume à des variations sur rituel imposé, un rituel qui ne tient que par la foi. Comme artiste, on se révèle alors statuaire égyptien, pas Myron, pas Phidias, pas Polyclète.

Je conviens pourtant qu’une synthèse d’étape s’impose et que s’interrompe, pour l’instant et sous cette forme, un échange qui perdrait tout sens à se transformer en feuilleton. D’autant que pour qu’un brin de plaisir partagé se renouvelle, un double pré-requis s’avère utile :
a) Cohérence et continuité dans sa propre argumentation
b) Non attribution à l’autre de thèse qu’il n’a jamais énoncée

Je renvoie donc avec un sourire sereinement malicieux aux archives de la liste pour attester de ce qui a été effectivement avancé et étayé.

Ci-dessous, ma proposition de synthèse d’étape.

1) L’enjeu du débat concerne l’identité de l’EMDR, sa quiddité, son spécifique.

2) Le débat ne concerne pas sa valeur, sa légitimité, sa clinique.

3) Le débat a été déclenché par un échange sur l’application de l’EMDR aux animaux – une application sérieusement envisagée par certains. Cette application suppose que la quiddité de l’EMDR soit réduite aux mouvements oculaires (« regarde ici minou minou ») ou aux stimulations sensorielles bilatérales alternées (« viens mon Félix que je te pétrisse les épaules »). Cette hypothétique quiddité sensorielle reposerait sur un proto-modèle neurologique ouvertement non élucidé. Bref, autant que je sache, et au-delà du mirage des mots savants : un non-modèle. Je précise que je ne suis pas ignorant en la matière.

4) Enfonçage de porte ouverte peut-être mais d’une porte équipée d’un groom sérieusement efficace : la quiddité de l’EMDR ne peut se situer dans les mouvements oculaires puisque d’autres modalités sensorielles (tapping, vibreurs, sons) – dont, au passage, le déroulé neurologique est foncièrement différent de celui de l’activité impliquant les yeux – donnent des résultats équivalents. Pourtant TOUTE la communication externe de l’EMDR – à commencer par son nom : EMdr – se polarise sur les mouvements oculaires.

5) Si la quiddité ne se trouve pas dans les yeux alors résiderait-elle dans les stimulations sensorielles bilatérales alternées ? C’est ce qu’aurait prouvé l’étude pilote de David Servan-Schreiber. Or une lecture attentive de l’article ne permet en aucune façon de conclure, compte tenu de la taille de l’échantillon (10), de la spécificité du sous-groupe qui fait apparaître un avantage « additionnel » (cible à 0 ou 1 en une séance unique – il n’y a aucune raison théorique de réduire l’EMDR à ce sous-groupe) et des biais listés dans mon précédent mail.
Cette recherche montre en revanche que le protocole fonctionne sans alternance. En toute rigueur, on peut donc conclure que l’alternance n’est pas une quiddité prouvée. L’hypothèse qui émerge de cette recherche est plutôt au contraire que la quiddité de l’EMDR ne se trouve pas dans l’alternance, simple variable d’accélération. En l’état, cette question reste cependant ouverte. Je suis preneur de tout document qui ferait avancer cette question.
Notons enfin que l’alternance se légitime aujourd’hui par le non-modèle neurologique déjà évoqué et qu’elle constitue l’unique moyen de sauver la mythologie fondatrice et une quiddité qui individualiserait l’EMDR comme réellement spécifique avec toutes les conséquences tribales et sociales de cet enjeu.

6) Si la quiddité ne se trouve ni dans les yeux ni dans l’alternance, se réduit-elle à la stimulation sensorielle concomitante à l’exposition psychique au trauma ? Merci de vérifier que je n’ai JAMAIS promu l’absence de stimulation sensorielle ni son remplacement par une tâche distractive intellectuelle. Depuis le début, je ne cesse de promouvoir un modèle alternatif pour comprendre ce qui se passe plutôt qu’un « c’est magique, on s’est pas trop comment ça marche mais un jour on saura, ça doit être neurologique ». Dire « c’est neurologique » ne mange pas de pain car, en effet, tout phénomène psychique ayant nécessairement son corrélat matériel, ce que l’on active et les procédés thérapeutiques qui s’enclenchent en EMDR ont nécessairement une explication biologique dans le cerveau.
L’erreur épistémologique vient de mon point de vue de ce que l’on veut projeter un mécanisme d’action d’une simplicité naïve (la pompe hydraulique manuelle) sur l’un des objets les plus complexes de l’univers, pour lequel il n’existe par exemple pas à ce jour, chez les spécialistes, de modèle standard satisfaisant du PTSD ou des états modifiés de conscience.
Un exemple parmi d’autres. L’hypothèse « alternance » repose sur l’idée d’un mécanisme d’action cérébral bilatéral c’est-à-dire distribué spatialement. On peut très bien imaginer que le bonus de l’alternance engage davantage l’intensité de charge informationnelle traitée plutôt que sa localisation. Suivre des yeux des doigts, recueillir passivement, yeux fermés, des tapotements sur les genoux ou des vibrations dans les mains, n’a pas la même charge informationnelle et de contrôle exécutif. Mon intuition est que pour être efficace, la stimulation sensorielle doit dépasser un certain niveau d’intensité et que l’alternance suscite ce niveau d’intensité plus que la stimulation intermittente ou continue. Cette proposition implique juste que l’alternance est secondaire, instrumentalisée, et non pas le principe actif.

7) Au fond, on retrouve ici, à peine altéré, le débat fluidiste / animiste qui a divisé la communauté des magnétiseurs du XIXème siècle. La science noble de l’époque, ce n’était pas la neurobiologie, inconnue alors, mais l’électromagnétisme. Tout le monde a joué avec des aimants. Donc le magnétisme était pour chacun une expérience crédible. Et les magnétiseurs guérissaient comme ils continuent toujours de le faire. L’idée d’un fluide magnétique qu’il fallait rééquilibrer par des passes (« Use the Force, Luke ») était on ne peut plus honnête et validée par l’efficacité clinique.
Lavoisier et Constant dans leur rapport à l’Académie de Médecine, l’école de Nancy un siècle plus tard, ont démontré qu’on pouvait conserver voire accroître l’efficacité thérapeutique sans faire appel à un hypothétique fluide magnétique. Cela n’a pas empêché une communauté importante de praticiens de continuer leurs passes dans un ressenti créatif efficace et modeste. Y compris avec les animaux.
Au passage, rappelons qu’hypnose, somnambulisme, suggestion, états modifiés de conscience ne sont pas synonymes et qu’il n’existe pas de marqueur singulier universellement reconnu des états modifiés de conscience (pas « d’ondes cérébrales » singulières) – ce qui contribue à la difficulté de contribution de ces états.
Il existe certainement un mécanisme neurobiologique sous-jacent aux guérisons EMDR. Mais penser pouvoir isoler un processus unique et linéaire qui ne pourrait dès lors pas prendre en considération tous les effets d’influence, de suggestion, de créditivité, de scripts sociaux légitimes qui sont à l’œuvre dans le cerveau des patients à des niveaux de traitement radicalement différents de la sensorialité au moment même des stimulations sensorielles est… ingénu.

8) Enoncer ces hypothèses est-ce être social-traître et désespérer Billancourt ? En un sens oui, et je présente mes excuses sincères aux collègues que mes hypothèses dépriment. Un magnétiseur qui affronterait la non existence du fluide ne pourrait plus avoir la même pratique et continuer ses passes dans la conviction qu’il guérit grâce à elles. Dans un protocole thérapeutique, la conviction du thérapeute quant à sa méthode, avec l’effet massif de suggestion non verbale qu’elle implique, est probablement l’une des variables les plus importantes.
La situation est cependant très différente ici car un changement de modèle ne doit aucunement modifier la conviction dans l’efficacité de l’EMDR. De mon point de vue, la quiddité du protocole se trouve dans l’assemblage fabuleusement futé des emprunts faits aux autres techniques thérapeutiques. Ce n’est pas un cépage particulier d’une parcelle particulière d’une année particulière mais l’assemblage qui constitue sa spécificité de thériaque.

9) C’est pour ces raisons que je milite pour le changement de nom du protocole. Maintenir coûte que coûte EMDR n’a pas de sens. Se retrancher derrière l’argument marketing de défense ou de maintien de parts de marché est une insulte à l’intelligence de ceux qui souffrent. Si l’on se fiche de faire appel à l’Association Marteau-France ou à la Société Internationale Tournevis tant que l’outil thérapeutique proposé valide cliniquement sa démarche et scientifiquement sa théorie, je ne voudrais pas faire appel à une institution Marteau-France où il ne sera jamais question de Marteau mais toujours d’un mixte Tournevis-Clé-Lime-Soudure. Je me demande par ailleurs avec amusement si, à maintenir ce sigle, nous ne risquons pas une interpellation de la DGCCRF.
Le risque de maintenir l’appellation EMDR et de continuer à communiquer sur les seuls mouvements oculaires est, il me semble, d’avoir le même avenir que le magnétisme et de se retrouver, à moyen terme, décrédibilisé et rangé au rayon parapsychologie. Ce serait bien triste.
L’appellation « Synclectique » aurait pu être intéressante si, en français, « éclectisme » ne renvoyait pas à un post-modernisme dilettante branchouille, à un relativisme vide-greniers où tout se vaut.
Une formulation autour de « Traumathérapie Intégrative » me semblerait juste pour qualifier ce que nous faisons quand nous mettons en œuvre ce protocole. Je fais confiance à notre intelligence collective pour trouver la bonne dénomination.

10) J’ai été interpellé plusieurs fois par un « prouve-le ». Je crois avoir étayé chacune de mes positions, suis capable de le faire davantage si nécessaire, mais je reconnais volontiers que pour argumenter sérieusement, un long travail de recherche est requis. En gros, j’évalue ce travail au volume d’une thèse de doctorat. Je suis prêt à passer trois ou quatre ans de ma vie à éclaircir ces questions. Si quelqu’un a une idée de la façon dont je pourrais financer cette recherche, je suis preneur.

Je considère avoir exposé de façon claire dans cette synthèse ma position actuelle et n’y reviendrais donc plus avant quelques temps. C’est elle que j’aimerais présenter lors du Congrès prochain (si ma proposition est acceptée). J’aurais alors le plaisir de pouvoir échanger de vive voix sur ces questions avec ceux d’entre vous que cela intéresse.

Chaleureusement let it be

Stéphane Barbery
Tél : 02 31 92 20 24
http://www.barbery.net

PS : Use the Force, Luke…

Galénique du gâteau au chocolat sans chocolat

par Stéphane Barbery le 31 décembre 2006 à 20:30

[Extrait d'un mail sur la liste interne EMDR-France]

D’un gâteau au chocolat qu’on peut faire sans chocolat et qui reste pourtant toujours un gâteau.

En quoi est-il « absurde » et « abusif » de ne PAS vouloir appeler « gâteau au chocolat » tous les gâteaux ?

L’argument que je vous propose est purement logique : s’il est possible de faire une séance d’EDMR en utilisant le tapping ou les sons c’est-à-dire sans mouvements oculaires, alors, l’EMDR n’a rien à voir avec les yeux. Bygones

Je saisis bien les conséquences symboliques – en communication externe – et mythologiques – « Ah bon, l’intuition créatrice initiale de Shapiro était fausse ? » – pour notre tribu de ce constat simple. Faut-il pourtant l’ignorer parce qu’il est dérangeant dans sa simplicité même ?

Je ne comprends par ailleurs vraiment pas pourquoi vous revenez sur cet aspect après avoir justifié vous-même dans votre message du 6 décembre le changement de dénomination institutionnelle. Un changement dont l’unique objet est de faire disparaître de l’appellation… les mouvements oculaires…

D’une alternance accessoire

Résumons ce deuxième point :
- Vous dites que l’article de David Servan-Schreiber prouve que la stimulation alternée est supérieure aux autres.
- Après une lecture attentive du texte, je défends que l’article ne le prouve pas et qu’au contraire, en montrant que des stimulations non alternées ont des effets thérapeutiques similaires, il invalide l’hypothèse de la nature essentielle de l’alternance.

Le sujet n’étant pour le moins pas, lui, accessoire, si David lit cette liste, peut-il nous indiquer l’interprétation qu’il donne de ses résultats ?

Je rappellerai juste quelques aspects de cette expérience « pilote » :

- Elle repose sur 20 sujets (1 ayant été écarté après la première séance en raison de l’aggravation de ses symptômes).

- Le protocole utilise des appareils sons+vibreurs-mains modifiés afin que le thérapeute ne devine pas quel type de stimulation son patient expérimente. Il s’agit donc d’EMDR sans chocolat.

- Le protocole est modifié puisqu’une évaluation du SUD est demandée après chaque set.

- Les patients sont évalués sur trois séances de 90 minutes.

- Une analyse de la variance ne donne aucune différence significative dans le changement de SUD initial et final pour les trois types de stimuli utilisés (bilatéral alterné, bilatéral intermittent, bilatéral continu). Aucune différence non plus pour la vitesse d’évolution du SUD dans la séance (dernier paragraphe, p. 293).

- 10 sujets ont atteint un SUD de 0 ou 1 après la première séance. Ce qui leur a permis de choisir une nouvelle cible lors de la deuxième séance. C’est pour ce seul sous-groupe très spécifique qu’un traitement statistique montre qu’une stimulation bilatérale alternée apporte un gain de 3 points de SUDS *supplémentaire* et une réduction de SUD par set plus rapide.

- On ne sait rien des connaissances préalables de l’EMDR des patients (Cf. Demand Characteristics de Orne).

- Même s’ils ignorent tout de l’EMDR, on n’indique pas (avant le protocole, après chaque séance, après la dernière séance) quelles sont leurs anticipations et leurs théories implicites du protocole.

- On ne connaît pas les anticipations et les théories implicites des thérapeutes qui animent les séances. Il s’agit pourtant d’une variable de contrôle parmi les plus importantes (Effet Pygmalion de Rosenthal non totalement annulé par le blinding).

- On ne demande pas systématiquement à la fin de chaque séance au thérapeute sa conjecture sur la nature de la stimulation.

- On ne sait pas si les 10 patients du sous-groupe ont été reçus par le même thérapeute, ni si la nature de leur PTSD a des caractéristiques spécifiques comparées à celles des 10 autres sujets. Cinquante pour cent de patients dont la cible est réduite à 0 ou 1 en une séance unique, cela me semble statistiquement… extraordinaire.

Je résume donc : ce protocole sans mouvement oculaire montre qu’on peut obtenir une réduction de SUD très importante (6 points) en utilisant des stimulations non alternées et que, dans le cas très limité où l’on cicatrise une cible en une séance unique, alors on obtient un gain *additionnel* de quelques points avec des stimulations alternées…
J’en infère donc simplement que ce protocole prouve que l’EMDR marche sans les yeux et sans alternance.

Le chocolat, c’est fait. Check.
La poudre de noisettes, idem, je peux l’enlever. Check.
Mais attention : j’ai toujours un chouette gâteau ! Thériaque suprême !

Galénique de l’EMDR

« I’ve got a cunning plan, mylord…. »

Si l’EMDR n’a rien à voir avec les yeux ni avec une stimulation bilatérale alternée, alors faut-il les supprimer du protocole ou bien ces éléments ont-ils une fonction qu’il nous faut conserver ?

Dans le proto-modèle proposé pour rendre compte de l’effet des mouvements oculaires et de l’alternance, on trouve une représentation neurologique candide.

Nous – thérapeutes ET patients – n’avons pas été, ne sommes pas et ne serons jamais totalement « modernes ». Nous ne cesserons de rester de petits piagétiens pré-opératoires qui, aussi outillés conceptuellement et abstraitement soient-ils, doivent mettre en forme leurs hypothèses en utilisant des représentations parentes de leurs expériences sensorielles quotidiennes. C’est notre lot que d’avoir toujours à franchir l’obstacle épistémologique de notre corporéité d’enfant.

Dans ce proto-modèle que je caricature à dessein – mais pas tant que cela -, le cerveau est constitué de deux boites reliées par des cables. Le PTSD serait l’effet d’un court-jus isolant la trace du trauma dans des parties distinctes des deux boites. Comme on ne peut pas trop ouvrir la machine et trifouiller directement pour reconnecter les câbles, on se représente qu’en la secouant suffisamment à la manière d’une manivelle de Ford T, d’une tirelire dont on voudrait faire tomber une pièce ou d’un évanoui qu’on soufflette, le mauvais contact se rétablira. Bref, à la gauloise, on donne un coup de pied dans le moteur pour qu’il redémarre.

Si l’on retire les mouvements oculaires ou les mouvements alternés du protocole EMDR, c’est ce proto-modèle qu’on falsifie et lui uniquement.

MAIS, et c’est là où ma position m’apparaît « very cunning », je maintiens, malgré cette falsification théorique, qu’il faut conserver soit les mouvements oculaires soit des stimulations sensorielles, alternées ou non, peu importe, mais qui activent un certain niveau d’intensité attentionnelle de nature spécifique pendant les phases d’association.

Je cite les hypothèses alternatives que j’évoquais dans mon message du 26 octobre pour rendre compte de l’effet des stimulations bilatérales alternées. Ces stimulations pourraient n’être qu’une façon :

a) D’induire un état modifié de conscience (le pendule est la technique privilégiée du 19ème siècle) qui active le module de monitoring des conflits (Cf, le modèle de l’hypnose de Woody & Sadler, (2006), « Dissociation Theories of Hypnosis », à paraître dans M. R. Nash & A. J. Barnier (Eds.), The Oxford handbook of hypnosis. Oxford: Oxford University Press.)

b) De saturer l’empan attentionnel de stimuli non verbaux qui activent le registre psychocorporel et donc l’orientation de l’attention sur ce champ. Cette saturation relative inhibe l’activation de certaines défenses et censures, ce qui explique la fluidité des associations. Le phénomène est donc attentionnel et sans rapport avec la bilatéralité.

c) De constituer une suggestion gestuelle de transformation, d’activation.

d) D’être un rappel constant de la présence et de l’accompagnement guidant du thérapeute.

Bref ce sont des excipients si on se place sur le terrain du proto-modèle « neurologique » mais bel et bien des principes actifs dans le registre de la suggestion et de l’étayage.

De la galénique comme d’un grand art : rouge ou bleu, amère ou sucrée, en sirop ou en suppo, générique ou griffée comme les cachets d’ecstasy, l’enveloppe du médicament parle au gamin pré-opératoire que nous sommes et par là même suggère, crée son effet.

Si pour guérir, un patient a besoin d’une thériaque suprême avec chocolat et poudre de noisettes, alors je serai déontologiquement fautif de ne pas lui proposer ce gâteau-là.

De la thérapie comme danse de salon et du thérapeute comme Taxi Boy

Oui, parce qu’avec une certaine inertie par rapport aux modèles théoriques des thérapeutes, les patients viennent avec leur propre modèle, leurs propres convictions concernant ce qui peut leur permettre de guérir.

Horreur, le thérapeute n’est pas ce seigneur qui décide seul ! C’est un simple Taxi Boy d’une danse de salon qui se déploie sur la musique de l’imaginaire social d’une époque.

C’est exactement ce que décrit AA. De nombreux patients viennent consulter après avoir lu « Guérir » dans lequel ils ont retenu que pour être définitivement soulagés de leurs symptôme, il suffisait de bouger les yeux devant un psy estampillé EMDR. Et souvent, pas toujours mais régulièrement, il suffit de répondre à cette demande pour qu’ils s’autorisent à guérir ou à valider qu’ils sont en fait déjà guéris – comme l’étaient peut-être les 10 patients du sous-groupe de David ?

Akemashite omedetou gozaimasu !
Joyeuse année !

L’EMDR, une thériaque ?

par Stéphane Barbery le 24 décembre 2006 à 10:05

[Extrait d'un message posté sur la liste interne d'EMDR-France]

L’efficacité clinique de l’EMDR fait que nous n’avons rien à craindre d’un questionnement contradictoire de fond sur son rationnel.

Peut-être ce questionnement concluera-t-il au caractère non spécifique du mode opératoire au-delà de son subtil et si chouette agencement d’emprunts reconnus. Je comprends que cette hypothèse puisse faire peur car elle retirerait une partie de son aura au protocole et dissoudrait un peu notre totem tribal, notre identité groupale, avec tous les enjeux de pouvoir interne et de légitimité externe que cela implique. Mais ce risque sociologique doit-il primer sur l’exigence de vérité et la nécessaire compréhension du mécanisme à l’œuvre dans notre pratique ?

Si j’applique un protocole de soin sans le comprendre, suis-je différent d »un guérisseur traditionnel, d’un shaman, d’un féticheur dont l’ethnopsychiatrie a aussi montré l’efficacité ? Puis-je aider au mieux les personnes que je reçois en optimisant l’élément actif du traitement si je n’en connais pas la nature ?

C’est dans ce contexte que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article de David Servan-Schreiber et ses collègues J Schooler, M.A. Dew, C. Carter et P. Bartone (« EMDR for Posttraumatic Stress Disorder : a pilot, blinded, randomized study of stimulation types », Psychotherapy and Psychosomatics, 2006 ;75 :290-297) qui a gracieusement été mis à notre disposition et dont les conclusions sont :

« There are clinically signifiant effects of the EMDR procedure that appear to be independent of the nature of the kinesthetic stimulation used. However, alternating stimulation may confer an additionnal benefit to the EMDR procedure that deserves attention in future studies. »

Proposition de traduction : « il y a des effets cliniques significatifs de la procédure EMDR qui apparaissent être indépendants de la nature de la stimulation kinesthésique utilisée. Toutefois, la stimulation alternante pourrait conférer un bénéfice additionnel à la procédure EMDR qui mérite une attention dans le cadre de prochaines études ».

En clair : l’EMDR n’a rien à voir avec les yeux (les mouvements oculaires n’ont pas été utilisés dans cette recherche) et la stimulation bilatérale alternée n’est pas nécessaire pour produire un effet thérapeutique (elle « pourrait conférer un bénéfice additionnel »).
Quoi ? Ah bon ? Vous êtes sûr ? Et c’est David qui écrit et publie cela ? Mais qu’allons-nous devenir ?!

Bon, mais quel rapport avec la thériaque ? Et puis d’abord c’est quoi la thériaque ?

Je ne saurais suffisament chaudement recommander la lecture de la réédition du livre de Pierre Janet « La Médecine psychologique » chez l’Harmattan.

C’est un livre drôle, fin, d’une culture époustouflante, soucieux de questions qui sont celles de notre quotidien de cliniciens (qu’est-ce qui guérit en thérapie ?), rigoureux, inspirant.
Page 64 de ce livre, on trouve le paragraphe suivant :

« On peut rappeler à ce propos de ces psychothérapies générales le souvenir d’un vieux médicament qui a joué un grand rôle au Moyen Age, la thériaque. C’était un médicament universel que l’on pouvait employer dans tous les cas possibles, parce qu’on y faisait entrer par centaines toutes les substances actives que l’on connaissait. On faisait avaler le tout au patient dans l’espoir que la maladie, quelle qu’elle fût, saurait trouver dans ce mélange ce qui lui convenait. Les méthodes de thérapeutique que je viens d’étudier me semblent identiques à une sorte de thériaque psychologique, qui évoque pêle-mêle tous les phénomènes psychologiques, qui fait appel à toutes les opérations mentales chez tous les malades quels qu’ils soient, en espérant que chacun d’eux saura dans cet amalgame découvrir ce qui lui convient. »

L’EMDR serait-elle une excellente thériaque ? Et si c’était le cas, serait-ce un secret à taire ?

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