l’onigiri

je suis le prêtre d’un petit temple en bois
un petit temple avec un beau jardin
dont je m’occupe tous les jours
les touristes ne viennent
que pour les lotus en fleur

heureusement qu’il y a les morts
parce que sans les morts
on ne survivrait pas

ma femme qui aime les ordinateurs
s’occupe des factures
pour les célébrations
et envoie les mails pour rappeler aux familles
les dates anniversaire

personne ne croit plus à rien
sauf à la peur des morts
à l’amour des disparus

j’aime le rock
je m’entraine à la guitare
avec des écouteurs
dans la pièce juste à gauche de l’autel
le bel autel patiné à la feuille d’or
avec sa vieille statue de kannon
et la statue secrète de kankiten
dont on n’ouvre plus jamais la boite

je m’emmêle parfois
dans les rituels
mais personne ne s’en aperçoit
même ma femme

alors je survis
entre deux célébrations pour les morts
en apprenant de nouveaux morceaux
sur ma guitare électrique

quand il fait chaud
surtout quand il fait très chaud l’été
je fais de longues siestes

de toute façon
personne ne vient

si c’est pour un mort
on est prévenu par téléphone
ou par mail sur le site
donc j’ai le temps de remettre de l’ordre
dans ma tenue et sur l’autel

je faisais ma sieste
celle de 13h30
la longue
quand tu m’es venu en rêve

tu étais là tu rigolais
bien gras
bien jovial
bien pauvre
un beau moine mendiant des siècles passés

les couleurs de ton vêtement sont passées
la fibre usée
ton crâne n’est pas rasé de près
mais tu fais plus saint
que tous les supérieurs de la ville d’aujourd’hui

je te vois sourire
assis en tailleur
devant l’autel
tu as l’air en visite
mais chez toi

toutes les vieilles
tous les vieux du quartier
sont venus te voir

tu tends ta main droite vers ta droite
et une femme la tient comme elle tiendrait
la main de sa mère à l’hospice

tu tends ta main gauche vers ta gauche
et un vieux la tapote en souriant
comme il aimerait que quelqu’un
qui que ce soit
lui tapote la main

ta présence les calme
et les bénit
les autres vieux touchent les mains
de ceux qui te touchent

on dirait une ronde
une chaine d’âmes complices
qui recharge en vie
tous les présents

tout le monde sourit
parle un peu fort
comme à une matsuri d’été

des grand-mères sortent de leur sac
des onigiri
le temple est vivant

je te vois
et regarde lentement la scène
tout au ralenti
comme un extrait de film
de quelques secondes

mon visage rond te ressemble un peu
tu pourrais être
mon arrière grand-père
qui était paysan
dans une vallée du sud

moi si je suis devenu moine
c’est parce que
la famille de ma femme
m’a adopté
pour que quelqu’un
s’occupe des lotus

je te vois
et tu te tournes
vers la pièce à gauche de l’autel
tu fais glisser la cloison
et me regarde dormir

tu me souffles
des mots à l’oreille

je ne les entends pas
j’aimerai les comprendre
je te demande de répéter
mais mon corps qui dort
ne bouge pas
tu disparais

je me réveille

j’ai envie
d’un onigiri